AUTHOR Maurice Scève

TITLE

RHYME a b a b b c b c

Non de Venus les ardentz estincelles, 
Et moins les traictz, desquelz Cupido tire: 
Mais bien les mortz, qu'en moy tu renovelles 
Je t'ay voulu en cest Oeuvre descrire. 
Je scay asses, que tu y pourras lire 
Mainte erreur, mesme en si durs Epygrammes: 
Amour (pourtant) les me voyant escrire 
En ta faveur, les passa par ses flammes.

TITLE Délie

RHYME a b a b b c c d c d

L'oeil trop ardent en mes jeunes erreurs 
Girouettoit, mal cault, a l'impourveue: 
Voicy (ô paour d'agreables terreurs) 
Mon basilisque avec sa poingnant veue 
Perçant corps, coeur, & raison despourveue, 
Vint penetrer en l'ame de mon ame. 
Grand fut le coup, qui sans tranchante lame 
Fait, que vivant le corps, l'esprit desvie, 
Piteuse hostie au conspect de toy, dame, 
Constituée idole de ma vie.

RHYME a b a b b c c d c d

Le naturant par ses haultes idées 
Rendit de soy la nature admirable. 
Par les vertus de sa vertu guidées 
S'esvertua en oeuvre esmerveillable. 
Car de tout bien, voyre es dieux desirable, 
Parfeit un corps en sa parfection, 
Mouvant aux cieulx telle admiration, 
Qu'au premier oeil mon ame l'adora, 
Comme de tous la delectation 
Et de moy seul fatale pandora.

RHYME a b a b b c c d c d

Ton doulx venin, grace tienne, me fit 
Idolatrer en ta divine image 
Dont l'oeil credule ignoramment meffit 
Pour non preveoir a mon futur dommage.
Car te immolant ce mien coeur pour hommage 
Sacrifia avec l'ame la vie. 
Doncques tu fus, ô liberté ravie, 
Donnée en proye a toute ingratitude: 
Doncques espere avec deceue envie 
Aux bas enfers trouver beatitude.

RHYME a b a b b c c d c d

Voulant tirer le hault ciel empirée 
De soy a soy grand'satisfaction, 
Des neuf cieulx à l'influence empirée 
Pour clorre en toy leur operation, 
Ou se parfeit ta decoration: 
Non toutesfoys sans licence des graces, 
Qui en tes moeurs affigent tant leurs faces, 
Que quand je vien a odorer les fleurs 
De tous tes faictz, certes, quoy que tu faces, 
Je me dissoulz en joyes, et en pleurs.

RHYME a b a b b c c d c d

Ma dame ayant l'arc d'amour en son poing 
Tiroit a moy, pour a soy m'attirer: 
Mais je gaignay aux piedz, et de si loing, 
Qu'elle ne sceut oncques droit me tirer. 
Dont me voyant sain, et sauf retirer, 
Sans avoir faict a mon corps quelque bresche: 
Tourne, dit elle, a moy, et te despesche. 
Fuys tu mon arc, ou puissance, qu'il aye? 
Je ne fuys point, dy je, l'arc, ne la flesche: 
Mais l'oeil, qui feit a mon coeur si grand'playe.

TITLE La femme et la licorne

RHYME a b a b b c c d c d

Libre vivois en l'avril de mon aage, 
De cure exempt soubz celle adolescence, 
Ou l'oeil, encor non expert de dommage, 
Se veit surpris de la doulce presence, 
Qui par sa haulte, et divine excellence 
M'estonna l'ame, et le sens tellement, 
Que de ses yeulx l'archier tout bellement 
Ma liberté luy à toute asservie: 
Et des ce jour continuellement 
En sa beaulté gist ma mort, et ma vie.

RHYME a b a b b c c d c d

Celle beaulté, qui embellit le monde 
Quand nasquit celle en qui mourant je vis, 
à imprimé en ma lumiere ronde 
Non seulement ses lineamentz vifz: 
Mais tellement tient mes espritz raviz, 
En admirant sa mirable merveille,
Que presque mort, sa deité m'esveille, 
En la clarté de mes desirs funebres, 
Ou plus m'allume, et plus, dont m'esmerveille, 
Elle m'abysme en profondes tenebres.

RHYME a b a b b c c d c d

Je me taisois si pitoyablement, 
Que ma déesse ouyt plaindre mon taire. 
Amour piteux vint amyablement 
Remedier au commun nostre affaire. 
Veulx tu, dit il, dame, luy satisfaire? 
Gaigne le toy d'un las de tes cheveulx. 
Puis qu'il te plaict, dit elle, je le veulx. 
Mais qui pourroit ta requeste escondire? 
Plus font amantz pour toy, que toy pour eulx. 
Moins reciproque a leurs craintif desdire.

RHYME a b a b b c c d c d

Non de paphos, delices de cypris, 
Non d'hemonie en son ciel temperée: 
Mais de la main trop plus digne fut pris, 
Par qui me fut liberté esperée. 
Jà hors d'espoir de vie exasperée 
Je nourrissois mes pensées haultaines, 
Quand j'apperceus entre les marjolaines 
Rougir l'oeillet: or, dy je, suis je seur 
De veoir en toy par ces proeuves certaines 
Beaulté logée en amere doulceur.

RHYME a b a b b c c d c d

Suave odeur: mais le goust trop amer 
Trouble la paix de ma doulce pensée, 
Tant peult de soy le delicat aymer, 
Que raison est par la craincte offensée. 
Et toutesfois voyant l'ame incensée 
Se rompre toute, ou gist l'affection: 
Lors au peril de ma perdition 
J'ay esprouvé, que la paour me condamne.
Car grand beaulté en grand parfection 
M'à faict gouster aloes estre manne.

RHYME a b a b b c c d c d

De l'occean l'adultaire obstiné 
N'eut point tourné vers l'orient sa face, 
Que sur clytie adonis jà cliné 
Perdit le plus de sa nayve grace. 
Quoy que du temps tout grand oultrage face, 
Les seches fleurs en leur odeur vivront: 
Proeuve pour ceulz, qui le bien poursuyvront 
De non mourir, mais de revivre encore. 
Ses vertus donc, qui ton corps ne suyvront, 
Dès l'indien s'estendront jusqu'au more.

RHYME a b a b b c c d c d

Ce lyen d'or, raiz de toy mon soleil, 
Qui par le bras t'asservit ame, et vie, 
Detient si fort avec la veue l'oeil, 
Que ma pensée il t'à toute ravie, 
Me demonstrant, certes, qu'il me convie 
A me stiller tout soubz ton habitude. 
Heureux service en libre servitude, 
Tu m'apprens donc estre trop plus de gloire, 
Souffrir pour une en sa mansuetude, 
Que d'avoir eu de toute aultre victoire.

RHYME a b a b b c c d c d

L'oeil, aultresfois ma joyeuse lumiere, 
En ta beaulté fut tellement deceu, 
Que de fontaine estendu en ryviere, 
Veut reparer le mal par luy conceu.
Car telle ardeur le coeur en à receu, 
Que le corps vif est jà reduict en cendre: 
Dont l'oeil piteux fait ses ruisseaulx descendre 
Pour la garder d'estre du vent ravie, 
Affin que moyste aux os se puisse prendre, 
Pour sembler corps, ou umbre de sa vie.

RHYME a b a b b c c d c d

Elle me tient par ces cheveulx lyé, 
Et je la tien par ceulx là mesmes prise. 
Amour subtil au noud s'est allié 
Pour ce devaincre une si ferme prise: 
Combien qu'ailleurs tendist son entreprise, 
Que de vouloir deux d'un feu tourmenter. 
Car (et vray est) pour experimenter 
Dedans la fosse à mys et loup, et chievre, 
Sans se povoir l'un l'aultre contenter, 
Sinon respondre a mutuelle fiebvre.

TITLE La lune à deux croissants

RHYME a b a b b c c d c d

Toy seule as fait, que ce vil siecle avare, 
Et aveuglé de tout sain jugement, 
Contre l'utile ardemment se prepare 
Pour l'esbranler a meilleur changement: 
Et plus ne hayt l'honneste estrangement,
Commençant jà a cherir la vertu. 
Aussi par toy ce grand monstre abatu, 
Qui l'univers de son odeur infecte, 
T'adorera soubz tes piedz combatu, 
çomme qui es entre toutes parfaicte.

RHYME a b a b b c c d c d

Je preferoys a tous dieux ma maistresse, 
Ainsi qu'amour le m'avoit commandé: 
Mais la mort fiere en eut telle tristesse, 
Que contre moy son dard à desbandé. 
Et quand je l'ay au besoing demandé 
Le m'à nyé, comme pernicieuse. 
Pourquoy sur moy, ô trop officieuse, 
Pers tu ainsi ton povoir furieux? 
Veu qu'en mes mortz delie ingenieuse 
Du premier jour m'occit de ses beaulx yeulx.

RHYME a b a b b c c d c d

Plus tost seront rhosne, et saone desjoinctz, 
Que d'avec toy mon coeur se desassemble: 
Plus tost seront l'un, et l'aultre mont joinctz, 
Qu'avecques nous aulcun discord s'assemble: 
Plus tost verrons et toy, et moy ensemble 
Le rhosne aller contremont lentement, 
Saone monter tresviolentement, 
Que ce mien feu, tant soit peu, diminue, 
Ny que ma foy descroisse aulcunement. 
Car ferme amour sans eulx est plus, que nue.

RHYME a b a b b c c d c d

Qui se delecte a bien narrer histoires 
Perpetuant des haultz princes les gestes :
Qui se triumphe en superbes victoyres, 
Ou s'enaigrist aux satyres molestes 
Qui chante aussi ses amours manifestes, 
Ou se complaict a plaisamment descrire 
Farces, et jeux esmouvantz gentz a rire. 
Mais moy: je n'ay d'escrire aultre soucy, 
Fors que de toy, et si ne sçay que dire, 
Sinon crier mercy, mercy, mercy.

RHYME a b a b b c c d c d

Moins ne pourroit et la foy, et l'hommage 
Que nous lyer a son obeissance: 
Si contre tort, et tout public dommage 
Nous ne vouions le coeur, et la puissance. 
Donc au vassal fut grand'mescongnoissance 
Quand plus, que soy, faingnant sa france aymer, 
Osa en vain, et sans honte s'armer. 
Mais celle part, comme on dit, la greigneur, 
Deceut celuy, qui pour trop s'estimer 
Vint contre soy, son pays, son seigneur.

RHYME a b a b b c c d c d

Peuvent les dieux ouyr amantz jurer, 
Et rire apres leur promesse mentie? 
Autant seroit droict, et faulx parjurer, 
Qu'eriger loy pour estre aneantie. 
Mais la nature en son vray convertie 
Tous paches sainctz oblige a reverence. 
Voy ce bourbon, qui delaissant florence, 
A romme alla, a romme desolée, 
Pour y purger honteusement l'offence 
De sa patrie, et sa foy violée.

RHYME a b a b b c c d c d

Le cerf volant aux aboys de l'austruche 
Hors de son giste esperdu s'envola: 
Sur le plus hault de l'europe il se jusche, 
Cuydant trouver seurté, et repos là, 
Lieu sacre, et sainct, lequel il viola
Par main a tous prophanément notoyre. 
Aussi par mort precedant la victoyre 
Luy fut son nom insignément playé, 
Comme au besoing pour son loz meritoyre 
De foy semblable a la sienne payé.

RHYME a b a b b c c d c d

Comme hecaté tu me feras errer 
Et vif, et mort cent ans parmy les umbres: 
Comme diane au ciel me resserrer, 
D'ou descendis en ces mortelz encombres: 
Comme regnante aux infernalles umbres 
Amoindriras, ou accroistras mes peines. 
Mais comme lune infuse dans mes veines 
Celle tu fus, es, et seras delie, 
Qu'amour à joinct a mes pensées vaines 
Si fort, que mort jamais ne l'en deslie.

RHYME a b a b b c c d c d

Seule raison, de la nature loy, 
T'à de chascun l'affection acquise. 
Car ta vertu de trop meilleur alloy, 
Qu'or monnoyé, ny aultre chose exquise, 
Te veult du ciel (ô tard) estre requise, 
Tant approchante est des dieux ta coustume. 
Doncques en vain travailleroit ma plume 
Pour t'entailler a perpetuité: 
Mais ton sainct feu, qui a tout bien m'allume, 
Resplendira a la posterité.

RHYME a b a b b c c d c d

Quand l'oeil aux champs est d'esclairs esblouy, 
Luy semble nuict quelque part, qu'il regarde: 
Puis peu a peu de clarté resjouy, 
Des soubdains feuz du ciel se contregarde. 
Mais moy conduict dessoubs la sauvegarde 
De ceste tienne, et unique lumiere, 
Qui m'offusca ma lyesse premiere 
Par tes doulx rayz aiguement suyviz, 
Ne me pers plus en veue coustumiere. 
Car seulement pour t'adorer je vis.

RHYME a b a b b c c d c d

Tu fais, cruel, ses pensées meurdrieres 
Du bien, donc suis, long temps à, poursuyvant, 
Tu la rendz sourde a mes chastes prieres, 
Tant que mon mal est a moy survivant. 
Tu fais soubdain, et deffais, moy vivant, 
Ce, que le temps a grand peine extermine. 
Fais donc, amour, que peu d'heure termine 
Si long languir par revoluz momentz: 
Ou je diray, que ton arc examine 
Neronnerie en mes si griefz tourmentz.

RHYME a b a b b c c d c d

Je voy en moy estre ce mont forviere 
En mainte part pincé de mes pinceaulx. 
A son pied court l'une et l'autre riviere, 
Et jusqu'aux miens descendent deux ruisseaulx.
Il est semé de marbre a maintz monceaulx, 
Moy de glaçons: luy aupres du soleil 
Ce rend plus froid, et moy près de ton oeil 
Je me congele: ou loing d'ardeur je fume. 
Seule une nuict fut son feu nompareil: 
Las tousjours j'ars, et point ne me consume.

RHYME a b a b b c c d c d

Voyant soubdain rougir la blanche neige 
Au rencontrer chose, qui luy meult honte, 
Vaine raison mes sens troublez surmonte, 
Et jà la fin de mes desirs me pleige.
En cest espoir, tresmal asseuré pleige, 
Je croy pitie soubz honteuse doulceur. 
Parquoy en moy, comme de mon bien seur, 
Je fais pleuvoir joyes a si grand somme, 
Qu'en fin me tire au fons de sa grosseur 
Un doulx obly de moy, qui me consomme.

RHYME a b a b b c c d c d

Ay je peu veoir le vermeil de la honte 
Ardoir la face a son honnesteté? 
Et croire encor, que la pitié luy monte 
Sur le plus cher de sa grand'chasteté? 
Meilleur, ô coeur, m'est d'avoir chaste esté 
En si pudique, et hault contentement: 
Et abhorrir pour vil contemnement 
Le bien, qu'amour (amour lassif) conseille. 
Car je jouys du sainct advenement 
De ce grand pape abouchant a marseille.

RHYME a b a b b c c d c d

Dessus le coeur vouloit seul maistriser 
L'aveugle archier, qui des dieux est le maistre: 
La parque aussi le veult seigneuriser, 
Qui des humains se dit seule dame estre. 
Mais sur ce poinct, qu'on le met en sequestre, 
Ma dame acoup s'en saisit par cautelle. 
Tu ne deçoys, dit il, ces deux cy, belle, 
Mais moy: car mort m'eust faict paix recevoir, 
Amour victoire: et soubz ta main cruelle 
Ne puys mercy, tant soit petite, avoir.

RHYME a b a b b c c d c d

Des yeulx, ausquelz s'enniche le soleil, 
Quant sus le soir du jour il se depart, 
Delasché fut le doulx traict nompareil 
Me penetrant jusques en celle part,
Ou l'ame attaincte or'a deux il mespart, 
Laissant le coeur le moins interessé, 
Et toutesfois tellement oppressé, 
Que du remede il ne s'ose enquerir. 
Car, se sentant quasi serpent blessé, 
Rien ne le peult, non dorion, guerir.

RHYME a b a b b c c d c d

Les tristes soeurs plaingnoient l'antique offense, 
Quand au plus doulx serain de nostre vie 
Desdaing s'esmeut pour honneste deffence 
Contre l'ardeur de nostre chaste envie: 
Et l'esperance en long temps poursuyvie 
Ne nous peut lors, tant soit peu, alleger. 
ô vaine foy, ô croire trop leger, 
Qui vous reçoit se fait son mortel hoste: 
Pour non povoir ce malheur abreger, 
Qui le doulx bien de liberté nous oste.

RHYME a b a b b c c d c d

Soit que l'erreur me rende autant suspect, 
Que le peché de soy me justifie,
Ne debvois tu au temps avoir respect, 
Qui tousjours vit, et qui tout verifie? 
Mais l'imposture, ou ton croire se fie, 
à faict l'offence, et toy, et moy irrite. 
Parquoy, ainsi qu'a chascun son merite 
Requiert esgal, et semblable guerdon, 
Meritera mon leger demerite 
D'estre puny d'un plus leger pardon.

RHYME a b a b b c c d c d

Tant est nature en volenté puissante, 
Et volenteuse en son foible povoir,
Que bien souvent a son vueil blandissante, 
Se voit par soy grandement decevoir. 
A mon instinct je laisse concevoir 
Un doulx souhait, qui, non encor bien né, 
Est de plaisirs nourry, et gouverné, 
Se paissant puis de chose plus haultaine. 
Lors estant creu en desir effrené, 
Plus je l'attire et plus a soy m'entraine.

RHYME a b a b b c c d c d

Je ne l'ay veue encor, ne toy congneue 
L'erreur, qui tant de coulpe m'imposa: 
Sinon que foy en sa purité nue 
Causast le mal, a quoy se disposa 
Ton leger croire, et tant y reposa, 
Que ton coeur froid s'y mit totallement: 
Dont j'ay en moy conclu finablement 
De composer a toute repentence,
Puis que ma vie on veult cruellement 
Pour autruy faulte offrir a penitence

RHYME a b a b b c c d c d

Ja deux croissantz la lune m'à monstré: 
Autant de fois plaine nous est descreue: 
Et deux soleilz, qui m'ont cy rencontré, 
Autant de toy m'ont la memoire creue, 
Que m'est la force en l'attente recreue 
Pour le long temps, qui tant nous desassemble, 
Que vie, et moy ne povons estre ensemble. 
Car le mourir en ceste longue absence 
(non toutesfois sans vivre en toy) me semble 
Service esgal au souffrir en presence.

RHYME a b a b b c c d c d

Le forgeron villainement erra, 
Combien qu'il sceust telle estre sa coustume, 
Quand a l'archier l'aultre traict d'or ferra, 
Par qui les coeurs des amantz il allume. 
Car espargnant, possible, son enclume, 
Il nous submit a estimable prys, 
Pour mieux attraire, et les attraictz surpriz 
Constituer en serve obeissance. 
Mais par ce traict attrayant amour pris 
Fut asservy soubz l'avare puissance.

RHYME a b a b b c c d c d

Bien paindre sceut, qui feit amour aveugle, 
Enfant, archier, pasle, maigre, volage: 
Car en tirant ses amantz il aveugle,
Amollissant, comme enfantz, leur courage: 
Pasles par cure, et maigres par grand rage: 
Plus inconstans, que l'autumne, ou printemps. 
Aussi, ô dieu, en noz coeurs tu estens 
L'amour par l'or plaisant, chault, attractif, 
Et par le plomb tu nous rendz mal contentz, 
Comme mol, froid, pesant, et retrainctif.

RHYME a b a b b c c d c d

Bien fut la main a son peril experte 
Qui sur le dos deux aeles luy paingnit. 
Car lors j'eu d'elle evidente la perte, 
Quand moins cuydois, qu'a m'aymer me faingnit. 
Et neantmoins ma foy me constraingnit
A me fier en son erreur patente. 
O combien peult ceste vertu latente 
De croire, et veoir le rebours clerement, 
Tant que pour vivre en si doubteuse attente, 
Je me deçoy trop vouluntairement.

RHYME a b a b b c c d c d

Par maint orage ay secouru fortune 
Pour afferrer ce port tant desiré: 
Et tant me fut l'heur, et l'heure importune, 
Qu'a peine j'ay jusques cy respiré. 
Parquoy voyant, que mon bien aspiré 
Me menassoit et ruyne, et naufrage, 
Je fey carene attendant a l'umbrage, 
Que voile feit mon aveugle nocher, 
Qui despuis vint surgir en telle plage, 
Qu'il me perdit, luy saulve, en ton rocher.

RHYME a b a b b c c d c d

Quiconques fut ce dieu, qui m'enseigna 
Celle raison, qui d'elle me revoque, 
D'un trop grand bien, certes, il me daingna: 
Pource qu'a mieulx ma voulenté provoque. 
Aussi, ô dieux, par effect reciproque 
Je n'eusse sceu a ce bort arriver, 
Sans la vouloir totallement priver, 
De ce, qu'a moy elle fait grand cherté, 
Car loy d'amour est de l'un captiver, 
L'aultre donner d'heureuse liberté.

RHYME a b a b b c c d c d

Le veoir, l'ouyr, le parler, le toucher 
Finoient le but de mon contentement, 
Tant que le bien, qu'amantz ont sur tout cher, 
N'eust oncques lieu en nostre accointement. 
Que m'à valu d'aymer honnestement 
En saincte amour chastement esperdu? 
Puis que m'en est le mal pour bien rendu, 
Et qu'on me peult pour vice reprocher,
Qu'en bien aymant j'ay promptement perdu 
La veoir, l'ouyr, luy parler, la toucher.

RHYME a b a b b c c d c d

Si doulcement le venin de tes yeulx 
Par mesme lieu aux fonz du coeur entra,
Que sans douleur le desir soucyeux 
De liberté tout seul il rencontra. 
Mais l'occupant, peu a peu, penetra, 
Ou l'ame libre en grand seurté vivoit: 
Alors le sang, qui d'elle charge avoit, 
Les membres laisse, et fuit au profond puys. 
Voulant cacher le feu, que chascun voit. 
Lequel je couvre, et celer ne le puis.

RHYME a b a b b c c d c d

Moins je la voy, certes plus je la hays: 
Plus je la hays, et moins elle me fasche.
Plus je l'estime, et moins compte j'en fais: 
Plus je la fuys, plus veulx, qu'elle me sache. 
En un moment deux divers traictz me lasche 
Amour, et hayne, ennuy avec plaisir. 
Forte est l'amour, qui lors me vient saisir, 
Quand hayne vient et vengeance me crie: 
Ainsi me faict hayr mon vain desir 
Celle, pour qui mon coeur tousjours me prie.

RHYME a b a b b c c d c d

Si le soir pert toutes plaisantes fleurs, 
Le temps aussi toute chose mortelle, 
Pourquoy veult on me mettre en plainctz et pleurs, 
Disant qu'elle est encor moins, qu'immortelle? 
Qui la pensée, et l'oeil mettroit sus elle, 
Soit qu'il fut pris d'amoureuse liesse, 
Soit qu'il languist d'aveuglée tristesse, 
Bien la diroit descendue des cieulx, 
Tant s'en faillant qu'il ne la dist déesse, 
S'il la voyoit de l'un de mes deux yeulx.

RHYME a b a b b c c d c d

Ma face, angoisse a quiconques la voit,
Eust a pitié esmeue la scythie: 
Ou la tendresse, en soy que celle avoit, 
S'est soubz le froit de durté amortie. 
Quelle du mal sera donc la sortie, 
Si ainsi foible est d'elle l'asseurance? 
Avec le front serenant l'esperance, 
J'asseure l'ame, et le coeur obligez, 
Me promettant, au moins, pour delivrance 
La mort, seul bien des tristes affligez.

RHYME a b a b b c c d c d

Si le desir, image de la chose, 
Que plus on ayme, est du coeur le miroir, 
Qui tousjours fait par memoire apparoir 
Celle, ou l'esprit de ma vie repose, 
A quelle fin mon vain vouloir propose 
De m'esloingner de ce, qui plus me suyt? 
Plus fuit le cerf, et plus on le poursuyt, 
Pour mieulx le rendre, aux rhetz de servitude:
Plus je m'absente, et plus le mal s'ensuyt 
De ce doulx bien, dieu de l'amaritude.

RHYME a b a b b c c d c d

M'eust elle dict, au moins pour sa deffaicte, 
Je crains, non toy, mais ton affection: 
J'eusse creu lors estre bien satisfaicte 
La mienne en elle honneste intention. 
Mais esmovoir si grand dissention 
Pour moins, que rien, ne peult estre que faulte: 
Faulte je dy, d'avoir esté mal caulte 
A recevoir du bien fruition, 
Qui nous eust faictz aller la teste haulte 
Trop plus haultains, que n'est l'ambition.

RHYME a b a b b c c d c d

Si onc la mort fut tresdoulcement chere, 
A l'ame doulce ores cherement plaict:
Et si la vie eust onc joyeuse chere, 
Toute contente en ce corps se complaict. 
A l'un aggrée, et a l'aultre desplaict 
L'estre apparent de ma vaine fumée, 
Qui tost estaincte, et soubdain rallumée, 
Tient l'esperance en lubrique sejour. 
Dont, comme au feu le phoenix, emplumée 
Meurt, et renaist en moy cent fois le jour.

RHYME a b a b b c c d c d

Tant je l'aymay, qu'en elle encor je vis: 
Et tant la vy, que, maulgre moy, je l'ayme. 
Le sens, et l'ame y furent tant ravis, 
Que par l'oeil fault, que le coeur la desayme. 
Est il possible en ce degré supreme 
Que fermeté son oultrepas revoque? 
Tant fut la flamme en nous deux reciproque, 
Que mon feu luict, quand le sien clair m'appert. 
Mourant le sien, le mien tost se suffoque. 
Et ainsi elle, en se perdant, me pert.

RHYME a b a b b c c d c d

Perseverant en l'obstination 
D'un, qui se veult recouvrer en sa perte,
Je suy tousjours la declination 
De ma ruyne evidamment apperte. 
Car en sa foy, de moy par trop experte, 
Je me prometz le hault bien de mon mieulx. 
Elle s'en rit, attestant les haultz dieux: 
Je voy la faincte, et si ne scay, qu'y faire: 
Fors que faisant deluger mes deux yeulx, 
Je masche abscynce en mon piteux affaire.

RHYME a b a b b c c d c d

Si grand beaulté, mais bien si grand merveille, 
Qui a phebus offusque sa clarté,
Soit que je sois present, ou escarté, 
De sorte l'ame en sa lueur m'esveille, 
Qu'il m'est advis en dormant, que je veille, 
Et qu'en son jour un espoir je prevoy, 
Qui de bien brief, sans deslay, ou renvoy, 
M'esclercira mes pensées funebres. 
Mais quand sa face en son mydy je voy, 
A tous clarté, et a moy rend tenebres.

RHYME a b a b b c c d c d

Le fer se laisse, et fourbir, et brunir, 
Pour se gaigner avec son lustre gloire:
Ou mon travail ne me fait, qu'embrunir 
Ma foy passant en sa blancheur l'yvoire. 
Je contendrois par dessus la victoire: 
Mais hazardant hazard en mes malheurs, 
Las je me fais despouille a mes douleurs, 
Qui me perdantz, au perdre me demeurent, 
Me demeurantz seulement les couleurs 
De mes plaisirs, qui, me naissantz, me meurent.

RHYME a b a b b c c d c d

L'architecteur de la machine ronde, 
Multipliant sa divine puissance, 
Pour enrichir la povreté du monde 
Crea francoys d'admirable prestance: 
Duquel voulant demonstrer la constance, 
Vertu occulte, il l'à soubdain submis 
Aux foibles mains de ses fiers ennemys, 
Chose sans luy vrayement impossible. 
Puis l'acceptant de ses prouvez amys, 
L'à remis sus en sa force invincible.

RHYME a b a b b c c d c d

Glorieux nom, glorieuse entreprinse 
En coeur royal, hault siege de l'honneur,
Luy feit combatre en si dure surprise 
L'hoir de jason guidé par le bon heur. 
De palme aussi le juste coronneur 
L'en à orné, durant qu'il à vescu. 
Car, se faisant de sa patrie escu, 
Feit confesser a la fame importune, 
Que celuy n'est, ny peult estre vaincu, 
Qui combat seul ennemy, et fortune.

RHYME a b a b b c c d c d

L'aigle volant plus loing, qu'oncques ne fit, 
Cuydoit r'entrer en son empire antique: 
Passa la mer, ou asses tost deffit 
Un noveau monstre en ce pays d'aphrique: 
Puis print son vol droict au soleil gallique, 
Duquel l'ardeur ne vive, ne mourante, 
Mais en son chault moderé demourante, 
En s'attrempant, peu a peu lentement 
La transmua en une austruche errante, 
Qui vole bas, et fuit legerement.

RHYME a b a b b c c d c d

Le corps travaille a forces enervées, 
Se resolvant l'esprit en autre vie. 
Le sens troublé voit choses controvées 
Par la memoire en phantasmes ravie.
Et la raison estant d'eulx asservie 
(non aultrement de son propre delivre) 
Me detenant, sans mourir, et sans vivre, 
En toy des quatre à mis leur guerison. 
Doncques a tort ne t'ont voulu poursuyvre 
Le corps, l'esprit, le sens, et la raison.

RHYME a b a b b c c d c d

Comme celluy, qui jouant a la mousche, 
Estend la main, apres le coup receu, 
Je cours a moy, quand mon erreur me touche, 
Me congnoissant par moymesmes deceu. 
Car lors que j'ay clerement apperceu, 
Que de ma foy plainement elle abuse, 
Ceste me soit, dy je, derniere excuse: 
Plus je ne veulx d'elle aulcun bien chercher. 
L'ay je juré! soubdain je m'en accuse, 
Et, maulgré moy, il me fault chevecher.

RHYME a b a b b c c d c d

Quand j'apperceu au serain de ses yeulx 
L'air esclarcy de si longue tempeste, 
Jà tout empeinct au prouffit de mon mieulx, 
Comme un vainqueur d'honnorable conqueste, 
Je commençay a eslever la teste: 
Et lors le lac de mes novelles joyes 
Restangna tout, voire dehors ses voyes 
Asses plus loing, qu'onques ne feit jadis. 
Dont mes pensers guidez par leurs montjoyes, 
Se paonnoient tous en leur hault paradis.

RHYME a b a b b c c d c d

Taire, ou parler soit permis a chascun, 
Qui libre arbitre a sa voulenté lye. 
Mais s'il advient, qu'entre plusieurs quelqu'un 
Te die: dame, ou ton amant se oblye, 
Ou de la lune il fainct ce nom delie 
Pour te monstrer, comme elle, estre muable:
Soit loing de toy tel nom vituperable, 
Et vienne à qui un tel mal nous procure. 
Car je te cele en ce surnom louable, 
Pour ce qu'en moy tu luys la nuict obscure.

RHYME a b a b b c c d c d

Si c'est amour, pourquoy m'occit il doncques, 
Qui tant aymay, et onq ne sceuz hair? 
Je ne m'en puis non asses esbahir,
Et mesmement que ne l'offençay oncques: 
Mais souffre encor, sans complainctes quelconques, 
Qu'il me consume, ainsi qu'au feu la cyre. 
Et me tuant, a vivre il me desire, 
Affin qu'aymant aultruy, je me desayme. 
Qu'est il besoing de plus oultre m'occire, 
Veu qu'asses meurt, qui trop vainement ayme?

RHYME a b a b b c c d c d

Plus librement, certes, j'accuserois 
Le tien vers moy et froit, et lent courage: 
Si le devoir duquel j'abuserois 
Ne te fust honte, et a moy grand'oultrage. 
Car la ferveur d'une si doulce rage 
Suspend tousjours l'incertain d'amytié: 
Qui fait souvent, que vraye inimitié 
Se doubte aussi soubz prouvée union. 
Mais, si tu veulx, par ta froide pitié 
Tu decevras la mienne opinion.

RHYME a b a b b c c d c d

Non celle ardeur du procyon celeste 
Nous fait sentir de phaeton l'erreur:
Mais cest aspect de la vierge modeste 
Phebus enflamme en si ardente horreur, 
Qu'aux bas mortelz vient la froide terreur, 
Qui de la peur de leur fin les offense. 
Voy: seulement la memoire en l'absence 
De toy m'eschauffe, et ard si vivement, 
Qu'en toy me fait ta divine presence 
Prouver tousjours l'extreme jugement.

RHYME a b a b b c c d c d

L'esté bouilloit, et ma dame avoit chault: 
Parquoy amour vistement se desbande, 
Et du bandeau l'esventant bas, et hault, 
De ses beaulx yeulx excite flamme grande, 
Laquelle au voile, et puis de bande en bande, 
Saulte aux cheveulx, dont l'enfant ardent fume. 
Comment, dit il, est ce donc ta coustume 
De mal pour bien a tes serviteurs rendre? 
Mais c'est ton feu, dit elle, qui allume 
Mon chaste coeur, ou il ne se peult prendre.

RHYME a b a b b c c d c d

Des montz hautains descendent les ruisseaulx, 
Fuyantz au fons des umbreuses vallées.
Des champz ouvertz et bestes, et oyseaulx 
Aux boyz serrez destournent leurs allées, 
Les ventz bruyantz sur les undes sallées, 
Soubz creux rochers appaisez se retirent. 
Las de mes yeulx les grandz rivieres tirent 
En lieux a tous, fors a elle, evidentz. 
Et mes souspirs incessamment respirent, 
Tousjours en terre, et au ciel residentz.

RHYME a b a b b c c d c d

Continuant toy, le bien de mon mal, 
A t'exercer, comme mal de mon bien: 
J'ay observé pour veoir, ou bien, ou mal, 
Si mon service en toy militoit bien. 
Mais bien congneus appertement combien 
Mal j'adorois tes premieres faveurs. 
Car, savourant le jus de tes saveurs 
Plus doulx asses, que succre de madere, 
Je creuz, et croy encor tes deffameurs, 
Tant me tient sien l'espoir, qui trop m'adhere.

RHYME a b a b b c c d c d

Tresobservant d'eternelle amytié 
Je me laissois aux estoilles conduire.
Quand, admirant seulement a moytié 
Celle vertu, qui tant la faict reluire, 
Soubdain doubtay, qu'elle me pourroit nuire. 
Pour estre a tous si grand contentement. 
Dont froide peur surprenant lentement 
Et corps, et coeur, à jà l'ame conquise: 
Tant griefve perte est perdre promptement 
Chose par temps, et par labeur acquise.

RHYME a b a b b c c d c d

Amour des siens trop durement piteux 
Cacha son arc, abandonnant la terre. 
Delie voit le cas si despiteux, 
Qu'avec venus le cherche, et le deterre. 
Garde, luy dist cypris, qu'il ne t'enferre, 
Comme aultresfois mon coeur l'à bien prouvé. 
Je ne crains point si petit arc trouvé, 
Respond ma dame haultaine devenue.
Car contre moy l'archier s'est esprouvé: 
Mais tout armé l'ay vaincu toute nue.

RHYME a b a b b c c d c d

Comme lon voit sur les froides pensées 
Maintz accidentz maintes fois advenir, 
Ainsi voit on voulentez insensées 
Par la memoire a leur mal revenir. 
A tout moment de toy le souvenir 
Ores la doubte, ores la foy me baille, 
Renovellant en moy celle bataille, 
Qui jusqu'en l'ame en suspend me demeure.
Aussi vault mieux qu'en doubtant je travaille, 
Que, estant certain, cruellement je meure.

RHYME a b a b b c c d c d

Par le penser, qui forme les raisons, 
Comme la langue a la voix les motz dicte: 
J'ay consommé maintes belles saisons 
En ceste vie heureusement maudicte. 
Pour recouvrer celle a moy interdicte 
Par ce tyrant, qui fait sa residence 
Là, ou ne peult ne sens, ne providence, 
Tant est par tout cauteleusement fin.
Ce neantmoins, maulgré la repentence, 
J'espere, apres long travail, une fin.

RHYME a b a b b c c d c d

Decrepité en vielles esperances 
Mon ame, las, se deffie de soy. 
ô dieux, ô cieux, oyez mes douleances, 
Non de ce mal, que pour elle reçoy: 
Mais du malheur, qui, comme j'apperçoy, 
Est conjuré par vous en ma ruyne. 
Vysse je au moins esclercir ma bruyne 
Pour un cler jour en desirs prosperer. 
Las abrevé de si forte alluyne, 
Mon esperance est a non esperer.

RHYME a b a b b c c d c d

Si en ton lieu j'estois, ô doulce mort, 
Tu ne serois de ta faulx dessaisie. 
ô fol, l'esprit de ta vie est jà mort. 
Comment? je voy. ta force elle à saisie. 
Je parle aumoins. ce n'est que phrenesie. 
Vivray je donc tousjours? non: lon termine 
Ailleurs ta fin. et ou? plus n'examine. 
Car tu vivras sans coeur, sans corps, sans ame, 
En ceste mort plus, que vie, benigne, 
Puis que tel est le vouloir de ta dame.

RHYME a b a b b c c d c d

Quiconque à veu la superbe machine, 
Miracle seul de sa seulle beaulté, 
Veit le modelle a ma triste ruyne
Jà tempesté par si grand'cruaulté, 
Que pieçe entiere (hors mise loyaulté) 
Ne me resta, non ce peu desperance, 
Qui me froissant et foy, et asseurance, 
Me feit relique a ma perdition. 
Donc pour aymer encor telle souffrance, 
Je me desayme en ma condition.

RHYME a b a b b c c d c d

Fuyantz les montz, tant soit peu, nostre veue, 
Leur vert se change en couleur asurée, 
Qui plus loingtaine est de nous blanche veue 
Par prospective au distant mesurée. 
L'affection en moy demesurée 
Te semble a veoir une taincte verdeur, 
Qui, loing de toy, esteinct en moy l'ardeur, 
Dont près je suis jusqu'a la mort passible. 
Mais tu scais mieulx, qui peulx par ta grandeur 
Faciliter, mesmement l'impossible.

RHYME a b a b b c c d c d

Dans son jardin venus se reposoit 
Avec amour, sa tendre nourriture, 
Lequel je vy, lors qu'il se deduisoit, 
Et l'apperceu semblable a ma figure. 
Car il estoit de tresbasse stature,
Moy trespetit: luy pasle, moy transy. 
Puis que pareilz nous sommes donc ainsi, 
Pourquoy ne suis second dieu d'amytié? 
Las je n'ay pas l'arc, ne les traictz aussi, 
Pour esmouvoir ma maistresse a pitié.

RHYME a b a b b c c d c d

Pour me despendre en si heureux service, 
Je m'espargnay l'estre semblable aux dieux. 
Me pourra donc estre imputé a vice, 
Constituant en elle mes haultz cieulx? 
Fais seulement, dame, que de tes yeulx 
Me soient tousjours toutes nuisances lentes. 
Lors vous, nuisantz, dieux des umbres silentes, 
(me preservant elle d'adversité) 
Ne m'osterez par forces violentes 
Non un iota de ma felicité.

RHYME a b a b b c c d c d

Je le vouluz, et ne l'osay vouloir, 
Pour non la fin a mon doulx mal prescrire. 
Et qui me feit, et fait encor douloir, 
J'ouvris la bouche, et sur le poinct du dire 
Mer, un serain de son nayf soubrire 
M'entreclouit le poursuyvre du cy. 
Dont du desir le curieux soucy 
De mon hault bien l'ame jalouse enflamme, 
Qui tost me fait mourir, et vivre aussi, 
Comme s'estainct, et s'avive ma flamme.

RHYME a b a b b c c d c d

Au caucasus de mon souffrir lyé 
Dedans l'enfer de ma peine eternelle, 
Ce grand desir de mon bien oblyé,
Comme l'aultour de ma mort immortelle, 
Ronge l'esprit par une fureur telle, 
Que consommé d'un si ardent poursuyvre, 
Espoir le fait, non pour mon bien, revivre: 
Mais pour au mal renaistre incessamment, 
Affin qu'en moy ce mien malheureux vivre 
Prometheus tourmente innocemment.

RHYME a b a b b c c d c d

Je me complais en si doulce bataille, 
Qui sans resouldre, en suspend m'entretient. 
Si l'un me point d'un costé, l'autre taille 
Tout rez a rez de ce, qui me soustient. 
L'un de sa part, tres obstiné maintient,
Que l'espoir n'est, sinon un vain umbrage: 
Et l'aultre dit desir estre une rage, 
Qui nous conduit soubz aveuglée nuict. 
Mais de si grand, et perilleux naufrage 
Ma fermeté retient ce, qui me nuict.

RHYME a b a b b c c d c d

L'aulbe estaingnoit estoilles a foison, 
Tirant le jour des regions infimes, 
Quand apollo montant sur l'orison 
Des montz cornuz doroit les haultes cymes. 
Lors du profond des tenebreux abysmes, 
Ou mon penser par ses fascheux ennuyz 
Me fait souvent percer les longues nuictz, 
Je revoquay a moy l'ame ravie: 
Qui, dessechant mes larmoyantz conduictz, 
Me feit cler veoir le soleil de ma vie.

RHYME a b a b b c c d c d

Au recevoir l'aigu de tes esclairs 
Tu m'offuscas et sens, et congnoissance. 
Car par leurs rays si soubdains, et si clairs, 
J'eu premier peur, et puis resjouissance: 
Peur de tumber soubz griefve obeissance: 
Joye de veoir si hault bien allumer. 
Osas tu donc de toy tant presumer, 
Oeil esblouy, de non veoir, et de croire, 
Qu'en me voulant a elle accoustumer, 
Facilement j'obtiendrois la victoire?

RHYME a b a b b c c d c d

Ne t'esbahis, dame, si celle fouldre 
Ne me fusa soubdainement le corps. 
Car elle m'eust bien tost reduit en pouldre, 
Si ce ne fust, qu'en me tastant alors, 
Elle apperceut ma vie estre dehors, 
Heureuse en toy: d'ailleurs, elle n'offense 
Que le dedans, sans en faire apparence, 
Ce que de toy elle à, certes, appris. 
Car je scay bien, et par experience, 
Que sans m'ouvrir tu m'as ce mien coeur pris.

RHYME a b a b b c c d c d

L'ardent desir du hault bien desiré, 
Qui aspiroit a celle fin heureuse, 
à de l'ardeur si grand feu attiré, 
Que le corps vif est jà poulsiere umbreuse: 
Et de ma vie en ce poinct malheureuse 
Pour vouloir toute a son bien condescendre, 
Et de mon estre, ainsi reduit en cendre 
Ne m'est resté, que ces deux signes cy: 
L'oeil larmoyant pour piteuse te rendre, 
La bouche ouverte a demander mercy.

RHYME a b a b b c c d c d

Vulcan jaloux reprochoit a sa femme, 
Que son enfant causoit son vitupere. 
Venus cuydant couvrir si grand diffame, 
Battoit son filz pour complaire a son pere. 
Mais lors amour plorant luy impropere
Maint cas, dont fut le forgeron honteux: 
Et de vengeance estant trop couvoiteux 
Pourquoy, dist il, m'as tu bandé la face? 
Sinon affin qu'en despit du boyteux 
Aulcunesfois, non voyant, te frappasse?

RHYME a b a b b c c d c d

Ou le contraire est certes verité, 
Ou le rapport de plusieurs est mensonge, 
Qui m'à le moins, que j'ay peu, irrité, 
Sachant que tout se redouldroit en songe: 
Bien que la doubte aucunesfois se plonge 
Sur le scrupule, ou ta bonté demeure. 
Vray est, qu'alors, tout soubdain, et sur l'heure 
Je ris en moy ces fictions frivoles, 
Comme celuy, que plainement s'asseure 
Tout en ta foy, thresor de tes parolles.

RHYME a b a b b c c d c d

Non sur toy seule envie à faict ce songe,
Mais en maintz lieux, et plus hault mille fois. 
Et si en toy elle est veue mensonge, 
Pour verité se troeuve toutesfois. 
Et pour spectacle, ô albion, tu vois 
Malice honneur aujourdhuy contrefaire, 
Pour a ta dame un tel oultrage faire, 
Qu'elle à plus cher a honte, et villainie 
De sa coronne, et de soy se deffaire, 
Que veoir amour ceder a calumnie.

RHYME a b a b b c c d c d

Sur le matin, commencement du jour, 
Qui flourit tout en penitence austere, 
Je vy amour en son triste sejour 
Couvrir le feu, qui jusque au coeur m'altere. 
Descouvre, dy je, ô malin, ce cotere, 
Qui moins offence, ou plus il est preveu. 
Ainsi, dit il, je tire au despourveu, 
Et celément plus droit mes traictz j'asseure. 
Ainsi qui cuyde estre le mieulx pourveu 
Se fait tout butte a ma visée seure.

RHYME a b a b b c c d c d

Ce doux grief mal tant longuement souffert 
En ma pensée et au lieu le plus tendre, 
De mon bon gré au travail m'a offert, 
Sans contre amour aulcunement contendre: 
Et me vouldrois a plus souffrir estendre, 
Si lon povoit plus grand peine prouver. 
Mais encor mieulx me feroit esprouver, 
Si par mourir sa foy m'estoit gaignée, 
Tant seulement pour me faire trouver 
Doulce la peine au mal accompaignée.

RHYME a b a b b c c d c d

Non cy me tien ma dure destinée 
Ensepvely en solitaire horreur: 
Mais y languit ma vie confinée 
Par la durté de ton ingrate erreur: 
Et ne te sont ne craincte, ne terreur 
Fouldre des dieux, et ton cruel meffaire. 
Celle s'enflamme a la vengeance faire, 
Cestuy t'accuse, et justice demande. 
Pourras tu donc, toy seule, satisfaire 
A moy, aux dieux, a ta coulpe si grande?

RHYME a b a b b c c d c d

Amour perdit les traictz, qu'il me tira, 
Et de douleur se print fort a complaindre: 
Venus en eut pitié, et souspira,
Tant que par pleurs son brandon feit esteindre, 
Dont aigrement furent contrainctz de plaindre: 
Car l'archier fut sans traict, cypris sans flamme. 
Ne pleure plus, venus: mais bien enflamme 
Ta torche en moy, mon coeur l'allumera: 
Et toy, enfant, cesse: va vers ma dame, 
Qui de ses yeux tes flesches refera.

RHYME a b a b b c c d c d

Par ce hault bien, qui des cieulx plut sur toy, 
Tu m'excitas du sommeil de paresse: 
Et par celuy qu'ores je ramentoy,
Tu m'endormis en mortelle destresse. 
Luy seul a vivre evidemment m'adresse, 
Et toy ma vie a mort as consommée. 
Mais (si tu veulx) vertu en toy nommée, 
Agrandissant mes espritz faictz petitz. 
De toy, et moy fera la renommée 
Oultrepasser et ganges, et bethys.

RHYME a b a b b c c d c d

Osté du col de la doulce plaisance, 
Fu mis es bras d'amere cruauté, 
Quand premier j'eu novelle congnoissance 
De celle rare, et divine beauté, 
Qui obligea ma ferme loyaulté 
Au froid loyer de si grand servitude. 
Non que j'accuse en toy nature rude: 
Mais a me plaindre à toy m'a incité 
L'avoir perdu en telle ingratitude 
Les meilleurs ans de ma felicité.

RHYME a b a b b c c d c d

Sur nostre chef gettant phebus ses rayz,
Faisoit bouillir de son cler jour la none: 
Advis me fut de veoir en son taint frais 
Celle, de qui la rencontre m'estonne, 
De qui la voix si fort en l'ame tonne: 
Que ne puis d'elle un seul doulx mot ouir: 
Et de qui l'oeil vient ma veue esblouir, 
Tant qu'aultre n'est, fors elle, a mes yeux belle. 
Me pourra donc tel soleil resjouir, 
Quand tout mydi m'est nuict, voire eternelle?

RHYME a b a b b c c d c d

Oeil aquilin, qui tant osas souffrir 
Les rayz aiguz de celle clarté saincte, 
A qui amour vaincu se vint offrir, 
Donc de ses traictz tu la veis toute ceincte, 
N'aperçoys tu, que de tes maulx enceincte, 
Elle te fait tant de larmes pleuvoir? 
Vueillent les cieulx par un bening debvoir, 
Tes pleurs si grandz si largement deduire, 
Qu'elle les voye en un ruisseau movoir, 
Qui, murmurant, mes peines puisse dire.

RHYME a b a b b c c d c d

Si treslas fut d'environner le monde 
Le dieu volant, qu'en mer il s'abysma: 
Mais retournant a chef de temps sur l'unde, 
Sa trousse print, et en fuste l'arma: 
De ses deux traictz diligemment rama, 
De l'arc fit l'arbre, et son bendeau tendit 
Aux ventz pour voille, et en port descendit 
Tresjoyeux d'estre arrivé seurement. 
Ainsi amour, perdu a nous, rendit 
Vexation, qui donne entendement.

RHYME a b a b b c c d c d

Ton hault sommet, ô mont a venus saincte, 
De tant d'esclairs tant de fois coronné,
Monstre ma teste estre de sanglotz ceincte, 
Qui mon plus hault tiennent environné. 
Et ce brouas te couvrant estonné, 
De mes souspirs descouvre la bruyne. 
Tes aqueductz, deplorable ruyne, 
Te font priser par l'injure du temps, 
Et mes yeulx secz de l'eau, qui me ruyne, 
Me font du peuple, et d'elle passe temps.

RHYME a b a b b c c d c d

Te voyant rire avecques si grand grace, 
Ce doulx soubris me donne espoir de vie,
Et la doulceur de ceste tienne face 
Me promect mieulx de ce, dont j'ay envie. 
Mais la froideur de ton coeur me convie 
A desespoir, mon desseing dissipant. 
Puis ton parler du miel participant 
Me remet sus le desir, qui me mort. 
Parquoy tu peulx, mon bien anticipant, 
En un moment me donner vie, et mort.

RHYME a b a b b c c d c d

A contempler si merveilleux spectacle, 
Tu anoblis la mienne indignité. 
Pour estre toy de ce siecle miracle, 
Restant merveille a toute eternité, 
Ou la clemence en sa benignité, 
Revere a soy chasteté presidente 
Si hault au ciel de l'honneur residente, 
Que tout aigu d'oeil vif n'y peult venir. 
ô vain desir, ô folie evidente, 
A qui de faict espere y parvenir.

RHYME a b a b b c c d c d

Le dieu imberbe au giron de thetys 
Nous fait des montz les grandz umbres descendre: 
Moutons cornuz, vaches, et veaulx petitz, 
En leurs parcz clos serrez se viennent rendre. 
Lors tout vivant a son repos veult tendre, 
Ou dessus moy noveau resveil s'espreuve 
Car moy constraint, et par forcée preuve. 
Le soir me couche esveillé hors de moy, 
Et le matin veillant aussi me treuve, 
Tout esploré en mon piteux esmoy.

RHYME a b a b b c c d c d

Fusse le moins de ma calamité 
Souffrir, et vivre en certaine doubtance:
J'aurois au moins, soit en vain, limité 
Le bout sans fin de ma vaine esperance. 
Mais tous les jours gruer soubz l'asseurance, 
Que ceste fiebvre aura sa guerison, 
Je dy, qu'espoir est la grand prurison, 
Qui nous chatouille a toute chose extreme, 
Et qui noz ans use en doulce prison, 
Comme un printemps soubz la maigre caresme.

RHYME a b a b b c c d c d

L'oysiveté des delicates plumes, 
Lict coustumier, non point de mon repos, 
Mais du travail, ou mon feu tu allumes, 
Souventesfois, oultre heure, et sans propos 
Entre ses drapz me detient indispos, 
Tant elle m'à pour son foible ennemy. 
Là mon esprit son corps laisse endormy 
Tout transformé en image de mort, 
Pour te monstrer, que lors homme a demy, 
Vers toy suis vif, et vers moy je suis mort.

RHYME a b a b b c c d c d

Sur le matin, songeant profondement, 
Je vy ma dame avec venus la blonde. 
Elles avoient un mesme vestement, 
Pareille voix, et semblable faconde: 
Les yeulx riantz en face, et teste ronde 
Avec maintien, qui le tout compassoit. 
Mais un regret mon coeur entrelassoit, 
Appercevant ma maistresse plus belle. 
Car cytarée en pitié surpassoit 
Là, ou delie est tousjours plus rebelle.

RHYME a b a b b c c d c d

Bien qu'on me voye oultre mode esjouir, 
Ce mien travail toutesfois peine endure, 
J'ay certes joye a ta parolle ouir 
A mon ouye asses tendrement dure: 
Et je m'y pene affin que tousjours dure 
L'intention de nostre long discours. 
Mais quand au but de mon vouloir je cours, 
Tes voulentez sont ailleurs declinées, 
Parquoy tousjours en mon travaillé cours 
Tu fuys, daphnes, ardeurs apollinées.

RHYME a b a b b c c d c d

Suyvant celuy, qui pour l'honneur se jecte, 
Ou pour le gaing, au peril dangereux, 
Je te rendy ma liberté subjecte, 
Pour l'affranchir en vivre plus heureux. 
Apres le sault je m'estonnay paoureux 
Du grand chaos de si haulte entreprise, 
Ou plus j'entray, et plus je trouvay prise 
L'ame abysmée au regret, qui la mord. 
Car tout le bien de l'heureuse surprise 
Me fut la peur, la douleur, et la mort.

RHYME a b a b b c c d c d

L'affection d'un trop haultain desir 
Me benda l'oeil de la raison vaincue: 
Ainsi conduict par l'incongneu plaisir, 
Au regne umbreux ma vie s'est rendue. 
Lors debendant ceste face esperdue, 
Je vy de loing ce beau champ elisée, 
Ou ma jeunesse en son rond colisée 
Satyrisoit contre solicitude, 
Qui liberté, de moy tant fort prisée, 
M'avoit changée en si grand servitude.

RHYME a b a b b c c d c d

Je vy aux raiz des yeulx de ma deesse 
Une clarté esblouissamment plaine 
Des esperitz d'amour, et de liesse, 
Qui me rendit ma fiance certaine 
De la trouver humainement haultaine: 
Tant abondoit en faveur, et en grace, 
Que toute chose, ou qu'elle dye, ou face, 
Cent mille espoirs y sont encor compris. 
Et par ainsi, voyant si doulce face, 
Ou moins craingnoys, là plus tost je fus pris.

RHYME a b a b b c c d c d

J'attens ma paix du repos de la nuict, 
Nuict refrigere a toute aspre tristesse: 
Mais s'absconsant le soleil, qui me nuyt, 
Noye avec soy ce peu de ma liesse. 
Car lors jectant ses cornes la deesse, 
Qui du bas ciel esclere la nuict brune, 
Renaist soubdain en moy celle aultre lune 
Luisante au centre, ou l'ame a son sejour, 
Qui, m'excitant a ma peine commune, 
Me fait la nuict estre un penible jour.

RHYME a b a b b c c d c d

Fortune forte a mes voeutz tant contraire 
Oste moy tost du mylieu des humains. 
Je ne te puis a mes faveurs attraire: 
Car ta dame à ma roue entre ses mains. 
Et toy, amour, qui en as tué maintz:
Elle à mon arc pour nuire, et secourir. 
Aumoins toy, mort, vien acoup me ferir: 
Tu es sans coeur, je n'ay puissance aulcune. 
Donc (que crains tu?) dame, fais me mourir, 
Et tu vaincras, amour, mort, et fortune.

RHYME a b a b b c c d c d

Seroit ce point fiebvre, qui me tourmente, 
Brulant de chault, tremblant aussi de froit? 
C'est celle ardeur, que j'ay si vehemente, 
Qui tant plus sent ta froideur, tant plus croit, 
Bien que ton froit surprimer la vouldroit 
Taschant tousjours à me faire nuisance. 
Mais, comme puis avoir d'eulx congnoissance, 
Ilz sont (tous deux) si fortz en leur poursuivre, 
Que froit, et chault, pareilz en leur puissance, 
Me font languir sans mourir, et sans vivre.

RHYME a b a b b c c d c d

Mars amoureux voulut baiser ma dame, 
Pensant que fust venus sa bien aymée. 
Mais contre luy soubdain elle s'enflamme, 
Et luy osta son espée enfumée. 
Quand je la vy en ce poinct estre armée. 
Fais, dy je lors, de ceste cymeterre, 
Que je descende avec mes maulx soubz terre. 
Va: ta demande est, dit elle, importune. 
Car j'en veulx faire a tous si forte guerre, 
Qu'aulcun n'aura sur moy victoire aulcune.

RHYME a b a b b c c d c d

De l'arc d'amour tu tires, prens, et chasses 
Les coeurs de tous a t'aymer curieux: 
Du bracquemart de mars tu les deschasses
Tant, que nul n'est sur toy victorieux. 
Mais veulx tu faire acte plus glorieux, 
Et digne asses d'eternelle memoire? 
Pour t'acquerir perpetuelle gloire, 
Rendz son espée a ce dieu inhumain, 
Et a l'archier son arc fulminatoire, 
Et tes amantz fais mourir de ta main.

RHYME a b a b b c c d c d

Lors que le soir venus au ciel r'appelle, 
Portant repos au labeur des mortelz, 
Je voy lever la lune en son plain belle, 
Ressuscitant mes soucys immortelz, 
Soucys, qui point ne sont a la mort telz, 
Que ceulx, que tient ma pensée profonde. 
ô fusses tu, vesper, en ce bas monde, 
Quand celle vient mon enfer allumer. 
Lors tu verroys, tout autour a la ronde, 
De mes souspirs le montgibel fumer.

RHYME a b a b b c c d c d

Longue silence, ou je m'avainissoys 
Hors la memoyre et des dieux, et des hommes,
Fut le repos, ou je me nourrissoys 
Tout deschargé des amoureuses sommes. 
Mais, comme advient, quand a souhait nous sommes, 
De nostre bien la fortune envieuse 
Trouble ma paix par troys lustres joyeuse, 
Renovellant ce mien feu ancien. 
Dont du grief mal l'ame toute playeuse 
Fait resonner le circuyt plancien.

RHYME a b a b b c c d c d

En devisant un soir me dit ma dame. 
Prens ceste pomme en sa tendresse dure, 
Qui estaindra ton amoureuse flamme, 
Veu que tel fruict est de froide nature: 
Adonc aura congrue nourriture
L'ardeur, qui tant d'humeur te fait pleuvoir. 
Mais toy, luy dy je, ainsi que je puis veoir, 
Tu es si froide, et tellement en somme, 
Que si tu veulx de mon mal cure avoir, 
Tu estaindras mon feu mieulx, que la pomme.

RHYME a b a b b c c d c d

ô ans, ô moys, sepmaines, jours, et heures,
ô intervalle, ô minute, ô moment, 
Qui consumez les durtez, voire seures, 
Sans que l'on puisse appercevoir comment, 
Ne sentez vous, que ce mien doulx tourment 
Vous use en moy, et voz forces deçoit? 
Si donc le coeur au plaisir, qu'il reçoit, 
Se vient luy mesme a martyre livrer: 
Croire fauldra, que la mort doulce soit, 
Qui l'ame peult d'angoisse delivrer.

RHYME a b a b b c c d c d

Par ton regard severement piteux 
Tu m'esblouis premierement la veue: 
Puis du regard de son feu despiteux 
Surpris le coeur, et l'ame a l'impourveue, 
Tant que despuis, apres mainte reveue 
J'ars de plus fort sans novelle achoison. 
Ce mesme temps la superbe toison 
D'ambition, qui a tout mal consent,
Toute aveuglée espandit sa poison 
Dessus le juste, et royal innocent.

RHYME a b a b b c c d c d

Insatiable est l'appetit de l'homme 
Trop effrené en sa cupidité, 
Qui de la terre ayant en main la pomme, 
Ne peult saouler si grand'avidité: 
Mais (ô l'horreur) pour sa commodité 
Viole foy, honneur, et innocence. 
Ne pleure plus, france: car la presence 
Du sang d'abel devant dieu criera 
Si haultement que pour si grande offence 
L'aisné cain devant toy tremblera.

RHYME a b a b b c c d c d

Pour m'enlasser en mortelles deffaictes 
Tu m'afoiblis le fort de ton povoir: 
Soit que couvrir esperances deffaictes 
Face un bien peu d'espoir appercevoir, 
Si ne peult on non asses concevoir
A quelle fin ton vouloir se dispose. 
Parquoy mon bien, qui en ta foy repose, 
Au long souffrir patiemment m'enhorte: 
Car aussi bien ta cruaulté propose 
De me donner, comme a mort, vie morte.

RHYME a b a b b c c d c d

Le hault penser de mes frailes desirs 
Me chatouilloit a plus haulte entreprise, 
Me desrobant moymesme a mes plaisirs, 
Pour destourner la memoire surprise 
Du bien, auquel l'ame demoura prise: 
Dont, comme neige au soleil, je me fondz 
Et mes souspirs dès leurs centres profondz 
Si haultement eslevent leurs voix vives,
Que plongeant l'ame, et la memoire au fondz, 
Tout je m'abysme aux oblieuses rives.

RHYME a b a b b c c d c d

Petit object esmeult grande puissance, 
Et peu de flamme attrait l'oeil de bien loing. 
Que fera donc entiere congnoissance, 
Dont on ne peult se passer au besoing? 
Ainsi honneur plus tost quicteroit soing, 
Plus tost au temps sa clepsidre cherroit, 
Plus tost le nom sa trompette lairroit, 
Qu'en moy mourust ce bien, dont j'ay envie. 
Car, me taisant de toy on me verroit 
Oster l'esprit de ma vie a ma vie.

RHYME a b a b b c c d c d

L'aigle des cieulx pour proye descendit, 
Et sur ma dame hastivement se poulse: 
Mais amour vint, qui le cas entendit, 
Et dessus luy employe et arc, et trousse. 
Lors jupiter indigné se courrouce, 
Et l'archier fuit aux yeulx de ma maistresse, 
A qui le dieu crie plain de tristesse, 
Je veulx, venus, ton filz, qui à mespris. 
Delie suis, dit elle, et non déesse: 
Prendre cuydois, dit il, mais je suis pris.

RHYME a b a b b c c d c d

Tu celle fus, qui m'obligeas premiere 
En un seul corps a mille creanciers: 
Tu celle fus, qui causas la lumiere, 
Dont mes souspirs furent les encenciers. 
Mais vous, souciz, prodigues despenciers 
De paix tranquille, et vie accoustumée, 
Meites la flambe en mon ame allumée,
Par qui le coeur souffre si grandz discordz 
Qu'apres le feu estaincte la fumée 
Vivra le mal, avoir perdu le corps.

RHYME a b a b b c c d c d

De ces haultz montz jettant sur toy ma veue, 
Je voy les cieulx avec moy larmoier: 
Des bois umbreux je sens a l'impourveue, 
Comme les bledz, ma pensée undoier. 
En tel espoir me fait ores ploier, 
Duquel bien tost elle seule me prive. 
Car a tout bruyt croyant que lon arrive, 
J'apperçoy cler, que promesses me fuyent. 
ô fol desir, qui veult par raison vive, 
Que foy habite, ou les ventz legers bruyent.

RHYME a b a b b c c d c d

Vaincre elle sçait hommes par sa valeur, 
Et par son sens l'oultrageuse fortune: 
Et toutesfoys ne peult a mon malheur 
Remedier, se voyant opportune 
Pour bienheurer trop plus grand'infortune, 
Laissant mon cas suspendre a nonchaloir. 
Mais si des cieulx pour me faire douloir, 
A tous benigne, a moy est inhumaine, 
De quoy me sert mon obstiné vouloir? 
Contre le ciel ne vault deffence humaine.

RHYME a b a b b c c d c d

Si apollo restrainct ses raiz dorez, 
Se marrissant tout honteux soubz la nue, 
C'est par les tiens de ce monde adorez, 
Desquels l'or pur sa clarté diminue. 
Parquoy soubdain, qu'icy tu es venue, 
Estant sur toy, son contraire, envieux, 
à congelé ce brouas pluvieux, 
Pour contrelustre à ta divine face. 
Mais ton tainct frais vainct la neige des cieulx, 
Comme le jour la clere nuict efface.

RHYME a b a b b c c d c d

Ensevely long temps soubz la froideur
Du marbre dur de ton ingratitude, 
Le corps est jà en sa foible roideur 
Extenué de sa grand'servitude: 
Dont ame, et coeur par ta nature rude 
Sont sans mercy en peine oultrepassez. 
ô aujourd'huy, bienheureux trespassez, 
Pour vostre bien tout devot intercede: 
Mais pour mes maulx en mon tourment lassez 
Celle cruelle un purgatoire excede.

RHYME a b a b b c c d c d

A l'embrunir des heures tenebreuses, 
Que somnus lent pacifie la terre. 
Ensevely soubz cortines umbreuses, 
Songe a moy vient, qui mon esprit desserre, 
Et tout aupres de celle là le serre,
Qu'il reveroit pour son royal maintien. 
Mais par son doulx, et privé entretien 
L'attraict tant sien, que puis sans craincte aulcune 
Il m'est advis, certes, que je la tien, 
Mais ainsi, comme endimion la lune.

RHYME a b a b b c c d c d

L'esprit, qui fait tous tes membres movoir 
Au doulx concent de tes qualitez sainctes, 
à eu du ciel ce tant heureux povoir 
D'enrichir l'ame, ou graces tiennent ceinctes 
Mille vertus de mille aultres enceinctes, 
Comme tes faictz font au monde apparoistre. 
Si transparent m'estoit son chaste cloistre 
Pour reverer si grand'divinité, 
Je verrois l'ame, ensemble et le corps croistre, 
Avant leur temps, en leur eternité.

RHYME a b a b b c c d c d

Ce bas soleil, qui au plus hault fait honte,
Nous à daingné de sa rare lumiere, 
Quand sa blancheur, qui l'yvoire surmonte, 
à esclercy le brouillas de fourviere: 
Et s'arrestant l'une, et l'aultre riviere, 
Si grand'clarté s'est icy demonstrée, 
Que quand mes yeulx l'ont soubdain rencontrée, 
Ilz m'ont perdu au bien, qui seul me nuict. 
Car son cler jour serenant la contrée, 
En ma pensée a mys l'obscure nuict.

RHYME a b a b b c c d c d

Le jour passé de ta doulce presence 
Fust un serain en hyver tenebreux, 
Qui fait prouver la nuict de ton absence 
A l'oeil de l'ame estre un temps plus umbreux 
Que n'est au corps ce mien vivre encombreux, 
Qui maintenant me fait de soy refus. 
Car dès le poinct, que partie tu fus, 
Comme le lievre accroppy en son giste,
Je tendz l'oreille, oyant un bruyt confus, 
Tout esperdu aux tenebres d'egypte.

RHYME a b a b b c c d c d

Tant me fut lors cruellement piteuse 
L'affection, qui en moy s'estendit, 
Que quand la voix hardie, et puis honteuse 
Voulut respondre, un seul mot ne rendit: 
Mais, seulement souspirant, attendit, 
Que lon luy dist: ou penses tu attaindre? 
Ainsi veoit on la torche en main s'estaindre, 
Si en temps deu on laisse a l'esmovoir, 
Qui, esbranlée un bien peu, sans se faindre 
Fait son office ardent a son povoir.

RHYME a b a b b c c d c d

Delia ceincte, hault sa cotte attournée, 
La trousse au col, et arc, et flesche aux mains, 
Exercitant chastement la journée, 
Chasse, et prent cerfz, biches, et chevreulx maintz. 
Mais toy, delie, en actes plus humains 
Mieulx composée, et sans violentz dardz, 
Tu venes ceulx par tes chastes regardz, 
Qui tellement de ta chasse s'ennuyent: 
Qu'eulx tous estantz de toy sainctement ardz, 
Te vont suyvant, ou les bestes la fuyent.

RHYME a b a b b c c d c d

Le bon nocher se monstre en la tempeste, 
Et le souldart au seul conflict se proeuve:
Aussi amour sa gloire, et sa conqueste 
Par fermeté en inconstance esproeuve. 
Parquoy souvent en maintz lieux il me troeuve 
Ou audevant me presente un object 
Avec si doulx, et attrayant subject, 
Que ma pensée, a peu pres s'y transmue, 
Bien que ma foy, sans suyvre mon project, 
çà, et là tourne, et point ne se remue.

RHYME a b a b b c c d c d

Le vespre obscur a tous le jour clouit 
Pour ouvrir l'aulbe aux limbes de ma flamme: 
Car mon desir par ta parolle ouyt 
Qu'en te donnant a moy, tu m'estois dame. 
Lors je sentis distiler en mon ame 
Le bien du bien, qui tout aultre surmonte. 
Et neantmoins, asses loing de mon compte, 
Pitié te feit tendrement proferer 
Ce doulx nenny, qui flamboyant de honte, 
Me promit plus qu'onc n'osay esperer.

RHYME a b a b b c c d c d

Saincte union povoit seule accomplir 
L'intention, que sa loy nous donna, 
Comme toy seule aussi debvois supplir 
Au bien, qu'a deux elle mesme ordonna. 
A luy et corps et foy abandonna: 
A moy le coeur, et la chaste pensée. 
Mais si sa part est ores dispensée 
A recepvoir le bien, qu'amour despart, 
La mienne est mieulx en ce recompensée, 
Que apres amour, la mort n'y aura part.

RHYME a b a b b c c d c d

Qui ce lien pourra jamais dissouldre 
Si la raison a ce nous contraingnit? 
Amour le noud lassa, et pour l'absouldre 
Foy le noua, et le temps l'estraingnit.
Premier le coeur, et puis l'ame ceingnit 
En noud si doulx, et tant indissolvable, 
Qu'oultre le bien, qui me tien redevable, 
J'espereray en seure indamnité, 
Et preuveray par effect jà prouvable 
En terre nom, au ciel eternité.

RHYME a b a b b c c d c d

L'heur de nostre heur enflambant le desir 
Unit double ame en un mesme povoir: 
L'une mourant vit du doulx desplaisir, 
Qui l'autre vive à fait mort recevoir. 
Dieu aveuglé tu nous as fait avoir 
Sans aultrement ensemble consentir, 
Et posseder, sans nous en repentir, 
Le bien du mal en effect desirable: 
Fais que puissions aussi long temps sentir 
Si doulx mourir en vie respirable.

RHYME a b a b b c c d c d

De la mort rude a bon droit me plaindrois, 
Qui a mes voeutz tendit oreilles sourdes: 
Contre l'aveugle aussi ne me faindrois, 
Pyrouettant sur moy ses fallebourdes, 
Si par fortune en ses traverses lourdes 
Ne fust ma joye abortivement née. 
La fin m'avoit l'heure determinée 
Amour soubdain l'effect executa: 
Occasion seule predestinée 
Causa le brief, qui me persecuta.

RHYME a b a b b c c d c d

Non tant me nuict ceste si longue absence 
Que mal me feit le bref departement. 
Car le present de l'heureuse presence
Eust le futur deceu couvertement. 
Vous, ô haultz cieulx veites apertement 
Qu'onques en moy ne pensay d'approcher 
Le bien, que j'ay tousjours eu sur tout cher: 
Aussi par vous la fortune benigne 
Le me feit veoir, et presqu'au doigt toucher, 
M'en retirant, comme sans vous indigne.

RHYME a b a b b c c d c d

Bien fortuné celuy se pouvoit dire, 
Qui vint, affin qu'en voyant il vainquist: 
Mais plus grand heur le sort me deut ascrire, 
Qui tel souhaict inesperé m'acquit, 
Me submettant celle, qui me conquit 
A transformer son saulvage en humain. 
Non que ne soit trop plus, qu'a ce romain, 
Mon chemin aspre, aussi de plus grand, gloire. 
Car en vainquant tumber dessoubz sa main, 
M'a esté voye, et veue, et puis victoire.

RHYME a b a b b c c d c d

A cupido je fis maintz traictz briser 
Sans que sur moy il peut avoir puissance, 
Et pour me vaincre il se va adviser 
De son arc mettre en ton obeissance: 
Point ne faillit, et j'en euz congnoissance, 
Bien que pour lors fusse sans jugement. 
Et toutesfois j'apperceuz clerement 
Que tes sourcilz estoient d'amour les arcz. 
Car tu navras mon coeur trop asprement 
Par les longz traictz de tes perceanz regardz.

RHYME a b a b b c c d c d

Comme des raiz du soleil gracieux 
Se paissent fleurs durant la primevere, 
Je me recrée aux rayons de ses yeulx, 
Et loing, et près autour d'eulx persevere. 
Si que le coeur, qui en moy la revere, 
La me fait veoir en celle mesme essence, 
Que feroit l'oeil par sa belle presence, 
Que tant je honnore, et que tant je poursuys:
Parquoy de rien ne me nuyt son absence, 
Veu qu'en tous lieux, maulgré moy, je la suys.

RHYME a b a b b c c d c d

Celle pour qui je metz sens, et estude 
A bien servir, m'à dit en ceste sorte: 
Tu voys asses, que la grand servitude, 
Ou lon me tient, me rend en ce poinct morte. 
Je pense donc, puis qu'elle tient si forte 
La peine, qu'à le sien corps seulement, 
Qu'elle croira, que mon entendement, 
Qui pour elle à coeur, et corps asservy, 
Me fera dire estre serf doublement, 
Et qu'en servant j'ay amour deservy.

RHYME a b a b b c c d c d

Le souvenir, ame de ma pensée, 
Me ravit tant en son illusif songe,
Que, n'en estant la memoyre offensée, 
Je me nourris de si doulce mensonge. 
Or quand l'ardeur, qui pour elle me ronge, 
Contre l'esprit sommeillant se hazarde, 
Soubdainement qu'il s'en peult donner garde, 
Ou qu'il se sent de ses flammes grevé, 
En mon penser soubdain il te regarde, 
Comme au desert son serpent eslevé.

RHYME a b a b b c c d c d

En toy je vis, ou que tu sois absente: 
En moy je meurs, ou que soye present. 
Tant loing sois tu, tousjours tu es presente: 
Pour pres que soye, encores suis je absent. 
Et si nature oultragée se sent 
De me veoir vivre en toy trop plus, qu'en moy: 
Le hault povoir, qui ouvrant sans esmoy,
Infuse l'ame en ce mien corps passible, 
La prevoyant sans son essence en soy, 
En toy l'estend, comme en son plus possible.

RHYME a b a b b c c d c d

Amour si fort son arc roide enfonsa 
Pour esprouver dessus moy sa puissance, 
Que quand le traict delasché s'absconsa 
Au fondz du coeur d'entiere congnoissance, 
Sa poincte entra au dur de resistance: 
Et là tremblant, si grand coup à donné, 
Qu'en s'arrestant, le creux à resonné 
De ma pensée alors de cures vuyde. 
Dont mon esprit de ce trouble estonné 
Comme insensé, a toute heure oultrecuyde.

RHYME a b a b b c c d c d

Donc admirant le grave de l'honneur, 
Qui en l'ouvert de ton front seigneurie,
Je priveray mon sort de ce bon heur, 
Que je me fains en ma joye perie? 
Ny pour espoir de mieulx, qui me supplie, 
Si hault poursuyvre en son cours cessera? 
Jamais tel loz son plus ne laissera, 
Pour s'amoindrir a aultres biens frivoles: 
Et pour soulas a son travail sera 
L'ambre souef de ses haultes parolles.

RHYME a b a b b c c d c d

Le doulx sommeil de ses tacites eaux 
D'oblivion m'arousa tellement, 
Que de la mere, et du filz les flambeaux 
Je me sentois estainctz totallement, 
Ou le croyois: et specialement, 
Que la nuict est a repos inclinée. 
Mais le jour vint, et l'heure destinée, 
Ou, revirant, mille foys je mouruz, 
Lors que vertu en son zele obstinée 
Perdit au monde angleterre, et morus.

RHYME a b a b b c c d c d

Voy que l'hyver tremblant en son sejour, 
Aux champs tous nudz sont leurs arbres failliz. 
Puis le printemps ramenant le beau jour, 
Leur sont bourgeons, fueilles, fleurs, fruictz sailliz: 
Arbres, buissons, et hayes, et tailliz 
Se crespent lors en leur gaye verdure. 
Tant que sur moy le tien ingrat froit dure, 
Mon espoir est denué de son herbe: 
Puis retournant le doulx ver sans froidure 
Mon an se frise en son avril superbe.

RHYME a b a b b c c d c d

Et helicon, ensemble et parnasus, 
Hault paradis des poetiques muses, 
Se demettront en ce bas caucasus: 
Ou de venus les troys fainctes meduses 
Par le naïf de tes graces infuses 
Confesseront (toutesfoys sans contraincte) 
La deité en ton esprit empraincte 
Thresor des cieulx, qui s'en sont devestuz 
Pour illustrer nature a vice astraincte, 
Ore embellie en tes rares vertus.

RHYME a b a b b c c d c d

Ou sa bonté par vertu attractive, 
Ou sa vertu par attrayant bonté, 
Moytié bon gré, et vive force active, 
M'à tellement a son plaisir dompté, 
Que j'ay permis son vouloir jà monté 
Sur le plus hault de ma fermeté croistre: 
Et là s'estendre, et a tous apparoistre 
Pour ma deffence, et contre ma ruyne. 
Mais, comme puis a l'esproeuve congnoistre, 
Son amytié, peu a peu, me ruyne.

RHYME a b a b b c c d c d

Aumoins peulx tu en toy imaginer, 
Quelle est la foy, qu'amour en mon coeur lye. 
Car, luy croissant, ou il debvroit finer, 
Tout aultre bien pour le tien elle oblie: 
Ne pour espoir de mieulx, qui me supplie, 
Tousjours elle est plus loyalle en sa proeuve. 
Parquoy alors que fermeté se troeuve 
En celle craincte, ou perte une mort livre, 
Plus nuict la peur du mal a qui l'esproeuve, 
Que la douleur a qui jà s'en delivre.

RHYME a b a b b c c d c d

Je sens le noud de plus en plus estraindre 
Mon ame au bien de sa beatitude, 
Tant qu'il n'est mal qui la puisse constraindre 
A delaisser si doulce servitude. 
Et si n'est fiebvre en son inquietude 
Augmentant plus son alteration 
Que fait en moy la variation 
De cest espoir, qui, jour et nuict, me tente. 
Quelle sera la delectation, 
Si ainsi doulce est l'umbre de l'attente?

RHYME a b a b b c c d c d

Morte esperance au giron de pitié, 
Mouroit le jour de ma fatalité, 
Si le lyen de si saincte amytié 
Ne m'eust restraint a immortalité: 
Non qu'en moy soit si haulte qualité, 
Que l'immortel d'elle se rassasie. 
Mais le grillet, jalouse fantasie, 
Qui sans cesser chante tout ce, qu'il cuyde, 
Et la pensée, et l'ame ayant saisie, 
Me laisse vif a ma doulce homicide.

RHYME a b a b b c c d c d

La mort est pasle, et cupido transi: 
La parque aveugle, et l'enfant n'y voit point.
Atropos tue, et nous prent sans mercy, 
L'archier occit, quand il luy vient a point. 
Par eux en fin chascun se troeuve poinct, 
Comme de poincte et l'un et l'autre tire. 
Mais, quant a moy, pour m'oster de martyre 
J'ayme trop mieulx a la mort recourir. 
Car qui vers toy, ô amour, se retire, 
Sans coeur ne peult a son besoing mourir.

RHYME a b a b b c c d c d

Ce froit tremblant ses glacées frisons 
Cuysant le corps, les mouelles consume. 
Puis la chaleur par ardentes cuysons
Le demourant violemment escume. 
Lors des souspirs la cheminée fume, 
Tant qu'au secours vient le doulx souvenir, 
Qui doubte estaint a son bref survenir, 
Souspeçonant a ma paix quelque scysme. 
Et quand j'y pense, et le cuyde advenir, 
Ma fiebvre r'entre en plus grand parocisme.

RHYME a b a b b c c d c d

Estre ne peult le bien de mon malheur 
Plus eslevé sur sa triste montjoye. 
Que celuy là, qui estaint la douleur 
Lors que je deusse augmenter en ma joye. 
Car a toute heure il m'est advis, que j'oye 
Celle parler a son heureux consort: 
Et le doulx son, qui de sa bouche sort, 
Me fait fremir en si ardente doubte, 
Que, desdaingnant et la loy, et le sort, 
Tout hors de moy du droit je me deboute.

RHYME a b a b b c c d c d

Me ravissant ta divine harmonie 
Souventesfois jusques aux cieulx me tire:
Dont transporté de si doulce manye, 
Le corps tressue en si plaisant martyre, 
Que plus j'escoute, et plus a soy m'attire 
D'un tel concent la delectation. 
Mais seulement celle prolation 
Du plus doulx nom, que proferer je t'oye, 
Me confont tout en si grand'passion, 
Que ce seul mot fait eclipser ma joye.

RHYME a b a b b c c d c d

L'air tout esmeu de ma tant longue peine 
Pleuroit bien fort ma dure destinée: 
La bise aussi avec sa forte alaine 
Refroidissoit l'ardente cheminée. 
Qui, jour et nuict, sans fin determinée 
M'eschaulfe l'ame, et le coeur a tourment, 
Quand mon phoenix pour son esbatement 
Dessus sa lyre a jouer commença: 
Lors tout soubdain en moins, que d'un moment, 
L'air s'esclaircit, et aquilon cessa.

RHYME a b a b b c c d c d

Si de sa main ma fatale ennemye, 
Et neantmoins delices de mon ame, 
Me touche un rien, ma pensée endormye 
Plus, que le mort soubz sa pesante lame, 
Tressaulte en moy, comme si d'ardent flamme, 
Lon me touchoit dormant profondement. 
Adonc l'esprit poulsant hors roidement 
La veult fuyr, et moy son plus affin, 
Et en ce poinct (a parler rondement) 
Fuyant ma mort, j'accelere ma fin.

RHYME a b a b b c c d c d

Estes vous donc, ô mortelz esbays 
De si estrange, et tant novelle chose? 
Elle à le ciel serainé au pays, 
Pour mieulx troubler la paix en mon coeur close. 
Et son doulx chant (si au vray dire l'ose, 
Et sans me plaindre il me faille parler) 
A tranquillé la tempeste par l'air 
Pour l'envoier prendre possession 
En ma pensée, et la renoveller 
Ma tempesteuse, et longue passion.

RHYME a b a b b c c d c d

Seul avec moy, elle avec sa partie: 
Moy en ma peine, elle en sa molle couche. 
Couvert d'ennuy je me voultre en l'ortie, 
Et elle nue entre ses bras se couche. 
Hà (luy indigne) il la tient, il la touche: 
Elle le souffre: et, comme moins robuste, 
Viole amour par ce lyen injuste,
Que droict humain, et non divin, à faict. 
ô saincte loy a tous, fors a moy, juste, 
Tu me punys pour elle avoir meffaict.

RHYME a b a b b c c d c d

Oserois tu, ô ame de ma vie, 
Ce mien merite a celluy transporter, 
A qui l'honneur du debvoir te convie 
Tresprivément tes secretz r'apporter? 
Vueilles (aumoins present moy) te porter 
Moins domestique a si grand loyaulté: 
Et recongnoy, que pour celle beaulté, 
Dont les haultz dieux t'ont richement pourveue, 
Les cieulx jaloux de si grand privaulté 
Avecques moy jectent en bas leur veue.

RHYME a b a b b c c d c d

De ce bien faict te doibs je aumoins louer, 
Duquel je note et le lieu, et la place, 
Ou, tout tremblant, tu m'ouys desnouer 
Ce mortel noud, qui le coeur m'entrelasse. 
Je te vy lors, comme moy, estre lasse 
De mon travail, plus par compassion, 
Que pour sentir celle grand'passion, 
Que j'ay encor, non toutesfoys si grande.
Car estaingnant mon alteration, 
Tu me receus pour immolée offrande.

RHYME a b a b b c c d c d

Comme corps mort vagant en haulte mer, 
Esbat des ventz, et passetemps des undes, 
J'errois flottant parmy ce gouffre amer, 
Ou mes soucys enflent vagues profondes. 
Lors toy, espoir, qui en ce poinct te fondes 
Sur le confus de mes vaines merveilles, 
Soubdain au nom d'elle tu me resveilles 
De cest abysme, auquel je perissoys: 
Et a ce son me cornantz les oreilles, 
Tout estourdy point ne me congnoissoys.

RHYME a b a b b c c d c d

Mes pleurs clouantz au front ses tristes yeulx, 
A la memoire ouvrent la veue instante, 
Pour admirer, et contempler trop mieulx 
Et sa vertu, et sa forme elegante. 
Mais sa haultesse en magesté prestante, 
Par moy, si bas, ne peult estre estimée. 
Et la cuydant au vray bien exprimée 
Pour tournoyer son moins, ou environ,
Je m'apperçoy la memoyre abismée 
Avec dathan au centre d'abiron.

RHYME a b a b b c c d c d

Tout jugement de celle infinité, 
Ou tout concept se trouve superflus, 
Et tout aigu de perspicuité 
Ne pourroyent joindre au sommet de son plus. 
Car seulement l'apparent du surplus, 
Premiere neige en son blanc souveraine, 
Au pur des mains delicatement saine, 
Ahontiroyt le nud de bersabée:
Et le flagrant de sa suave alaine 
Apouriroyt l'odorante sabée.

RHYME a b a b b c c d c d

Vivacité en sa jeunesse absconse, 
Docile esprit, object de la vertu, 
L'oracle fut sans doubteuse response, 
Qui mon certain à ainsi debatu, 
Qu'apres avoir constamment combatu, 
Ce mien travail jamais ne cessera. 
Donc aultre troye en moy commencera 
Sans recouvrer ma despouille ravie, 
Comme elle seule à esté, et sera 
Mort de ma mort, et vie de ma vie.

RHYME a b a b b c c d c d

Toutes les fois qu'en mon entendement 
Ton nom divin par la memoire passe, 
L'esprit ravy d'un si doulx sentement, 
En aultre vie, et plus doulce trespasse: 
Alors le coeur, qui un tel bien compasse, 
Laisse le corps prest a estre enchassé: 
Et si bien à vers l'ame pourchassé, 
Que de soymesme, et du corps il s'estrange. 
Ainsi celuy est des siens dechassé, 
A qui fortune, ou heur, ou estat change.

RHYME a b a b b c c d c d

Vous, gantz heureux, fortunée prison 
De liberté vouluntairement serve, 
Celez le mal avec la guerison, 
Comme vostre umbre en soy tousjours conserve 
Et froit, et chault, selon que se reserve 
Le libre vueil de necessaire aisance. 
Mais tout ainsi, qu'a son obeissance 
Dedens vous entre, et sort sa blanche main, 
Je sortiray de l'obscure nuisance, 
Ou me tient clos cest enfant inhumain.

RHYME a b a b b c c d c d

Ma dame et moy jouantz emmy un pré 
Voicy tonnoirre, esclairs, nuict, et la pluye. 
Parquoy soubdain je fuis oultre mon gré, 
Avecques moy cuydant, qu'elle s'en fuye. 
Et quand je fus au couvert, je m'appuye 
Pour prendre aleine, et pour aussi la veoir. 
Mais pour le temps ne se voulut movoir: 
Car l'eau par tout la fuyoit çà, et là.
Lors j'apperceus les dieux du ciel pleuvoir 
Craingnantz son feu, qui tant de gentz brula.

RHYME a b a b b c c d c d

Parmy ces champs automne pluvieux 
Ressussitant au naistre le doulx ver, 
A son mourir ouvre le froit hyver 
Du commun bien de nature envieux. 
L'air s'obscurcit, et le vent ennuyeux 
Les arbres vertz de leurs fueilles denue. 
Adonc en moy, peu a peu, diminue 
Non celle ardeur, qui croit l'affection, 
Mais la ferveur, qui detient la foy nue 
Toute gelée en sa perfection.

RHYME a b a b b c c d c d

Blanc alebastre en son droit rond poly, 
Que maint chaynon superbement coronne: 
Yvoire pur en union joly, 
Ou maint esmail mainte joye se donne.
ô quand je voy, que ce ceinct t'environne, 
Estant au corps, et au bras cordonnée 
De la vertu au bleu abandonnée, 
Dont amour est et haultain, et vainqueur, 
Je suis lors seur, creature bien née, 
Que fermeté est la clef de ton coeur.

RHYME a b a b b c c d c d

Ceincte en ce point et le col, et le corps 
Avec les bras, te denote estre prise 
De l'harmonie en celestes accordz, 
Ou le hault ciel de tes vertus se prise. 
Fortuné fut celuy, qui telle prise 
Peut (dieux beningz) a son heur rencontrer. 
Car te voulant, tant soit peu, demonstrer 
D'espoir ainsi envers moy accoustrée, 
Non moindre gloire est a me veoir oultrer, 
Que te congnoistre a mon vouloir oultrée.

RHYME a b a b b c c d c d

Encores vit ce peu de l'esperance, 
Que me laissa si grand longueur de temps,
Se nourrissant de ma vaine souffrance 
Toute confuse au bien que je pretens. 
Et a me veoir les astres mal contentz 
Inspirent force au languissant plaisir 
Pour non acoup de vueil me dessaisir, 
Qui, persistant a ses fins pretendues, 
A mon travail augmente le desir, 
Strigile vain a mes sueurs perdues.

RHYME a b a b b c c d c d

Voy le jour cler ruyner en tenebres, 
Ou son bienfaict sa clarté perpetue: 
Joyeux effectz finissent en funebres, 
Soit que plaisir contre ennuy s'esvertue. 
Toute haultesse est soubdain abatue, 
De noz deduitz tant foible est le donneur. 
Et se crestantz les arbres, leur honneur, 
Legere gloire, en fin en terre tumbe, 
Ou ton hault bien aura seul ce bon heur 
De verdoyer sur ta fameuse tombe.

RHYME a b a b b c c d c d

Diane on voit ses deux cornes jecter 
Encore tendre, et foiblement naissante: 
Et toy des yeux deux rayons forjetter,
La veue basse, et alors moins nuisante. 
Puis sa rondeur elle accomplit luisante: 
Et toy ta face elegamment haulsant. 
Elle en apres s'affoiblit descroissant, 
Pour retourner une aultrefois novelle: 
Et le parfaict de ta beaulté croissant 
Dedans mon coeur tousjours se renovelle.

RHYME a b a b b c c d c d

Par ta figure, haultz honneurs de nature 
Tu me feis veoir, mais trop a mon dommage 
La gravité en ta droicte stature, 
L'honnesteté en ton humain visage, 
Le venerable en ton flourissant aage
Donnant a tous mille esbahyssementz 
Avec plaisir: a moy nourrissementz 
De mes travaulx avec fin larmoyeuse. 
Et toutesfoys telz accomplissementz 
Rendent tousjours ma peine glorieuse.

RHYME a b a b b c c d c d

Pour estre l'air tout offusqué de nues 
Ne provient point du temps caligineux: 
Et veoir icy tenebres continues 
N'est procedé d'automne bruyneux. 
Mais pour autant que tes yeulx ruyneux 
Ont demoly le fort de tous mes aises 
Comme au faulxbourg les fumantes fornaises 
Rendent obscurs les circonvoysins lieux, 
Le feu ardent de mes si grandz mesaises 
Par mes souspirs obtenebre les cieulx.

RHYME a b a b b c c d c d

Amour me presse, et me force de suyvre 
Ce, qu'il me jure estre pour mon meilleur. 
Et la raison me dit, que le poursuyvre 
Communement est suyvi de malheur.
Celluy desjà, m'esloingnant de douleur, 
De toy m'asseure, et ceste me desgouste, 
Qui jour et nuict devant les yeulx me boute 
Le lieu, l'honneur, et la froide saison. 
Dont pour t'oster, et moy, d'un si grand doubte, 
Fuyant amour, je suivray la raison.

RHYME a b a b b c c d c d

Quand pied a pied la raison je costoye, 
Et pas a pas j'observe ses sentiers, 
Elle me tourne en une mesme voye 
Vers ce, que plus je fuiroys voulentiers. 
Mais ses effectz en leur oblique entiers 
Tendent tousjours a celle droicte sente, 
Qui plusieursfoys du jugement s'absente, 
Faignant du miel estre le goust amer: 
Puis me contrainct quelque mal, que je sente, 
Et vueille, ou non, a mon contraire aymer.

RHYME a b a b b c c d c d

Ouy, et non aux caestes contendantz 
Par maintz assaultz alternatifz s'assaillent: 
Tous deux a fin de leur gloyre tendantz 
En mon cerveau efforcément travaillent. 
Et nonobstant, que bien peu, ou rien vaillent 
Si longz effortz sans rien determiner, 
Si sens je en moy de peu a peu miner 
Et la memoyre, et le sens tout confus: 
D'ailleurs l'ardeur, comme eulx, ne peult finer: 
Ainsi je suis plus mal, qu'oncques ne fus.

RHYME a b a b b c c d c d

Mais si raison par vraye congnoissance 
Admire en toy graces du ciel infuses: 
Et graces sont de la vertu puissance, 
Nous transformant plus, que mille meduses: 
Et la vertu par reigles non confuses 
Ne tend sinon a ce juste debvoir, 
Qui nous contraint, non seulement de veoir, 
Mais d'adorer toute parfection:
Il fauldra donc, que soubz le tien povoir 
Ce monde voyse en admiration.

RHYME a b a b b c c d c d

Pourquoy reçoy je en moy mille argumentz 
Dont ma pensée est ja si entestée? 
Veu qu'ilz me sont mille noveaux tourmentz 
Desquelz mon ame en vain est mal traictée; 
Ma face aussi de larmes tempestée 
Tresvainement me monstre estre a mort tainct. 
Las ce sainct feu, qui tant au vif m'attainct, 
Parqui amour si fainctement nous rit, 
Ne par rigueur, ne par mercy s'estainct: 
Celle l'enflamme, et ceste le nourrit.

RHYME a b a b b c c d c d

En tel suspend ou de non, ou d'ouy, 
Je veulx soubdain, et plus soubdain je n'ose. 
L'un me rend triste, et l'aultre resjouy 
Dependant tout de liberté enclose. 
Mais si je voy n'y povoir aultre chose, 
Je recourray a mon aveugle juge. 
Refrenez donc, mes yeulx, vostre deluge: 
Car ce mien feu, maulgré vous, reluira. 
Et le laissant a l'extreme refuge, 
Me destruisant, en moy se destruira.

RHYME a b a b b c c d c d

Le coeur surpris du froict de ta durté 
S'est retiré au fons de sa fortune: 
Dont a l'espoir de tes glassons hurté, 
Tu verrois cheoir les fueilles une a une. 
Et ne trouvant moyen, ny voye aulcune 
Pour obvier a ton novembre froit, 
La voulenté se voit en tel destroict, 
Que delaissée et du jour, et de l'heure, 
Qu'on luy debvroit ayder a son endroit, 
Comme l'année, a sa fin jà labeure.

RHYME a b a b b c c d c d

Je m'esjouys quand ta face se monstre, 
Dont la beaulté peult les cieulx ruyner:
Mais quand ton oeil droit au mien se rencontre, 
Je suis contrainct de ma teste cliner: 
Et contre terre il me fault incliner, 
Comme qui veulx d'elle ayde requerir, 
Et au danger son remede acquerir, 
Ayant commune en toy compassion. 
Car tu ferois nous deux bien tost perir. 
Moy du regard, toy par reflection.

RHYME a b a b b c c d c d

Plaindre provient partie du vouloir, 
Et le souffrir de la raison procede. 
Aussi ce mien continuel douloir 
Tous les ennuyz de toutes mortz excede. 
Car a mon hydre incontinent succede 
Un mal soudain a un aultre repris. 
Et quand je pense ayder au coeur surpris, 
Ou en ses maulx je veulx faindre un plaisir, 
Las je le troeuve inutilement pris 
Entre sa grace, et mon trop vain desir.

RHYME a b a b b c c d c d

Voy ce papier de tous costez noircy 
Du mortel dueil de mes justes querelles: 
Et, comme moy, en ses marges transy, 
Craingnant tes mains piteusement cruelles. 
Voy, que douleurs en moy continuelles 
Pour te servir croissent journellement, 
Qui te debvroient, par pitié seulement, 
A les avoir agreables constraindre, 
Si le souffrir doibt supplir amplement, 
Ou le merite oncques n'à peu attaindre.

RHYME a b a b b c c d c d

D'un tel conflict en fin ne m'est resté, 
Que le feu vif de ma lanterne morte, 
Pour esclairer a mon bien arresté 
L'obscure nuict de ma peine si forte, 
Ou plus je souffre, et plus elle m'enhorte 
A constamment pour si hault bien perir. 
Perir j'entens, que pour gloire acquerir 
En son danger je m'asseure tresbien: 
Veu qu'elle estant mon mal, pour en guerir 
Certes il fault, qu'elle me soit mon bien.

RHYME a b a b b c c d c d

D'autant qu'en moy sa valeur plus augmente, 
D'autant decroist le remede affoibly: 
Et bien que soit mon merite anobly 
Du sainct vouloir, qui si fort me tourmente, 
L'oeil en larmoye, et le coeur en lamente 
Comme assaillyz de mortel accident. 
Pource qu'espoir de leur bien evident, 
Qui les delaisse en leurs extremitez, 
Croissant le feu de mon desir ardent, 
Est calamyte a mes calamitez.

RHYME a b a b b c c d c d

C'est de pitié que lors tu me desgoustes, 
Quand travaillant en ce mien penser fraile, 
Tu vois ma face emperlée de gouttes 
Se congelantz menues, comme gresle. 
Car ta froideur avec mon froit se mesle,
Qui me rend tout si tristement dolent, 
Que, nonobstant que mon naturel lent 
M'argue asses, et me face blasmer, 
Pour estre amour un mal si violent, 
Las je ne puis patiemment aymer.

RHYME a b a b b c c d c d

Fait paresseux en ma longue esperance, 
Avec le corps l'esprit est tant remis, 
Que l'un ne sent sa mortelle souffrance, 
Et l'aultre moins congnoit ses ennemys. 
Parquoy je ignore, estant d'espoir demis, 
Si ce mien vivre est vitupere, ou los, 
Mais je scay bien, que pour estre forclos 
De ta mercy, de mon bien tu me prives: 
Et par celà tu veulx, que le mal clos 
Vive en l'obscur de mes tristes archives.

RHYME a b a b b c c d c d

Quand de ton rond le pur cler se macule, 
Ta foy tachée alors je me presage: 
Quand, pallissant, du blanc il se recule, 
Je me fais lors de pleurs prochaines sage.
Quand il rougit en martial visage, 
J'ouvre les ventz a mes souspirs espaiz: 
Mais je m'asseure a l'heure de ma paix, 
Quand je te voy en ta face seraine. 
Parquoy du bien alors je me repais, 
Du quel tu es sur toutes souveraine.

RHYME a b a b b c c d c d

Suffise toy, ô dame, de dorer 
Par tes vertus nostre bienheureux aage, 
Sans efforcer le monde d'adorer 
Si fervement le sainct de ton image, 
Qu'il faille a maintz par un commun dommage 
Mourir au joug de tes grandz cruaultez. 
N'as tu horreur, estant de tous costez 
Environnée et de mortz, et de tombes, 
De veoir ainsi fumer sur tes aultez 
Pour t'appaiser, mille, et mille hecatombes?

RHYME a b a b b c c d c d

Desir, souhaict, esperance, et plaisir 
De tous costez ma franchise agasserent 
Si vivement, que sans avoir loysir 
De se deffendre, hors de moy la chasserent: 
Deslors plus fort l'arbitre ilz pourchasserent, 
Qui de despit, et d'ire tout flambant 
Combat encor, ores droit, or tumbant 
Selon qu'en paix, ou sejour ilz le laissent. 
Mais du povoir soubz tel faix succumbant 
Les forces, las, de jour en jour s'abaissent.

RHYME a b a b b c c d c d

Tes doigtz tirantz non le doulx son des cordes, 
Mais des haultz cieulx l'angelique harmonie, 
Tiennent encor en telle symphonie, 
Et tellement les oreilles concordes, 
Que paix, et guerre ensemble tu accordes 
En ce concent, que lors je concevoys: 
Car du plaisir, qu'avecques toy j'avoys, 
Comme le vent se joue avec la flamme, 
L'esprit divin de ta celeste voix 
Soubdain m'estainct, et plus soubdain m'enflamme.

RHYME a b a b b c c d c d

Doulce ennemye, en qui ma dolente ame 
Souffre trop plus, que le corps martyré, 
Ce tien doulx oeil, qui jusqu'au coeur m'entame 
De ton mourant à le vif attiré 
Si vivement, que pour le coup tiré 
Mes yeulx pleurantz employent leur deffence. 
Mais n'y povant ne force, ne presence, 
Le coeur criant par la bouche te prie 
De luy ayder a si mortelle offence. 
Qui tousjours ard, tousjours a l'ayde crie.

RHYME a b a b b c c d c d

Gant envieux, et non sans cause avare 
De celle doulce, et molle neige blanche, 
Qui me jura desormais estre franche 
La liberté, qui de moy se separe, 
Ne sens tu pas le tort, qu'elle prepare 
Pour se vouloir du debvoir desister? 
Comme tesmoing debvrois soliciter, 
Qu'elle taschast par honnorable envie 
De foy promise envers moy s'acquitter, 
Ou canceller l'obligé de ma vie.

RHYME a b a b b c c d c d

Sans lesion le serpent royal vit 
Dedans le chault de la flamme luisante:
Et en l'ardeur, qui a toy me ravit, 
Tu te nourris sans offense cuisante: 
Et bien que soit sa qualité nuisante 
Tu t'y complais, comme en ta nourriture. 
ô fusses tu par ta froide nature 
La salemandre en mon feu residente: 
Tu y aurois delectable pasture, 
Et estaindrois ma passion ardente.

RHYME a b a b b c c d c d

Phebé luysant'par ce globe terrestre 
Entreposé a sa clarté privée 
De son opaque, argentin, et cler estre 
Soubdainement, pour un temps, est privée. 
Et toy, de qui m'est tousjours derivée 
Lumiere, et vie, estant de moy loingtaine 
Par l'espaisseur de la terre haultaine, 
Qui nous separe en ces haultz montz funebres, 
Je sens mes yeulx se dissouldre en fontaine, 
Et ma pensée offusquer en tenebres.

RHYME a b a b b c c d c d

Soubz doulx penser je me voy congeler 
En ton ardeur, qui tous les jours m'empire: 
Et ne se peult desormais plus celer 
L'aultre dodone incongneue a epyre, 
Ou la fontaine en froideur beaucoup pire, 
Qu'aux alpes n'est toute hyvernale glace, 
Couvre, et nourrit si grand'flamme en ta face, 
Qu'il n'est si froid, bien que tu soys plus froide, 
Qu'en un instant ardoir elle ne face, 
Et en ton feu mourir glacé tout roide.

RHYME a b a b b c c d c d

T'esbahys tu, ô enfant furieux, 
Si diligent la verité je tente? 
Et l'esprouvant, me dis tu curieux 
A rendre en tout ma pensée contente? 
Je ne le fais pour abreger l'attente, 
Ny pour vouloir d'espoir me delivrer: 
Mais je me tasche autant a captiver 
La sienne en moy loyalle affection, 
Comme pour moy je ne la veulx priver 
De sa naifve, et libre intention.

RHYME a b a b b c c d c d

Vicissitude en nature prudente, 
Puissant effect de l'eternel movent, 
Seroit en tout sagement providente 
Si son retour retardoit plus souvent. 
De rien s'esmeult, et s'appaise le vent, 
Qui ores sort, et puis ores s'enferme. 
Mais par ce cours son povoir ne m'afferme 
L'allegement, que mes maulx avoir pensent. 
Car par la foy en si saincte amour ferme 
Avecques l'an mes peines recommencent.

RHYME a b a b b c c d c d

Ce hault desir de doulce pipperie 
Me va paissant, et de promesses large 
Veult pallier la mince fripperie
D'espoir, attente, et telle plaisant'charge, 
Desquelz sur moy le maling se descharge, 
Ne voulant point, que je m'en apperçoyve. 
Et toutesfois combien que je conçoyve, 
Que doubte en moy vacilamment chancelle, 
Mes pleurs, affin que je ne me deçoyve, 
Descouvrent lors l'ardeur, qu'en moy je cele.

RHYME a b a b b c c d c d

Si ne te puis pour estrenes donner 
Chose, qui soit selon toy belle, et bonne, 
Et que par faict on ne peult guerdonner 
Un bon vouloir, comme raison l'ordonne, 
Au moins ce don je le presente, et donne, 
Sans aultre espoir d'en estre guerdonné: 
Qui, trop heureux ainsi abandonné: 
Est, quant a toy, de bien petite estime: 
Mais, quant a moy, qui tout le t'ay donné, 
C'est le seul bien, apres toy, que j'estime.

RHYME a b a b b c c d c d

Lors le suspect, agent de jalousie, 
Esmeult le fondz de mes intentions, 
Quand sa presence est par celuy saisie, 
Qui à la clef de ses detentions.
Parquoy souffrant si grandz contentions, 
L'ame se pert au deuil de telz assaultz. 
Dueil traistre occulte, adoncques tu m'assaulx, 
Comme victoire a sa fin poursuyvie, 
Me distillant par l'alembic des maulx 
L'alaine, ensemble et le poulx de ma vie.

RHYME a b a b b c c d c d

Je m'asseurois, non tant de liberté 
Heureuse d'estre en si hault lieu captive, 
Comme tousjours me tenoit en seurté 
Mon gelé coeur, donc mon penser derive, 
Et si tresfroit, qu'il n'est flambe si vive, 
Qu'en bref n'estaingne, et que tost il n'efface. 
Mais les deux feuz de ta celeste face, 
Soit pour mon mal, ou certes pour mon heur, 
De peu a peu me fondirent ma glace, 
La distillant en amoureuse humeur.

RHYME a b a b b c c d c d

Tu cours superbe, ô rhosne, flourissant 
En sablon d'or, et argentines eaux. 
Maint fleuve gros te rend plus ravissant, 
Ceinct de citez, et bordé de chasteaulx, 
Te practiquant par seurs, et grandz batteaulx
Pour seul te rendre en nostre europe illustre. 
Mais la vertu de ma dame te illustre 
Plus, qu'aultre bien, qui te face estimer. 
Enfle toy donc au parfaict de son lustre, 
Car fleuve heureux plus, que toy, n'entre en mer.

RHYME a b a b b c c d c d

Pour resister a contrarieté 
Tousjours subtile en sa mordente envie, 
Je m'accommode a sa varieté, 
Soit par civile, ou par rustique vie: 
Et si sa poincte est presque au but suyvie, 
Je vien, faingnant, son coup anticiper. 
ô quand je puis sa force dissiper, 
Et puis le fait reduire a ma memoire, 
Vous me verriez alors participer 
De celle gloire haultaine en sa victoire.

RHYME a b a b b c c d c d

Doncques le vice a vertu preferé 
Infamera honneur, et excellence? 
Et le parler du maling proferé 
Imposera àaà la pure innocence? 
Ainsi le faulx par non punye offence
Pervertira tout l'ordre de nature? 
Dieux aveuglez (si tant est vostre injure, 
Que par durs motz adjurer il vous faille) 
Aydez le vray, la bonté, la droicture, 
Ou qu'avec eulx vostre ayde me deffaille.

RHYME a b a b b c c d c d

Quand ignorance avec malice ensemble 
Sur l'innocent veulent authoriser, 
Toute leur force en fumée s'asemble, 
S'espaississant pour se immortaliser. 
Se foible effort ne peult scandaliser 
Et moins forcer l'equité de nature. 
Retirez vous, envie, et imposture, 
Soit que le temps le vous souffre, ou le nye: 
Et ne cherchez en elle nourriture. 
Car sa foy est venin a calumnie.

RHYME a b a b b c c d c d

Tes beaulx yeulx clers fouldroyamment luisantz 
Furent object a mes pensers unique, 
Des que leurs rayz si doulcement nuisantz 
Furent le mal tressainctement inique. 
Duquel le coup penetrant tousjours picque
Croissant la playe oultre plus la moytié. 
Et eulx estantz doulx venin d'amytié, 
Qui se nourrit de pleurs, plainctz, et lamentz, 
N'ont peu donner par honneste pitié 
Un tant soit peu de trefve a mes tourmentz.

RHYME a b a b b c c d c d

Si droit n'estoit, qu'il ne fust scrupuleux 
Le traict perçant au fons de ma pensée.
Car quand amour jeunement cauteleux 
(ce me sembloit) la finesse eust pensée, 
Il m'engendra une contrepensée 
Pour rendre a luy le lieu inaccessible, 
A luy, a qui toute chose est possible, 
Se laissant vaincre aux plus forcez combas. 
Voicy la fraulde, ô archier invincible, 
Quand je te cuyde abatre, je m'abas.

RHYME a b a b b c c d c d

Le practiquer de tant diverses gentz, 
Solicitude a mes ardeurs contraire, 
Et le pressif des affaires urgentz 
N'en peuvent point ma pensée distraire, 
Si vive au coeur la me voulut pourtraire 
Celluy, qui peult noz vouloirs esgaller, 
Comme il me fait en sa presence aller 
Contre l'effort du plus de mes deffences
Pour l'escouter, et en son sainct parler 
Tirer le sel de ses haultes sentences.

RHYME a b a b b c c d c d

Je m'en absente et tant, et tant de foys, 
Qu'en la voyant je la me cuyde absente: 
Et si ne puis bonnement toutesfoys, 
Que, moy absent, elle ne soit presente. 
Soit que desdaing quelquesfoys se presente 
Plein de juste ire, et vienne supplier, 
Que, pour ma paix, je me vueille allier 
A bien, qui soit loing de maulx tant extremes. 
Mais quand alors je la veulx oblier, 
M'en souvenant, je m'oblie moymesmes.

RHYME a b a b b c c d c d

En divers temps, plusieurs jours, maintes heures, 
D'heure en moment, de moment a tousjours 
Dedans mon ame, ô dame, tu demeures 
Toute occupée en contraires sejours. 
Car tu y vis et mes nuictz, et mes jours, 
Voyre exemptez des moindres fascheries: 
Et je m'y meurs en telles resveries,
Que je m'en sens haultement contenté, 
Et si ne puis refrener les furies 
De ceste mienne ardente voulenté.

RHYME a b a b b c c d c d

Amour ardent, et cupido bandé, 
Enfantz jumeaulx de toy, mere cypris, 
Ont dessus moy leur povoir desbandé, 
De l'un vaincu, et de l'aultre surpris. 
Par le flambeau de celluy je fus pris 
En doulx feu chaste, et plus, que vie, aymable. 
Mais de cestuy la poincte inexorable 
M'incite, et poinct au tourment, ou je suis 
Par un desir sans fin insatiable 
Tout aveuglé au bien, que je poursuis.

RHYME a b a b b c c d c d

De tous travaulx on attend quelque fin, 
Et de tous maulx aulcun allegement: 
Mais mon destin pour mon abregement 
Me cherche un bien, trop esloingné confin 
De mon espoir, et tout cecy affin 
De m'endurcir en longue impatience.
Bien que j'acquiere en souffrant la science 
De parvenir a choses plus prosperes, 
Si n'est ce pas (pourtant) qu'en patience 
J'exerce en moy ces deux uterins freres.

RHYME a b a b b c c d c d

Authorité de sa grave presence 
En membres apte a tout divin ouvrage, 
Et d'elle veoir l'humaine experience, 
Vigueur d'esprit, et splendeur de courage 
N'esmeuvent point en moy si doulce rage, 
Bien qu'a mon mal soient incitation. 
Mais a mon bien m'est exhortation 
Celle vertu, qui a elle commune, 
Cherche d'oster la reputation 
A l'envieuse, et maligne fortune.

RHYME a b a b b c c d c d

Deliberer a la necessité, 
Souvent resouldre en perilleuse doubte, 
M'on tout, et tant l'esprit exercité, 
Que bien avant aux hazardz je me boute. 
Mais si la preuve en l'occurente doubte 
Sur le suspend de comment, ou combien, 
Ne doy je pas en tout preveoir si bien, 
Que je ne soye au besoing esperdu? 
Las plus grand mal ne peult avoir mon bien, 
Que pour ma faulte estre en un rien perdu.

RHYME a b a b b c c d c d

Sur le printemps, que les aloses montent, 
Ma dame, et moy saultons dans le batteau, 
Ou les pescheurs entre eulx leur prinse comptent, 
Et une en prent: qui sentant l'air nouveau, 
Tant se débat, qu'en fin se saulve en l'eau, 
Dont ma maistresse et pleure, et se tourmente. 
Cesse: luy dy je, il fault que je lamente 
L'heur du poisson, que n'as sceu attraper, 
Car il est hors de prison vehemente, 
Ou de tes mains ne peuz onc eschapper.

RHYME a b a b b c c d c d

Plus tost vaincu, plus tost victorieux 
En face allegre, et en chere blesmie: 
Or sans estime, et ore glorieux 
Par toy mercy, ma cruelle ennemie, 
Qui la me rendz au besoing endormye, 
Laissant sur moy maintz martyres pleuvoir. 
Pourquoy veulx tu le fruict d'attente avoir, 
Faingnant ma paix estre entre ses mains seure? 
Las celluy est facile a decevoir 
Qui sur aultruy credulement s'asseure.

RHYME a b a b b c c d c d

Phebus doroit les cornes du thoreau, 
Continuant son naturel office: 
L'air temperé, et en son serain beau 
Me convyoit au salubre exercice. 
Parquoy pensif, selon mon nayf vice, 
M'esbatois seul, quand celle me vint contre, 
Qui devant moy si soubdain se demonstre, 
Que par un brief, et doulx salut de l'oeil, 
Je me deffis a si belle rencontre, 
Comme rousée au lever du soleil.

RHYME a b a b b c c d c d

Novelle amour, novelle affection, 
Novelles fleurs parmy l'herbe novelle: 
Et, jà passée, encor se renovelle 
Ma primevere en sa verte action. 
Ce neantmoins la renovation 
De mon vieulx mal, et ulcere ancienne 
Me detient tout en celle saison sienne, 
Ou le meurdrier m'à meurdry, et noircy 
Le coeur si fort, que playe egyptienne, 
Et tout tourment me rend plus endurcy.

RHYME a b a b b c c d c d

Libre je vois, et retourne libere 
Tout asseuré, comme cerf en campaigne, 
Selon qu'amour avec moy delibere, 
Mesmes qu'il veoit, que vertu m'acompaigne, 
Vertu heureuse, et fidele compaigne, 
Qui tellement me tient tout en saisine, 
Que quand la doubte, ou la paour sa voisine, 
M'accuse en rien, mon innocence jure, 
Que souspeçon n'à aulcune racine 
Là, ou le vray conteste a toute injure.

RHYME a b a b b c c d c d

Je le conçoy en mon entendement 
Plus, que par l'oeil comprendre je ne puis 
Le parfaict d'elle, ou mon contentement 
A sceu fonder le fort de ses appuyz: 
Dessus lequel je me pourmaine, et puis 
Je tremble tout de doubte combatu. 
Si je m'en tais, comme je m'en suis teu, 
Qui oncques n'euz de luy fruition, 
C'est pour monstrer que ne veulx sa vertu 
Mettre en dispute a la suspition.

RHYME a b a b b c c d c d

Pour m'efforcer a degluer les yeulx 
De ma pensée enracinez en elle, 
Je m'en veulx taire, et lors j'y pense mieulx, 
Qui juge en moy ma peine estre eternelle. 
Parquoy ma plume au bas vol de son aele 
Se demettra de plus en raisonner, 
Aussi pour plus haultement resonner, 
Vueille le temps, vueille la fame, ou non, 
Sa grace asses, sans moy, luy peult donner 
Corps a ses faictz, et ame a son hault nom.

RHYME a b a b b c c d c d

Tout en esprit ravy sur la beaulté 
De nostre ciecle et honneur, et merveille. 
Celant en soy la doulce cruaulté, 
Qui en mon mal si plaisamment m'esveille, 
Je songe et voy: et voyant m'esmerveille 
De ses doulx ryz, et elegantes moeurs. 
Les admirant si doulcement je meurs, 
Que plus profond a y penser je r'entre: 
Et y pensant, mes silentes clameurs 
Se font ouyr et des cieulx, et du centre.

RHYME a b a b b c c d c d

Dens son poly ce tien cristal opaque, 
Luisant, et cler, par opposition 
Te reçoit toute, et puis son lustre vacque 
A te monstrer en sa reflexion. 
Tu y peulx veoir (sans leur parfection) 
Tes mouvementz, ta couleur, et ta forme. 
Mais ta vertu aux graces non diforme 
Te rend en moy si representative, 
Et en mon coeur si bien a toy conforme 
Que plus, que moy, tu t'y trouverois vive.

RHYME a b a b b c c d c d

Quand je te vy orner ton chef doré, 
Au cler miroir mirant plus clere face, 
Il fut de toy si fort enamouré, 
Qu'en se plaingnant il te dit a voix basse: 
Destourne ailleurs tes yeux, ô l'oultrepasse.
Pourquoy? dis tu, tremblant d'un ardent zele, 
Pource, respond, que ton oeil, damoiselle, 
Et ce divin, et immortel visage 
Non seulement les hommes brule, et gele: 
Mais moy aussi, ou est ta propre image.

RHYME a b a b b c c d c d

Incessamment mon grief martyre tire 
Mortelz espritz de mes deux flans malades: 
Et mes souspirs de l'ame triste attire, 
Me resveillantz tousjours par les aulbades 
De leurs sanglotz trop desgoutément fades: 
Comme de tout ayantz necessité, 
Tant que reduict en la perplexité, 
A y finir l'espoir encor se vante. 
Parquoy troublé de telle anxieté, 
Voyant mon cas, de moy je m'espouvante.

RHYME a b a b b c c d c d

Tout le repos, ô nuict, que tu me doibs, 
Avec le temps mon penser le devore: 
Et l'horologe est compter sur mes doigtz 
Depuis le soir jusqu'a la blanche aurore. 
Et sans du jour m'appercevoir encore, 
Je me pers tout en si doulce pensée, 
Que du veiller l'ame non offensée, 
Ne souffre au corps sentir celle douleur 
De vain espoir tousjours recompensée 
Tant que ce monde aura forme, et couleur.

RHYME a b a b b c c d c d

Contour des yeulx, et pourfile du né, 
Et le relief de sa vermeille bouche 
N'est point le plus en moy bien fortuné, 
Qui si au vif jusques au coeur me touche: 
Mais la naifve, et asseurée touche, 
Ou je m'espreuve en toute affection, 
C'est que je voy soubz sa discretion 
La chasteté conjoincte avec beaulté,
Qui m'endurcit en la parfection, 
Du dyamant de sa grand'loyaulté.

RHYME a b a b b c c d c d

Tout desir est dessus espoir fondé: 
Mon esperance est, certes, l'impossible 
En mon concept si fermement sondé, 
Qu'a peine suis je en mon travail passible. 
Voy donc, comment il est en moy possible, 
Que paix se trouve avecques asseurance? 
Parquoy mon mal en si dure souffrance 
Excede en moy toutes aultres douleurs, 
Comme sa cause en ma perseverance 
Surmonte en soy toutes haultes valeurs.

RHYME a b a b b c c d c d

Aumoins toy, clere, et heureuse fontaine, 
Et vous, ô eaux fraisches, et argentines,
Quand celle en vous (de tout vice loingtaine) 
Se vient laver ses deux mains yvoirines, 
Ses deux soleilz, ses levres corallines, 
De dieu créez pour ce monde honnorer, 
Debvriez garder pour plus vous decorer 
L'image d'elle en voz liqueurs profondes. 
Car plus souvent je viendroys adorer 
Le sainct miroir de voz sacrées undes.

RHYME a b a b b c c d c d

Bienheureux champs, et umbrageux costaulx, 
Prez verdoyantz, vallées flourissantes, 
En voz deduitz icy bas, et là haultz, 
Et parmy fleurs non jamais fletrissantes 
Vous detenez mes joyes perissantes, 
Celle occupant, que les avares cieulx 
Me cachent ore en voz seinz precieux, 
Comme enrichiz du thresor de nature, 
Ou, mendiant, je me meurs soucieux 
Du moindre bien d'une telle avanture.

RHYME a b a b b c c d c d

Cuydant ma dame un rayon de miel prendre, 
Sort une guespe aspre, comme la mort, 
Qui l'esguillon luy fische en sa chair tendre: 
Dont de douleur le visage tout mort,
Hà ce n'est pas, dit elle, qui me mord 
Si durement, ceste petite mouche: 
J'ay peur qu'amour sur moy ne s'escarmouche: 
Mais que crains tu? luy dy je briefvement. 
Ce n'est point luy, belle: car quand il touche, 
Il poinct plus doulx, aussi plus griefvement.

RHYME a b a b b c c d c d

Ta cruaulté, dame, tant seulement 
Ne m'à icy relegué en ceste isle 
(barbare a moy) ains trop cruellement 
M'y lye, et tient si foiblement debile, 
Que la memoyre, asses de soy labile, 
Me croist sans fin mes passions honteuses: 
Et n'ay confort, que des soeurs despiteuses, 
Qui, pour m'ayder, a leurs plainctes labeurent, 
Accompaignant ces fontaines piteuses, 
Qui sans cesser avec moy tousjours pleurent.

RHYME a b a b b c c d c d

Par long prier lon mitigue les dieux: 
Par l'oraison la fureur de mars cesse: 
Par long sermon tout courage odieux 
Se pacifie: et par chansons tristesse 
Se tourne a joye: et par vers lon oppresse, 
Comme enchantez, les venimeux serpentz.
Pourquoy, ô coeur, en larmes te despens, 
Et te dissoulz en ryme pitoyable, 
Pour esmouvoir celle, dont tu depens, 
Mesmes qu'elle est de durté incroyable?

RHYME a b a b b c c d c d

Ma voulenté reduicte au doulx servage 
Du hault vouloir de ton commandement,
Trouve le joug, a tous aultres saulvage, 
Le paradis de son contentement. 
Pource asservit ce peu d'entendement 
Affin que fame au temps imperieuse, 
Maulgré fortune, et force injurieuse, 
Puisse monstrer servitude non faincte, 
Me donnant mort sainctement glorieuse, 
Te donner vie immortellement saincte.

RHYME a b a b b c c d c d

Ce n'est point cy, pellerins, que mes voeutz 
Avecques vous diversement me tiennent. 
Car vous vouez, comme pour moy je veulx, 
A sainctz piteux, qui voz desirs obtiennent. 
Et je m'adresse a dieux, qui me detiennent, 
Comme n'ayantz mes souhaictz entenduz. 
Vous de voz voeutz heureusement renduz 
Graces rendez, vous mettantz a dancer: 
Et quand les miens iniquement perduz 
Deussent finir, sont a recommancer.

RHYME a b a b b c c d c d

En ce sainct lieu, peuple devotieux, 
Tu as pour toy saincteté favorable: 
Et a mon bien estant negotieux, 
Je l'ay trouvée a moy inexorable.
Jà reçoys tu de ton ciel amyable 
Plusieurs biensfaictz, et maintz emolumentz. 
Et moy plainctz, pleurs, et pour tous monumentz 
Me reste un vent de souspirs excité. 
Chassant le son de voz doulx instrumentz 
Jusqu'a la double, et fameuse cité.

RHYME a b a b b c c d c d

Ces tiens, non yeulx, mais estoilles celestes, 
Ont influence et sur l'ame, et le corps: 
Combien qu'au corps ne me soient trop molestes 
En l'ame, las, causent mille discordz, 
Mille debatz, puis soubdain mille accordz, 
Selon que m'est ma pensée agitée. 
Parquoy vaguant en mer tant irritée 
De mes pensers, tumultueux tourment, 
Je suy ta face, ou ma nef incitée 
Trouve son feu, qui son port ne luy ment.

RHYME a b a b b c c d c d

Si je vois seul sans sonner mot, ne dire, 
Mon peu parler te demande mercy:
Si je paslis accoup, comme plein d'ire, 
A mort mé point ce mien aigre soucy: 
Et si pour toy je vis mort, ou transy, 
Las comment puis je aller, et me movoir? 
Amour me fait par un secret povoir 
Jouir d'un coeur, qui est tout tien amy, 
Et le nourris sans point m'appercevoir 
Du mal, que fait un privé ennemy.

RHYME a b a b b c c d c d

Mes tant longz jours, et languissantes nuictz, 
Ne me sont fors une peine eternelle: 
L'esprit estainct de cures, et ennuyz, 
Se renovelle en ma guerre immortelle. 
Car tout je sers, et vis en dame telle, 
Que le parfaict, dont sa beaulté abonde, 
Enrichit tant ceste machine ronde, 
Que qui la veoit sans mourir, ne vit point: 
Et qui est vif sans la scavoir au monde, 
Est trop plus mort, que si mort l'avoit point.

RHYME a b a b b c c d c d

Si de mes pleurs ne m'arousois ainsi, 
L'aure, ou le vent, en l'air me respandroit,
Car jà mes os denuez de mercy 
Percent leur peau toute arse en main endroit. 
Quel los auroit, qui sa force estendroit, 
Comme voulant contre un tel mort pretendre? 
Mais veulx tu bien a piteux cas entendre, 
Oeuvre trespie, et venant a propos? 
Ceste despouille en son lieu vueilles rendre: 
Lors mes amours auront en toy repos.

RHYME a b a b b c c d c d

Nature en tous se rendit imparfaicte 
Pour te parfaire, et en toy se priser. 
Et toutesfois amour, forme parfaicte, 
Tasche a la foy plus, qu'a beaulté viser. 
Et pour mon dire au vray authoriser, 
Voy seulement les papegaulx tant beaulx, 
Qui d'orient, de là les rouges eaux,
Passent la mer en ceste europe froide, 
Pour s'accointer des noirs, et laidz corbeaux 
Dessoubz la bise impetueuse, et roide.

RHYME a b a b b c c d c d

Ce mien languir multiplie la peine 
Du fort desir, dont tu tiens l'esperance, 
Mon ferme aymer t'en feit seure, et certaine, 
Par lon travail, qui donna l'asseurance. 
Mais toy estant fiere de ma souffrance, 
Et qui la prens pour ton esbatement, 
Tu m'entretiens en ce contentement 
(bien qu'il soit vain) par l'espoir, qui m'attire, 
Comme vivantz tout d'un sustantement 
Moy de t'aymer, et toy de mon martyre.

RHYME a b a b b c c d c d

En permettant que mon si long pener 
Pour s'exercer jamais ne diminue, 
Tresaisément te peult acertener, 
Qu'en fermeté ma foy il insinue, 
Affin qu'estant devant toy ainsi nue, 
Tu sois un jour clerement congnoissant, 
Que mon travail sans cesser angoissant, 
Et tressuant a si haulte victoyre, 
Augmente a deux double loyer croissant 
A moy merite, a toy louange, et gloyre.

RHYME a b a b b c c d c d

Le jeune archier veult chatouiller delie: 
Et, se jouant, d'une espingle se poinct.
Lors tout soubdain de ses mains se deslie, 
Et puis la cherche, et voit de poinct en poinct. 
La visitant luy dit: auroys tu point 
Traictz, comme moy, poingnantz tant asprement? 
Je luy respons: elle en à voyrement 
D'aultres asses, dont elle est mieulx servie. 
Car par ceulx cy le sang bien maigrement, 
Et par les siens tire et l'ame, et la vie.

RHYME a b a b b c c d c d

Au commun plainct ma joye est convertie 
De dueil privé en mon particulier, 
Par la fortune en mon sort compartie, 
Quasi pour moy un malheur familier, 
Qui m'à frustré de ce bien singulier, 
Par qui raison contre debvoir opine. 
Doncques voyant la tresriche rapine 
En main d'aultruy, indigne d'elle, enclose, 
De mon labeur me fault cueillir l'espine 
Au loz, et heur de qui à eu la rose.

RHYME a b a b b c c d c d

Le ciel de soy communement avare, 
Nous à cy bas heureusement transmys 
Tout le hault bien de parfection rare, 
Duquel il s'est totalement demys, 
Comme qui veult ses chers, et sainctz amys 
D'aulcun bienfaict haultement premier. 
Car il à plut (non de ce coustumier) 
Toute vertu en ces bas lieux terrestres 
Soubz ce grand roy, ce grand francoys premier, 
Triumphateur des armes, et des lettres.

RHYME a b a b b c c d c d

Par tes vertuz excellentement rares 
Tu anoblis, ô grand roy, ce grand monde. 
Parquoy ce siecle aux precedantz barbares 
S'enfle du bien, que par toy luy abonde: 
Et l'univers cline sa teste ronde 
A ta statue aux cieulx resplendissante, 
En contemplant la fame, qui luy chante, 
L'eternité, qui tousjours luy escript, 
La gloyre aussi, qui a l'orner se vante 
Par temps, qui n'à aulcun terme prescript.

RHYME a b a b b c c d c d

Si le blanc pur est foy immaculée, 
Et le vert gay est joyeuse esperance. 
Le rouge ardent par couleur simulée 
De charité est la signifiance: 
Et si ces troys de diverse substance 
(chascune en soy) ont vertu speciale, 
Vertu estant divinement royalle, 
Ou pourra lon, selon leur hault merite, 
Les allier en leur puissance esgalle, 
Sinon en une, et seule marguerite?

RHYME a b a b b c c d c d

De la clere unde yssant hors cytharée, 
Parmy amours d'aymer non resoulue, 
En volupté non encor esgarée, 
Mais de pensée, et de faict impolue, 
Lors que prognes le beau printemps salue, 
Et la mer calme aux ventz plus ne s'irrite, 
Entre plusieurs veit une marguerite 
Dans sa coquille, et la prenant j'eslys 
Ceste, dit elle, en prys, lustre, et merite, 
Pour decorer (un temps viendra) le lys.

RHYME a b a b b c c d c d

Povre de joye, et riche de douleur 
On me peult veoir tous les jours augmentant: 
Augmentant, dy je, en cest heureux malheur, 
Qui va tousjours mon espoir alentant. 
Et de mon pire ainsi me contentant, 
Que l'esperance a l'heure plus me fasche, 
Quand plus au but de mon bien elle tasche. 
Dont n'est plaisir, ny doulx concent, que j'oye, 
Qui ne m'ennuye, encores que je sache 
Toute tristesse estre veille de joye.

RHYME a b a b b c c d c d

Tu es, miroir, au cloud tousjours pendant, 
Pour son image en ton jour recevoir: 
Et mon coeur est aupres d'elle attendant, 
Qu'elle le vueille aumoins, appercevoir. 
Elle souvent (ô heureux) te vient veoir, 
Te descouvrant secrette, et digne chose, 
Ou regarder ne le daigne, et si ose 
Ouir ses pleurs, ses plainctz, et leur sequelle. 
Mais toute dame en toy peult estre enclose, 
Ou dedans luy aultre entrer n'y peult, qu'elle.

RHYME a b a b b c c d c d

Le coeur, de soy foiblement resoulu, 
Souffroit asses la chatouillant poincture, 
Que le traict d'or fraischement esmoulu 
Luy avoit fait sans aulcune ouverture. 
Mais liberté, sa propre nourriture, 
Pour expugner un tel assemblement 
D'estre né libre, et faict serf amplement, 
Y obvioyt par mainte contremine, 
Quand cest archier, tirant tant simplement, 
Monstra, que force en fin, peu a peu, mine.

RHYME a b a b b c c d c d

De toute mer tout long, et large espace, 
De terre aussi tout tournoyant circuit
Des montz tout terme en forme haulte, et basse, 
Tout lieu distant, du jour et de la nuict, 
Tout intervalle, ô qui par trop me nuyt, 
Seront rempliz de ta doulce rigueur. 
Ainsi passant des siecles la longueur, 
Surmonteras la haulteur des estoilles 
Par ton sainct nom, qui vif en ma langueur 
Pourra par tout nager a plaines voiles.

RHYME a b a b b c c d c d

Sur fraile boys d'oultrecuydé plaisir 
Nageay en mer de ma joye aspirée, 
Par un long temps, et asseuré plaisir 
Bien pres du port de ma paix desirée. 
Ores fortune envers moy conspirée 
M'à esveillé cest orage oultrageux, 
Dont le fort vent de l'espoir courageux 
Du vouloir d'elle, et du havre me prive, 
Me contraingnant soubz cest air umbrageux 
Vaguer en gouffre, ou n'y à fons ne ryve.

RHYME a b a b b c c d c d

Opinion, possible, mal fondée 
Fantasia sur moy je ne sçay quoy: 
Parquoy accoup l'aigreur m'est redondée 
De ses desdaingz, et si ne sçay pourquoy. 
Je m'examine, et pense apart tout coy 
Si par malice, ou par inadvertance 
J'ay rien commis: mais sans point de doubtance 
Je trouve bien, que celluy se desayme, 
Qui erre en soy par trop grande constance 
Mais quelle erreur, sinon que trop il ayme?

RHYME a b a b b c c d c d

Je vois cherchant les lieux plus solitaires 
De desespoir, et d'horreur habitez,
Pour de mes maulx les rendre secretaires, 
Maulx de tout bien, certes, desheritez, 
Qui de me nuire, et aultruy usitez, 
Font encor paour, mesme a la solitude, 
Sentant ma vie en telle inquietude, 
Que plus fuyant et de nuict, et de jour 
Ses beaulx yeulx sainctz, plus loing de servitude 
A mon penser sont icy doulx sejour.

RHYME a b a b b c c d c d

Pourquoy fuys ainsi vainement celle, 
Qui de mon ame à eu la meilleur part? 
Quand, m'esloingnant, tant a moy suis rebelle, 
Que de moy fais, et non d'elle, depart. 
Soit que je sois en public ou a part, 
Ses faictz, ses dictz sont a moy evidentz, 
Et en son froict tellement residentz, 
Que loing encor, je souffre en leur meslée, 
Ou, estant près, par mes souspirs ardentz, 
J'eschaufferois sa pensée gelée.

RHYME a b a b b c c d c d

La mort pourra m'oster et temps, et heuràeà, 
Voire encendrir la mienne arse despouille: 
Mais qu'elle face, en fin que je ne vueille 
Te desirer, encor que mon feu meure? 
Si grand povoir en elle ne demeure. 
Tes fiers desdaingz, toute ta froide essence, 
Ne feront point, me nyant ta presence, 
Qu'en mon penser audacieux ne vive, 
Qui, maulgré mort, et maulgré toute absence, 
Te represente a moy trop plus, que vive.

RHYME a b a b b c c d c d

Tous temps je tumbe entre espoir, et desir: 
Tousjours je suis meslé de doubte, et craincte:
Tous lieux me sont ennuy, et desplaisir: 
Tout libre faict m'est esclave contraincte, 
Tant est ma vie a la presence astraincte 
De celle-là, qui n'en à point soucy. 
Vien, dame, vien: asses as esclercy 
Ces champs heureux, ou a present sejourne 
Ton orient, et en la ville icy 
Jamais, sans toy, a mes yeulx ne s'ajourne.

RHYME a b a b b c c d c d

De mon cler jour je sens l'aulbe approcher, 
Fuyant la nuict de ma pensée obscure. 
Son crepuscule a ma veue est si cher, 
Que d'aultre chose elle n'à ores cure. 
Jà son venir a eschauffer procure 
Le mortel froit, qui tout me congeloit. 
Voyez, mes yeulx, le bien que vous celoit 
Sa longue absence en presence tournée: 
Repaissez donc, comme le coeur souloit, 
Vous loing privez d'une telle journée.

RHYME a b a b b c c d c d

Au doulx record de son nom je me sens 
De part en part l'esperit trespercer 
Du tout en tout, jusqu'au plus vif du sens: 
Tousjours, toute heure, et ainsi sans cesser 
Fauldra finir ma vie, et commencer 
En ceste mort inutilement vive. 
Mais si les cieulx telle prerogative 
Luy ont donnée, a quoy en vain souspire? 
Jà ne fault donc que de moy je la prive, 
Puis qu'asses vit, qui meurt, quand il desire.

RHYME a b a b b c c d c d

A son amour la belle aux yeulx aiguz 
Fait un bandeau d'un crespe de hollande,
Lequel elle ouvre, et de plumes d'argus 
Le va semant par subtilité grande. 
Adonc l'enfant esbahy luy demande: 
Pourquoy metz tu en ce lieu des yeulx fainctz? 
C'est pour monstrer, luy dy je, que tu fains 
De ne veoir point contre qui tu sagettes: 
Car, sans y veoir, parmy tant de coups vains 
Elle eust sentu, quelquesfoys, tes sagettes.

RHYME a b a b b c c d c d

Ces deux soleilz nuisamment penetrantz, 
Qui de mon vivre ont eu si long empire, 
Par l'oeil au coeur tacitement entrantz 
Croissent le mal, qui au guerir m'empire. 
Car leur clarté esblouissamment pire 
A son entrée en tenebres me met: 
Puis leur ardeur en joye me remet, 
M'esclairant tout au fort de leurs alarmes 
Par un espoir, qui rien mieulx ne promet, 
Qu'ardentz souspirs estainctz en chauldes larmes.

RHYME a b a b b c c d c d

Amour lustrant tes sourcilz hebenins, 
Avecques toy contre moy se conseille:
Et se monstrantz humainement benings, 
Le moindre d'eulx mille mortz m'appareille. 
Arcz de structure en beaulté nompareille, 
A moy jadis immortel argument, 
Vous estes seul, et premier instrument, 
Qui liberté, et la raison offence. 
Car qui par vous conclut resolument 
Vivre en aultruy, en soy mourir commence.

RHYME a b a b b c c d c d

J'espere, et crains, que l'esperance excede 
L'intention, qui m'incite si fort. 
Car jà mon coeur tant sien elle possede, 
Que contre paour il ne fait plus d'effort. 
Mais seurement, et sans aulcun renfort 
Ores ta face, ores le tout il lustre: 
Et luy suyvant de ton corps l'ordre illustre, 
Je quiers en toy ce, qu'en moy j'ay plus cher. 
Et bien qu'espoir de l'attente me frustre, 
Point ne m'est grief en aultruy me chercher.

RHYME a b a b b c c d c d

Tousjours mourant, tousjours me trouve sain 
Tremblant la fiebvre en moy continuelle, 
Qui doulcement me consomme le sein 
Par la chaleur d'elle perpetuelle, 
Que de sa main de froideur mutuelle 
Celle repaist, ainsi qu'oyseau en cage. 
Aussi, ô gantz, quand vous levay pour gage, 
Et le baiser, qu'au rendre vous donnay 
Me fut heureux, toutesfoys dur presage: 
Car lors ma vie, et moy abandonnay.

RHYME a b a b b c c d c d

Toute doulceur d'amour est destrempée 
De fiel amer, et de mortel venin,
Soit que l'ardeur en deux coeurs attrempée 
Rende un vouloir mutuel, et benin. 
Delicatesse en son doulx femenin 
Avec ma joye à d'elle prins congé. 
Fais donc, que j'aye, ô apollo, songé 
Sa fiebvre avoir si grand'beaulté ravie, 
Et que ne voye en l'occean plongé 
(avant le soir) le soleil de ma vie.

RHYME a b a b b c c d c d

Si poingnant est l'esperon de tes graces, 
Qu'il m'esguillonne ardemment, ou il veult, 
Suyvant tousjours ses vertueuses traces, 
Tant que sa poincte inciter en moy peult 
Le hault desir, qui jour, et nuict m'esmeult 
A labourer au joug de loyaulté. 
Et tant dur est le mors de ta beaulté 
(combien encor que tes vertus l'excellent) 
Que sans en rien craindre ta cruaulté 
Je cours soubdain, ou mes tourmentz m'appellent.

RHYME a b a b b c c d c d

Pour m'incliner souvent a celle image 
De ta beaulté esmerveillable idée, 
Je te presente autant de foys l'hommage, 
Que toute loy en faveur decidée 
Te peult donner. parquoy ma foy guidée 
De la raison, qui la me vient meurant, 
Soit que je sorte, ou soye demeurant, 
Reveramment, te voyant, te salue, 
Comme qui offre, avec son demeurant 
Ma vie aux piedz de ta haulte value.

RHYME a b a b b c c d c d

Voyez combien l'espoir pour trop promettre 
Nous fait en l'air, comme corbeaulx, muser: 
Voyez comment en prison nous vient mettre, 
Cuydantz noz ans en liberté user: 
Et d'un desir si glueux abuser, 
Que ne povons de luy nous dessaisir, 
Car pour le bien, que j'en ay peu choisir, 
Sinistrement esleu a mon malheur, 
Ou je pensois trouver joye, et plaisir 
J'ay rencontré et tristesse, et douleur.

RHYME a b a b b c c d c d

Bien eut voulu apelles estre en vie 
Amour ardent de se veoir en pourtraict:
Et toutesfois si bon paintre il convie, 
Que par prys faict a son vouloir l'attraict. 
Jà benedict achevoit arc, et traict 
Cuydant l'avoir doctement retiré: 
Quand par la main soubdain l'ay retiré: 
Cesse, luy dy je, il fault faire aultrement. 
Pour bien le paindre oste ce traict tiré, 
Et paings au vif delie seulement.

RHYME a b a b b c c d c d

Qui veult scavoir par commune evidence 
Comme lon peult soymesmes oblyer,
Et, sans mourir, prouver l'esperience, 
Comment du corps l'ame on peult deslyer, 
Vienne ouyr ceste, et ses dictz desplier 
Parolle saincte en toute esjouissance, 
En qui nature à mis pour sa plaisance 
Tout le parfaict de son divin ouvrage, 
Et tellement, certes, qu'a sa naissance 
Renovella le phoenix de nostre aage.

RHYME a b a b b c c d c d

Combien encor que la discretion, 
Et jugement de mon sens ne soit moindre,
Que la douleur de mon affliction, 
Qui d'avec moy la raison vient desjoindre, 
Je puis (pourtant) a la memoire adjoindre 
Le souvenir de ton divers accueil, 
Ores en doulx, ore en triste reveil 
De destinée a mon malheur suyvie, 
Me detenant en un mesme cercueil 
Tousjours vivant, tousjours aussi sans vie.

RHYME a b a b b c c d c d

Que ne suis donc en mes limbes sans dueil, 
Comme sans joye, ou bien vivre insensible? 
Voulant de toy dependre, et de mon vueil, 
Je veulx resouldre en mon faict l'impossible. 
Car en ton froit par chault inconvincible 
Je veulx l'ardeur de mon desir nourrir, 
Et, vainquant l'un, a l'aultre recourir
Pour tousjours estre autant tout mien, que tien: 
Parquoy vivant en un si vain maintien, 
Je meurs tousjours doulcement sans mourir.

RHYME a b a b b c c d c d

En son habit tant humainement coincte, 
En son humain tant divinement sage, 
En son divin tant a vertu conjoincte, 
En sa vertu immortel personnage. 
Et si la mort, quelque temps, pert son aage 
Pour derechef vivre immortellement, 
C'est qu'elle vive à vescu tellement, 
Que par trespas ne mourra desormais, 
Affin qu'au mal, qui croist journellement, 
Tousjours mourant je ne meure jamais.

RHYME a b a b b c c d c d

Basse planete a l'ennuy de ton frere, 
Qui s'exercite en son chault mouvement, 
Tu vas lustrant l'un, et l'autre hemispere, 
Mais dessoubz luy, aussi plus briefvement 
Tu as regard plus intentivement 
A humecter les fueilles, et les fleurs: 
Et ceste cy par mes humides pleurs 
Me reverdit ma flestrie esperance.
Aux patientz tu accroys leurs douleurs: 
Et ceste augmente en moy ma grand souffrance.

RHYME a b a b b c c d c d

Tant de sa forme elle est moins curieuse, 
Quand plus par l'oeil de l'ame elle congnoit, 
Que la ruyne au temps injurieuse 
Perdra le tout, ou plus lon s'adonnoit. 
Doncques ainsi elle se recongnoit, 
Que son mortel est du vif combatu? 
Certes, estant ton corps foible abatu, 
Par un debvoir de voulenté libere 
Adoreront ta divine vertu 
Et tanais, et le nil, et l'ibere.

RHYME a b a b b c c d c d

Mansuetude en humble gravité 
La rend ainsi a chascun agreable, 
Estre privée en affabilité 
La fait de tous humainement aymable: 
Et modestie en ces faictz raisonnable 
Monstre, qu'en soy elle à plus, que de femme. 
Posterité, d'elle privée, infame, 
Barbares gentz du monde divisez 
Oultre thyle, et le temps, et la fame 
Alterneront ses haultz honneurs prisez.

RHYME a b a b b c c d c d

De fermeté plus dure, que dyaspre, 
Ma loyaulté est en toy esmaillée: 
Comme statue a l'esbaucher toute aspre: 
Et puis de stuc polyment entaillée, 
Par foy en main de constance baillée 
Tu l'adoulcis, et jà reluict tresbien. 
Ame enyvrée au moust d'un si hault bien, 
Qui en son faict plus, qu'au mien m'entrelasse, 
Ne sçais tu pas (mesme en amours) combien 
Double peine à, qui pour aultruy se lasse?

RHYME a b a b b c c d c d

Nous esbatantz ma dame, et moy sur l'eau, 
Voicy amour, qui vint les joustes veoir: 
Veulx tu, dit il, congnoistre bien, et beau,
Si tu pourras d'elle victoyre avoir? 
Eslis (le mieulx, que tu pourras sçavoir) 
L'un de ceulx cy, et les joustantz me monstre. 
Et quand je vy, qu'ilz s'entrevenoient contre, 
Je pris le hault pour plus grande asseurance: 
Mais tout soubdain a ceste aspre rencontre 
Fut renversé avec mon esperance.

RHYME a b a b b c c d c d

Fortune en fin te peut domestiquer, 
Ou les travaulx de ma si longue queste, 
Te contraingnant par pitié d'appliquer 
L'oreille sourde a ma juste requeste. 
Tu l'exaulças, et ce pour la conqueste 
Du vert printemps, que soubz ta main usay. 
Et si alors a grand tort accusay 
Ta familiere, et humaine nature: 
Et privément (peult estre) en abusay: 
Ta coulpe fut, et ma bonne aventure.

RHYME a b a b b c c d c d

Plus je poursuis par le discours des yeulx 
L'art, et la main de telle pourtraicture, 
Et plus j'admire, et adore les cieulx 
Accomplissantz si belle creature,
Dont le parfaict de sa lineature 
M'esmeult le sens, et l'imaginative: 
Et la couleur du vif imitative 
Me brule, et ard jusques a l'esprit rendre. 
Que deviendroys je en la voyant lors vive? 
Certainement je tumberois en cendre.

RHYME a b a b b c c d c d

Près que sorty de toute obeissance, 
Je ne sçay quoy le sens me barbouilloit: 
Et jà remis en ma libre puissance, 
Le jeune sang tout au corps me bouilloit. 
Noveau plaisir alors me chatouilloit 
De liberté, et d'une joye extreme. 
Mais ma jeunesse en licence supreme, 
Quand seulement commençois a venir,
Me contraingnit a m'oblier moymesmes 
Pour mieulx povoir d'aultruy me souvenir.

RHYME a b a b b c c d c d

Comme gelée au monter du soleil, 
Mon ame sens, qui toute se distille 
Au rencontrer le rayant de son oeil, 
Dont le povoir me rend si fort debile, 
Que je devien tous les jours moins habile 
A resister aux amoureux traictz d'elle. 
En la voyant ainsi plaisamment belle, 
Et le plaisir croissant de bien en mieulx 
Par une joye incongneue, et novelle, 
Que ne suis donc plus, qu'argus, tout en yeulx?

RHYME a b a b b c c d c d

Le painctre peult de la neige depaindre 
La blancheur telle, a peu près, qu'on peult veoir:
Mais il ne sçait a la froideur attaindre, 
Et moins la faire a l'oeil appercevoir. 
Ce me seroit moymesmes decevoir, 
Et grandement me pourroit lon reprendre 
Si je taschois a te faire comprendre 
Ce mal, qui peult, voyre l'ame opprimer, 
Que d'un object, comme peste, on voit prendre, 
Qui mieulx se sent, qu'on ne peult exprimer.

RHYME a b a b b c c d c d

De ton sainct oeil, fusil sourd de ma flamme, 
Naist le grand feu, qui en mon coeur se cele: 
Aussi par l'oeil il y entre, et l'enflamme 
Avecques morte et couverte estincelle, 
Me consumant, non les flancs, non l'esselle, 
Mais celle part, qu'on doibt plus estimer, 
Et qui me fait, maulgré moy, tant aymer, 
Qu'en moy je dy telle ardeur estre doulce, 
Pour non (en vain) l'occasion blasmer 
Du mal, qui tout a si hault bien me poulse.

RHYME a b a b b c c d c d

Celle regit le frain de ma pensée, 
Autour de qui amour pleut arcz, et traictz,
Pour des cieulx estre au meurdre dispensée, 
Parqui a soy elle à tous coeurs attraictz, 
Et tellement de toute aultre distraictz, 
Qu'en elle seule est leur desir plus hault. 
Et quant a moy, qui sçay, qu'il ne luy chault, 
Si je suis vif, ou mort, ou en estase, 
Il me suffit pour elle en froit, et chault 
Souffrir heureux doulce antiperistase.

RHYME a b a b b c c d c d

A quoy pretendre yssir librement hors 
D'une si doulce, et plaisant servitude?
Veu que nature et en l'ame, et au corps 
En à jà fait, voire telle habitude, 
Que plus tost veult toute solicitude, 
Que liberté, loisir, et leurs complisses. 
Car en quictant amour, et ses delices, 
Par mort serois en ma joye surpris. 
Parquoy enclos en si doubteuses lisses, 
Captif je reste, et sortant je suis pris.

RHYME a b a b b c c d c d

Ores cornue, ores plainement ronde, 
Comme on te veoit amoindrir, et recroistre, 
Tu vas, errente, environnant le monde, 
Non pour cy bas aux mortelz apparoistre, 
Mais pour noz faictz plus amplement congnoistre, 
Soit en deffaultz, ou accomplissementz. 
Aussi tu vois les doulx cherissementz 
De tous amantz, et leurs cheres estrainctes: 
Tu oys aussi leurs remercyementz, 
Ou de moy seul tu n'entens, que mes plainctes.

RHYME a b a b b c c d c d

Tes cheveulx d'or annellez, et errantz 
Si gentement dessus ton soleil dextre, 
Sont les chaynons estroictement serrantz 
De mille amantz l'heureux, et mortel estre. 
Bien qu'entre nous ne soit plus cher, que d'estre, 
Et tout en soy vivre amyablement, 
Si tens je bien, et raisonnablement, 
Dessoubz telz laqz ma vie estre conduicte, 
Voire y finir, tant honorablement 
Je veulx perir en si haulte poursuyte.

RHYME a b a b b c c d c d

Si, tant soit peu, dessus ton sainct pourtraict 
L'oeil, et le sens aulcunement je boute,
De tout ennuy je suis alors distraict, 
Car ta figure a moy s'addonne toute. 
Si je luy parle, intentive elle escoute, 
Se soubriant a mes chastes prieres. 
Idole mienne, ou fais que ses meurs fieres 
Celle là puisse en humaines changer, 
Ou bien reprens ses superbes manieres, 
Pour non, ainsi m'abusant, m'estranger.

RHYME a b a b b c c d c d

Est il possible, ô vaine ambition, 
Que les plus grandz puissent oultrecuyder 
Si vainement, que la fruition, 
N'ayant povoir de leurs combles vuyder, 
Les vienne ainsi d'avarice brider, 
Que moins ilz ont, quand plus cuydent avoir? 
Aussi fortune en leurs plus hault povoir 
Se faint de honte estre ailleurs endormie, 
Comme a chascun evidemment feit veoir 
Celle province aux charles ennemye.

RHYME a b a b b c c d c d

Pour non ainsi te descouvrir soubdain 
L'entier effect de ce mien triste dueil, 
Naist le plaisir, qui se meurt par desdain, 
Comme au besoing n'ayant eu doulx accueil, 
Et deffaillant la craincte, croist mon vueil, 
Qui de sa joye en moy se desespere. 
Donc si par toy, destinée prospere, 
Le coeur craintif, (comme tu m'admonestes) 
Tousjours plus m'ard cependant, qu'il espere, 
Digne excuse est a mes erreurs honnestes.

RHYME a b a b b c c d c d

Par mes souspirs amour m'exhale l'ame, 
Et par mes pleurs la noye incessamment. 
Puis ton regard a sa vie l'enflamme, 
Renovellant en moy plus puissamment. 
Et bien qu'ainsi elle soit plaisamment. 
Tousjours au corps son tourment elle livre, 
Comme tous temps renaist, non pour revivre 
Mais pour plus tost derechef remourir: 
Parquoy jamais je ne me voy delivre 
Du mal, auquel tu me peux secourir.

RHYME a b a b b c c d c d

On me disoit, que pour la converser,
Plus la verrois de pitié nonchalante: 
Et je luy vy clers cristallins verser 
Par l'une, et l'aultre estoille estincellante: 
Souspirs sortir de son ame bouillante: 
Mais je ne sçay par quelle occasion. 
Fust de courroux, ou de compassion. 
Je sentis tant ses pleurs a moy se joindre, 
Qu'en lieu d'oster mon alteration, 
M'accreurent lors un aultre feu non moindre.

RHYME a b a b b c c d c d

Amour plouroit, voire si tendrement, 
Qu'a larmoyer il esmeut ma maistresse, 
Qui avec luy pleurant amerement, 
Se distiloit en larmes de destresse. 
Alors l'enfant d'une esponge les presse, 
Et les reçoit: et sans vers moy se faindre, 
Voicy, dit il, pour ton ardeur estaindre: 
Et, ce disant, l'esponge me tendit.
Mais la cuydant a mon besoing estraindre 
En lieu d'humeur flammes elle rendit.

RHYME a b a b b c c d c d

Cest oeil du monde, universel spectacle 
Tant reveré de terre, ciel, et mer, 
En ton miroir, des miracles miracle, 
Il s'apperçoit justement deprimer, 
Voyant en toy les graces s'imprimer 
Trop mieulx, qu'en luy nostre face a le veoir. 
Parquoy tel tort ne povant recevoir, 
S'en fuyt de nous, et ce pole froid laisse,
Tacitement te faisant asçavoir, 
Que, qui se veoit, l'enflé d'orgueil abaisse.

RHYME a b a b b c c d c d

Apparoissant l'aulbe de mon beau jour, 
Qui rend la mer de mes pensers paisible, 
Amour vient faire en elle doulx sejour, 
Plus fort armé, toutesfoys moins noysible, 
Car a la veoir alors il m'est loysible, 
Sans qu'il m'en puisse aulcunement garder. 
Parquoy je vien, coup a coup, regarder 
Sa grand'beaulté, et d'un tel appetit, 
Qu'a la reveoir ne puis un rien tarder, 
Me sentant tout en veue trop petit.

RHYME a b a b b c c d c d

Mon ame en terre (un temps fut) esprouva 
Des plus haultz cieulx celle beatitude, 
Que l'oeil heureux en ta face trouva, 
Quand il me mit au joug de servitude. 
Mais, las, depuis que ton ingratitude 
Me desroba ce tant cher privilege 
De liberté, en son mortel college
Malheur me tient soubz sa puissance grande. 
Aussi cest an par mort, qui tout abrege, 
France perdit ce, qu'à perdu hollande.

RHYME a b a b b c c d c d

Ta beaulté fut premier, et doulx tyrant, 
Qui m'arresta tresviolentement: 
Ta grace apres peu a peu m'attirant, 
M'endormit tout en son enchantement: 
Dont assoupy d'un tel contentement, 
N'avois de toy, ny de moy congnoissance.
Mais ta vertu par sa haulte puissance 
M'esveilla lors du sommeil paresseux, 
Auquel amour par aveugle ignorance 
M'espovantoit de maint songe angoisseux.

RHYME a b a b b c c d c d

Plus je la voy, plus j'adore sa face, 
Miroir meurdrier de ma vie mourante: 
Et n'est plaisir, qu'a mes yeulx elle face, 
Qu'il ne leur soit une joye courante, 
Comme qui est de leur mal ignorante, 
Et qui puis vient en dueil se convertir. 
Car du profond du coeur me fait sortir 
Deux grandz ruisseaulx, procedantz d'une veine, 
Qui ne se peult tarir, ne divertir, 
Pour estre vive, et sourgeante fontaine.

RHYME a b a b b c c d c d

La craincte adjoinct aeles aux piedz tardifz, 
Pour le peril eminent eschapper, 
Et le desir rend les couardz hardiz, 
Pour a leur blanc diligemment frapper. 
Mais toy, espoir, tu nous viens attraper, 
Pour nous promettre, ou aspirer on n'ose.
Parquoy estant par toy liberté close, 
Le seul vouloir petitement idoyne, 
A noz plaisirs, comme le mur s'oppose 
Des deux amantz baisé en babyloine.

RHYME a b a b b c c d c d

Plus pour esbat, que non pour me douloir 
De tousjours estre en passions brulantes, 
Je contentois mon obstiné vouloir: 
Mais je sentis ses deux mains bataillantes, 
Qui s'opposoient aux miennes travaillantes, 
Pour mettre a fin leur honneste desir. 
Ainsi, enfant, comme tu peulx saisir, 
Et (quand te plait) hommes, et dieux conquerre: 
Ainsi tu fais (quand te vient a plaisir) 
De guerre paix, et de celle paix guerre.

RHYME a b a b b c c d c d

Tu te verras ton yvoire cresper 
Par l'oultrageuse, et tardifve vieillesse.
Lors sans povoir en rien participer 
D'aulcune joye, et humaine liesse, 
Je n'auray eu de ta verte jeunesse, 
Que la pitié n'à sceu a soy ployer, 
Ne du travail, qu'on m'à veu employer 
A soustenir mes peines ephimeres, 
Comme apollo, pour merité loyer, 
Sinon rameaulx, et fueilles tresameres.

RHYME a b a b b c c d c d

Asses ne t'est d'avoir mon coeur playé, 
Mais tout blessé le tenir en destresse, 
Ou tout tyrant, fors toy, eust essayé, 
L'avoir vaincu, le jecter hors d'oppresse. 
Et tu luy as, non point comme maistresse. 
Mais comme sien capital adversaire, 
Osté l'espoir a ce mal necessaire: 
Lequel par toy si aigrement le mord, 
Que se sentant forcé soubz tel coursaire, 
Pour non mourir tousjours, ne crainct la mort.

RHYME a b a b b c c d c d

Que je m'ennuye en la certaineté 
Sur l'incertain d'un tel facheux suspend! 
Voire trop plus, qu'en la soubdaineté, 
Ou le hazard de tout mon bien depent. 
Mais que me vault si le coeur se repent? 
Regret du temps prodiguement usé 
L'oppresse plus que cest espoir rusé, 
Qui le moleste, et a fin le poursuyt. 
Bref, quand j'ay bien de moymesme abusé, 
Je fuis la peine, et le travail me suyt.

RHYME a b a b b c c d c d

Grace, et vertu en mon coeur enflammerent 
Si haultz desirs, et si pudiquement,
Qu'en un sainct feu ensemble ilz s'allumerent, 
Pour estre veu de tous publiquement, 
Duquel l'ardeur si moins iniquement 
Et coeur, et corps jusqu'auàxà mouelles gaste, 
D'un penser chaste en sorte je l'appaste 
Pour antidote, et qui peult secourir, 
Que bien souvent ma cruelle se haste, 
Playant mon coeur, d'un soubris le guerir.

RHYME a b a b b c c d c d

Souvent amour suscite doulce noise, 
Pour tout a celle uniquement complaire, 
Qui a m'occire est tousjours tant courtoise: 
Que ne luy veulx, et ne scauroys desplaire: 
Et si m'en plaings, et bien m'en vouldrois taire, 
Tant est fascheux nostre plaisant debat. 
Et quand a moy son droit elle debat, 
Mon paradis elle ouvre, et lors m'appaise, 
Pour non donner aux envieux esbat: 
Parquoy je cele en mon coeur si grand aise.

RHYME a b a b b c c d c d

Je m'ayme tout au desdaing de la hayne, 
Ou toutesfois je ne l'ose irriter,
Si doulcement elle est de courroux plaine, 
Que contre soy se prent a despiter: 
Dont tout plaisir je me sens conciter, 
Et n'est possible en fin que je m'en taise. 
Parquoy couvrant en mon coeur ce grand aise, 
Qui ne me peult detenir en ma peau, 
Je vois a elle, et m'accuse, et l'apaise, 
Lors l'air troublé soudain retourne en beau.

RHYME a b a b b c c d c d

Chantant orphée au doulx son de sa lyre, 
Tira pitié du royaulme impiteux: 
Et du tourment appaisa toute l'ire, 
Qui pour sa peine est en soy despiteux.
En mon travail, moy miserable, honteux 
Sans obtenir, tant soit petite grace, 
N'ay peu tirer de sa benigne face, 
Ny de ses yeulx une larme espuiser, 
Qui sur mon feu eusse vive efficace, 
Ou de l'estaindre, ou bien de l'attiser.

RHYME a b a b b c c d c d

Mon mal se paist de mon propre dommage, 
Tant miserable est le sort des amantz, 
Qui d'un second cuydantz pretendre hommage, 
Ensemble sont eulx mesmes consommantz. 
Dont en mon mal mes esperitz dormantz, 
Et envielliz me rendent insensible, 
Quasi voulantz, que contre l'impossible 
Je vive ainsi une mourante vie, 
Qui en l'ardeur tousjours inconvincible 
Plus est contente, et moins est assouvye.

RHYME a b a b b c c d c d

Jà tout haultain en moy je me paonnois 
De ce, qu'ammour l'avoit peu inciter: 
Mais seurement (a ce, que je congnois) 
Quand il me vint du bien feliciter, 
Et la promesse au long me reciter, 
Il me servit d'un tresfaulx truchement. 
Que diray donc de cest abouchement,
Que ligurie, et provence, et venisse 
Ont veu (en vain) assembler richement 
Espaigne, france, et italie, a nice?

RHYME a b a b b c c d c d

Produicte fust au plus cler ascendant 
De toute estoille a nous mortelz heureuse: 
Et plus de grace a son aspect rendant, 
Grace aux amantz toutesfois rigoureuse. 
Le ciel voyant la terre tenebreuse, 
Et toute a vice alors se avilissant, 
La nous transmit, du bien s'esjouissant, 
Qui en faveur d'elle nous deifie. 
Parquoy despuis ce monde fleurissant 
Plus que le ciel, de toy se glorifie.

RHYME a b a b b c c d c d

Je sens par fresche, et dure souvenance 
Ce mien souhaict a ma fin s'aiguiser,
Jettant au vent le sens, et l'esperance, 
Lesquelz je voy d'avec moy diviser, 
Et mon project si loing ailleurs viser, 
Que plus m'asseure, et moins me certifie. 
Au fort mon coeur en sa douleur se fie, 
Qui ne me peult totalement priver 
Du grand desir, qui tout se vivifie, 
Ou je ne puis desirant arriver.

RHYME a b a b b c c d c d

Lors que le linx de tes yeulx me penetre 
Jusques au lieu, ou piteusement j'ars,
Je sens amour avec pleine pharetre 
Descendre au fond pour esprouver ses arcs. 
Adonc, craingnant ses magiciens arts, 
L'ame s'enfuit souffrir ne le povant. 
Et luy vainqueur plus fier, qu'au paravant, 
Pour le desgast le feu par tout allume, 
Lequel ayant joye, et rys au devant 
Ne monstre hors ce, qu'en moy il consume.

RHYME a b a b b c c d c d

Merveille n'est, deesse de ma vie, 
Si en voyant tes singularitez 
Me croist tousjours, de plus en plus, l'envie 
A poursuyvir si grandes raritez. 
Je sçay asses, que noz disparitez 
(non sans raison) feront esbahyr maints. 
Mais congnoissant soubz tes celestes mains 
Estre mon ame heureusement traictée, 
J'ay beaucoup plus de tes actes humains, 
Que liberté de tous tant souhaictée.

RHYME a b a b b c c d c d

Maulvais usage, et vaine opinion 
Gastent le bon de nostre mortel vivre,
Ou toute saincte, et parfaicte union 
Nous fait le vray de l'equité ensuyvre. 
Aussi a bien vertueusement vivre 
En son amour seulement commençoys, 
Quand je te vy, (et bienheureuse en soys) 
Savoye ostée a ton persecuteur, 
Reduicte aux mains de ce premier françoys, 
Premier, et seul des vertus redempteur.

RHYME a b a b b c c d c d

Les rhetz dorez, dont amour me detient 
Lyé, et pris soubz tes vermeilles roses, 
Desquelles l'un, et l'aultre relief tient 
Un ordre uny de tes perles encloses, 
M'ont captivé l'esprit, ou tu reposes 
Avecques moy, et ou tu me nourris 
Par doulx accueilz, et gracieux soubriz,
Par sainctes moeurs, qui sont evidamment 
Un paradis a tous espritz marriz, 
Et au mien triste un enfer ardemment.

RHYME a b a b b c c d c d

D'un magnanime, et haultain coeur procede 
A tout gentil de donner en perdant: 
Mesme qu'alors tant tout il se possede, 
Que sien il est, tout aultre a soy rendant. 
Et tu m'as veu, jà long temps, attendant 
De ta pitié si commendable usure, 
Que sans point faire a ta vertu injure, 
Plus, que pour moy, pour toy je m'esvertue. 
Et par se nom encor je t'en adjure, 
Qui en mon coeur escript te perpetue.

RHYME a b a b b c c d c d

Je souspiroys mon bien tant esperé, 
Comme un malade attend a son salut, 
Cuydant avoir asses bien prosperé, 
Ou vain espoir rien, ou peu, me valut:
Mais recourir ailleurs il me fallut 
Pour me trouver briefve expedition. 
Parquoy voyant, que la condition 
De mon mal est, qu'au guerir il s'indigne, 
A celle suis tout en perdition, 
Que j'offençay pour l'adorer indigne.

RHYME a b a b b c c d c d

Delie aux champs troussée, et accoustrée, 
Comme un veneur, s'en alloit esbatant.
Sur le chemin d'amour fut rencontrée, 
Qui par tout va jeunes amantz guettant: 
Et luy à dit, près d'elle volletant: 
Comment? vas tu sans armes a la chasse? 
N'ay je mes yeulx dit elle, dont je chasse, 
Et par lesquelz j'ay maint gibbier surpris? 
Que sert ton arc, qui rien ne te pourchasse, 
Veu mesmement que par eulx je t'ay pris?

RHYME a b a b b c c d c d

Tant variable est l'effect inconstant 
De la pensée encor plus incertaine, 
Que sur les doigtz deux pour troys va comptant, 
Et tient jà près la chose bien loingtaine. 
Car estant pris dessoubz sa main haultaine, 
Je m'en allois plorant la teste basse: 
Et devant elle ainsi comme je passe, 
En me voyant me jecte un soubris d'oeil, 
Qui me feit rire: et par ce je compasse 
Amour leger mesler joye en mon dueil.

RHYME a b a b b c c d c d

Vouldrois je bien par mon dire attrapper, 
Ou a mes voeutz efforcer ma maistresse? 
Je ne le fais sinon pour eschapper 
De ceste mienne angoisseuse destresse. 
Pource a l'archier, le plus du temps, m'adresse, 
Comme a celluy, qui plus de mal me faict: 
Mais quoy? amour, cocodrille parfaict, 
Que ce fol monde aveuglément poursuyt, 
Nous suit alors, qu'on le fuyt par effect, 
Et suyt celluy, qui ardemment le fuyt.

RHYME a b a b b c c d c d

Au centre heureux, au coeur impenetrable 
A cest enfant sur tous les dieux puissant, 
Ma vie entra en tel heur miserable, 
Que, pour jamais, de moy se bannissant, 
Sur son printemps librement fleurissant 
Constitua en ce sainct lieu de vivre, 
Sans aultrement sa liberté poursuyvre 
Ou se nourrit de pensementz funebres: 
Et plus ne veult le jour, mais la nuict suyvre. 
Car sa lumiere est tousjours en tenebres.

RHYME a b a b b c c d c d

L'humidité, hydraule de mes yeulx, 
Vuyde tousjours par l'impie en l'oblique, 
L'y attrayant, pour air des vuydes lieux, 
Ces miens souspirs, qu'a suyvre elle s'applique. 
Ainsi tous temps descent, monte, et replique. 
Pour abrever mes flammes appaisées. 
Doncques me sont mes larmes si aisées 
A tant pleurer, que sans cesser distillent? 
Las du plus hault goutte a goutte elles filent, 
Tombant aux sains, dont elles sont puysées.

RHYME a b a b b c c d c d

Ouvrant ma dame au labeur trop ardente, 
Son dé luy cheut, mais amour le luy dresse: 
Et le voyant sans raison evidente 
Ainsi troué, vers delie s'addresse. 
C'est, luy dit elle, affin que ne m'oppresse 
L'aiguille aigue, et que point ne m'offence. 
Donc, respond il, je croy que sa deffence 
Fait que par moy ton coeur n'est point vaincu. 
Mais bien du mien, dy je, la ferme essence 
Encontre toy luy sert tousjours d'escu.

RHYME a b a b b c c d c d

Courantz les jours a declination 
Phoebus s'eschauffe en l'ardent canicule.
Plus croist en moy mon inflammation, 
Quand plus de moy ma vie se recule. 
Et jà (de loing,) courbe viellesse accule 
Celle verdeur, que je senty novelle. 
Ce neantmoins tousjours se renovelle 
Le mal, qui vient ma playe reunir. 
Ainsi (ô sort) l'esproeuve nous revelle 
Amour povoir les plus vieulx rejeunir.

RHYME a b a b b c c d c d

En aultre part, que là, ou ilz aspirent, 
Je sens tousjours mes souspirs s'en aller, 
Voire enflambez: car alors qu'ilz respirent, 
Ce n'est sinon pour l'ardeur exhaler, 
Qui m'occupant l'alaine, et le parler, 
Me fait des yeulx si grosse pluye estraindre. 
Mes larmes donc n'ont elles peu estaindre 
Mon feu, ou luy mes grandz pleurs dessecher?
Non: mais me font, sans l'un l'aultre empecher, 
Comme boys vert, bruler, pleurer, et plaindre.

RHYME a b a b b c c d c d

Pour la fraischeur delie se dormoit 
Sur la fontaine, et l'archier en personne, 
Qui dedans l'eau d'elle, que tant aymoit,
Voit la figure, et aulcun mot ne sonne: 
Car en ce lieu sa mere il souspeçonne, 
Dont il se lance au fond pour la baiser. 
Hà, dy je lors, pour ma dame appaiser, 
Tu pleures bien cest amour en ces eaux, 
Et si ne plaings le mien, qui pour se ayser, 
Se pert du tout en ces deux miens ruysseaulx.

RHYME a b a b b c c d c d

Ne cuydez point entre vous, qui suyvistes, 
Comme je fays, cest enfant desvoyé, 
Que mes souspirs trop legerement vistes 
N'ayent mon coeur sainctement desvoyé. 
Car il y fut pour mon bien envoyé 
Et a son pire il se voyt parvenu. 
Puis qu'il est donc vers elle mal venu, 
Pourquoy ne vois je acoup le retirer? 
Las je crains trop, qu'en lieu de le tirer, 
Le corps ne soit, comme luy, detenu.

RHYME a b a b b c c d c d

Veu que fortune aux accidentz commande, 
Amour au coeur, et la mort sur le corps:
Occasion conteste a la demande, 
Qu'affection pretent en ses accordz. 
Toy seule, ô parque, appaises leurs discordz, 
Restituant la liberté ravie. 
Vien donc, heureuse, et desirée envie, 
Nous delyvrant de tant facheux encombres: 
Vien sans doubter, que l'esprit, et la vie 
Par toy fuyront indignez soubz les umbres.

RHYME a b a b b c c d c d

Affection en un si hault desir 
Poulsa le coeur, qu'il y attira l'ame 
Toute credule, et d'un noveau plaisir 
(combien que vain) si doulcement l'enflamme, 
Que toute ardente en si confuse flamme, 
Moins si congnois, quand plus de douleur sent. 
Que songe cheoir en un peril recent, 
Pene, et tressue encores qu'il s'esveille: 
Parquoy je souffre et present et absent, 
Comme enchanté d'amoureuse merveille.

RHYME a b a b b c c d c d

Ainsi que l'air de nues se devest 
Pour nous monstrer l'esprit de son serain: 
Ainsi, quand elle ou triste, ou pensive est, 
Reprent le clair de son tainct souverain, 
Pour entailler mieulx, qu'en bronze, ou aerain, 
Et confermer en moy mon esperance:
A celle fin, que la perseverance 
Tousjours me poulse a si heureux deduytz, 
Comme elle sçait, qu'en fidele asseurance, 
Celant mon feu, a bon port le conduys.

RHYME a b a b b c c d c d

Avoir le jour nostre occident passé, 
Cedant icy a la nuict tenebreuse, 
Du triste esprit plus, que du corps lassé, 
Me sembla veoir celle tant rigoureuse 
Monstrer sa face envers moy amoureuse, 
Et en tout acte, oultre l'espoir privé. 
Mais le matin (trop hastif) m'à privé 
De telz plaisirs, ausquelz, comme vent vistes, 
J'estoys par vous, traistres yeulx, arrivé, 
Qui cloz mon bien, et ouvertz mon mal vytes.

RHYME a b a b b c c d c d

Quasi moins vraye alors je l'apperçoy, 
Que la pensée a mes yeulx la presente, 
Si plaisamment ainsi je me deçoy, 
Comme si elle estoit au vray presente: 
Bien que par foys aulcunement je sente 
Estre tout vain ce, que j'ay apperceu. 
Ce neantmoins pour le bien jà receu, 
Je quiers la fin du songe, et le poursuis, 
Me contentant d'estre par moy deceu, 
Pour non m'oster du plaisir, ou je suis.

RHYME a b a b b c c d c d

Quand quelquesfoys d'elle a elle me plaings, 
Et que son tort je luy fais recongnoistre, 
De ses yeulx clers d'honneste courroux plains 
Sortant rosée en pluye vient a croistre.
Mais, comme on voit le soleil apparoistre 
Sur le printemps parmy l'air pluvieux, 
Le rossignol a chanter curieux 
S'esgaye lors, ses plumes arousant. 
Ainsi amour aux larmes de ses yeulx 
Ses aeles baigne, a gré se reposant.

RHYME a b a b b c c d c d

Au vif flambeau de ses yeulx larmoyantz 
Amour son traict allume, et puis le trempe 
Dans les ruysseaulx doulcement undoyantz 
Dessus sa face: et l'estaingnant le trempe 
Si aigrement, que hors de celle trempe, 
Le cauteleux, peu a peu, se retire 
Par devers moy, et si soubdain le tire, 
Qu'il lasche, et frappe en moins, que d'un moment. 
Parquoy adonc avec plus grand martyre 
Je suis blessé, et si ne sçay comment.

RHYME a b a b b c c d c d

Leuth resonnant, et le doulx son des cordes, 
Et le concent de mon affection, 
Comment ensemble unyment tu accordes 
Ton harmonie avec ma passion!
Lors que je suis sans occupation 
Si vivement l'esprit tu m'exercites, 
Qu'ores a joye, ore a dueil tu m'incites 
Par tes accordz, non aux miens ressemblantz. 
Car plus, que moy, mes maulx tu luy recites, 
Correspondant a mes souspirs tremblantz.

RHYME a b a b b c c d c d

Entre ses bras, ô heureux, près du coeur 
Elle te serre en grand'delicatesse: 
Et me repoulse avec toute rigueur 
Tirant de toy sa joye, et sa liesse. 
De moy plainctz, pleurs, et mortelle tristesse
Loing du plaisir, qu'en toy elle comprent. 
Mais en ses bras, alors qu'elle te prent, 
Tu ne sens point sa flamme dommageable, 
Qui jour, et nuict, sans la toucher, me rend 
Heureusement pour elle miserable.

RHYME a b a b b c c d c d

A si hault bien de tant saincte amytié 
Facilement te debvroit inciter, 
Sinon debvoir, ou honneste pitié, 
A tout le moins mon loyal persister, 
Pour unyment, et ensemble assister 
Lassus en paix en nostre eternel throsne. 
N'apperçoy tu de l'occident le rhosne
Se destourner, et vers midy courir, 
Pour seulement se conjoindre a sa saone 
Jusqu'a leur mer, ou tous deux vont mourir?

RHYME a b a b b c c d c d

Heureux joyau, tu as aultresfoys ceinct 
Le doigt sacré par si gente maniere, 
Que celle main, de qui le povoir sainct 
Ma liberté me detient prisonniere, 
Se faingnant ore estre large aulmosniere, 
Te donne a moy, mais pour plus sien me rendre. 
Car, comme puis en te tournant comprendre, 
Ta rondeur n'à aulcun commencement, 
Ny fin aussi, qui me donne a entendre, 
Que captif suis sans eslargissement.

RHYME a b a b b c c d c d

Par ce penser tempestant ma pensée 
Je considere en moy l'infirmité, 
Ou ma santé je voy estre pansée 
Par la rigueur, et celle extremité 
Non differente a la calamité, 
Qui se fait butte a cest archier mal seur. 
Pourquoy, amour, comme fier aggresseur, 
Encontre moy si vainement t'efforces? 
Elle me vainct par nayve doulceur 
Trop plus, que toy par violentes forces.

RHYME a b a b b c c d c d

Tu as, anneau, tenu la main captive, 
Qui par le coeur me tient encor captif, 
Touchant sa chair precieusement vive 
Pour estre puis au mal medicatif, 
Au mal, qui est par fois alternatif. 
En froit, et chault meslez cruellement. 
Dont te portant au doigt journellement, 
Pour medecine enclose en ton oblique, 
Tu me seras perpetuellement 
De sa foy chaste eternelle relique.

RHYME a b a b b c c d c d

Je ne me puis aysément contenter 
De ceste utile, et modeste maniere 
De voile umbreux pour desirs tourmenter, 
Et rendre a soy la veue prisonniere:
Par ou amour, comme en sa canonniere, 
Espie amans dans son assiette forte. 
En ce mesaise aumoins je me conforte, 
Que le soleil si clerement voyant, 
Pour te congnoistre, et veoir en quelque sorte, 
Va dessus nous, mais en vain, tournoyant.

RHYME a b a b b c c d c d

Qui cuyderoit du mylieu de tant d'anges 
Trop plus parfaictz, que plusieurs des haultz cieulx, 
Amour parfaire aultrepart ses vendanges, 
Voire en hyver, qui jà pernicieux 
Va depeuplant les champs delicieux, 
De sa fureur faisant premier essay. 
Et qu'il soit vray, et comme je le scay: 
Constrainct je suis d'un grand desir extresme 
Venir au lieu, non ou je te laissay, 
Mais, t'y laissant je m'y perdis moymesme.

RHYME a b a b b c c d c d

Non moins ardoir je me sens en l'absence 
Du tout de moy pour elle me privant, 
Que congeler en la doulce presence, 
Qui par ses yeulx me rend mort, et vivant. 
Or si je suis le vulgaire suyvant, 
Pour en guerir, fuyr la me fauldroit. 
Le cerf blessé par l'archier bien adroit 
Plus fuyt la mort, et plus sa fin approche. 
Donc ce remede a mon mal en vauldroit 
Sinon, moy mort, desesperé reproche.

RHYME a b a b b c c d c d

Sa vertu veult estre aymée, et servie, 
Et sainctement, et comme elle merite, 
Se captivant l'ame toute asservie, 
Qui de son corps en fin se desherite: 
Lequel devient pour un si hault merite 
Plus desseché, qu'en terre de lemnos.
Et luy estant jà reduict tout en os, 
N'est d'aultre bien, que d'espoir revestu. 
Je ne suis point pour ressembler minos, 
Pourquoy ainsi, dictymne, me fuis tu?

RHYME a b a b b c c d c d

Quand (ô bien peu) je voy aupres de moy 
Celle, qui est la vertu, et la grace: 
Qui paravant ardois en grand esmoy, 
Je me sens tout reduict en dure glace 
Adonc mes yeulx je dresse a veoir la face, 
Qui m'à causé si subit changement: 
Mais ma clarté s'offusque tellement, 
Que j'ars plus fort en fuyant ses destroitz: 
Comme les montz, lesquelz communement 
Plus du soleil s'approchent, plus sont froidz.

RHYME a b a b b c c d c d

L'aulbe venant pour nous rendre apparent 
Ce, que l'obscur des tenebres nous cele, 
Le feu de nuict en mon corps transparent, 
Rentre en mon coeur couvrant mainte estincelle, 
Et quand vesper sur terre universelle 
Estendre vient son voile tenebreux, 
Ma flamme sort de son creux funebreux, 
Ou est l'abysme a mon cler jour nuisant, 
Et derechef reluit le soir umbreux, 
Accompaignant le vermisseau luisant.

RHYME a b a b b c c d c d

Quand titan a sué le long du jour. 
Courant au sein de sa vielle amoureuse,
Et cynthia vient faire icy sejour 
Pour donner lieu la nuict tenebreuse, 
Mon coeur alors de sa fornaise umbreuse 
Ouvre l'etna de mes flammes ardentes, 
Lesquelles sont en leur cler residentes, 
Et en leur bruyt durent jusques a tant, 
Que celle estainct ses lampes evidentes, 
De qui le nom tu vas representant.

RHYME a b a b b c c d c d

Tousjours n'est pas la mer egée trouble. 
Et tanais n'est point tous temps gelé:
Mais le malheur, qui mon mal me redouble, 
Incessamment avecques luy meslé 
S'encheine ensemble, et ainsi congelé 
Me fait ardoir tant inhumainement, 
Que quand par pleurs je veulx soubdainement 
Remedier a si grand'amertume: 
Voulant ma flamme estaindre aulcunement, 
Plus je l'estains, et plus fort je l'allume.

RHYME a b a b b c c d c d

Toutes les foys, que sa lueur sur terre 
Jecte sur moy un, ou deux de ses raiz, 
En ma pensée esmeult l'obscure guerre 
Par qui me sont sens, et raison soubstraictz. 
Et par son tainct angeliquement fraiz 
Rompt ceste noise a nulle aultre pareille. 
Et quand sa voix penetre en mon oreille, 
Je suis en feu, et fumée noircy, 
Là ou sa main par plus grande merveille 
Me rend en marbre et froid, et endurcy.

RHYME a b a b b c c d c d

Quand l'ennemy poursuyt son adversaire 
Si vivement, qu'il le blesse, ou l'abat: 
Le vaincu lors pour son plus necessaire 
Fuyt çà, et là, et crie, et se debat. 
Mais moy navré par ce traistre combat 
De tes doulx yeulx, quand moins de doubte avois, 
Cele mon mal ainsi, comme tu vois, 
Pour te monstrer a l'oeil evidamment, 
Que tel se taist et de langue, et de voix, 
De qui le coeur se plaint incessament.

RHYME a b a b b c c d c d

En ce faulxbourg celle ardente fornaise 
N'esleve point si hault sa forte alaine, 
Que mes souspirs respandent a leur aise, 
Leur grand'fumée, en l'air qui se pourmeine. 
Et le canon, qui paour, et horreur meine, 
Ne territ point par son bruyt furieux
Si durement les circonvoysins lieux, 
Qui sa ruyne, et sa fureur soustiennent, 
Que mes sanglotz penetrantz jusqu'aux cieulx 
Esmeuvent ceulx, qui en cruaulté regnent.

RHYME a b a b b c c d c d

La passion de soubdaine allegresse 
Va occultant soubz l'espace du front 
Deux sources d'eaux, lesquelles par destresse 
Confusément souvent elle desrompt. 
Mais maintenant le coeur chault, et tresprompt 
Les ouvre au dueil, au dueil qui point ne ment: 
Et qui ne peult guerir par oignement 
De patience en sa parfection, 
Pour non povoir souffrir l'esloingnement 
Du sainct object de mon affection.

RHYME a b a b b c c d c d

Ne du passé la recente memoyre, 
Ne du present la congneue evidence, 
Et du futur, aulcunesfoys notoyre,
Ne peult en moy la sage providence: 
Car sur ma foy la paour fait residence, 
Paour, qu'on ne peult pour vice improperer. 
Car quand mon coeur pour vouloir prosperer 
Sur l'incertain d'ouy, et non se boute, 
Tousjours espere: et le trop esperer 
M'esmeult souvent le vacciller du doubte.

RHYME a b a b b c c d c d

Estant ainsi vefve de sa presence, 
Je l'ay si vive en mon intention, 
Que je la voy toute telle en absence, 
Qu'elle est au lieu de sa detention. 
Par divers acte, et mainte invention 
Je la contemple en pensée rassise. 
Cy elle alloit, là elle estoit assise:
Icy tremblant luy feis mes doleances: 
En ceste part une sienne devise 
Me reverdit mes mortes esperances.

RHYME a b a b b c c d c d

L'esprit vouloit, mais la bouche ne peut 
Prendre congé, et te dire a dieu, dame. 
Lors d'un baiser si tresdoulx se repeut, 
Que jusqu'au bout des levres tyra l'ame. 
L'oeil a plorer si chauldement s'enflamme, 
Qu'il t'esmouvroit a grand'compassion. 
Quand est du coeur, qui seul sans passion 
Avecques toy incessamment demeure, 
Il est bien loing de perturbation, 
Et rid en soy de ce, de quoy l'oeil pleure.

RHYME a b a b b c c d c d

La lune au plein par sa clarté puissante 
Rompt l'espaisseur de l'obscurité trouble, 
Qui de la nuict, et l'horreur herissante, 
Et la paour pasle ensemble nous redouble: 
Les desvoyez alors met hors de trouble, 
Ou l'incertain des tenebres les guide. 
De celle ainsi, qui sur mon coeur preside, 
Le doulx regard a mon mal souverain 
De mes douleurs resoult la nue humide, 
Me conduisant en son joyeux serain.

RHYME a b a b b c c d c d

Nier ne puis, au moins facilement, 
Qu'amour de flamme estrangement diverse 
Nourry ne m'aye, et difficilement,
Veu ceste cy, qui toute en moy converse. 
Car en premier sans point de controverse 
D'un doulx feu lent le coeur m'atyedissoit 
Pour m'allaicter ce pendant qu'il croissoit, 
Hors du spirail, que souvent je luy ouvre. 
Et or craingnant qu'esventé il ne soit, 
Je cele en toy ce, qu'en moy je descouvre.

RHYME a b a b b c c d c d

Asses plus long, qu'un siecle platonique, 
Me fut le moys, que sans toy suis esté: 
Mais quand ton front je revy pacifique, 
Sejour treshault de toute honnesteté, 
Ou l'empire est du conseil arresté 
Mes songes lors je creus estre devins. 
Car en mon corps: mon ame, tu revins, 
Sentant ses mains, mains celestement blanches, 
Avec leurs bras mortellement divins 
L'un coronner mon col, l'aultre mes hanches.

RHYME a b a b b c c d c d

Lors que phebus de thetys se depart, 
Apparoissant dessus nostre orizon, 
Aux patientz apporte une grand'part, 
Si non le tout, d'entiere guerison: 
Et amoindrit, aumoins, la languison,
Et les douleurs, que la nuict leur augmente. 
Tout en ce point ma peine vehemente 
Se diminue au cler de sa presence: 
Et de mes maulx s'appaise la tourmente, 
Que me causoit l'obscur de son absence.

RHYME a b a b b c c d c d

Plongé au stix de la melancolie 
Semblois l'autheur de ce marrissement, 
Que la tristesse autour de mon col lye 
Par l'estonné de l'esbayssement, 
Colere ayant pour son nourrissement, 
Colere aduste, ennemye au joyeux. 
Dont l'amer chault, salé, et larmoyeux, 
Crée au dueil par la perseverance 
Sort hors du coeur, et descent par les yeulx 
Au bas des piedz de ma foible esperance.

RHYME a b a b b c c d c d

Estant tousjours, sans m'oster, appuyé 
Sur le plaisir de ma propre tristesse, 
Je me ruyne au penser ennuyé
Du pensement proscript de ma lyesse. 
Ainsi donné en proye a la destresse, 
De mon hault bien toute beatitude 
Est cheute au fons de ton ingratitude: 
Dont mes espritz recouvrantz sentement, 
Fuyent au joug de la grand servitude 
De desespoir, dieu d'eternel tourment.

RHYME a b a b b c c d c d

Blasme ne peult, ou n'est aulcun deffault, 
Ny la peine estre, ou n'y à coulpe aulcune: 
Dont si justice en nous mesmes deffault, 
C'est par malice ou, par propre rancune. 
Ny l'or prisé, ny la chere pecune, 
Dieu de vilté, et de sagesse horreur, 
Me tire a doubte, et de doubte a terreur. 
Mais en mon coeur à mis dissention 
Consentement, qui met en grand erreur 
Le resolu de mon intention.

RHYME a b a b b c c d c d

Tu mes le cedre encontre le venin 
De ce serpent en moy continuel,
Comme ton oeil cruellement benin 
Me vivifie au feu perpetuel, 
Alors qu'amour par effect mutuel 
T'ouvre la bouche, et en tire a voix plaine 
Celle doulceur celestement humaine, 
Qui m'est souvent peu moins, que rigoureuse, 
Dont spire (ô dieux) trop plus suave alaine, 
Que n'est zephire en l'arabie heureuse.

RHYME a b a b b c c d c d

A son aspect mon oeil reveremment 
S'incline bas, tant le coeur la revere, 
Et l'ayme, et craint trop perseveramment 
En sa rigueur benignement severe. 
Car en l'ardeur si fort il persevere, 
Qu'il se dissoult, et tout en pleurs se fond, 
Pleurs restagnantz en un grand lac profond, 
Dont descent puis ce ruisseau argentin, 
Qui me congele, et ainsi me confond 
Tout transformé en sel agringentin.

RHYME a b a b b c c d c d

Cupido veit son traict d'or rebouché, 
Et tout soubdain le vint au dieu monstrer, 
Qui jà estoit par son pere embouché 
Pour luy vouloir ses fouldres accoustrer. 
Adonc vulcan pour plus noz coeurs oultrer, 
En l'aiguisant par son feu l'à passé, 
Feu de vengeance, et d'ire compassé, 
Sans que jamais aulcune grace oultroye. 
Parquoy amour chatouilloit au passé, 
Et a present ses amantz il fouldroye.

RHYME a b a b b c c d c d

De toy la doulce, et fresche souvenance 
Du premier jour, qu'elle m'entra au coeur 
Avec ta haulte, et humble contenance, 
Et ton regard d'amour mesmes vainqueur, 
Y depeingnit par si vive liqueur 
Ton effigie au vif tant ressemblante, 
Que depuis l'ame estonnée, et tremblante 
De jour l'admire, et la prie sans cesse: 
Et sur la nuict tacite, et sommeillante, 
Quand tout repose, encor moins elle cesse.

RHYME a b a b b c c d c d

Tu es le corps, dame, et je suis ton umbre, 
Qui en ce mien continuel silence 
Me fais mouvoir, non comme hecate l'umbre, 
Par ennuieuse, et grande violence, 
Mais par povoir de ta haulte excellence, 
En me movant au doulx contournement 
De tous tes faictz, et plus soubdainement, 
Que l'on ne veoit l'umbre suyvre le corps, 
Fors que je sens trop inhumainement 
Noz sainctz vouloirs estre ensemble discords.

RHYME a b a b b c c d c d

Ce cler luisant sur la couleur de paille 
T'appelle au but follement pretendu: 
Et de moy, dame, asseurance te baille, 
Si chasque signe est par toy entendu. 
Car le jaulne est mon bien tant attendu 
(souffre qu'ainsi je nomme mes attentes, 
Veu que de moins asses tu me contentes) 
Lequel le blanc si gentement decore: 
Et ce neigeant flocquant parmy ces fentes 
Est pure foy, qui jouyssance honnore.

RHYME a b a b b c c d c d

La blanche aurore a peine finyssoit 
D'orner son chef d'or luisant, et de roses, 
Quand mon esprit, qui du tout perissoit 
Au fons confus de tant diverses choses, 
Revint a moy soubz les custodes closes 
Pour plus me rendre envers mort invincible.
Mais toy, qui as (toy seule) le possible 
De donner heur a ma fatalité, 
Tu me seras la myrrhe incorruptible 
Contre les vers de ma mortalité.

RHYME a b a b b c c d c d

Bien qu'en ce corps mes foibles esperitz 
Ministres soient de l'aure de ma vie, 
Par eulx me sont mes sentementz periz 
Au doulx pourchas de liberté ravie: 
Et de leur queste asses mal poursuyvie 
Ont r'apporté l'esperance affamée 
Avec souspirs, qui, comme fouldre armée 
De feu, et vent, undoyent a grandz flotz. 
Mais de la part en mon coeur entamée 
Descend la pluye estaingnant mes sanglotz.

RHYME a b a b b c c d c d

Pour esmovoir le pur de la pensée, 
Et l'humble aussi de chaste affection, 
Voye tes faictz, ô dame dispensée
A estre loing d'humaine infection: 
Et lors verra en sa parfection 
Ton hault coeur sainct lassus se transporter: 
Et puis cy bas vertus luy apporter 
Et l'ambrosie, et le nectar des cieulx, 
Comme j'en puis tesmoingnage porter 
Par jurement de ces miens propres yeulx.

RHYME a b a b b c c d c d

Je sens en moy la vilté de la crainte 
Movoir l'horreur a mon indignité 
Parqui la voix m'est en la bouche estaincte 
Devant les piedz de ta divinité. 
Mais que ne peult si haulte qualité 
Amoindrissant, voyre celle des dieux? 
Telz deux rubiz, telz saphirs radieux: 
Le demourant consideration, 
Comme subject des delices des cieulx, 
Le tient caché a l'admiration.

RHYME a b a b b c c d c d

L'heureux sejour, que derriere je laisse, 
Me vient toute heure, et tousjours au devant. 
Que dy je vient? mais fuyt, et si ne cesse 
De se monstrer peu a peu s'eslevant. 
Plus pas a pas j'esloingne le levant, 
Pour le ponent de plus près approcher: 
Plus m'est advis de le povoir toucher, 
Ou que soubdain je m'y pourroys bien rendre. 
Mais quand je suis, ou je l'ay peu marcher. 
Haulsant les yeulx, je le voy loing s'estendre.

RHYME a b a b b c c d c d

Plus croit la lune, et ses cornes r'enforce, 
Plus allegeante est le febricitant: 
Plus s'amoindrit diminuant sa force, 
Plus l'affoiblit, son mal luy suscitant. 
Mais toy, tant plus tu me vas excitant 
Ma fiebvre chaulde avant l'heure venue, 
Quand ta presence a moy se diminue, 
Me redoublant l'acces es mille formes. 
Et quand je voy ta face a demy nue, 
De patient en mort tu me transformes.

RHYME a b a b b c c d c d

Me desaymant par la severité 
De mon estrange, et propre jugement, 
Qui me fait veoir, et estre en verité 
Non meritant si doulx soulagement, 
Comme celluy, dont pend l'abregement 
De mes travaulx me bienheurantz ma peine, 
Je m'extermine, et en si grande hayne 
De mes deffaultz j'aspire a la merveille 
D'un si hault bien, que d'une mesme alaine 
A mon labeur le jour, et la nuict veille.

RHYME a b a b b c c d c d

Dessus ce mont, qui la gaule descouvre, 
Ou lon entent les deux soeurs resonner, 
Lors que la nuict a l'esprit sa guerre ouvre, 
Je luy voulois paix, et repos donner, 
Avec le lict cuydant abandonner 
Mes tristes pleurs, mes confuses complainctes. 
Quand le soleil dessus ses roues painctes 
Celle a mes yeulx soubdain representa, 
Qui par douleurs, ny par cruaultez maintes 
De ce coeur sien oncques ne s'absenta.

RHYME a b a b b c c d c d

Quand apollo apres l'aulbe vermeille 
Poulse le bout de ses rayons dorez, 
Semble a mon oeil, qui lors point ne sommeille, 
Veoir les cheveulx, de ce monde adorez,
Qui par leurs noudz de mes mortz decorez 
M'ont a ce joug jusqu'a ma fin conduyct. 
Et quand apres a plaine face il luyt, 
Il m'est advis, que je voy clerement, 
Les yeulx, desquelz la clarté tant me nuyt, 
Qu'elle esblouyt ma veue entierement.

RHYME a b a b b c c d c d

Ou celle estoit au festin, pour laquelle 
Avecques moy le ciel la terre adore, 
La saluant, comme sur toutes belle, 
Je fus noté de ce, que je l'honnore. 
Ce n'est vilté ce n'est sottié encore,
Qui cy m'à faict pecher villainement: 
Mais tout ainsi qu'a son advenement 
Le cler soleil les estoilles efface, 
Quand suis entré j'ay creu soubdainement, 
Qu'elle estoit seule au lustre de sa face.

RHYME a b a b b c c d c d

Ce doulx venin, qui de tes yeulx distille, 
M'amollit plus en ma virilité, 
Que ne feit onc au printemps inutile 
Ce jeune archier guidé d'agilité. 
Donc ce thuscan pour vaine utilité 
Trouve le goust de son laurier amer: 
Car de jeunesse il aprint a l'aymer. 
Et en automne amour, ce dieu volage, 
Quand me voulois de la raison armer, 
à prevalu contre sens, et contre aage.

RHYME a b a b b c c d c d

Elle à le coeur en si hault lieu assis 
Qu'elle tient vil ce, que le monde prise: 
Et d'un sens froit tant constamment rassis 
Estime en soy ce, que chascun mesprise. 
Dont par raison en la vertu comprise 
Ne se tient plus icy bas endormie.
Mais tasche encor, comme intrinseque amye, 
A me vouloir a si hault bien instruire. 
Mesmes voyant l'aigle, notre ennemye, 
Par france aller son propre nid destruire.

RHYME a b a b b c c d c d

Toutes les fois que je voy eslever 
Tes haultz sourcilz, et leurs cornes ployer 
Pour me vouloir mortellement grever, 
Ou tes durs traictz dessus moy employer, 
L'ame craignant si dangereux loyer, 
Se pert en moy, comme toute paoureuse, 
ô si tu es de mon vivre amoureuse, 
De si doulx arcz ne crains la fureur telle. 
Car eulx cuidantz donner mort doloureuse, 
Me donnent vie heureuse, et immortelle.

RHYME a b a b b c c d c d

Non (comme on dit) par feu fatal fut arse
Ceste cité sur le mont de venus: 
Mais la deesse y mit la flambe esparse, 
Pource que maintz par elle estoient venuz 
A leur entente, et ingratz devenuz, 
Dont elle ardit avecques eulx leur ville. 
Envers les siens ne sois donc incivile 
Pour n'irriter et le filz, et la mere. 
Les dieux hayantz ingratitude vile, 
Nous font sentir double vengeance amere.

RHYME a b a b b c c d c d

Les elementz entre eulx sont ennemys, 
Movantz tousjours continuelz discors: 
Et toutesfois se font ensemble amys 
Pour composer l'union de ce corps. 
Mais toy contraire aux naturelz accordz, 
Et a tout bien, que la nature baille,
En ceste mienne immortelle bataille 
Tu te rens doulce, et t'appaises soubdain: 
Et quand la paix a nous unir travaille, 
Tu t'esmeulx toute en guerre, et en desdain.

RHYME a b a b b c c d c d

Je voys, et viens aux ventz de la tempeste 
De ma pensée incessamment troublée: 
Ores a poge, or'a l'orse tempeste,
Ouvertement, et aussi a l'emblée, 
L'un apres l'aultre, en commune assemblée 
De double, espoir, desir, et jalousie, 
Me foudroyantz telz flotz la fantasie 
Abandonnée et d'aydes, et d'appuys. 
Parquoy durant si longue phrenesie, 
Ne povant plus, je fais plus que ne puis.

RHYME a b a b b c c d c d

Pardonnez moy, si ce nom luy donnay 
Sinistrement pour mon mal inventé. 
Cuydant avoir du bien plus que je n'ay, 
J'ay mon proces contre moy intenté. 
Car esperant d'estre un jour contenté, 
Comme la lune aux amantz favorise, 
Je luy escris et surnom, et maistrise, 
Pour estre a elle en ses vertus semblable. 
Mais au rebours elle (ô dieux) les mesprise, 
Pour a mes voeutz se rendre inexorable.

RHYME a b a b b c c d c d

Ce n'est plancus, qui la ville estendit, 
La restaurant au bas de la montaigne: 
Mais de soymesme une part destendit 
Là, ou arar les piedz des deux montz baigne: 
L'aultre saulta de là vers la campaigne, 
Et pour tesmoing aux nopces accouroit. 
Celle pour veoir si la saone couroit, 
S'arresta toute au son de son cours lent: 
Et ceste, ainsi qu'a present, adoroit 
Ce mariage entre eulx tant excellent.

RHYME a b a b b c c d c d

Le laboureur de sueur tout remply 
A son repos sur le soir se retire: 
Le pelerin, son voyage accomply, 
Retourne en paix, et vers sa maison tire. 
Et toy, ô rhosne, en fureur, et grand ire
Tu viens courant des alpes roidement 
Vers celle là, qui t'attend froidement, 
Pour en son sein tant doulx te recevoir. 
Et moy suant a ma fin grandement, 
Ne puis ne paix, ne repos d'elle avoir.

RHYME a b a b b c c d c d

Toute fumée en forme d'une nue 
Depart du feu avec grave maintien: 
Mais tant plus hault s'esleve, et se denue, 
Et plus soubdain se resoult toute en rien. 
Or que seroit a penetrer au bien, 
Qui au parfaict d'elle jamais ne fault? 
Quand seulement pensant plus, qu'il ne fault, 
Et contemplant sa face a mon dommage, 
L'oeil, et le sens peu a peu me deffault, 
Et me pers tout en sa divine image.

RHYME a b a b b c c d c d

Violenté de ma longue misere 
Suis succumbé aux repentins effortz, 
Qu'amour au sort de mes malheurs insere, 
Affoiblissant mes esperitz plus forts. 
Mais les vertus passementantz les bords, 
Non des habitz, mais de ses moeurs divines, 
Me serviront de doulces medecines, 
Qui mon espoir me fortifieront: 
Et lors je croy, que ses graces benignes 
Dedans mon coeur la deifieront.

RHYME a b a b b c c d c d

Mais que me sert sa vertu, et sa grace, 
Et qu'elle soit la plus belle du monde, 
Comprenant plus, que tout le ciel n'embrasse 
En son immense, en sa rondeur profonde? 
Car puis qu'il fault, qu'au besoing je me fonde 
Sur les secours en mes maulx pitoyables, 
Mes passions certes espamoyables 
Vaincues jà de mille repentences, 
Veulent d'effectz remedes favorables, 
Et non unguentz de frivoles sentences.

RHYME a b a b b c c d c d

Quand l'allegresse aux entrailles créée 
De son desir du tout ressuscité,
Doibt appaiser, comme ame recréée, 
Les passions de sa felicité, 
Se deffaict toute en la diversité, 
Et en l'ardeur de son contentement. 
Parquoy voulant tirer le sentement 
Hors du repos de consolation, 
Luy fourragé par l'esbahyssement, 
Umbre me rend de la confusion.

RHYME a b a b b c c d c d

Tant occupez aux conditions d'elle 
Sont mes espritz, qu'ilz y sont transformez: 
Et tellement contrainctz soubz sa cordelle, 
Qu'en leur bonté naifve bien formez, 
De leur doulceur sont ores defformez, 
Et tant dissoulz en sa rigueur supreme, 
Qu'en me hayant de toute hayne extreme, 
Comme me hayt sa gracieuseté, 
Je me suis fait ennemy de moymesme, 
Pour tout complaire a son impiété.

RHYME a b a b b c c d c d

La roue en fin le fer assubtilie, 
Et le rend apte a trancher la durté. 
Adversité qui l'orgueil humilie, 
Au coeur gentil de passion hurté 
Fait mespriser fortune, et malheurté, 
Le reservant a plus seconde chose. 
Mais mon travail sans entremesler pose 
A mon souffrir, m'aiguise par ses artz 
Si vivement, que (si dire je l'ose) 
Tout le jour meurs, et toute la nuict ars.

RHYME a b a b b c c d c d

Tout le jour meurs voyant celle presente, 
Qui m'est de soy meurdryerement benigne. 
Toute nuict j'ars la desirant absente, 
Et si me sens a la revoir indigne, 
Comme ainsi soit que pour ma libytine 
Me fut esleue, et non pour ma plaisance. 
Et mesmement que la molle nuisance 
De cest archier superbement haultain 
Me rend tousjours par mon insuffisance 
D'elle doubteux, et de moy incertain.

RHYME a b a b b c c d c d

Tant plus je veulx d'elle me souvenir, 
Plus a mon mal, maulgré moy, je consens. 
Que j'aurois cher (s'il debvoit advenir) 
Que la douleur m'osta plus tost le sens 
Que la memoire, ou reposer je sens 
Le nom de celle, amour, ou tu regnois 
Lors qu'au besoing tu me circonvenois, 
Tant qu'a la perdre a present je souhaicte.
Car si en rien je ne m'en souvenois, 
Je ne pourrois sentir douleur parfaicte.

RHYME a b a b b c c d c d

Heur me seroit tout aultre grand malheur 
Pour le desastre influant ma disgrace, 
Ou apollo ne peult par sa valeur, 
Ne la fortune opulentement grasse. 
Car sa rigueur incessamment me brasse 
Novelle ardeur de vains desirs remplye. 
Parquoy jamais je ne voy accomplye 
La voulenté, qui tant me bat le poulx, 
Que la douleur, qui en mon front se plye, 
Tressue au bien trop amerement doulx.

RHYME a b a b b c c d c d

Haultain vouloir en si basse pensée, 
Haulte pensée en un si bas vouloir 
Ma voulenté ont en ce dispensée, 
Qu'elle ne peult, et si se deubt douloir. 
Pource souvent mettant a nonchaloir 
Espoir, ennuy, attente, et fascherie, 
Veult que le coeur, bien qu'il soit fasché, rie 
Au goust du miel àtousà mes incitementz: 
Et que le mal par la peine cherie 
Soit trouvé succre au fiel de mes tourmentz.

RHYME a b a b b c c d c d

En moy saisons, et aages finissantz 
De jour en jour descouvrent leurs fallace. 
Tournant les jours, et moys, et ans glissantz, 
Rides arantz defformeront ta face. 
Mais ta vertu, qui par temps ne s'esface, 
Comme la bise en allant acquiert force, 
Incessamment de plus en plus s'esforce 
A illustrer tes yeulx par mort terniz. 
Parquoy, vivant soubz verdoyante escorce, 
S'esgallera aux siecles infiniz.

RHYME a b a b b c c d c d

Quant mort aura, apres long endurer, 
De ma triste ame estendu le corps vuyde, 
Je ne veulx point pour en siecles durer, 
Un mausolée ou une piramide. 
Mais bien me soit, dame, pour tumbe humide 
(si digne en suis) ton sein delicieux.
Car si vivant sur terre, et soubz les cieulx, 
Tu m'as tousjours esté guerre implacable, 
Apres la mort en ce lieu precieux 
Tu me seras, du moins, paix amyable.

RHYME a b a b b c c d c d

Appercevant cest ange en forme humaine, 
Qui aux plus fortz ravit le dur courage 
Pour le porter au gracieux domaine 
Du paradis terrestre en son visage, 
Ses beaulx yeulx clers par leur privé usage 
Me dorent tout de leurs rayz espanduz. 
Et quand les miens j'ay vers les siens tenduz, 
Je me recrée au mal, ou je m'ennuye, 
Comme bourgeons au soleil estenduz, 
Qui se refont aux gouttes de la pluye.

RHYME a b a b b c c d c d

D'elle puis dire, et ce sans rien mentir, 
Qu'ell'à en soy je ne scay quoy de beau, 
Qui remplit l'oeil, et qui se fait sentir 
Au fond du coeur par un desir noveau, 
Troublant a tous le sens, et le cerveau, 
Voire et qui l'ordre a la raison efface. 
Et tant plus plaict, que si attrayant face 
Pour esmouvoir ce grand censeur romain, 
Nuyre ne peult a chose qu'elle face, 
Seure vivant de tout oultrage humain.

RHYME a b a b b c c d c d

Au doulx rouer de ses chastes regardz 
Toute doulceur penetramment se fiche 
Jusqu'au secret, ou mes sentementz ars 
Le plus du temps laissent ma vie en friche, 
Ou du plaisir sur tout aultre bien riche 
Elle m'allege interieurement: 
Et en ce mien heureux meilleurement 
Je m'en voys tout en esprit esperdu. 
Dont, maulgré moy, trop vouluntairement 
Je me meurs pris es rhetz, que j'ay tendu.

RHYME a b a b b c c d c d

Mont costoyant le fleuve, et la cité, 
Perdant ma veue en longue prospective, 
Combien m'as tu, mais combien incité 
A vivre en toy vie contemplative? 
Ou toutesfoys mon coeur par oeuvre active 
Avec les yeulx leve au ciel la pensée 
Hors de soucy d'ire, et dueil dispensée 
Pour admirer la paix, qui me tesmoingne 
Celle vertu lassus recompensée, 
Qui du vulgaire, aumoins ce peu, m'esloingne.

RHYME a b a b b c c d c d

Honneste ardeur en un tressainct desir, 
Desir honneste en une saincte ardeur 
En chaste esbat, et pudique plaisir 
M'ont plus donné et de fortune, et d'heur, 
Que l'esperance avec faincte grandeur 
Ne m'à ravy de liesse assouvie. 
Car desirant par ceste ardente envie 
De meriter d'estre au seul bien compris, 
Raison au faict me rend souffle a la vie, 
Vertu au sens, et vigueur aux espritz.

RHYME a b a b b c c d c d

Plaisant repos du sejour solitaire 
De cures vuyde, et de soucy delivre, 
Ou l'air paisible est feal secretaire 
Des haultz pensers, que sa doulceur me livre 
Pour mieulx jouir de ce bienheureux vivre, 
Dont les dieux seulz ont la fruition. 
Ce lieu sans paour, et sans sedition 
S'escarte a soy, et son bien inventif. 
Aussi j'y vis loing de l'ambition, 
Et du sot peuple au vil gaing intentif.

RHYME a b a b b c c d c d

Quand je te vy, miroir de ma pensée, 
D'aupres de moy en un rien departie, 
Soubdain craingnant de t'avoir offensée, 
Devins plus froid, que neige de scythie. 
Si ainsi est, soit ma joye avortie 
Avec ma flamme au paravant si forte: 
Et plus ma foy ne soit en quelque sorte 
Sur l'emeril de fermeté fourbie, 
Voyant plus tost, que l'esperance morte, 
Flourir en moy les desertz de libye.

RHYME a b a b b c c d c d

Et l'influence, et l'aspect de tes yeulx 
Durent tousjours sans revolution
Plus fixément, que les poles des cieulx. 
Car eulx tendantz a dissolution 
Ne veulent veoir que ma confusion, 
Affin qu'en moy mon bien tu n'accomplisses, 
Mais que par mort, malheur, et leurs complisses 
Je suyve en fin a mon extreme mal 
Ce roy d'escosse avec ces troys eclipses 
Spirantz encor cest an embolismal.

RHYME a b a b b c c d c d

Fleuve rongeant pour t'attiltrer le nom 
De la roideur en ton cours dangereuse, 
Mainte riviere augmentant ton renom, 
Te fait courir mainte rive amoureuse, 
Baingnant les piedz de celle terre heureuse 
Ou ce thuscan apollo sa jeunesse 
Si bien forma, qu'a jamais sa vieillesse 
Verdoyera a toute eternité: 
Et ou amour ma premiere liesse 
à desrobée a immortalité.

RHYME a b a b b c c d c d

Soubz le carré d'un noir tailloir couvrant 
Son chapiteau par les mains de nature, 
Et non de l'art grossierement ouvrant, 
Parfaicte fut si haulte architecture, 
Ou entaillant toute lineature, 
Y fueilla d'or a corroyes heliques. 
Avec doulx traictz vivement angeliques, 
Plombez sur base assise, et bien suyvie
Dessus son plinte a creux, et rondz obliques 
Pour l'eriger colomne de ma vie.

RHYME a b a b b c c d c d

Hault est l'effect de la voulenté libre, 
Et plus haultain le vouloir de franchise, 
Tirantz tous deux d'une mesme equalibre, 
D'une portée a leur si haulte emprise: 
Ou la pensée avec le sens comprise 
Leur sert de guide, et la raison de scorte, 
Pour expugner la place d'amour forte: 
Sachant tresbien, que quand desir s'esbat, 
Affection s'escarmouche de sorte, 
Que contre vueil, sens, et raison combat.

RHYME a b a b b c c d c d

Peu s'en falloit, encores peu s'en fault, 
Que la raison asses mollement tendre 
Ne prenne, apres long spasme, grand deffault, 
Tant foible veult contre le sens contendre. 
Lequel voulant ses grandz forces estendre 
(aydé d'amour) la vainct tout oultrément. 
Ne pouvant donc le convaincre aultrement, 
Je luy complais un peu, puis l'adoulcis 
De propos sainctz. mais quoy? plus tendrement 
Je l'amollis, et plus je l'endurcis.

RHYME a b a b b c c d c d

Voulant je veulx, que mon si hault vouloir 
De son bas vol s'estende a la vollée,
Ou ce mien vueil ne peult en rien valoir, 
Ne la pensée, ainsi comme avolée, 
Craingnant qu'en fin fortune l'esvolée 
Avec amour pareillement volage 
Vueillent voler le sens, et le fol aage, 
Qui s'envolantz avec ma destinée, 
Ne soubstrairont l'espoir, qui me soulage 
Ma volenté sainctement obstinée.

RHYME a b a b b c c d c d

Touché au vif et de ma conscience, 
Et du remord de mon petit merite, 
Je ne sçay art, et moins propre science, 
Pour me garder, qu'en moy je ne m'irrite, 
Tant ceste aigreur estrangement despite 
En vains souhaitz me rend si variable. 
Fust elle, aumoins, par vertu pitoyable 
Mon dictamnum, comme aux cerfz artemide, 
Tirant le traict de ma playe incurable, 
Qui fait mon mal ardemment estre humide.

RHYME a b a b b c c d c d

Respect du lieu, soulacieux esbat. 
A toute vie austerement humaine,
Nourrit en moy l'intrinseque debat, 
Qui de douleur a joye me pourmaine: 
Y frequentantz, comme en propre domeine, 
Le coeur sans reigle, et le corps par compas. 
Car soit devant, ou apres le repas, 
Tousjours le long de ses rives prochaines 
Lieux escartez, lentement pas a pas 
Vois mesurant et les champs, et mes peines.

RHYME a b a b b c c d c d

De corps tresbelle et d'ame bellissime, 
Comme plaisir, et gloire a l'univers, 
Et en vertu rarement rarissime 
Engendre en moy mille souciz divers: 
Mesmes son oeil pudiquement pervers 
Me penetrant le vif du sentement, 
Me ravit tout en tel contentement, 
Que du desir est ma joye remplie, 
La voyant l'oeil, aussi l'entendement, 
Parfaicte au corps, et en l'ame accomplie.

RHYME a b a b b c c d c d

Bien que je sache amour, et jalousie, 
Comme fumée et feu, esclair, et fouldre, 
Me tempestantz tousjours la fantasie
En une fin sans jamais se resouldre: 
Je ne me puis (pourtant) d'erreur absouldre, 
Cherchant tousjours par ce monstre terrible 
De veoir en moy quelque deffault horrible 
Trop plus asses, qu'en mon rival, regner: 
Comme lon scait, qu'avecques l'impossible 
J'accuse aultruy pour tout me condamner.

RHYME a b a b b c c d c d

Finablement prodigue d'esperance, 
Dont estre avare est tresgrande vertu, 
De fermeté, et de perseverance 
Me suis quasi de tous poinctz devestu, 
Estimant moins tout espoir, qu'un festu, 
Fors seulement pour l'amant esprouver: 
Non que je vueille, en effect, reprouver 
Ce bien, voyant que ne le puis acquerre: 
Mais seurement celluy ne peult trouver 
En aultruy paix, qui a soy donne guerre.

RHYME a b a b b c c d c d

Force me fut (si force se doibt dire 
De se laisser a ses desirs en proye) 
De m'enflamber de ce dueil meslé d'ire, 
Qu'amour au coeur passionné ottroye, 
Quand je me vy (non point que je le croye,
Et si le cuyde) estre d'elle banny. 
Est ce qu'ailleurs elle pretend? nenny: 
Mais pour errer, comme maladvisé. 
Aussi comment serois je a elle uny, 
Qui suis en moy oultrément divisé?

RHYME a b a b b c c d c d

Quoy que ce soit, amour, ou jalousie 
Si tenamment en ma pensée encrée: 
Je crains tousjours par ceste phrenesie, 
Qu'en effect d'elle a aultruy trop n'agrée 
Chose par temps, et debvoir consacrée 
A mon merite en palme de ma gloire. 
Car tout ce mal si celément notoire 
Par l'aveuglée, et doubteuse asseurance, 
A mon besoing se faît de paour victoire 
Avecques mort de ma foible esperance.

RHYME a b a b b c c d c d

Ja soit ce encor, que l'importunité 
Par le privé de frequentation 
Puisse polir toute rusticité 
Tant ennemye a reputation: 
Et qu'en son coeur face habitation 
A la vertu gentilesse adonnée, 
Estant en moeurs mieulx conditionée, 
Que nul, qui soit quelque part, qu'elle voyse: 
Elle est (pourtant) en amours si mal née, 
Que plus y hante, et moins s'y apprivoyse.

RHYME a b a b b c c d c d

Quoy qu'a malheur je vueille attribuer 
Coulpe, ou deffault, qui a mon vueil conteste,
Si me fault il du coeur contribuer 
A mon dommage asses, et trop moleste, 
Pour parvenir au bien plus, que celeste, 
Comme je croy, que me sera cestuy. 
Car patience est le propice estuy, 
Ou se conserve et foy, et asseurance. 
Et vrayement n'est point aymant celluy, 
Qui du desir vit hors de l'esperance.

RHYME a b a b b c c d c d

Respect de toy me rendant tout indigne, 
Pour reverer l'admirable prestance 
De ta nature humainement benigne, 
Me fait fuyr ta privée accoinctance 
Par craincte plus, que non point pour doubtance 
De tes doulx arcz, me povant garder d'eulx. 
Mais tout coeur hault, dont du mien je me deulx, 
En ce combat d'amoureux desplaisir 
Vit un long temps suspendu entre deux, 
L'espoir vainquant a la fin le desir.

RHYME a b a b b c c d c d

Sans aultre bien, qui fut au mal commode, 
Avec le sens l'humain entendement 
Ont gouverné mes plaisirs a leur mode, 
Loing toutesfoys de tout contentement, 
Qui suffisoit: sans que recentement 
Je sente, amour, tes mordentes espinces, 
Dont de rechef encores tu me pinces, 
Mesmes cest an, que le froid alleman 
(ô chrestienté!) chassé de ses provinces, 
Se voit au joug de ce grand ottoman.

RHYME a b a b b c c d c d

Je m'en esloingne, et souvent m'en absente, 
Non que je soys en si sainct lieu suspect:
Mais pour autant, que la raison presente 
S'esblouissant a son plaisant aspect 
Ne peult avoir tant soit peu, de respect 
A modestie, et moins d'elle jouir. 
Car mon parler, toucher, veoir, et ouir 
Sont imparfaictz, comme d'homme qui songe, 
Et pleure alors, qu'il se deust resjouir 
D'une si vaine, et plaisante mensonge.

RHYME a b a b b c c d c d

Ainsi absent la memoyre posée, 
Et plus tranquille, et apte a concevoir, 
Par la raison estant interposée, 
Comme clarté a l'object, qu'on veult veoir: 
Rumine en soy, et sans se decevoir 
Gouste trop mieulx sa vertu, et sa grace, 
Que ne faisoient presentez a sa face 
Les sentementz de leur joye enyvrez, 
Qui maintenant par plus grand'efficace 
Sentent leur bien de leur mal delivrez.

RHYME a b a b b c c d c d

Or si le sens, voye de la raison, 
Me fait jouir de tous plaisirs aultant, 
Que ses vertus, et sans comparaison 
De sa beaulté toute aultre surmontant, 
Ne sens je en nous parfaire, en augmentant 
L'hermaphrodite, efficace amoureuse? 
O que doulceur a l'amant rigoureuse 
Me deust ce jour plainement asseurer 
La creature estre en soy bienheureuse, 
Qui peult aultruy, tant soit peu, bienheurer.

RHYME a b a b b c c d c d

Incessamment travaillant en moy celle, 
Qui a aymer enseigne, et reverer, 
Et qui tousjours par sa doulce estincelle 
Me fera craindre, ensemble et esperer, 
En moy se voit la joye prosperer 
Dessus la doubte a ce coup sommeilleuse. 
Car sa vertu par voye perilleuse 
Me penetrant l'ame jusqu'au mylieu, 
Me fait sentir celle herbe merveilleuse, 
Qui de glaucus jà me transforme en dieu.

RHYME a b a b b c c d c d

Estre me deust si grand'longueur de temps 
Experiment, advis, et sapience, 
Pour parvenir au bien, que je pretens, 
Ou aspirer ne m'estoit pas science. 
Et toutesfoys par longue patience 
En mon travail tant longuement comprise, 
Je la tenoys desjà pour moy surprise, 
Et toute mienne (ô frivole esperance) 
Mais tout ainsi que l'aigle noir tient prise, 
Et jà mespart a ses aiglons la france.

RHYME a b a b b c c d c d

Que je me fasche en si vain exercice, 
Comme le mien, certainement àleà fais: 
Veu mesmement que d'un si long service 
Ne voy encor sortir aulcuns effectz. 
Et si je quitte et le joug, et le faix, 
J'eschappe a doubte, espoir, ardeur, attente, 
Pour cheoir es mains de la douleur lattente, 
Et du regrect, qu'un aultre aye le prys 
De mon labeur. dont en voye patente 
Saulver me cuyde, et plus fort je suis pris.

RHYME a b a b b c c d c d

Bien que raison soit nourrice de l'ame, 
Alimenté est le sens du doulx songe
De vain plaisir, qui en tous lieux m'entame, 
Me penetrant, comme l'eau en l'esponge. 
Dedans lequel il m'abysme, et me plonge 
Me suffocquant toute vigueur intime. 
Dont pour excuse, et cause legitime 
Je ne me doibs grandement esbahir, 
Si ma tressaincte, et sage dyotime 
Tousjours m'enseigne a aymer, et hair.

RHYME a b a b b c c d c d

Resplendissantz les doulx rayz de ta grace, 
Et esclairantz sur moy, mais sans effroy, 
De mon coeur froid me rompirent la glace 
Indissolvable alors, comme je croy, 
Par un espoir d'un gratieux ottroy, 
Que je m'attens de ta grace piteuse. 
Mon ame ainsi de sa paix convoyteuse 
Au doulx sejour, que tu luy peulx bailler, 
Se reposant sur ta doulceur honteuse 
Ne se veult plus en aultre travailler.

RHYME a b a b b c c d c d

Doncques apres mille travaulx, et mille, 
Rire, plorer, et ardoir, et geler: 
Apres desir, et espoir inutile, 
Estre content, et puis se quereller, 
Pleurs, plainctz, sanglotz, souspirs entremesler, 
Je n'auray eu, que mort, et vitupere! 
Qui d'amour fut par sa voulenté pere 
A plus grand bien, et non a fin sinistre, 
M'à reservé voulant qu'a tous appere 
Que j'ay esté de son vouloir ministre.

RHYME a b a b b c c d c d

Pourroit donc bien (non que je le demande) 
Un dieu causer ce vivre tant amer? 
Tant de travaulx en une erreur si grande, 
Ou nous vivons librement pour aymer? 
ô ce seroit grandement blasphemer 
Contre les dieux, pur intellect des cieulx. 
Amour si sainct, et non point vicieux, 
Du temps nous poulse a eternité telle,
Que de la terre au ciel delicieux 
Nous oste a mort pour la vie immortelle.

RHYME a b a b b c c d c d

Combien qu'a nous soit cause le soleil 
Que toute chose est tresclerement veue: 
Ce neantmoins pour trop arrester l'oeil 
En sa splendeur lon pert soubdain la veue. 
Mon ame ainsi de son object pourveue 
De tous mes sens me rend abandonné, 
Comme si lors en moy tout estonné 
Semeles fust en presence ravie 
De son amant de fouldre environné, 
Qui luy ostast par ses esclairs la vie.

RHYME a b a b b c c d c d

Nature au ciel, non peripatetique,
Mais trop plus digne a si doulce folie, 
Crea amour sainctement phrenetique, 
Pour me remplir d'une melencolie 
Si plaisamment, que ceste qui me lye 
A la vertu me pouvant consommer, 
Pour dignement par raison renommer 
Le bien, du bien qui sans comparaison 
La monstre seule, ou je puisse estimer 
Nature, amour, et vertu, et raison.

RHYME a b a b b c c d c d

Ainsi qu'amour en la face au plus beau, 
Propice object a noz yeulx agreable, 
Hault colloqua le reluysant flambeau 
Qui nous esclaire a tout bien desirable, 
Affin qu'a tous son feu soit admirable, 
Sans a l'honneur faire aulcun prejudice. 
Ainsi veult il par plus louable indice,
Que mon orphée haultement anobly, 
Maulgré la mort, tire son euridice 
Hors des enfers de l'eternel obly.

RHYME a b a b b c c d c d

Rien, ou bien peu, faudroit pour me dissoudre 
D'avec son vif ce caducque mortel: 
A quoy l'esprit se veult tresbien resouldre, 
Jà prevoyant son corps par la mort tel, 
Qu'avecques luy se fera immortel, 
Et qu'il ne peult que pour un temps perir. 
Doncques, pour paix a ma guerre acquerir, 
Craindray renaistre a vie plus commode? 
Quand sur la nuict le jour vient a mourir, 
Le soir d'icy est aulbe a l'antipode.

RHYME a b a b b c c d c d

Si tu t'enquiers pourquoy sur mon tombeau 
Lon auroit mys deux elementz contraires, 
Comme tu voys estre le feu, et l'eau 
Entre elementz les deux plus adversaires: 
Je t'advertis, qu'ilz sont tresnecessaires 
Pour te monstrer par signes evidentz, 
Que si en moy ont esté residentz 
Larmes et feu, bataille asprement rude: 
Qu'apres ma mort encores cy dedens 
Je pleure, et ars pour ton ingratitude.

RHYME a b a b b c c d c d

Vouloir tousjours, ou le povoir est moindre, 
Que la fortune, et tousjours persister 
Sans au debvoir de la raison se joindre, 
Contre lequel on ne peult resister, 
Seroit ce pas au danger assister, 
Et fabriquer sa declination? 
Seroit ce pas, sans expectation 
D'aulcun acquest, mettre honneur a mercy, 
Ou bien jouer sa reputation 
Pour beaucoup moins, qu'a charles landrecy?

RHYME a b a b b c c d c d

Flamme si saincte en son cler durera, 
Tousjours luysante en publicque apparence, 
Tant que ce monde en soy demeurera, 
Et qu'on aura amour en reverence. 
Aussi je voy bien peu de difference 
Entre l'ardeur, qui noz coeurs poursuyvra, 
Et la vertu, qui vive nous suyvra 
Oultre le ciel amplement long, et large. 
Nostre genevre ainsi doncques vivra 
Non offensé d'aulcun mortel letharge. 

