AUTHOR Joachim Du Bellay

TITLE La complainte du desesperé

RHYME a a b c c b 

Qui prestera la parole
A la douleur, qui m' affole?
Qui donnera les accens
A la plainte, qui me guyde
Et qui laschera la bride
A la fureur, que je sens?

RHYME a a b c c b 

Qui baillera double force
A mon ame, qui s' efforce
De soupirer mes douleurs?
Et qui fera sur ma face
D' une larmoyante trace
Couler deux ruysseaux de pleurs?

RHYME a a b c c b 

Sus mon coeur, ouvre ta porte,
Affin que de mes yeux sorte
Une mer à ceste foys.
Ores fault que tu te plaignes,
Et qu' en tes larmes tu baignes
Ces montaignes et ces boys.

RHYME a a b c c b 

Et vous mes vers, dont la course
A de sa premiere sourse
Les sentiers habandonnez,
Fuyez à bride avalée,
Et la prochaine valée
De vostre bruyt estonnez.

RHYME a a b c c b 

Vostre eau, qui fut clere et lente,
Ores trouble et violente,
Semblable à ma douleur soit,
Et plus ne meslez vostre onde
A l' or de l' arene blonde,
Dont vostre fond jaunissoit.

RHYME a a b c c b 

Mais qui sera la premiere?
Mais qui sera la derniere
De vos plaintes? O bons dieux!
La furie qui me domte,
Las je sens qu' elle surmonte
Ma voix, ma langue et mes yeux.

RHYME a a b c c b 

Au vaze estroict, qui degoute
Son eau, qui veult sortir toute,
Ores semblable je suis:
Et fault (ô plainte nouvelle)
Que mes plainctz je renovelle,
Dont plaindre assez je ne puis.

RHYME a a b c c b 

Quand toutes les eaux des nües
Seroient larmes devenues,
Et quand tous les ventz congnuz
De la charette importune,
Qui fend les champs de Neptune,
Seroient soupirs devenuz:

RHYME a a b c c b 

Quand toutes les voix encores
Complaintes deviendroient ores,
Si ne me suffiroient point
Les pleurs, les soupirs, le plaindre,
A vivement contrefeindre
L' ennuy qui le coeur me poingt.

RHYME a a b c c b 

Ainsi que la fleur cuillie
Ou par la Bize assaillie
Pert le vermeil de son teinct,
En la fleur du plus doulx âage
De mon palissant visage
La vive couleur s' esteinct.

RHYME a a b c c b 

Une languissante nuë
Me sille desja la vëue,
Et me souvient en mourant
Des doulces rives de Loyre,
Qui les chansons de ma gloyre
Alloit jadis murmurant:

RHYME a a b c c b 

Alors que parmy la France
Du beau Cygne de Florence
J' alloys adorant les pas,
Dont les plumes j' ay tirées,
Qui des ailes mal cirées
Le vol n' imiteront pas.

RHYME a a b c c b 

Quel boys, quelle solitude,
Tesmoing de l' ingratitude
De l' archer malicieux,
Ne resonne les alarmes
Que les amoureuses larmes
Font aux espris ocieux?

RHYME a a b c c b 

Les bledz ayment la rousée,
Dont la plaine est arrousée:
La vigne ayme les chaleurs,
Les abeilles les fleurettes,
Et les vaines amourettes
Les complaintes et les pleurs.

RHYME a a b c c b 

Mais la douleur vehemente,
Qui maintenant me tormente,
A repoussé loing de moy
Telle fureur insensée,
Pour enter en ma pensée
Le trait d' un plus juste esmoy.

RHYME a a b c c b 

Arriere, plaintes frivoles
D' ung tas de jeunesses folles.
Vous, ardens soupirs encloz,
Laissez ma poictrine cuyte,
Et traynez à vostre suyte
Mile tragiques sangloz.

RHYME a a b c c b 

Si l' injure desriglée
De la fortune aveuglée,
Si ung faulx bon-heur promis
Par les faveurs journalieres,
Si les fraudes familieres
Des trops courtizans amis,

RHYME a a b c c b 

Si la maison mal entiere
De cent procez heritiere,
Telle qu' on la peut nommer
La gallere desarmée,
Qui sans guide et mal ramée
Vogue par la haute mer:

RHYME a a b c c b 

Si les passions cuysantes
A l' ame, et au corps nuyzantes,
Si le plus contraire effort
D' une fiere destinée,
Si une vie obstinée
Contre ung desir de la mort:

RHYME a a b c c b 

Si la triste congnoissance
De nostre fresle naissance,
Et si quelque autre douleur
Geynne la vie de l' homme,
Je merite qu' on me nomme
L' esclave de tout malheur.

RHYME a a b c c b 

Qu' ay-je depuis mon enfance
Sinon tout injuste offence
Senty de mes plus prochains?
Qui ma jeunesse passée
Aux tenebres ont laissée,
Dont ores mes yeux sont plains.

RHYME a a b c c b 

Et depuis que l' âge ferme
A touché le premier terme
De mes ans plus vigoreux,
Las, helas, quelle journée
Feut onq' si mal fortunée
Que mes jours les plus heureux?

RHYME a a b c c b 

Mes oz, mes nerfs, et mes veines,
Tesmoins secrez de mes peines,
Et mile souciz cuysans
Avancent de ma vieillesse
Le triste hyver, qui me blesse
Devant l' esté de mes ans.

RHYME a a b c c b 

Comme l' autonne saccage
Les verdz cheveux du boccage
A son triste advenement,
Ainsi peu à peu s' efface
Le crespe honneur de ma face
Veufve de son ornement.

RHYME a a b c c b 

Mon coeur jà devenu marbre
En la souche d' ung vieil arbre
A tous mes sens transmuez:
Et le soing, qui me desrobe,
Me faict semblable à Niobe
Voyant ses enfants tuez.

RHYME a a b c c b 

Quelle Medée ancienne
Par sa voix magicienne
M' a changé si promptement?
Fichant d' aiguilles cruelles
Mes entrailles, et moëlles
Serves de l' enchantement?

RHYME a a b c c b 

Armez vous contre elle donques,
O vous mes vers! et si onques
La fureur vous enflamma,
Faites luy sentir l' ïambe
Dont contre l' ingrat Lycambe
La rage Archiloq arma.

RHYME a a b c c b 

O nuict! ô silence! ô lune!
Que ceste vieille importune
Ose du ciel arracher,
Pourquoy ont la terre, et l' onde,
Mais pourquoy a tout le monde
Conspiré pour me facher?

RHYME a a b c c b 

Ny toute l' herbe cuillie
Par les champs de Thessalie,
Ny les murmures secrez,
Ny la verge enchanteresse,
Dont la Dame vangeresse
Tourna les visages Grecz:

RHYME a a b c c b 

Ny les flambeaux qu' on allume
Aux obseques, ny la plume
Des mortuaires oizeaux,
Ny les oeufz qu' on teinct et mouille
Dans le sang d' une grenouille,
Ny les Avernales eaux:

RHYME a a b c c b 

Ny les images de cire,
Ny ce qui l' enfer attire,
Ny tous les vers enchantez
Par la vieille eschevelée
D' une voix entremeslée
Six et trois fois rechantez:

RHYME a a b c c b 

Ny le menstrueux breuvage
Meslé avecques la rage
Qui s' enfle au front des chevaux,
Ny les furies ensemble
Enfanteroient (ce me semble)
Le moindre de mes travaux.

RHYME a a b c c b 

Moindre feu ne me consume
Et moindre peste ne hume
La tiede humeur de mes oz,
Que l' Herculienne flamme
Ayant le don de sa femme
Engravé dessus le doz.

RHYME a a b c c b 

Les flotz courroussez, qui baignent
Leurs rivages, qui se plaignent,
Ne sont plus sourds que je suis:
Ny ce peuple, qui habite
Où le Nil se precipite
Dedans la mer par sept huys.

RHYME a a b c c b 

Les ventz, la pluye et l' orage
N' exercent plus grand oultrage
Sur les montz et sur les flotz,
Que l' eternelle tempeste
Qui brouille dedans ma teste
Mile tourbillons encloz.

RHYME a a b c c b 

Comme la fole prestresse,
A qui le Cynthien presse
Le coeur superbe et despit,
Herissant sa chevelure
Contre-tourne son allure
Par ung mouvement subit,

RHYME a a b c c b 

Ainsi aveq' noire myne
Tout furieux je chemine
par les champs plus eslongnez,
Remaschant d' ung soucy grave
Mile fureurs, que j' engrave
Sur mes souciz renfrongnez.

RHYME a a b c c b 

Tel est le Thebain Panthée,
Quand son ame espovantée
Voit le soleil redoublé:
Tel, le vangeur de son pere,
Quand les serpents de sa mere
Luy ont son esprit troublé.

RHYME a a b c c b 

D' une entre-suyvante fuyte
Il adjourne, et puys annuyte:
L' an d' ung mutuel retour
Ses quatre saisons rameine:
Et après la lune pleine
Le croissant luist à son tour.

RHYME a a b c c b 

Tout ce que le ciel entourne,
Fuyt, refuyt, tourne, et retourne,
Comme les flotz blanchissans,
Que la mer venteuse pousse,
Alors qu' elle se courrousse
Contre ses bords gemissants.

RHYME a a b c c b 

Chacune chose decline
Au lieu de son origine:
Et l' an, qui est coustumier
De faire mourir, et naistre,
Ce qui feut rien, avant qu' estre,
Reduict à son rien premier.

RHYME a a b c c b 

Mais la tristesse profonde,
Qui d' ung pié ferme se fonde
Au plus secret de mon coeur,
Seule immuable demeure,
Et contre moy d' heure en heure
Acquiert nouvelle vigueur.

RHYME a a b c c b 

Ainsi la flamme allumée,
Que les ventz ont animée,
Forcenant cruellement
En mile poinctes s' eslance,
Dedaignant la violence
De son contraire element.

RHYME a a b c c b 

Quand l' obscurité desserre
Ses aisles dessus la terre,
Et quant le present des Dieux
Pour emmieller la peine,
De toute la gent humaine
Charme doulcement les yeux,

RHYME a a b c c b 

Lors d' une horreur taciturne
Dessoubz le voyle nocturne
Tout se fait paisible et coy:
Toute manière de beste
Au sommeil courbe la teste
Dedans son privé recoy.

RHYME a a b c c b 

Mais le mal, qui me reveille,
Ne permet que je sommeille
Ung seul moment de la nuict,
Sinon que l' ennuy m' assomme
D' ung espoüantable somme,
Qui plus que le veiller nuyt.

RHYME a a b c c b 

Puis quand l' aulbe se descouche
De sa jaunissante couche.
Pour nous esclerer le jour,
Avec moy s' esveille à l' heure
Le soing rongeard, qui demeure
En mon familier sejour:

RHYME a a b c c b 

Où tout cela que l' on nomme
Les bienheuretez de l' homme,
Ne me sçauroit esjouyr,
Privé de l' aise, qu' aporte
A la vie demy-morte
Le doulx plaisir de l' ouyr.

RHYME a a b c c b 

Et si d' ung pas difficile
Hors du triste domicile
Je me trayne par les champs,
Le soucy, qui m' accompaigne,
Ensemence la campaigne
De mile regrez tranchans.

RHYME a a b c c b 

Si d' avanture j' arrive
Sur la verdoyante rive,
J' essourde le bruyt des eaux:
Si au bois je me transporte,
Soudain je ferme la porte
Aux doulx goziers des oyzeaux.

RHYME a a b c c b 

Jadis la tourbe sacrée,
Qui sur le Loyr se recrée,
Me daignoit bien quelquesfois
Guyder au tour des rivages,
Et par les antres sauvages,
Imitateurs de ma voix:

RHYME a a b c c b 

Mais or' toute espoüantée
Elle fuyt d' estre hantée
De moy despit, et felon,
Indigne que ma poictrine
Reçoyve soubz la courtine
Les sainctz presentz d' Apollon.

RHYME a a b c c b 

Mesmes la voix pitoyable,
Dont la plainte larmoyable
Rechante les derniers sons,
Dure et sourde à ma semonce,
Dedaigne toute response
A mes piteuses chansons.

RHYME a a b c c b 

Quelque part que je me tourne,
Le long silence y sejourne
Comme en ces temples devotz,
Et comme si toutes choses
Pesle mesle estoyent r' encloses
Dedans leur premier Cäos.

RHYME a a b c c b 

Mettez moy donq' où la tourbe
Du peuple estonné se courbe
Devant le sceptre des Roys,
Et en tous les lieux encore'
Où plus la France decore
Et ses armes et ses loix:

RHYME a a b c c b 

Mettez moy où lon accorde
La contr' -accordante chorde
Pas les discordans accords,
Et où la beauté des dames
Souffle les secrettes flammes
Qui bruslent dedans le corps.

RHYME a a b c c b 

Mettez moy (si bon vous semble)
Où la Delienne assemble
Sa bande apprise au labeur,
A cry, à cor, et à suyte
Pressant la legere fuyte
Des cerfz aislez par la peur.

RHYME a a b c c b 

Mettez moy où Cytherée
En la saison alterée
Sa jeune troppe conduict,
Et sans craindre la froidure
Dessus l' humide verdure
Bale au serain de la nuict.

RHYME a a b c c b 

Mettez moy là où florissent
Les arbres, qui se nourrissent
Au beau sejour d' Alcinoys,
Et là où le riche Autonne
D' une main prodigue donne
L' honneur du front d' Acheloys.

RHYME a a b c c b 

Mettez moy où plus abonde
Tout ce qui plus en ce monde
Contente l' humain' desir,
Si ne pouray-je en tel aise
Trouver plaisir qui me plaise,
Que l' obstiné deplaisir.

RHYME a a b c c b 

Helas, pourquoy tant s' augmentent
Les malheurs qui me tormentent
Desesperé d' avoir mieux?
Ou pourquoy à les accroistre,
Par trop les vouloir congnoistre,
Suys-je tant ingenieux?

RHYME a a b c c b 

Heureux, qui a par augures
Preveu les choses obscures!
Et trop plus heureux encor' ,
En qui des Dieux la largesse
A respandu la sagesse,
Des cieux le plus beau tresor!

RHYME a a b c c b 

Combien (si nous estions sages)
Se demonstrent de presages,
Avant-coureurs de noz maulx?
Soit par injure celeste,
Par quelque perte moleste,
Ou par mort des animaulx.

RHYME a a b c c b 

Mais la pensée des hommes,
Pendant que vivans nous sommes,
Ignore le sort humain:
La divine prescience
Par certaine experience
Le tient cloz dedans sa main.

RHYME a a b c c b 

Seroit-point determinée.
Quelque vieille destinée
Contre les espriz sacrez?
Mile, qui dessus Parnaze
Beurent de l' eau de Pegaze,
Ont faict semblables regrez.

RHYME a a b c c b 

De la Lyre Thracienne
Et de l' Amphionnienne
Les malheurs je ne diray.
De l' aveuglé Sthesicore,
Et du grand aveugle encore
Les labeurs je n' escriray.

RHYME a a b c c b 

Je tays la mort d' Eurypide,
Et la tortüe homicide.
Je laisse encore la faim
De ce miserable Plaute,
Et les peines de la faulte
De l' amoureux escrivain.

RHYME a a b c c b 

Seulement me plaist escrire
Comment le Dieu qui inspire
Le troppeau musicien,
Mortel, soubz habit champestre,
Sept ans les boeufz mena paistre
Au rivaige Amphrysien.

RHYME a a b c c b 

Mauldicte donq' la lumière
Qui m' esclaira la premiere,
Puys que le ciel rigoreux
Assujetit ma naissance
A l' indomtable puissance
D' ung astre si malheureux.

RHYME a a b c c b 

O Dieux, que lon jure,
Dieux, qui punissez l' injure
D' une rompue amitié,
Si les devotes prieres
Pour les injustes miseres
Vous emeuvent à pitié,

RHYME a a b c c b 

Las, pourquoy ne se retire
De moy ce cruel martyre,
Si mes innoncentes mains,
Pures de sang et rapines,
Ne feurent onques inclines
A rompre les droictz humains?

RHYME a a b c c b 

Je ne suis né de la race
Qui dessus les montz de Thrace,
O Dieux, s' arma contre vous,
Ny de l' hoste abhominable
Qui pour son forfaict, damnable
Accreut le nombre des loups.

RHYME a a b c c b 

Je n' ay hanté le college
De ce larron sacrilege
Qui feut premier inventeur
De feindre la congnoissance
De vostre divine essence
Par ung visage menteur

RHYME a a b c c b 

Je ne suys né de la terre
Qui en la Thebaine guerre
Huma le sang fraternel,
Dont le mutuel oultrage
Tesmoigna l' aveugle rage
De l' inceste paternel.

RHYME a a b c c b 

D' une cruaulté nouvelle
Je n' ay rompu la cervelle
De mon pere, et si n' ay pas
De ses entrailles saillantes
Remply les gorges sanglantes
Par ung nocturne repas.

RHYME a a b c c b 

Si mon innocente vie
Ne feut onques asservie
Aux serves affections,
Si l' avare convoitize,
Si l' ambicion n' attize
Le feu de mes passions:

RHYME a a b c c b 

Si pour destruire ung lignage
Par escrit, ou tesmoignage,
Ma langue n' a point menty,
Si au sang de l' homme juste
Avecques le plus robuste
Jamais je n' ay consenty:

RHYME a a b c c b 

Si la vielle depiteuse
Du mal d' autruy convoiteuse,
Si l' ire, si la ranqueur
(Et si quelque autre furie
A sur l' homme seigneurie)
Ne m' ont affolé le coeur,

RHYME a a b c c b 

Divine majesté haulte,
D' où me viennent, sans ma faulte,
Tant de remors furieux?
O malheureuse innocence,
Sur qui ont tant de licence
Les astres injurieux!

RHYME a a b c c b 

Heureuse la creature
Qui a fait sa sepulture
Dans le ventre maternel!
Heureux celuy dont la vie
En sortant s' est veu ravie
Par un sommeil eternel!

RHYME a a b c c b 

Il n' a senty sur sa teste
L' inevitable tempeste
Dont nous sommes agitez,
Mais asseuré du naufraige
De bien loing sur le rivaige
A veu les flotz irritez.

RHYME a a b c c b 

Sur mon ame, tourne arriere,
Et borne icy la carriere
De tes ingrates douleurs.
Il est temps de faire espreuve,
Si apres la mort on treuve
La fin de tant de malheurs.

RHYME a a b c c b 

Ma vie desesperée
A la mort deliberée
Jà-desjà se sent courir.
Meure donques, meure, meure,
Celuy qui vivant demeure,
Mourant sans pouvoir mourir.

RHYME a a b c c b 

Ainsi le Devin d' Adraste,
Qui pour le filz d' Iöcaste
Encontre Thebes s' arma,
S' eslançoit de grand' audace
Dedans l' horrible crevace,
Qui sur luy se referma.

RHYME a a b c c b 

Vous, à qui ces durs allarmes
Arracheront quelques larmes,
Soyez joyeux en tout temps,
Ayez le ciel favorable,
Et plus que moy, miserable,
Vivez heureux, et contens.

TITLE Hymne Chrestien

RHYME a a * 

O Seigneur Dieu, mon rampart, ma fience,
Rampare moy du fort de pacience
Contre l' effort du corps injurieux,
Qui veult forcer l' esprit victorieux.
L' ardeur du mal, dont ma chair est attainte,
Me faict gemir d' une eternelle plainte,
Moins pour l' ennuy de ne pouvoir guerir,
Que pour le mal de ne pouvoir mourir.

RHYME a a * 

Certes, Seigneur, je sens bien que ma faulte
Me rend coupable à ta majesté haulte:
Mais si de toy vers toy je n' ay secours,
Ailleurs en vain je cherche mon recours.
Car ta main seule inviciblement forte
Peult des enfers briser l' avare porte,
Et me tirer aux rayons du beau jour
Qui luyt au ciel, ton eternel sejour.
Si je ne suys que vile pouriture,
Tel que je suis, je suis ta creature.

RHYME a a * 

N' est-ce pas toy, dont la divine main
De vil bourbier forma le corps humain,
Pour y enter l' ame, que tu as feinte
Sur le protraict de ton image saincte?
N' est-ce pas toy, qui formas la rondeur
De l' univers, tesmoing de ta grandeur?
Et qui fendis l' obscurité profonde,
Pour en tirer la lumiere du monde?

RHYME a a * 

N' est-ce pas toy, qui as prefix le tour
De l' Ocëan, qui nous baigne à l' entour,
Fichant aux cieux du jour la lampe clere,
Et la flambeau qui à la nuict eclaire?
Et toutesfois ces grands oeuvres parfaiz,
Que ta main saincte heureusement a faiz,
Doyvent perir, non ta parole ferme,
De qui le temps n' a point borné le terme.
Cete parole a promis aux esleuz,
Dont les saincts noms en ton livre sont leuz,
Ennuy, travail, servitude moleste,
Le seul chemin de ton regne celeste.

RHYME a a * 

O trop ingrat! ô trop ambicieux!
Cil qui premier nous defferma les yeux,
Et qui premier, par trop vouloir congnoistre,
Fist le peché entre nous apparoistre.
Ce feut alors que le ciel peu benin
Vomit sur nous son courroux et venin,
Faisant sortir du centre de la terre
La pasle faim, et la peste, et la guerre.

RHYME a a * 

Le monde alors d' une nüe empesché
Vivoit captif soubz les loix du peché,
De qui l' horreur sur tant d' ames immondes
Fist deborder la vengeance des ondes.
Alors Seigneur, d' ung clin d' oeil seulement
Tu moissonnas la terre egalement,
Ne reservant de tant de miliers d' hommes
Qu' une famille en ces lieux où nous sommes.

RHYME a a * 

O bienheureux et trois et quatre fois,
Qui a gouté le sucre de ta vois!

RHYME a a * 

Et dont la foy, qui le peché defie,
En ton effort sa force fortifie!

RHYME a a * 

Certes celuy qui tel bien a receu
De son espoir ne se verra deceu:
S' il est ainsi que la foy sauva l' Arche,
Et d' Israël le premier Patriarche,
Ce fut celuy, Seigneur, à qui tu fis
Multiplier le nombre de ses filz,
Plus qu' on ne voit d' estoiles flamboyantes,
Ou de sablon aux plaines ondoyantes
Ce peuple alors contrainct de se ranger
Dessoubz les loix du barbare estranger,
Vivoit captif: quand ta main favorable
Luy fist sentir ton pouoir secourable:
Pendant le cours de l' onde rougissant,
Dont a pié sec ton peuple feut yssant,
Et vid encor' loing derriere sa fuyte
Floter sur l' eau l' Egyptienne suyte.

RHYME a a * 

Puis au mylieu des travaulx et dangers
Tu le guydas aux peuples estrangers
Par les desers, ou vingt, et vingt années
Feurent par toy ces bandes gouvernées.
Là ta pitié, pour leur soif amortir,
Fist des rochers les fontaines sortir,
Et fist encor' de ta main planteureuse
Neger sur eulx la manne savoureuse.

RHYME a a * 

Là feut soubs toy Moyze ton amy
Chef de ta gent, qui murmuroit parmy
Les longs erreurs de ce desert sauvage,
D' avoir laissé l' Egyptien rivage.
Là maintefois le cours de ta fureur
Se desbrida sur l' obstinée erreur
De ces mutins: et tes loix engravées
Se virent là mile fois depravées.

RHYME a a * 

O quantefois de ton grave sourcy
Tu abysmas ce faulx peuple endurcy!
Qui mesprisant de son Dieu les louanges
Idolatroit après les Dieux estranges.
Justice adonq' sur le peché naissant
Faisoit brandir son glayve punissant,
Et la pitié loing du ciel exilée
Erroit çà bas triste et deschevelée.

RHYME a a * 

Finablement, ce peuple belliqueur
Guydé par toy, haulsa le chef vainqueur
Sur mile roys, et peuples, que la guerre
Fist renverser horriblement par terre,
Ains que les tiens par sentiers incongnuz
Feussent aux champs planteureux parvenuz,
Où tu avois dès mainte et mainte année
Au paravant leur demeure bornée.

RHYME a a * 

Qui contera les dangers et horreurs,
Les fiers combaz, et vaillantes fureurs
De Josüé? et la brave entreprize
De Gedëon, que ta main favorize?
Qui descrira ce guerrier ordonné
Pour le rampart de ton peuple estonné,
Et le forfaict de la main desloyale
Qui luy embla sa perruque fatale?

RHYME a a * 

Qui chantera l' oracle d' Israël,
Ce grand prophete et prestre Samüel,
Säul, Jonathe, et les despouilles vides
Rouges du sang de tes Israëlides?
O Dieu guerrier! des victoires donneur!
Donne à mes doigz cete grace, et bonheur
De n' accorder sur ma lyre d' ivoyre
Pour tout jamais que les vers de ta gloire.
S' il est ainsi, arriere les vains sons,
Les vains soupirs et les vaines chansons,
Arriere amour, et les songes antiques
Elabourez par les mains poëtiques.

RHYME a a * 

Ce n' est plus moy, qui vous doy' fredonner:
Car le Seigneur m' a commandé sonner
Non l' Odissée, ou la grand' Iliade,
Mais le discours de l' Israëliade.

RHYME a a * 

Lors je diray ce grand pasteur Hebrieu
Qui s' opposa pour le peuple de Dieu:
Les saincts accords de sa lyre faconde,
Le certain coup de sa fidele fonde,
Avec' l' honneur de son premier butin,
Et le grand tronq du brave Philistin.
Je chanteray par combien de traverses
Il sceut tromper les embusches diverses
De ses hayneux, ainsi que Dieu l' eust assis
Pour commender au peuple circoncis.

RHYME a a * 

Heureux vray' ment si l' oeil de Bersabée
Sa liberté n' eust onques desrobée,
Et s' il n' eust mis en proye à l' estranger
Celuy qui feut de sa mort messager.
Las, ce qu' on voit de bonheur en ce monde,
Jamais constant et ferme ne se fonde,
Et nul ne peut suyvre d' ung cours entier
De la vertu le penible sentier.

RHYME a a * 

Quel siecle encor' ne porte tesmoignage
Du Roy congneu par le surnom de sage?
Qui attraynant des plus barbares lieux
L' or, et l' argent, et le bois precieux,
Elaboura d' estofe et d' artifice
Du temple sainct le superbe edifice.

RHYME a a * 

Ce n' est icy que descrire je veux
De ses vieux ans les impudiques feuz,
De sa maison la grand' troppe lascive,
Sa vanité, et sa pompe excessive,
Pour ses faulx Dieux le vray Dieu meprisé
Et de son filz le sceptre divisé.

RHYME a a * 

Je voy encor' les campagnes humides
Rougir au sang de ces Abrahamides,
Peuple endurcy entre tous les humains:
Qui adorant l' ouvrage de ses mains,
Parfume Bâl d' encens et sacrifice.
Peuples, et roys, apprenez la justice:
Et si de Dieu quelque peur vous avez,
Dedans voz coeurs hardiment engravez
La mort d' Achab, et la serve couronne
De tant de roys, captifz en Babilonne.
Mais toy, Seigneur, de qui le braz puissant
Decaptiva ton peuple languissant,
Si de bon coeur devant toy je lamente,
Romps le lien du mal qui me tormente,
Ou mon esprit, pour de toy l' approcher,
Tire dehors la prison de la chair.

RHYME a a * 

Je ne veulx point par ung autel de terre
Encourtiné de verveine et d' ïerre,
Par vers charmez, ny par prodigues voeuz,
Mottes, encens, ou meurtre de cent boeufz,
De ma santé haster la course lente,
Las! qui tant feut au partir violente.
Gueriz, Seigneur, gueriz moy de peché,
Dont le remede à tout autre est caché.
Alors mes vers, louant tes faictz loüables,
Te pourront estre offrandes agrëables.

TITLE

RHYME a b a b b c b c

Celuy en vain se vante d' estre fort,
Qui aveuglé d' une ire outrecuydée
Ne voit combien peu sert ung grand effort,
Quand de raison la force n' est guidée.
L' humble foiblesse est voluntiers aydée
De cetuy là qui donne la victoire:
Mais du haultain la fureur debridée
Pert en ung coup et la force et la gloire.

RHYME a b a b b c b c

Ny le canon, ny le glaive tranchant,
Ny le rampart, ni la fosse murée
Ont le pouvoir de sauver le meschant,
Dont le Seigneur la vengeance a jurée.
Les fiers torrens n' ont pas longue durée:
Et du sapin, umbrage des montaignes,
La hauteur n' est si ferme et asseurée
Que l' arbrisseau, qui croist par les campagnes.

RHYME a b a b b c b c

O Dieu guerrier, Dieu que je veulx chanter,
Je te supply' , tens les nerfz de ma lyre:
Non pour le Grec, ou le Troyen vanter,
Mais le Berger que tu voulus eslire:
Ce feut celuy qui s' opposant à l' ire
Du Philistin mesprisant ta hautesse,
Montra combien puissante se peut dire
Dessou' ta main une humble petitesse.

RHYME a b a b b c b c

Toy, qui armé du sainct pouvoir des cieux
Devant l' honneur et les yeux de la France
Domtas jadis l' orgueil ambicieux,
Qui sa fureur perdit au camp d' outrance:
Puis que tu as de ce Dieu congnoissance,
Qui des plus grands a la gloire étoufée,
Escoute moy, qui louant sa puissance
Te viens icy eriger ung trophée.

RHYME a b a b b c b c

Le Philistin, et le peuple de Dieu
S' estoient campez sur deux croppes voisines.
Icy estoit assis le camp Hebrieu:
Là se montroient les tentes Philistines:
Quand un Guerrier flambant d' armes insignes,
Sorty du camp du barbare exercite,
Vint defier, et par vois, et par signes
Tous les plus fors du peuple Israëlite.

RHYME a b a b b c b c

Vingt et vingt fois ce brave Philistin
Estoit en vain sorty hors de sa tente,
Et nul n' aspire à si riche butin:
Dont Säul pleure et crie et se tormente.
Où est celuy (disoit il) qui se vente
De s' opposer à si grand vitupere?
A cestuy là ma fille je presente,
Et affranchis la maison de son pere.

RHYME a b a b b c b c

O Israël, jadis peuple indomté!
Où estoit lors ceste grande vaillance,
Dont tu avois tant de fois surmonté
Les plus gaillars par le fer de ta lance?
Las, il fault bien que quelque tienne offence
Eust provoqué la vangeance divine,
Puis que ton coeur eut si foible defence
Contre une audace et gloire Philistine.

RHYME a b a b b c b c

On voit ainsi de peur se tapissant
Par les buyssons les humbles colombelles,
Qui ont de loing veu l' aigle ravissant
Tirer à mont, et fondre dessus elles.
Alors ce fier avec' sifflantes ailes
Ores le hault, ores le bas air tranche,
Et craquetant de ses ongles cruelles,
Raude à l' entour de l' espineuse branche.

RHYME a b a b b c b c 

Tel se monstroit ce Guerrier animé:
Et qui eust veu la grandeur de sa taille,
Il eust jugé ou ung colosse armé
Ou une tour desmarcher en bataille.
Son corps estoit tout hérissé d' escaille:
D' airain estoit le reste de ses armes.
Le fer adonq' , et l' acier, et la maille
N' estoient beaucoup usitez aux alarmes.

RHYME a b a b b c b c

Son heaume feut comme ung brillant escler;
Sur qui flotoit ung menaçant pennache:
Nembroth estoit protraict en son boucler:
Sa main branloit l' horreur d' une grand' hache.
Ainsi armé, par cent moyens il tasche
Son ennemy à la campagne attraire:
Mais Israël en ses tentes se cache,
Epoüanté d' ung si fier aversaire.

RHYME a b a b b c b c

O (disoit-il) fuyarde nation,
Nourrie au creux des antres plus sauvages,
Qui as laissé ton habitation
Pour labourer noz fertiles rivages:
Où est ce Dieu, où sont ces grands courages,
Dont tu marchois si superbement haute?
Voicy le braz vangeur de tant d' outrages,
Qui te fera recongnoistre ta faulte.

RHYME a b a b b c b c

Je suis celuy qui avec' ces deux mains
Me feray voye au celeste habitacle.
Lequel des Dieux, ou lequel des humains
Osera donc' s' opposer pour obstacle?
O sotte gent, qui pour ung faulx miracle
Te vas paissant de ces vaines merveilles,
Ce n' est pas moy, que la voix d' ung oracle
Si doucement tire par les oreilles.

RHYME a b a b b c b c

Où est celuy qui batailloit pour toy,
Je dy celuy qu' Israel tant honnore?
Que ne vient il s' opposer contre moy,
Qui autre Dieu que ma force n' adore?
Pauvre soldat, qui sur toy verras ore'
D' ung rouge lac cete plaine arrouzee,
Mieux te valust en tes dezers encore'
Vivoter d' eau et de blanche rozee.

RHYME a b a b b c b c

O gaillard peuple! ô hardy belliqueur
Parmy les boys, ou sur quelque montaigne!
Est-ce ton Dieu, ou bien faulte de coeur,
Qui te defend descendre à la campagne?
Ung coeur vaillant, que la force accompagne,
En ung rampart voluntiers ne se fie.
Si quelqu' ung donq' en la vertu se bagne,
Voicy au camp celuy qui le defie.

RHYME a b a b b c b c

Comme en ung parc, qui est environné
Du peuple oyzif à quelque jour de feste,
Le fier taureau au combat ordonné
Deça delà va contourant sa teste:
Ce Philistin, qui au combat s' appreste,
Bravant ainsi de menaces terribles,
Faisoit floter les plumes de sa creste,
Rempissant l' air de blasphemes horribles.

RHYME a b a b b c b c

Le camp Hebrieu tremblant à cete fois
D' ung teinct de mort alla peindre sa face,
Criant au ciel d' une publique vois:
Vange Seigneur, la sacrilege audace
De ce crüel, qui ton peuple menace.
Lors le Seigneur esbranlant sa main dextre,
Donnoit aux siens ung signe de sa grace,
Heureusement tonnant à la senestre:

RHYME a b a b b c b c

Et sur le champ apparoistre lon voit
Ung Bergerot à la chere eveillée:
Sa pennetiere en escharpe il avoit,
Et à son braz sa fondé entortillée.
Lors des deux camps la tourbe emerveillée
D' ung oeil fiché en bëant le regarde,
Quand d' une grace au danger aveuglée
Le gay Berger au combat se hazarde.

RHYME a b a b b c b c

Mais quand ce fier vint à le regarder
Si bravement marchant parmy la plaine,
D' ung riz amer se prist à l' oeillader,
Et de le voir plaignoit quasi la peine.
Puis tout soudain d' une audace haultaine
Se renfrongnant en horrible furie,
Haussa la teste, et d' une vois loingtaine
Le survenant par tels mots il escrie:

RHYME a b a b b c b c

Dy moy chetif, de ta vie ennuyé,
Petit bout d' homme, et honte de nature,
Quel tien hayneux t' a icy envoyé,
Pour estre faict des corbeaux la pasture?
Tu me fais honte, ô vile crëature!
Quand je t' aguigne, et quand je me contemple.
Si mouras-tu, ô la belle avanture!
Pour en dresser la despouille en ung temple.

RHYME a b a b b c b c

Mais que ne vient sur cete arene icy
Ce fier Säul avec' sa lance? voire
Ce fort Abner, et ce Jonathe aussi,
A qui son arc a donné tant de gloire?
C' est là, c' est là, que ma vertu notoire
Se deust baigner: non point en cete fange,
Qui souillera l' honneur de ma victoire,
Et par sa mort accroitra sa louange.

RHYME a b a b b c b c

Ha grand mastin (respondit le Berger)
Tes gros aboys me donnent assurance.
Car Dieu, qui veult tes blasphemes vanger,
Est le boucler de ma ferme esperance.
Desjà sa main sur ton chef se ballance,
Pour ton grand cors accabler sou' sa foudre:
Et me voicy, que sa juste vangeance
Pousse vers toy, pour te rüer en poudre.

RHYME a b a b b c b c

Ce diable adonq' tonnant horriblement,
Et tout baveux d' ecumeuze fumiere,
Grinsa les dents espoüantablement,
Et en fronçant nez, et front, et paupiere,
Blasphema Dieu, le ciel, et la lumiere.
Ainsi entre eux de parolle ilz s' attachent:
Puis se hastant d' une alure plus fiere
Diversement au combat contre-marchent.

RHYME a b a b b c b c

Le Philistin de fureur aveuglé,
Roüant sa masse, alloit d' ardent courage,
A gueule ouverte, et à pas deregle
Portant la peur, la tempeste et l' orage.
Mais le Berger d' une allure plus sage
Son ennemy ores costoye, et ores
Subtilement luy met droict au visaige
Le vent, la poudre, et le soleil encores.

RHYME a b a b b c b c

Comme lon void au pié d' une grand' tour,
Qu' à la campagne egaler on s' eforce,
Le pionnier myrant tout à l' entour
Faire une trace à la poudreuze amorce:
Non autrement, par une longue entorce
Ce cault Berger guygnant à teste basse
Contre-gardoit son impareille force
Contre l' horreur de la pesante masse.

RHYME a b a b b c b c

Le grand Guerrier à tour et à travers
Menoit les braz d' une force incroyable,
Et fendant l' air par ung sifflant revers
Alloit finir ce combat pitoyable:
Quand du Seigneur la bonté secourable
Trompa le coup de la crüelle dextre,
Qui lourdement foudroyant sur le sable,
Raza les pieds du Berger plus adextre.

RHYME a b a b b c b c

Finablement courbé sur les genous,
Panché à droict, d' ung pié ferme il se fonde:
Ainsi que Dieu, lors qu' il darde sur nous
Le feu vangeur des offences du monde:
Ce fort Hebrieu roüant ainsi sa fonde
Deux fois, trois fois, assez loing de sa teste,
Avec' un bruit qui en fendant l' air gronde,
Fist descocher le traict de sa tempeste.

RHYME a b a b b c b c

Droict sur le front, où le coup fut donné,
Se va planter la fureur de la pierre.
Le grand Colosse à ce coup estonné
D' un sault horrible alla broncher par terre.
Son harnois tonne, et le vainqueur le serre:
Puis le cyant mesmes de son espée,
Entortilla, pour le prix de sa guerre,
Au tour du bras la grand' teste coupée.

RHYME a b a b b c b c

Lors Israël, que la peur du danger
Suyvoit encor' en sa victoire mesme,
Sort de son camp, et du vainqueur Berger
Envoye au ciel la louange supreme.
Le Philistin pasle de peur extreme
Montre le doz, d' une fuyte vilaine:
Abandonnant le grand tronq froid et blesme,
Qui gist sans nom sur la dezerte plaine.

RHYME a b a b b c b c

Chantez, mes vers, cet immortel honneur,
Dont vous avez la matiere choizie.
Ce vous sera plus de gloire et bonheur
Que les vieux sons d' une fable moizie.
Car tout au pis, quand vostre poëzie
Du long oubly devroit estre la proye,
Si avez vous plus saincte fantaizie
Que le sonneur des Pergames de Troye.
 
TITLE Ode au Reverendiss

RHYME a b b a c d c d

Cetuy là qui s' estudie
Representer en ses vers
Tous les accidens divers
De l' humaine tragedie,
Celuy encores descrive
Tous les floz tumultueux
Qui retournent à la rive
D' Euripe l' impetueux.

RHYME a b b a c d c d

L' air, le feu, la terre, l' onde,
Et les ästres conjurez
Nous rendent peu asseurez
Contre l' orage du monde.
Le sort cruel nous devore
Par non revocable loy:
Mais l' homme n' a point encore'
Plus grand ennemy que soy.

RHYME a b b a c d c d

Tout autre animal apporte
Plus grande commodité,
Armant sa nativité
D' une defence plus forte.
L' homme seul à sa naissance
Par gemissemens et pleurs
Tesmoigne son impuissance,
Presage de ses malheurs.

RHYME a b b a c d c d

Mais si la Nature amere
Aux hommes tant seulement,
Nous est eternellement
Trop plus meratre que mere,
Il ne faut pourtant que l' homme
Entre tous les animaux
Seul miserable se nomme,
Esclave de mile maux.

RHYME a b b a c d c d

L' Ame en l' univers enclose
Baillant nourriture aux cieux,
A l' onde, à la terre, aux yeux,
Qui eclerent toute chose,
N' est-ce pas Dieu, qui embrasse
Les membres de ce grand corps,
Agitant toute la masse
Par amyables discors?

RHYME a b b a c d c d

Cete Ame de la Nature
Forma le dernier de tous
L' Animal qui est plus doux
Et plus noble creature:
Affin qu' il feust seul capable
D' ung sens plus divin, et hault,
Estant aussi plus coupable,
Si la raizon luy defaut.

RHYME a b b a c d c d

La Providence divine
Mist en nous ses petiz feux,
Nous faisant sentir par eux
Le lieu de nostre origine.
Ainsi de raizon l' usage,
Qui n' est en autre animal,
Fait que l' homme, qui est sage,
Discourt le bien et le mal.

RHYME a b b a c d c d

Mais le gros fardeau moleste,
Dont nostre esprit est vestu,
Tarde souvent la vertu
De l' ame, qui est celeste.
De là provient la lïesse,
La douleur et le souci,
La peur, et la hardïesse,
La haine et l' amour aussi.

RHYME a b b a c d c d

De là provient la furie
De toutes les passions,
Qui sur noz affections
Exercent leur seigneurie:
Si la raizon, seule guide
De noz espris aveuglez,
Souvent ne hause la bride
Aux apetiz dereglez.

RHYME a b b a c d c d

Ung chacun durant sa vie
Porte ung domestique Dieu,
Qui tousjours et en tout lieu
Secretement le convie.
Voylà pourquoy nous ne sommes
D' ung mesme desir domtez:
Autant que nous voyons d' hommes,
Autant sont de voluntez.

RHYME a b b a c d c d

Mais ny la court, ny les princes,
Ny le fer victorieux,
Ny l' honneur laborieux
De commander aux provinces,
Ny les Muses, que j' adore,
Ny ung plus grave sçavoir
Le souverain bien encore
Ne me feront pas avoir.

RHYME a b b a c d c d

Je ne blame la richesse,
Ny les honneurs, ny les biens,
Que pourroit bien faire miens
Du Roy la grande largesse.
J' admire la bonne grace,
La beauté plaist à mes yeux,
J' honnore une antique race,
Mais la vertu me plaist mieux.

RHYME a b b a c d c d

Tout ce qui est hors de l' homme,
L' homme le desire, afin
De parvenir à la fin
Que suffizance lon nomme.
Mais la vertu, estimable
Plus que tout l' Indique honneur,
Pour elle mesme est aimable,
Et non pour autre bonheur.

RHYME a b b a c d c d

L' ayant pour ta guide prize,
O l' ornement des prelaz!
Tu montre' bien que tu l' as
En tes premiers ans apprize:
Fuyant l' alechante amorce
Qui noz plus jeunes desirs
Tire d' une doulce force
Aux peu durables plaisirs.

RHYME a b b a c d c d

Car sortant du jeu d' enfance
Aux exercices plus fors,
Ta vertu sortit alors
Devant les yeux de la France.
Puis d' une aile plus legere
Volant aux peuples divers,
La publique Messagere
La porta par l' univers.

RHYME a b b a c d c d

Quel nombre pourroit suffire
A raconter les dangers
Qui par les floz etrangers
Ont agité ta navire?
Et celle de ton grand frere,
Qui par l' heur de sa vertu
Rendoit la France prospere
Et l' Espagnol abatu.

RHYME a b b a c d c d

Comme du haut des montaignes,
Alors que la nege fond,
Deux hardis fleuves se font
Divers cours par les campaignes,
Et puis en une valée
Venant à se joindre en ung,
Courent à bride avalée,
Avecques ung nom commun:

RHYME a b b a c d c d

Ainsi, l' indomté couraige
Du vaillant-docte LANGÉ,
Qui par la mort s' est vangé
De l' oblivieux outrage,
Joingnant son nom et sa course.
Au tien, qui n' est moins congneu,
Nous monstre de quelle source
Et l' ung et l' autre est venu.

TITLE La Lyre Chrestienne

RHYME a b a b b c b c

Moy cestuy là, qui tant de fois
Ay chanté la Muse charnelle,
Maintenant je haulse ma vois
Pour sonner la Muse eternelle.
De ceulx là qui n' ont part en elle,
L' applaudissement je n' attens:
Jadis ma folie estoit telle,
Mais toutes choses ont leur temps.

RHYME a b a b b c b c

Si les vieux Grecz et les Romains
Des faux Dieux ont chanté la gloire,
Seron' nous plus qu' eulx inhumains,
Taisant du vray Dieu la memoire?
D' Helicon la fable notoire
Ne nous enseigne à le vanter:
De l' onde vive il nous fault boyre,
Qui seule inspire à bien chanter.

RHYME a b a b b c b c

Chasse toute divinité
(Dict le Seigneur) devant la mienne:
Et nous chantons la vanité
De l' idolatrie ancienne
Par toy, ô terre Egyptienne!
Mere de tous ces petiz Dieux,
Les vers de la Lyre Chrestienne
Nous semblent peu melodieux.

RHYME a b a b b c b c

Jadis le fameux inventeur
De la doctrine Academique
Chassoit le poëte menteur
Par les loix de sa republique.
Où est donq' l' esprit tant cynique,
Qui ose donner quelque lieu
Aux chansons de la Lyre ethnique,
En la republique de Dieu?

RHYME a b a b b c b c

Si nostre Muse n' estoit point
De tant de vanitez coyfée,
La saincte voix, qui les coeurs poingt,
Ne seroit par nous estoufée.
Ainsi la grand' troppe echaufée
Avec son vineux Evöé
Estrangloit les chansons d' Orphée
Au son du cornet enroué.

RHYME a b a b b c b c

Cestuy-là, qui dict, que ces vers
Gastent le naïf de mon style,
Il a l' estomac de travers,
Preferant le doux à l' utile:
La plaine heureusement fertile,
Bien qu' elle soit veufve de fleurs,
Vault mieulx, que le champ inutile
Emaillé de mile couleurs.

RHYME a b a b b c b c

Si nous voulons emmïeller
Noz chansons de fleurs poëtiques,
Qui nous gardera de mesler
Telles douceurs en noz cantiques?
Convertissant à noz pratiques
Les biens trop long temps occupez
Par les faux possesseurs antiques,
Qui sur nous les ont usurpez.

RHYME a b a b b c b c

D' Israël le peuple ancien
Affranchi du cruel service,
Du riche meuble Egyptien
Fit à Dieu plaisant sacrifice:
Et pour embellir l' edifice,
Que Dieu se faisoit eriger,
Salomon n' estima pas vice
De mandier l' or estranger.

RHYME a b a b b c b c

Nous donques faisons tout ainsi:
Et comme bien ruzéz gendarmes,
Des Grecz et des Romains aussi
Prenons les bouclers et guyzarmes:
L' ennemy baillera les armes
Dont luy mesme' sera batu.
Telle fraude au faict des alarmes
Merite le nom de vertu.

RHYME a b a b b c b c

O fol, qui chante les honneurs
De ces faulx Dieux! ou qui s' amuse
A farder le loz des seigneurs
Plus aimez qu' amys de la Muse.
C' est pourquoy la mienne refuse
De manïer le luc vanteur.
L' espoir des princes nous abuse,
Mais nostre Dieu n' est point menteur.

RHYME a b a b b c b c

Celuy (Seigneur) à qui ta vois
Vivement touche les oreilles,
Bien qu' il sommeille quelquefois,
Finalement tu le reveilles:
Lors en tes oeuvres non pareilles
Fichant son esprit, et ses yeux,
Il se rid des vaines merveilles
Du miserable ambicieux,

RHYME a b a b b c b c

Qui eslongné du droict sentier
Suyt la tortueuse carriere,
Où celuy qui est plus entier
Plus souvent demeure en arrière,
Humant la faveur journaliere
Compaigne des souciz cuyzans,
Et la vanité familiere
A la tourbe des courtizans.

RHYME a b a b b c b c

Ma nef, evitez ce danger,
Et n' attendez pas que l' orage
Par force vous face ranger
Au port après vostre naufrage.
L' homme ruzé par long usage
N' est follement avantureux:
Mais qui par son peril est sage,
Celuy est sage malheureux.

RHYME a b a b b c b c

Bien heureux donques est celuy
Qui a fondé son asseurance
Aux choses dont le ferme appuy
Ne desment point son esperance.
C' est luy que nulle violence
Peult esbranler, tant seulement,
Si bien il se contreballence
En tous ses faictz egalement.

RHYME a b a b b c b c

Celuy encor' ne cherche pas
La gloire, que le temps consomme:
Saichant que rien n' est icy bas
Immortel, que l' esprit de l' homme.
Et puis le poëte se nomme
Ores cigne melodieux,
Or' immortel et divin, comme
S' il estoit compaigon des Dieux.

RHYME a b a b b c b c

Quand j' oy les Muses cacqueter,
Enflant leurs motz d' ung vain langage,
Il me semble ouyr cracqueter
Ung perroquet dedans sa cage:
Mais ces folz qui leur font hommage,
Amorçez de vaines doulceurs,
Ne peuvent sentir le dommage
Que traynent ces mignardes Soeurs.

RHYME a b a b b c b c

Si le fin Grec eust escouté
La musique Sicilienne
Peu cautement: s' il eust gouté
A la couppe Circeïenne,
De sa doulce terre ancienne
Il n' eust regouté les plaizirs:
Et Dieu chassera de la sienne
Les esclaves de leurs dezirs.

RHYME a b a b b c b c

O fol, qui se laisse envieillir
En la vaine philosophie,
Dont l' homme ne peut recueillir
L' esprit, qui l' ame vivifie!
Le Seigneur, qui me fortifie
Au labeur de ces vers plaisans,
Veut qu' à luy seul je sacrifie
L' offrande de mes jeunes ans.

RHYME a b a b b c b c

Puys quelque delicat cerveau,
D' une impudence merveilleuse,
Dict que pour ung esprit nouveau
La matiere est trop sourcilleuse.
Pandant la vieillesse honteuse
D' avoir pris la fleur pour le fruict,
Haste en vain sa course boyteuse
Apres la vertu, qui la fuyt.

RHYME a b a b b c b c

Celuy qui prenoit double prix
De ceux qui sous ung autre maistre
L' art de la Lyre avoient appris,
M' enseigne ce que je dois estre.
Sus donques, oubliez, ma dextre,
De ceste Lyre les vieux sons,
Afin que vous soyez adextre
A sonner plus haultes chansons.

Mais (ô Seigneur) si tu ne tens
Les nerfz de ma harpe nouvelle,
C' est bien en vain que je pretens
D' accorder ton loz dessus elle.
Que si tu veulx luy prester l' aisle,
Alors d' ung vol audacieux,
Cryant ta louange immortelle,
Je voleray jusques aux cieux.

RHYME a b a b b c b c

Le luc je ne demande pas,
Dont les filles de la Memoire
Apres les Phlegrëans combas
Sonnerent des Dieux la victoire.
Desormais sur les bordz de Loyre
Imitant le sainct pouce Hebrieu,
Mes doigtz fredonneront la gloire
De celuy qui est trois fois Dieu.

TITLE Discours sur la louange de la vertu et sur les divers erreurs des hommes

RHYME a a b c c b

Bien que ma Muse petite
Ce doulx-utile n' immite
Qui si doctement escrit,
Ayant premier en la France
Contre la saige ignorance
Faict renaistre Democrit:

RHYME a a b c c b

Pourtant, Macrin, ne te fasche
Si la bride ung peu je lasche
Au soing qui l' esprit me rompt:
Et se pour t' aider à rire,
J' ay entrepris de t' escrire,
Pour me derider le front.

RHYME a a b c c b

La felicité non faulse,
L' eschelle qui nous surhaulse
Par degrez jusques aux cieux,
N' est-ce pas la vertu seule,
Qui nous tire de la gueule
De l' Orque avaricieux?

RHYME a a b c c b

L' homme vertueux est riche:
Si sa terre tumbe en friche,
Il en porte peu d' ennuy:
Car la plus grande richesse
Dont les Dieux luy font largesse
Est tousjours avecques luy.

RHYME a a b c c b

Il est noble, il est illustre:
Et si n' emprunte son lustre
D' une vitre, ou d' ung tumbeau,
Ou d' une image enfumée
Dont la face cousumée
Rechigne dans ung tableau.

RHYME a a b c c b

S' il n' est duc, ou s' il n' est prince
D' une et d' une autre province,
Si est-il roy de son coeur:
Et de son coeur estre maistre,
C' est plus grand' chose que d' estre
De tout le monde vainqueur.

RHYME a a b c c b

Si les mains de la nature
Toute sa linëature
N' ont mignardé proprement,
Si en est l' esprit aymable:
Et qui est plus estimable,
le corps, ou l' accoustrement?

RHYME a a b c c b

La richesse naturelle,
C' est la santé corporelle:
Mais si le ciel est donneur
D' une ame saine, et lavée
De toute humeur dépravée,
C' est le comble du bonheur.

RHYME a a b c c b

Que me sert la docte escolle
De Platon, ou que j' accolle
Tout cela que maintenoit
Le grand Peripatetique,
Ou tout ce qu' en son portique
Zenon jadis soustenoit:

RHYME a a b c c b

Si l' ignorant et pauvre homme
Tout ce que vertu on nomme
Garde precieusement,
Pandant que monsieur le sage,
Qui n' a vertu qu' au visage,
En parle ocieusement?

RHYME a a b c c b

Que me sert-il que j' embrasse
Petrarque, Vergile, Horace,
Ovide, et tant de secrez,
Tant de Dieux, tant de miracles,
Tant de monstres, et d' oracles
Que nous ont forgé les Grecz:

RHYME a a b c c b

Si pandant que ces beaux songes
M' apastent de leurs mensonges,
L' an, qui retourne souvent,
Sur ses ailes empennées
De mes meilleurs années,
M' enporte avecques le vent?

RHYME a a b c c b

Que me sert la thëorique
Du nombre Pythagorique:
Ung rond, une ligne, ung poinct:
Le pinceter d' une chorde,
Ou sçavoir quel ton accorde
Et quel ton n' accorde point:

RHYME a a b c c b

Que me sert voir tout le monde
En papier, ou je me fonde
A l' arpanter pas à pas:
Si en mon coeur je n' eu' onques
Mesure, ou nombre quelquonques,
Accord, reigle ny compas?

RHYME a a b c c b

Que me sert l' architecture,
La perspective, et peincture,
Ou au mouvement des cieux
Contempler les choses haultes,
Si pour congnoistre mes faultes
Je ne me voy que des yeux?

RHYME a a b c c b

Que sert une longue barbe,
Ung clystere, une reubarbe,
Pour me faire vertueux?
Ou une langue sçavante,
Ou une loy mise en vante
Au barreau tumultueux?

RHYME a a b c c b

Que me sert-il que je vole
De l' ung jusqu' à l' autre pole,
Si je porte bien souvent
La peur et la mort en pouppe,
Avecques l' horrible trouppe
Des ondes grosses du vent?

RHYME a a b c c b

Que me sert que je m' ottroye
Pour quelque petite proye
Au sort douteux des combaz,
Si la fortune crüelle
Et la mort continüelle
Me talonnent pas à pas?

RHYME a a b c c b

Que me sert-il que je suyve
Les princes, et que je vive
Aveugle, müet et sourd,
Si apres tant de services
Je n' y gaigne que les vices
Et les bons jours de la court?

RHYME a a b c c b

C' est une divine ruze
De bien forger une excuze,
Et en subtil artizan,
Soit qu' on parle ou qu' on chemine,
Contrefaire bien la myne
D' ung vieil singe courtizan.

RHYME a a b c c b

C' est une loüable envie
A ceux qui toute leur vie
Veulent demourer oyzeux,
D' ung nouveau ne faire conte,
Et pour garder qu' il ne monte,
Tirer l' eschelle apres eulx.

RHYME a a b c c b

C' est belle chose, que d' estre
Des hommes appellé maistre:
Et du vulgaire eslongné,
Ne parlant qu' en voix d' oracle,
Espouänter d' ung miracle
Et d' ung sourcy renfrongné

RHYME a a b c c b

C' est chose fort singuliere
Qu' une reigle irreguliere
Dessoubs ung front de Caton:
Ou dire qu' on est fragile,
Affeublant de l' Evangile
La charité de Platon.

RHYME a a b c c b

C' est une heureuse poursuytte,
Estre dix ans à la suyte
D' ung benefice empestré:
Et puis pour toute resource
Vider et procez et bourse
Par ung arrest non chastré.

RHYME a a b c c b

C' est une belle science,
Pour faire une experience
Avant qu' estre vieil routier,
Par la mort guerir les hommes,
Et puis dire que nous sommes
Des plus sçavans du mestier.

RHYME a a b c c b

C' est ung vertueux office,
Avoir pour son exercice
Force oyzeaux, et force aboys,
Et en meutes bien courantes
Clabauder toutes ses rentes
Par les champs et par les boys.

RHYME a a b c c b

C' est une chose divine,
Qu' une femme ou sotte, ou fine.
C' est encor' ung heureux poinct
De l' avoir pauvre et foeconde:
Puis monstrer à tout le monde
Les cornes qu' on ne void point.

RHYME a a b c c b

C' est ung heureux advantage,
Qu' ung alambic en partage,
Ung fourneau Mercurien:
Et de toute sa sustance
Tirant une quinte essence,
Multiplier tout en rien.

RHYME a a b c c b

C' est une chose fort grave,
Estre magnifique, et brave:
Et sans y espargner Dieu,
S' obliger en beau langage:
Et puis mettre tout en gage
Pour enrichir sainct Matthieu.

RHYME a a b c c b

C' est chose noble, que d' estre
En lice, en carriere adextre,
Soit de nuict, ou soit de jour:
Bon au bal, bon à l' escrime:
Puis d' ung luc et d' une ryme
Trionfer dessus l' amour.

RHYME a a b c c b

Ce sont beaux motz, que bravade,
Soldat, cargue, camyzade
Avec' ung brave san-dieu.
Trois beaux detz, une querelle,
Et puis une maquerelle,
C' est pour faire ung Demy-dieu.

RHYME a a b c c b

Ce sont choses fort aigües,
Par sentences ambigües
Philosopher haultement:
Et voyant que la fortune
Ne vous veult estre opportune,
Nous feindre ung contentement.

RHYME a a b c c b

Quel estat doy' je donq' suyvre,
Pour vertueusement vivre?
Je ne parle desormais
Du courtizan, ou agreste:
Car c' est la fable d' Oreste,
Qui ne s' acheve jamais.

RHYME a a b c c b

Le tonneau Dïogenique,
Le gros sourcy Zenonique,
Et l' ennemy de ses yeux,
Cela ne me deïfie:
La gaye philosophie
D' Aristippe me plaist mieulx.

RHYME a a b c c b

Celuy en vain se travaille,
Soit en terre, ou soit qu' il aille
Où court l' avare marchant,
Qui fasché de sa presence,
Pour trouver la suffisence,
Hors de soy la va cherchant.

RHYME a a b c c b

Macrin, pandant qu' à Ivrée
Dessus ta lyre enyvrée
Du nectar Aönien,
Tu refredones la gloire,
Qui consacre à la memoire
Ton Mecenas, et le mien:

RHYME a a b c c b

Ma Muse, qui se pourmeine
Par Anjou, et par le Meine,
A faict ce discours plaisant:
Ryant les erreurs du monde,
Où en raison je me fonde,
Le sage contrefaisant.

TITLE Les deux Marguerites

RHYME a a b b c c

Sus, ma Lyre, desormais
Chante plus doulx que jamais
L' une et l' autre Marguerite:
Ce sont les deux fleurs d' eslite,
Où il fault cuillir le miel
Des chansons dignes du ciel.

RHYME a a b b c c

Jadis les Dieux transformoient
En astres ceulx qu' ilz aimoient,
Et si les vers sont croyables,
Les campagnes pitoyables
Grosses de sang, et de pleurs
Enfantoient les belles fleurs.

RHYME a a b b c c

Le ciel, qui donne ses lois
Soubz le sceptre de Valois,
A mis au rang des planettes
Les plus ardentes et nettes
Tous les rameaux bienheureux
De ce Tige planteureux.

RHYME a a b b c c

Là, est l' honneur d' Angoumois
Charles, et le grand François,
François, et Charles encores,
Deux feuz, qui eclairent ores
Tout ainsi que les flambeaux
Des freres qui sont jumeaux.

RHYME a a b b c c

Ilz luyzent d' ordre là hault,
Et si des mortelz il chault
A ceux là qui plus ne meurent,
Noz Rois, qui au ciel demeurent,
Ne rejectent pas les veuz
De leurs enfans et neveuz.

RHYME a a b b c c

Du sang que j' ay tant loué,
Qui des Dieux est avoué,
Deux belles fleurs sont venues:
L' une vole sur les nues
Qui a le ciel eclaircy,
Et l' autre florist icy.

RHYME a a b b c c

Ce dyamant, que voilà,
Est frere de cestuy-là;
Ces rozes s' appellent rozes,
Ces deux fleurettes declozes,
Qui se ressemblent ainsi,
Ont ung mesme nom aussi.

RHYME a a b b c c

Ne me vantez plus, ô Grecz,
De Narcisse les regrez,
Ny la fleur de ses pleurs née:
Ny l' ardeur Apollinée,
Hyacint' , dont le malheur
Fist naistre une rouge fleur.

RHYME a a b b c c

Ne me vantez plus aussi
Ny Phebus ny son soucy,
Ny la fleur Adonienne,
Ny la Telamonienne,
Ny celles par qui Junon
Aquist de mere le nom.

RHYME a a b b c c

Ne me vantez le sejour
Qui voit revivre le jour,
Où du marinier sont quises
Les Marguerites exquises:
De la France le bonheur
Surmonte l' Indique honneur.

RHYME a a b b c c

Sus donc, ô François espris,
Donnez l' honneur et le pris
A la Marguerite saincte:
Faictes de sa mort complaincte,
Par qui les avares cieux
Ont ravy tout nostre mieux.

RHYME a a b b c c

Dictes comme elle avoit eu
L' honneur, l' esprit, la vertu,
Qui tout nostre siecle honnore:
Et de celle dont encore'
Les jours ne sont revoluz,
Dictes en autant, ou plus.

RHYME a a b b c c

C' est de mes vers l' ornement:
Seule, qui divinement
Anime, enhardist, inspire
Les bas fredons de ma Lyre:
C' est elle, et je sçay combien
Mes chansons luy plaisent bien.

RHYME a a b b c c

Si des premiers je n' ay pas
Orné le Royal trespas,
Aussi ma Muse est trop basse
Pour une premiere place:
Et qui sçait si les derniers
Se feront point les premiers?

RHYME a a b b c c

Les artizans bien subtilz
Animent de leurs outilz
L' airein, le marbre, le cuyvre:
Mais châcun ne peut pas suyvre
Si hault et brave argument
Comme ung royal monument.

RHYME a a b b c c

Cestuy son sepulchre a bien,
Et cestuy cy a le sien:
Mais François, dont la memoire,
Seule tumbe de sa gloire,
Par tout le monde s' etend,
Son sepulchre encor' attend.

RHYME a a b b c c

L' edifice elabouré
Dont Mausole est honnoré,
Les erreurs Dedaliennes,
Les poinctes Egyptiennes,
Et tout autre oeuvre parfaict,
En ung jour ne fut pas faict.

RHYME a a b b c c

Qui a le stile assez hault,
Pour epuyser, comme il fault,
Une gloire si feconde?
Le grand Monarque du monde
De tout peintre et engraveur
Ne cherchoit pas la faveur.

RHYME a a b b c c

Si me puis-je bien vanter
De faire icy rechanter
Les trois Angloizes Charites,
Qui l' une des Marguerites
Portent aux astres plus haulx
En deux cents pas inegaulx.

RHYME a a b b c c

Les Dieux de noz biens jaloux
T' avoient plantée entre nous,
Royale fleur de Navarre,
Et puis, d' une main avare
T' arrachant de ces bas lieux,
Ilz t' ont replantée aux cieux.

RHYME a a b b c c

Là, le chault et la froideur
Ne seichent point ta verdeur,
Verdeur que tousjours evante
Ung Zephyre, qui doulx-vante
En ces lieux, où en tout temps
On voit rire le printemps.

RHYME a a b b c c

Là, de mile et mile espriz
Qui volent par le pourpris,
Le ciel, qui sienne t' appelle,
Ne voit une ame plus belle:
Le ciel ne peut il pas bien
Reprendre ce qui est sien?

RHYME a a b b c c

Le ciel t' a reprise donc,
Nous laissant d' ung mesme tronc
Cete autre Fleur, ta compaigne,
Et ta fille, qui se baigne
En ce labeur glorieux
Qui t' a mise au rang des Dieux.

RHYME a a b b c c

Permette le ciel amy
Qu' apres ung siecle et demy
La Fleur icy florissante
A la Fleur non perissante
Puisse voler d' ung prinsault,
Pour se rejoindre là hault.

RHYME a a b b c c

Ce pendant nous, qui vivons,
Ces doux vers nous escrivons,
Affin que de race en race
L' immortalité embrasse
La non mortelle valeur
De l' une et de l' autre Fleur.

TITLE Ode au Seigneur des Essars sur le discours de son Amadis

RHYME a b a b c c

Celuy qui vid le premier
Avec' sa torche etherée
L' embrassement coutumier
De Mars et de Cytherée,
Ce fut le tout-voyant Dieu,
Celuy qui tient le milieu

RHYME a b b a c b c b d d

Du choeur Hypocrenien,
Dieu par qui fut revelée
Cette amour long temps celée
Au Feuvre Junonien.
Ce Feuvre couvert alors
De sueur et de poudriere
Doroit ung harnoys de cors
A la sçavante Guerriere:
Ouvrage laborieux,
Où l' ouvrier industrieux

Avoit feinct subtilement
Les sciences, et les armes,
Que sa soeur docte aux alarmes
Favorize egalement.
Mais la honte, et le desdain,
Qui luy domtent le courage,
Luy font oublier soudain
Cet ingenieux ouvrage.
Lors de ses plus fins outilz
Il forge les nez subtilz

RHYME a b b a c b c b d d

Attachez à clouds d' aymant,
Dont la mesme Jalouzie,
Si on croit la poëzie,
Lia l' ung et l' autre amant.
Ayant dressé ses appaz,
Il sort de son domicile,
Tournant feintement ses paz
Aux fournaizes de Secile:
Où les braz acoustumez
Des Cyclopes enfumez

RHYME a b b a c b c b d d

Coup sur coup vont martelant,
D' une tenaille mordente
Retournant la masse ardente
Du tonnerre etincelant.
Là ce vieillart Lemnien
Feint d' aller à l' heure, à l' heure,
Pour donner au Thracien
L' oportunité meilleure:
Puis avecques ung long tour
Celant son traistre retour

RHYME a b b a c b c b d d

Pour surprendre l' estranger,
Ce sot jaloux delibere
Par ung plus grand vitupere
Sa grande honte vanger.
A peine ce Dieu boyteux
Avoit la porte passée,
Et jà l' amant convoyteux
Tenoit sa dame embrassée:
Et pressant l' ivoyre blanc,
Or' la cuysse, ores le flanc,

RHYME a b b a c b c b d d

Or' l' estomac luy serroit,
Cueillant à levres desclozes
L' ame, qui parmy les rozes
Entre deux langues erroit.
Jà-jà le feu ravissant
Des doulces flammes cruëlles
D' ung long soupir languissant
Humoit leurs tiedes moëlles:
Et voicy de toutes pars
Mile petiz neuds espars,

RHYME a b b a c b c b d d

Dont les deux amans lacez
Plus fort s' estraignent et lient,
Que les vignes ne se plient
Sur les ormes embrassez.
Pres du lict, qui gemissoit,
Tesmoing d' ung si doulx martyre,
Le jaloux se tappissoit,
Mordant ses deux levres, d' ire.
Puis courant deçà delà,
En sa chambre il appella

RHYME a b b a c b c b d d

Toute la trouppe des Dieux,
Et palissant de colere
Leur montra cet adultere,
Joyeuse fable des cieux.
Mars paizible à cete fois,
Fronçant le hault de sa face,
Remachoit à base vois
Je ne sçay quelle menace.
Venus d' ung regard piteux
Tenoit en bas l' oeil honteux,

RHYME a b b a c b c b d d

Et de ses beaux doigts poliz
En vain mignardant sa force,
Çà et là cacher s' efforce
Et les rozes, et les lyz.
Celuy qui a veu le tour
De l' yraigne mesnagere,
Filant ses rez à l' entour
De la mouche passagere,
Il a veu Mars et Venus
Enchainez à membres nuds,

RHYME a b b a c b c b d d

Et Vulcain guignant au près
De son embusche yraigneuze,
Qui la couple vergongneuze
Alloit serrant de si pres.
Alors les plus renfrongnez
De la bande Olympienne
Soudain s' en sont eslongnez
D' une ire Saturnienne.
Mais quelqu' ung des moins facheux
Voyant ces folastres jeux,

RHYME a b b a c b c b d d

Se sent chatouiller le coeur,
Et en souriant desire
D' apprester ainsi à rire
A l' injurieux moqueur.
Celuy qui chanta jadis
En sa langue Castillane
Les proesses d' Amadis
Et les beautez d' Oriane,
Par les siecles envieux
D' ung sommeil oblivieux

RHYME a b b a c b c b d d

Jà s' en alloit obscurci,
Quand une plume gentile
De cete fable subtile
Nous a l' obscur eclerci.
C' est le Phebus des Essars,
Lumiere Parizienne,
Qui nous montre le dieu Mars
Joint avec' la Cyprienne:
Chantant sous plaisant discours
Les armes et les amours

RHYME a b b a c b c b d d

D' ung stile aussi violant,
Lors qu' il tonne les alarmes,
Comme aux amoureuses larmes
Il est doulcement coulant.
Si de ce brave suject
On goute bien l' artifice
On y verra le project
De maint royal edifice:
Qui tesmoigne le grand heur
De la Françoise grandeur.

RHYME a b b a c b c b d d

Là, se peut encores voir
Maint siege, mainte entreprise,
Ou celuy qui en devise
Jadis a faict son devoir.
Là, se voit du grand François
La foy constante, et loyale,
Ses faictz, sa grandeur, ançois
Sa posterité royale:
Dont l' ung, qui tient en sa main
L' heur du monarque Romain,

RHYME a b b a c b c b d d

De la France est gouverneur,
L' autre, tesmoing de sa race,
Porte escrit dessus sa face
Des Princesses tout l' honneur.
Là, ce gentil artizan
Nous montre au vif: quel doit estre
Le prince, le courtizan,
Le sertiteur et le maistre:
Combien d' ung fort bataillant
Peut le courage vaillant:

RHYME a b b a c b c b d d

Quel est ou l' heur, ou malheur
D' une entreprise amoureuse,
Et la chanse malheureuse
D' ung injuste querelleur.
Qui du cygne Dorien
Le vol immiter desire,
D' ung ozer Icarien
Se joint des ailes de cire.
Et celuy se geynne en vain
Après ce doulx ecrivain,

RHYME a b b a c b c b d d

Qui s' efforce d' egaler
(Soit que les armes il vante,
Soit que les amours il chante)
Le sucre de son parler.
Vous, que les Dieux ont esleuz
Pour combatre l' ignorance,
Et dont les escriz sont leuz
Des voisins de nostre France,
Donnez à cetuy l' honneur,
Qui les faict par son bonheur

RHYME a b b a c b c b d d

De nostre langue apprentiz:
Langue, qui estoit bornée
Du Rhin, et du Pyrenée,
Des Alpes, et de Thetis.
Peut estre aussi que les ans
Apres ung long et long âge
Par estrangers courtizans
Brouilleront nostre langage:
Adonques la purité
De sa doulce gravité

RHYME a b b a c b c b d d

Se pourra trouver icy.
Du Grec la veine feconde
Et la Romaine faconde
Revivent encor' ainsi.
Quel esprit tant sourcilleux
Contemplant la Thebaïde,
Ou le discours merveilleux
De l' immortelle Eneïde,
Se plaint que de ces autheurs
Les poëmes sont menteurs?

RHYME a b b a c b c b d d

Ainsi l' Aveugle divin
Nous faict voir sous feint ouvrage
D' ung guerrier le fort courage
Et l' esprit d' ung homme fin.
Des poëtiques espris
L' utile et doulce escriture
Comprent ce qui est compris
Au ciel et en la nature.
Les Roys sont les argumens
De leurs divins monumens:

RHYME a b b a c b c b d d

Et si nous montrent encor'
Le beau, l' honneste, l' utile,
Avec' ung plus docte stile
Que Chrysipe ne Crantor.
Mais je souhaite souvent
D' estre banny jusqu' au More,
Ou que la fureur du vent
Me pousse jusq' à l' Aurore:
Quand j' oy bruyre quelque fois
Du peuple l' indocte vois,

RHYME a b b a c b c b d d

Ou quand j' escoute les criz
De ces pourceaux d' Epicure,
Qui en despit de Mercure
Grongnent aux doctes escriz.
L' ung plaint la contagion
De la jeunesse abuzée:
L' autre, la religion
Par noms payens deguizée.
Cetui-cy fort elegant
Va ung songer alligant:

RHYME a b b a c b c b d d

Cetuy-là trop rigoreux
Approuve l' edict d' Auguste,
Et le bannissement juste
De l' Artizan amoureux.
Vous les diriez, tant ilz sont
D' une hayneuze nature,
Qu' avecques Tymon ilz ont
Jadis pris leur nourriture.
Caton semble dissolu
A cetuy là, qui a leu

RHYME a b b a c b c b d d

Dessus leur front Curien:
Du reste, je m' en raporte
Au tesmoignage que porte
Leur ventre Epicurien.
Puis ces graves enseigneurs
D' une effrontée assurance
Se prennent aux grands Seigneurs,
Les accusant d' ignorance.
Mesmes leurs cler-voyans yeux
Se monstrent tant curieux,

RHYME a b b a c b c b d d

Que d' abaisser leurs edictz
Jusq' aux simples damoizelles,
Et aux cabinetz de celles
Qui lizent nostre Amadis.
Si le Harpeur ancien,
Qui perdit deux fois sa femme,
Corrumpit l' air Thracien
D' une furieuse flamme:
Pourtant nous n' avons appris
D' avoir l' amour à mespris

RHYME a b b a c b c b d d

Dont la saincte ardeur nous poingt,
Non celle desnaturée
Qui de Venus ceincturée
Les lois ne recongnoist point.
Mais pourquoy se sent blessé
Par nostre façon d' escrire
Celuy qui a tout laissé
Fors son vice de mesdire?
Lequel pour se deffacher,
Voulant (ce semble) attacher

RHYME a b b a c b c b d d

Or' cetuy, ores celuy,
Par ne sçay queles sornettes
Faict ung present de sonnettes
A qui moins est fol que luy.
Si est ce, que le japper
De telz indoctes volumes
N' a le pouvoir de coupper
L' aile aux bien-volantes plumes:
Qui sous ung argument feint
Nous ont si vivement peint

RHYME a b b a c b c b d d

Toutes noz affections,
L' honneur, la vertu, le vice,
La paix, la guerre, et l' office
Des humaines actions.
Or entre les mieux appris
Le choeur des Muses ordonne
Qu' à Herberay soit le pris
De la plus riche couronne:
Pour avoir si proprement
De son propre acoutrement

RHYME a b b a c b c b d d

Orné l' Achille Gaulloys,
Dont la douceur allechante
Donne à celuy qui le chante
Le nom d' Homere François.
Si j' avoy' l' archet divin
De la harpe Ronsardine,
Le bas fredon Angevin
Diroit la gloire Essardine:
Neantmoins tel que je suis,
Je la diray, si je puis,

RHYME a b b a 

Non icy tant seulement,
Mais en cent papiers encore,
Afin que son bruit decore
Le mien eternellement.

TITLE Au Seign. Rob. de la Haye pour Estrene

RHYME a a b c c b

Ores, que l' an dispos,
Qui tourne sans repos
Par une mesme trace,
Nous figure en son rond
Du Pere au double front
Et l' une et l' autre face:

RHYME a a b c c b

Amy, pour toy je veulx
En poëtiques voeux
De la nouvelle année
Le jour solennizer,
Afin d' eternizer
Nostre amour nouveau-née.

RHYME a a b c c b

Je t' offriroy les dons,
Qui feurent les guerdons,
Des plus vaillans de Grece:
Ou l' or malicieux,
Qui tenteroit les yeux
D' une chaste Lucrece:

RHYME a a b c c b

Je t' offriroy encor'
L' ambicieux thezor,
Que le marchant avare
Au plus près du matin
Pille pour son butin
Au rivage barbare:

RHYME a a b c c b

Mais tant, et tant de biens,
Que je desire tiens,
Ne sont en ma puissance:
Et l' avare soucy
N' apauvrist point aussi
Ta riche suffisance.

RHYME a a b c c b

Si ma main eust acquis
Le sçavoir tant exquis
D' un Lysippe, ou Apelle,
Tu devrois au pinceau,
Au marbre et au cizeau
Ta louange plus belle.

RHYME a a b c c b

Je n' oubliroy icy
Ton Sybilet aussi
Dont le docte artifice
Nous rechante si bien
Du Roy Mycenien
Le triste sacrifice.

RHYME a a b c c b

Mais la Muse, et les Dieux
Ne t' ont faict studieux
D' une peincture morte,
Et puis contre le tems
En mes vers tu attens
Une image plus forte.

RHYME a a b c c b

Mais que dy-je, en mes vers?
Les tiens, qui l' univers
Rempliront de leur gloire,
Sur le marbre des cieux
Engraveront trop mieux
Le vif de ta memoire.

RHYME a a b c c b

Tes phaleuces tant doulx,
Qui coulent entre nous
Mile graces infuses,
De nous sont adorez,
Pour estre redorez
Du plus fin or des Muses.

RHYME a a b c c b

Tu vyvrois par les sons
De plus haultes chansons,
Si je sçavois eslire
L' inimitable vois
Que le grand Vandomoys
Accorde sur sa lyre.

RHYME a a b c c b

Quelz parfaicts artisans
N' ont bien donné dix ans
Au rond de leur science?
Qui veult ravir le pris,
Doit estre bien appris
Par longue experience.

TITLE Estrène à D. M. de la Haye

RHYME a a *

Je fay present de fleurettes descloses
A Flore mesme, et à Venus de rozes:
Quand par ces vers peu florissans j' essaye
Faire florir la florissante Haye:
Qui par l' hyver de son âge touchée
Comme ces fleurs, ne se verra seichée:
Mais florira trop mieux que la couronne
De son printems, qui maintenant fleuronne.
Excusez donq' ma puissance peu haulte,
Immitant ceux qui n' ayans de rien faulte
Prennent en gré l' humble present des hommes.
Mesmes le Dieu de ce mois où nous sommes,
Clavier de l' an, qui rien plus ne demande
Que miel, et palme, et figues pour offrande.
Le coeur sans plus les Deïtez contente:
Et c' est le don, lequel je vous presente. 

TITLE  Ode Pastorale à Ung Sien Amy

RHYME a a b c c b

Bergers couchez à l' envers,
A l' ombre des saules verds:
Bergers, qui au près des ondes
Du Clain lentement fuyant
Arrestez le cours oyant
De ses Nymfes vagabondes,

RHYME a a b c c b

Desmanchez voz chalumeaux,
Et dictes à ces ormeaux,
A ces antres et fontaines:
N' escoutez plus noz chansons,
Ni ces ruisseaux, ny leurs sons,
Enfans des roches haultaines:

RHYME a a b c c b

Mais oyez le son divin
Du chalumeau Poictevin,
Renouvelant la memoire
Du pasteur Sicilien,
Et du grand Italien
La vive et durable gloire.

RHYME a a b c c b

N' a gueres nostre Berger,
Traversant d' ung pié leger
Le doz chenu des montaignes,
R' amena les doctes Soeurs,
Abreuvant de leurs doulceurs
Les Poictevines campaignes.

RHYME a a b c c b

C' est luy premier des bergers,
Qui dedaignant les dangers
De l' envieuse ignorance,
A ses vers osta le frain,
Les faisant d' ung libre train
Galloper parmy la France.

RHYME a a b c c b

Ses vers de fureur guydez,
Comme fleuves desbridez,
D' une audacieuse fuyte
Noz campaignes vont foulant,
Mais les ruisseaux vont coulant
Tousjours d' une mesme suyte.

RHYME a a b c c b

O qu' ilz ont tardé souvent
Et les ondes et le vent,
Quand les Nymphes Poictevines
Et les Dieux aux piedz de bouc
Trepignoient dessoubz le joug
De ses cadanses divines!

RHYME a a b c c b

Mais bien les troupeaux barbuz,
Oyant des sommes herbuz
Ses aubades nompareilles,
Ont faict mile et mile saux,
Et les plus lourds animaux
En ont chauvy des oreilles.

RHYME a a b c c b

Ainsi le grand Thracien,
De son luc musicien
Tiroit les pierres oyantes,
Les fleuves esmerveillez,
Et des chesnes oreillez
Les testes en bas ployantes.

RHYME a a b c c b

Heureux Berger desormais,
Tu seras pour tout jamais
L' honneur des champs et des prées,
L' honneur des petiz ruisseaux,
Des bois, et des arbrisseaux,
Et des fontaines sacrées:

RHYME a a b c c b

Pour sonner si bien tes vers
Sur les chalumeaux divers,
Dont la doulceur esprouvée
Aux oreilles de bon goust
Coule plus doulx que le moust
De la premiere cuvée.

RHYME a a b c c b

L' amour se nourrist de pleurs,
Et les abeilles de fleurs:
Les prez ayment la rozée,
Phoebus ayme les neuf Soeurs,
Et nous aymon' les doulceurs
Dont ta Muse est arrousée.

RHYME a a b c c b

Ores ores il te fault
Avec ung style plus hault
Poulser la royale plaincte
Jusqu' aux oreilles des Roys,
Sacrant du pré Navarroys
La fleur nouvellement saincte.

RHYME a a b c c b

Ainsi l' Arcadique Dieu
Te favorize en tout lieu,
Et tes brebis camuzettes:
Ainsi à toy seulement
Demeure eternellement
L' honneur des vieilles muzettes.

TITLE A Salm. Macrin

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Par ung tumbeau Arthemize honnora
Et son Mauzole, et sa gloire, qui dure
Au monument de la vie escriture,
Non en celuy que l' art elaboura.
Son coeur ardent le corps mort adora,
Luy erigeant du sien vif sepulture:
Mais la saison defist l' architecture,
L' autre cercueil, la mort le devora.
Tes vers, Macrin, bruslans d' amour semblable,
Ta Gelonis font plus emerveillable
Au seul tumbeau de l' immortalité.
De ces deux là, reste ung peu de memoire:
De cestuy-cy la plus durable gloire
Ne craint la mort, ny la posterité.

TITLE Sonnetz de l' honneste amour

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Comme en l' object d' une vaine peincture
Je repaissoy' plus l' esprit que le coeur,
A contempler du celeste vainqueur
La non encor' bien comprise nature,
Je projetoy' sou' feincte couverture
Les premiers traicts de sa doulce rigueur,
Mieux figurant le mort de sa vigueur
Qu' imaginant le vif de sa poincture:
Quand les saincts voeuz de mon humble vouloir
Ne feurent mis du tout en nonchaloir
Au Paradis du Dieu de ma victoire,
Où de sa main ce divin guerdonneur
M' a consacré prestre de son Honneur,
Pour y chanter les hymnes de sa gloire.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Ce ne sont pas ces beaux cheveux dorez,
Ny ce beau front, qui l' honneur mesme honnore,
Ce ne sont pas les deux archets encore'
De ces beaux yeux de cent yeux adorez:
Ce ne sont pas les deux brins colorez
De ce coral, ces levres que j' adore,
Ce n' est ce teinct emprunté de l' Aurore,
Ny autre object des coeurs enamourez:
Ce ne sont pas ny ces lyz, ny ces rozes,
Ny ces deux rancz de perles si bien closes,
C' est cet esprit, rare present des cieux,
Dont la beauté de cent graces pourvëue
Perce mon ame, et mon coeur, et mes yeux
Par les rayons de sa poignante vëue.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Je ne me plaing' de mes yeux trop expers,
Ny de mon coeur trop leger à les croyre,
Puis qu' en servant à si haulte victoire
Ma liberté si franchement je pers.
Amour, qui void tous mes secrez ouvers,
Me faict penser au grand heur de ma gloire,
Lors que je peins au tableau de Memoire
Vostre beauté, le seul beau de mes vers.
Mais si ce beau ung fol dezir m' apporte,
Vostre vertu plus que la beauté, forte,
Le coupe au pié: et veult qu' un plus grand bien
Prenne en mon coeur une accroissance pleine:
Ou autrement, que je n' attende rien
De mon amour, fors l' amour de la peine.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Une froydeur secretement brulante
Brule mon corps, mon esprit, ma raizon,
Comme la poix anime le tyzon
Par une ardeur lentement violente.
Mon coeur tiré d' une force allechante
Dessou' le joug d' une franche prizon,
Boit à longs traicts l' aigre-doulce poyzon,
Qui tous mes sens heureusement enchante.
Le premier feu de mon moindre plaizir
Faict halleter mon alteré dezir:
Puis de noz coeurs la celeste Androgyne
Plus sainctement vous oblige ma foy:
Car j' ayme tant cela que j' ymagine,
Que ne puis aymer ce que je voy.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Ce Paradis, qui souspire le bâsme,
D' une angelique et saincte gravité
M' ouvre le ryz, mais bien le Deïté,
Où mon esprit divinement se pâsme.
Ces deux soleilz, deux flambeaux de mon âme,
Pour me rejoindre à la Divinité,
Perçent l' obscur de mon humanité
Par les rayons de leur jumelle flâme.
O cent fois donq et cent fois bienheureux
L' heureux aspect de mon Astre amoureux!
Puis que le ciel voulut à ma naissance
Du plus divin de mes affections
Par l' allambic de voz perfections
Tirer d' Amour une cinquiesme essence.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Quand je suis près de la flamme divine,
Où le flambeau d' Amour est allumé,
Mon sainct dezir sainctement emplumé
Jusq' au tiers ciel d' un prin-vol m' achemine.
Mes sens ravyz d' une doulce rapine
Laissent leur corps de grand ayze pasmé,
Comme le Sainct des douze mieux aymé,
Qui repoza sur la saincte poitrine.
Ainsi l' esprit dedaignant nostre jour
Court, fuyt, et vole en son propre sejour
Jusques à tant que sa divine dextre
Haulse la bride au folastre dezir
Du serviteur, qui pres de son plaizir
Sent quelquefois l' absence de son maistre.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Le Dieu bandé a desbandé mes yeux,
Pour contempler celle beauté cachée
Qui ne se peut, tant soit bien recherchée,
Representer en ung coeur vicieux.
De son autre arc doucement furieux
La poincte d' or justement descochée
Au seul endroict de mon coeur s' est fichée,
Qui rend l' esprit du corps victorieux.
Le seul dezir des beautez immortelles
Guynde mon vol sur ses divines ailes
Au plus parfaict de la perfection.
Car le flambeau, qui sainctement enflamme.
Le sainct brazier de mon affection,
Ne darde en bas les saints traiz de sa flamme.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Non autrement que la Prestresse folle,
En grommelant d' une effroyable horreur,
Secoüe en vain l' indomtable fureur
Du Cynthien, qui brusquement l' afolle:
Mon estomac gros de ce Dieu qui vole,
Espoüanté d' une aveugle terreur
Se faict rebelle à la divine erreur,
Qui brouille ainsi mon sens et ma parole.
Mais c' est en vain: car le Dieu, qui m' estrainct,
De plus en plus m' eguillonne et contrainct
De le chanter, quoy que mon coeur en gronde.
Chantez le donq, chantez mieux que devant,
O vous mes vers! qui volez par le monde,
Comme fueillars esparpillez du vent.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

L' aveugle Enfant, le premier né des Dieux,
D' une fureur sainctement eslancée
Au vieil Caos de ma jeune pensée
Darda les traicts de ses tou' -voyans yeux:
Alors mes sens d' ung discord gracieux
Furent liez en rondeur ballencée,
Et leur beauté d' ordre egal dispensée
Conceut l' esprit de la flamme des cieux.
De voz vertuz les lampes immortelles
Firent briller leurs vives estincelles
Par le voulté de ce front tant serain:
Et ces deux yeux d' une fuyte suyvie
Entre les mains du Moteur souverain
Firent mouvoir la sphere de ma vie.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

J' ay entassé moimesme' tout le bois,
Pour allumer celle flâme immortelle,
Par qui mon âme avecques plus haulte aile
Se guinde au ciel, d' ung egal contre-pois.
Jà mon esprit, jà mon coeur, jà ma vois,
Jà mon amour conçoit forme nouvelle
D' une beauté plus parfaictement belle
Que le fin or epuré par sept fois.
Rien de mortel ma langue plus ne sonne:
Jà peu à peu moimesme' j' abandonne,
Par cete ardeur, qui me faict sembler tel
Que se monstroit l' indomté filz d' Alcméne,
Qui dedaignant nostre figure huméne,
Brula son corps, pour se rendre immortel.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Pour affecter des Dieux le plus grand heur,
Et pour avoir, ô sacrilege audace!
Sou' le mortel d' une immortelle grace
Idolatré une saincte grandeur:
Pour avoir pris de la celeste ardeur
Ce qui de moy toute autre flâme chasse,
Je sen' mon corps tout herissé de glace
Contre le roc d' une chaste froideur.
L' aveugle oyzeau, dont la perçante flâme
S' afile aux rayz du soleil de mon âme,
Aguize l' ongle, et le bec ravissant
Sur les dezirs dont ma poictrine est pleine,
Rongeant mon coeur, qui meurt en renaissant,
Pour vivre au bien et mourir à la peine.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

La docte main, dont Minerve eust appris,
Main dont l' yvoire en cinq perles s' allonge,
C' est, ô mon coeur! la lyme qui te ronge,
Et le rabot qui polist mes escris.
Les chastes yeux, qui chastement m' ont pris,
Soit que je veille, ou bien soit que je songe,
Ardent la nuict de mon oeil, qui se plonge
Au centre, où tend le rond de mes espris.
L' esprit divin, et la divine grace
De ce parler, qui du harpeur de Thrace
Eust le ennuiz doulcement enchantez,
Vous ont donné la voix inusitée
Dont (ô mes vers) sainctement vous chantez
Le tout-divin de vostre Pasithée.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Puis que la main de la saige nature
Bastit ce corps, des graces le sejour,
Pour embellir le beau de nostre jour
De plus parfaict de son architecture:
Puis que le ciel trassa la protraiture
De cet esprit, qui au ciel faict retour,
Habandonnant du monde le grand tour
Pour se rejoindre à sa vive peincture:
Puis que le Dieu de mes affections
Y engrava tant de perfections,
Pour figurer en cete carte peinte
L' astre bening de ma fatalité,
J' appen' ce voeu à l' immortalité
Devant les pieds de vostre image saincte.

TITLE  L' adieu aux muses pris du latin de Buccanan

RHYME a a *

Adieu, ma Lyre, adieu les sons
De tes inutiles chansons.
Adieu la source, qui recrée
De Phebus la tourbe sacrée.
J' ay trop perdu mes jeunes ans
En voz excercices plaisans:
J' ay trop à voz jeuz asservie
La meilleure part de ma vie.

RHYME a a *

Cherchez, mes vers, et vous aussi,
O Muses, jadis mon souci!
Qui à voz doulceurs nompareilles
Se laisse flatter les oreilles.
Cherchez qui sou' l' oeil de la nuyt,
Enchanté par vostre doulx bruit,
Avec' les Nymphes honnorées
Danse au bal des Graces dorées.

RHYME a a *

Vous trompez, ô mignardes Soeurs!
La jeunesse par voz douceurs:
Qui fuit le Palais, pour elire
Les vaines chansons de la Lyre.
Vous corrompez les ans de ceux
Qui sou' l' ombrage paresseux
Laissent languir efeminée
La force aux armes destinée.

RHYME a a *

L' hyver, qui naist sur leur printens,
Voulte leur corps devant le tens:
Devant le tems l' avare Parque
Les pousse en la fatale barque.
Leur teinct est tousjours palissant.
Leur corps est tousjours languissant.
De la mort l' efroyable image
Est tousjours peinte en leur visage.

RHYME a a *

Leur plaisir traine avecques luy
Tousjours quelque nouvel ennuy:
Et au repos, où ilz se baignent,
Mile travaux les accompaignent.
Le miserable pïonnier
Ne dort d' un sommeil prisonnier:
Le nocher au milieu de l' onde
Sent le commun repos du monde:

RHYME a a *

Le dormir coule dans les yeux
Du laboureur laborieux:
La mer ne sent tousjours l' orage:
Les vens appaizent leur courage.
Mais toy sans repos travaillant,
Apres Caliope baillant,
Quel bien, quel plaisir as tu d' elle,
Fors le parfun d' une chandelle?

RHYME a a *

Tu me sembles garder encor'
Les chesnes se courbans sou' l' or,
Et les pommes mal attachées,
Par les mains d' Hercule arrachées.
Jamais le jour ne s' est levé
Si matin, qu' il ne t' ayt trouvé
Resvant dessus tes Poëzies
Toutes poudreuses et moizies.

RHYME a a *

Souvent, pour ung vers allonger,
Il te fault les ongles ronger:
Souvent d' une main courroussée
L' innocente table est poussée.
Ou soit de jour, ou soit de nuyt,
Cete rongne tousjours te cuyt:
Jamais cete humeur ne se change:
Tousjours le style te demange.

RHYME a a *

Tu te distiles le cerveau
Pour faire ung poëme nouveau:
Et puis ta Muse est deprizée
Par l' ignorance authorizée.
Pendant, la mort qui ne dort pas,
Haste le jour de ton trespas:
Adonques en vain tu t' amuses
A ton Phebus, et à tes Muses.

RHYME a a *

Le Serpent, qui sa queue mord,
Nous tire tous après la mort.
O fol, qui haste les années,
Qui ne sont que trop empennées!
Ajouste à ces malheurs ici
De pauvreté le dur souci:
Pesant fardeau, que tousjours porte
Des Muses la vaine cohorte:

RHYME a a *

Ou soit que tu ailles sonnant
Les batailles d' un vers tonnant:
Ou soit que ton archet accorde
Un plus doulx son dessus ta chorde:
Soit qu' au thëatre ambicieux
Tu montres au peuple ocieux
Les malheurs de la tragedie,
Ou les jeuz de la comedie.

RHYME a a *

Sept villes de Greces ont debat
Pour l' autheur du Troyen combat:
Mais le chetif, vivant, n' eut onques
Ny maison ny païs quelquonques.
Tytire pauvre et malheureux
Regrete ses champs planteureux:
Le pauvre Stace à peine evite
De la faim l' importune suyte.

RHYME a a *

Ovide au Getique sejour,
Faché de la clarté du jour,
De son bannissement accuse
Ses yeux, ses livres et sa Muse.
Mesmes le Dieu musicien
Sur le rivage Amphrisien
D' Admete les boeufz mena paistre
Et conta le troppeau champestre.

RHYME a a *

Mais fault-il, pour les vers blâmer,
Nombrer tous les floz de la mer?
Et toute l' arene roulante
Sur le pavé d' une eau coulante?
Malheureux, qui par l' univers
Jeta la semence des vers:
Semence digne qu' on evite
Plus que celle de l' aconite.

RHYME a a *

Malheureux, que Melpomené
Veid d' un bon oeil, quand il fut né:
Luy inspirant dès sa naissance
De son sçavoir la congnoissance.
Si le bonheur est plus amy
De celuy qui n' a qu' à demy
Des doctes Soeurs l' experience,
O vaine, et ingrate science!

RHYME a a *

Heureux et trois, et quatre fois
Le sort des armes et des lois:
Heureux les gros sourcils encore'
Que le peuple ignorant adore.
Toy, que les Muses ont eleu,
De quoy te sert-il d' estre leu,
Si pour tout le gaing de ta peine
Tu n' a qu' une louange vaine?

RHYME a a *

Tes vers sans fruict, laborieux,
Te font voler victorieux
Par l' esperance, qui te lie
L' esprit d' une doulce folie.
Tes ans, qui coulent ce pandant,
Te laissent tousjours attendant:
Et puis ta vieillesse lamente
Sa pauvreté, qui la tormente:

RHYME a a *

Pleurant d' avoir ainsi perdu
Le tems au livres despandu,
Et d' avoir semé sur l' arene
De ses ans la meilleure grene.
Donne congé, toy qui es fin,
Au cheval qui vieillist, afin
Que pis encor' ne luy advienne,
Et que poussif il ne devienne.

RHYME a a *

Que songe' tu? le lendemain
Du corbeau n' est pas en ta main.
Sus donq' , la chose commencée
Est plus qu' à demy avancée.
Malheureux, qui est arresté
De vieillesse, et de pauvreté.
Vieillesse, où pauvreté abonde,
C' est la plus grand' peste du monde.

RHYME a a *

C' est le plaisir que vous sentez,
O pauvres cerveaux evantez!
C' est le profit qui vient de celles
Que vous nommez les neuf Pucelles.
Heureuses nymphes, qui vivez
Par les forestz, où vous suyvez
La saincte Vierge chasseresse,
Fuyant des Muses la paresse,

RHYME a a *

Soit donq' ma Lyre ung arc turquois:
Mon archet devienne ung carquois:
Et les vers, que plus je n' adore,
Puissent traictz devenir encore' .
S' il est ainsi, je vous suivray,
O nymphes! tant que je vivray:
Laissant dessus leur double croppe
Des muses l' ocieuse troppe.

TITLE

RHYME a a b c c b

Duthier, dont la diligence,
Le sçavoir et la prudence,
L' expérience et la foy,
D' un ordinaire exercice
Travaillent pour le service
De la France et de son Roy:

RHYME a a b c c b

Encores qu' on ne raisonne
Que de Mars et de Bellonne,
De discorde et de fureur,
De soldatz et de gendarmes,
D' assaulx, de sièges, d' allarmes,
De feu, de sang, et d' horreur.

RHYME a a b c c b

Ne laisse pourtant de lire
Les petitz vers, que ma lyre
Te vient présenter icy,
Meslant au bruit des trompettes
Le son des doulces musettes,
Pour addoulcir ton soucy.

RHYME a a b c c b

Les vers qu' icy je te chante,
Duthier, je ne les présente
A ces sourciz renfrongnez,
Auxquelz tel jeu ne peut plaire,
Et qui souvent à rien faire
Sont les plus embesongnez.

RHYME a a b c c b

Mais c' est pour toy que je sonne,
Mais c' est à toy que je donne
Le miel de telles doulceurs,
Où des affaires plus graves
Souvent le souci tu laves,
Cher nourrisson des neuf Soeurs.

RHYME a a b c c b

Ne crains point qu' à tes oreilles,
Lors qu' aux affaires tu veilles,
Je me vienne presenter:
Ma Muse non importune
Espira l' heure opportune,
Pour tes oreilles tenter.

RHYME a a b c c b

Elle fournira ta table
D' un entre-mez délectable:
Et en te parlant de moy
Dira combien je t' honore,
Et de quelz liens encore
Tu m' as obligé vers toy.

RHYME a a b c c b

Je bastis à ta mémoire.
La plus memorable gloire
Dont je fus onques sonneur
Pendant la monstre je t' offre
Des pièces qu' au fond du coffre
Je reserve à ton honneur.

TITLE Le Moretum de Virgile

RHYME a a *

C' estoit au poinct, que la nuict hyvernale
Approche plus de l' estoile journale,
Et l' éveilleur du rustique séjour
Jà par son chant avoit prédict le jour:
Lors que Marsault, qui pour tout héritage
Ne possédoit qu' un petit jardinage,
Craignant desjà la faim du jour suivant
De son grabat tout beau se va levant,
Et tastonnant avecques main soigneuse
L' obscurité de la nuict sommeilleuse,
Cherche le feu, lequel il a trouvé,
Après l' avoir à son dam esprouvé.

RHYME a a *

Là d' une souche à demy consumée
Sortoit encor quelque peu de fumée,
Et soubz la cendre estoit le feu caché:
Alors Marsault avecques front panché
Sur le foyer, vient approcher sa mèche,
Et attirant un peu d' estouppe seiche
D' un fer pointu, soufle tant et si fort,
Qu' il alluma le feu jà demy mort.
L' obscurité faict place à la chandelle:
Marsault chemine, et tousjours autour d' elle
Porte la main, pour la garder du vent,
Puis ouvre un huis, qui estoit au devant.

RHYME a a *

D' un moncelet de froument il va prendre
Autant que peult la mesure comprendre,
Qui environ seize livres contient.
Il part de là, à la meule s' en vient,
Et sur un aix servant à cest affaire
Met près du mur son petit luminaire.
Alors il va desplier ses bras nuds,
Ses deux gros bras bien nerveux et charnus,
Portant de chèvre une peau hérissée
Dessus le flanc rustiquement troussée:
Prend le ballay, et tout à l' environ
Va nettoyant la meule et le gyron:

RHYME a a *

Et puis il met les mains à l' exercice,
Et à chacune ordonne son office.
Avec la gauche il faict tumber le grain
Dessoubz la meule, et avec l' autre main
Donne le tour, d' un rond qui point ne cesse.
Le blé moulu tumbe en farine espesse.
Aucunefois d' un travail successeur
La gauche tourne et soulage sa soeur:
Luy mesme aussi quelquefois se soulage,
Chantant des vers et chansons de village
Alors Catou il huche haultement.
Pour tous servans il avoit seulement

RHYME a a *

Ceste Catou, qui à sa laide mine
Montroit assez qu' elle estoit Limousine.
Les cheveux roux, et le teinct tout haslé,
La lippe enflee, et le sein avalé,
Le ventre gros, gembe grosse et grands plantes,
Et aux talons tousjours mules et fentes.
Marsault luy dit qu' elle face du feu,
Que l' eau soit chaulde, et après qu' il a veu
Son blé moulu, il le prend, il le sasse.
Le son demeure, et la farine passe.
Puis sur un aix l' agence tout soudain,
Verse l' eau tiède, et en menant la main

RHYME a a *

Tout au travers, pestrit tout pesle mesle
Avecques l' eau la farine se mesle.
Des grains de sel il y respand aussi:
L' oeuvre se forme, et devient espoissi.
Avec la paulme en rond il le façonne,
Presse le moule, et sa marque luy donne,
Le porte au feu (Catou premièrement
Avoit le lieu nettoyé proprement);
D' un test voulté il a faict sa fournaize:
Et cependant que la tuyle et la braize
Font leur devoir, Marsault ne chomme pas,
Mais se pourvoit d' autres metz et repas,

RHYME a a *

Pour ne trouver, à la manger seulette,
Fade saveur au goust de sa galette.
De chair de porc par le sel endurci
Les gros quartiers, et les jambons aussi
N' estoient pas là penduz pour son usage,
Mais seulement le rond d' un vieux fourmage
Par le milieu traversé d' un genet,
Et tout au près un vieux fagot d' aneth.
Luy donc aiant le soing de sa pasture,
Pour son disner cherche autre nourriture.
Joingnant la loge, où Marsault habitoit,
Fut un jardin, un jardin qui estoit

RHYME a a *

D' un peu d' oziers clos devant et derrière,
Et de roseaux à la canne légère:
Petit de lieu, mais d' herbes bien fourny.
Ce jardin là n' estoit pas dégarny
De ce qui sert à un pauvre mesnage:
Souvent le riche y prenoit son usage.
Quant au labeur, cela ne luy coustoit
Que l' entretien: cest entretien c' estoit
Quand quelque feste ou saison pluvieuse
Avoient rendu sa charrue ocieuse.
Marsault sçavoit les plantes disposer,
Marsault sçavoit semer et arroser.

RHYME a a *

Là se trouvoit toute herbe de potage,
Là s' espandoit la bette au grand fueillage,
Et la vinette espessement croissant,
Avec la maulve, et l' eaule verdissant.
Les chichespois y prenoient nourriture,
Oignons, pavotz d' endormante nature:
Là s' estendoit la friande laictue,
Et là s' enfloit la coucourde ventrue.
Cela n' estoit de Marsault le manger.
(Car qui estoit plus que luy ménager?)
Son revenu au peuple estoit utile,
Il en portoit certains jours à la ville,

RHYME a a *

Et puis au soir retournoit à grand joye
Léger d' espaule, et chargé de monnoye.
Bien peu souvent de la chair achetoit,
Le rouge oignon son appétit domtoit,
Et le pourreau bien teillant: quelquefois
Il se paissoit de cresson allénois,
Qui prend au nez, d' endive, et de roquette
Bonne aux vieillards. Voylà comment se traitte
Le bon Marsault, qui songeant à son cas
En son jardin va chercher son repas.
Premièrement grattant un peu la terre,
Quatre aulx espaiz de racine il déterre,

RHYME a a *

Arrache aussi des coriandres gresles,
Et du persil aux petites umbelles:
De verde rue il s' est aussi pourveu,
Puis tout joyeux s' assied auprès du feu:
Huche Catou, demande le mortier,
Plume l' oignon, prend ce qui faict mestier,
Jette le reste, et puis en belle eau frotte
Bien nettement la terreuse échalotte,
Et tout cela vous jette dans le fond
De son mortier, qui fut cavé en rond.
Des grains de sel il y met d' avantage,
Il y adjouste encores du fourmage

RHYME a a *

Dur et salé, et puis ces herbes là
Dont j' ay parlé, jette sur tout cela:
Et puis dessoubz ses aynes hérissées
De la main gauche a ses robbes troussées;
De l' autre main il va pilant les aulx,
Dont la senteur offense les nazeaux:
Le suc de l' un avec l' autre s' assemble,
Le pilon tourne et brize tout ensemble.
Lors peu à peu cestuy perd sa valeur,
Et cestuy-là: tous n' ont qu' une couleur,
Qui, pour le blanc, n' est du tout verdissante,
Ny, pour le verd, toute aussi blanchissante.

RHYME a a *

Souvent Marsault, comme tout courroucé,
Souffle, renifle, et d' un nez retroussé
Maudict ses aulx: souvent torche ses yeux
Du bout des doigts, souvent tout furieux
Va maugréant la vapeur innocente.
Desjà se faict la matière plus lente
Qu' auparavant: le pilon qui tenoit
Dans le mortier, plus lentement tournoit.
Or il y mesle un peu d' olif, et ores
Un petit fil de vinaigre, et encores
Remesle tout, et puis une autre fois
Le mesle encor: puis avecques deux doigts

RHYME a a *

Finablement le mortier environne,
Et en tourteau la matiere façonne.
Voylà comment la saulse lon faisoit,
Qui Moretum en latin se disoit.
Catou soigneuse avecques la main nette
Encependant tire aussi sa galette.
Ainsi Marsault ne craignant plus la faim
Pour ce jour-là, se dépesche soudain,
Prend son chappeau, ses guestres, et se rue
Avec ses boeufz au faict de la charrue.

TITLE Voeuz rustiques du Latin de Naugerius. II. A Ceres

RHYME a a *

Regarde, o Ceres la grande,
Danser la rustique bande
Des laboureurs assemblez
A la semence des bledz.
Fay que le grain ne pourrisse
Par la pluie, et ne perisse
Par l' hyver trop avancé
Le sillon ensemencé.

RHYME a a *

Que la malheureuse avène
Ne foisonne sur la plaine,
Ny toute autre herbe qui nuit
Au grain dont vient le bon fruict.
Qu' un fort vent meslé de gresle
Ne renverse pesle mesle
Le blé sur terre haulsé,
De telle fureur blessé.

RHYME a a *

Que les oyseaux qui ravissent,
Du froument ne se nourrissent,
Ny ces monstres d' animaulx
Qui font par tout tant maulx.
Mais fay que le champ nous rende
Avec une usure grande
Les grains par nous enserrez
Soubs les sillons labourez.

RHYME a a *

Ainsi sera. Qu' on espanche
Un plein pot de crème blanche,
Et du miel délicieux
Coulant avecques vin vieux.
Que l' hostie inviolee
Avant que d' estre immolee,
Par trois fois d' un heureux tour
Cerne ces bledz à l' entour.

RHYME a a *

C' est assez. Moissons parfaictes
Autres festes seront faictes,
Et seront tes cheveux saincts
D' espicz couronnez et ceinctz.

TITLE  D' un vanneur de blé, aux vents

RHYME a a b c c b

A vous troppe legere,
Qui d' aele passagere
Par le monde volez,
Et d' un sifflant murmure
L' ombrageuse verdure
Doulcement esbranlez,

RHYME a a b c c b

J' offre ces violettes,
Ces lis, et ces fleurettes,
Et ces roses icy,
Ces vermeillettes roses,
Tout freschement écloses,
Et ces oeilletz aussi.

RHYME a a b c c b

De vostre doulce halaine
Eventez ceste plaine,
Eventez ce séjour:
Ce pendant que j' ahanne
A mon blé, que je vanne
A la chaleur du jour.

TITLE Ceres, à Bacchus et à Palès

RHYME a a b b c c d d

Ceres d' espicz je couronne,
Ce pampre à Bacchus je donne,
Je donne à Palès la grande
Deux potz de laict pour offrande:
Afin que Ceres la blonde
Rende la plaine feconde,
Bacchus à la vigne rie,
Et Palès à la prairie.

TITLE  Sur le mesme subject

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

De fleurs, d' espics, de pampre je couronne
Palès, Ceres, Bacchus: à fin qu' icy
Le pré, le champ, et le terroy aussy
En fein, en grain, en vandange foisonne.
De chault, de gresle, et de froid qui estonne
L' herbe, l' espic, le sep, n' ayons soucy:
Aux fleurs, aux grains, aux raysins adoulcy
Soit le printemps, soit l' aesté, soit l' autonne.
Le boeuf, l' oyseau, la chèvre ne devore
L' herbe, le blé, ny le bourgeon encore.
Faucheurs, coupeurs, vandangeurs, louez donques
Le pré, le champ, le vignoble Angevin:
Granges, greniers, celiers on ne vid onques
Si pleins de fein, de froument, et de vin.

TITLE D' un berger, a pan

RHYME a a *

Robin par bois et campaignes,
Par boccaiges et montaignes,
Suivant naguere un taureau
Egaré de son troppeau;
D' un roc élevé regarde;
Void une biche fuyarde,
D' un dard la faict trébucher,
Trouve en l' antre d' un rocher
Les petiz fanneaux, qu' il donne
A Jannette sa mignonne:
Puis fait à ses compaignons
Un banquet d' aulx et d' oignons,
Faisant courrir par la trouppe
De vin d' Anjou mainte couppe:
Quant au reste, ô Dieu cornu,
Au croc de ce pin cogneu
Pour ton offrande j' apporte
La peau de la biche morte.

TITLE  D' un chasseur

RHYME a a *

Pan, des forestz habitant l' épesseur,
Pan, pié-de-bouc, Robinet ton chasseur
Accoutumé jadis de faire teste
A la fureur de mainte fiere beste,
Et par lequel à cestuy pin sacré
Tu vois encor, s' ilz te viennent à gré,
Les piedz des ours, et les hures fendues
Des vieux sangliers, pour offrande pendues:
Ores vieillard, et d' age tout voulté;
De ce grand cerf, que luy mesme a domté,
Le bois encor il te sacre et ordonne,
Digne présent d' une vieille personne,
Bien que tel oeuvre ait jadis eu l' honneur
D' estre avoué par le Thébain veneur.
Reçoy le donq pour oeuvre de jeunesse,
Et ne le croy de moindre hardiesse.

TITLE  D' un vigneron, à Bacchus

RHYME a a *

Ceste vigne tant utile,
Vigne de raysins fertile,
Tousjours coustumière d' estre
Fidèle aux voeuz de son maistre,
Ores qu' elle est bien fleurie,
Te la consacre, et dedie
Thenot vigneron d' icelle.
Fay donq, Bacchus, que par elle
Ne soit trompé de l' attente,
Qu' il a d' une telle plante:
Et que mon Anjou foisonne
Par tout en vigne aussi bonne.

TITLE De deux Amants, à Vénus

RHYME a a *

Nous deux Amans, qui d' un mesme courage
Sommes uniz en ce prochain village,
Chaste Cypris, vouons à ton autel
Avec le lis l' amaranthe immortel.
Et c' est à fin que nostre amour soit telle
Que l' amaranthe à la fleur immortelle:
Soit tousjours pure, et de telle blancheur
Que sont les lis en leur pasle frescheur,
Et que noz coeurs mesme lien assemble,
Comme ces fleurs on void joinctes ensemble.

TITLE D' une nymphe, à Diane

RHYME a b b a *

Une vierge chasseresse
Pleurant de laisser les bois,
Append icy son carquois,
Ses traictz, son arc, et sa lesse.
Sa mère l' a condamnée
A rompre son chaste voeu,
La liant d' un autre noeu
Dessous les loix d' Hyménee.
Mais ô fille de Latonne,
Qu' encor réclamer je doy,
Si c' est en despit de, moy,
Que tes forestz j' abandonne,
Autant qu' au bois favorable
Diane, tu m' as esté,
Sois à ma nécessité,
Lucine, autant secourable.

TITLE Epitaphe d' un chien

RHYME a a b b a

Ce bon Hurauld, qui souloit estre
Le mignon de Jacquet son maistre,
Hurauld venu du bas Poittou
Sur les doulces rives d' Anjou,
Pour garder le troppeau champestre:

RHYME a a b b a

Pendant que la bande compaigne
Des autres chiens, sur la campaigne
Dormant gisoit deçà, delà,
Faisant le guet sur ce bord là,
Où Meine à Loyre s' accompaigne:

RHYME a a b b a

Ce bon chien sur tous chiens fidèle
Défendit de la dent cruelle
Les aignelets, mais ce pendant
Il mourut en les defendant,
Digne de louange immortelle.

RHYME a a b b a

Son maistre regrettant sa perte,
L' a mis soubz ceste motte verte:
Aussi avoit bien mérité
Une telle fidélité
D' estre si dignement couverte.

RHYME a a b b a

Les pauvres troppeaux le gemissent,
Mais les animaulx qui ravissent,
Et les larrons s' attendent bien
D' estre maistres de nostre bien,
Et de sa mort se resjouissent.

TITLE A Vénus

RHYME a b a b

Ayant après long desir
Pris de ma doulce ennemie
Quelques arres du plaisir,
Que sa rigueur me dénie,

RHYME a b a b

Je t' offre ces beaux oeillets,
Vénus, je t' offre ces roses,
Dont les boutons vermeillets
Imitent les lèvres closes,

RHYME a b a b

Que j' ay baisé par trois fois,
Marchant tout beau dessoubs l' ombre
De ce buisson, que tu vois:
Et n' ay sceu passet ce nombre,

RHYME a b a b

Pource que la mere estoit
Auprès de là, ce me semble,
Laquelle nous aguettoit:
De peur encores j' en tremble.

RHYME a b a b

Or' je te donne des fleurs:
Mais si tu fais ma rebelle
Autant piteuse à mes pleurs
Comme à mes yeux elle est belle,

RHYME a b a b

Un Myrte je dédiray
Dessus les rives de Loyre,
Et sur l' écorse escriray
Ces quatre vers à ta gloire:

RHYME a b a b

THENOT SUR CE BORD ICY,
A VENUS SACRE ET ORDONNE
CE MYRTE, ET LUY DONNE AUSSI
CES TROPPEAUX ET SA PERSONNE.

TITLE Estrene d' un tableau

RHYME a a *

Ce tableau, que pour t' estrener,
Isabeau, je te veux donner,
Au vif rapporte mon visage
Autant qu' on vid onques image.
Qu' ainsi soit, regarde, Isabeau,
Comme je semble à mon tableau:
La couleur du protraict est blesme,
Et la mienne est tousjours de mesme:
Sans cueur il est, sans cueur je suis,
Je n' ay point eu de cueur depuis
Qu' amour l' ostant de ma puissance,
Le meit soubs ton obéissance.
Il est muet, si suis-je moy,
Quand je me trouve devant toy.
Bref, qui nous void, voir il luy semble
Deux Amans ou tableaux ensemble.
Nous sommes différents d' un poinct,
C' est qu' amour ne le brusle point.
Et quand il sentiroit la flamme
(Comme tout par ton oeil s' enflamme),
Ainsi que de moy malheureux
Son mal ne sera langoureux,
Et les flammes continuelles
Ainsi n' ardront point ses moëlles:
Au premier feu qu' il sentira,
Soudain en cendres il ira.

TITLE  Villanelle

RHYME a b a b b c b c
RHYME-POEM a b a b b c b c

En ce moys delicieux,
Qu' amour toute chose incite,
Un chacun à qui mieulx mieulx
La doulceur du temps imite,
Mais une rigueur despite
Me faict pleurer mon malheur.
Belle et franche Marguerite,
Pour vous j' ay ceste douleur.

RHYME a b a b b c b c
RHYME-POEM a b a b b c b c

Dedans vostre oeil gracieux
Toute doulceur est escritte,
Mais la doulceur de voz yeulx
En amertume est confite.
Souvent la couleuvre habite
Dessoubs une belle fleur.
Belle et franche Marguerite,
Pour vous j' ay ceste douleur.

RHYME a b a b b c b c
RHYME-POEM a b a b b c b c

Or puis que je deviens vieux,
Et que rien ne me profite,
Désespéré d' avoir mieulx,
Je m' en iray rendre hermite,
Je m' en iray rendre hermite,
Pour mieulx pleurer mon malheur.
Belle et franche Marguerite,
Pour vous j' ay ceste douleur.

RHYME a b a b b c b c
RHYME-POEM a b a b b c b c

Mais si la faveur des Dieux
Au bois vous avoit conduitte,
Où, desperé d' avoir mieulx,
Je m' en iray rendre hermite,
Peult estre que ma poursuite
Vous feroit changer couleur.
Belle et franche Marguerite,
Pour vous j' ay ceste douleur.

TITLE Le combat d' Hercule et d' Achéloys

RHYME a b a b c c d e e d

Ce n' est icy que je chante
Les Titanes oultrageux,
Ny ceulx que la Grèce vante,
Ny le Troien courageux:
Je ne redy l' entreprise
De Turne et du filz d' Anchise,
Et si ne rechante pas
Tydé, Capanee, Adraste,
Ny les deux fils d' Iocaste,
Ny les thessales combats.

RHYME a b a b c c d e e d

Icy je tais la proësse
Du double honneur de Clairmont,
Dont la brave hardiesse
Domta Mambrin, et Almont.
Je laisse encore derriere
Et l' une et l' autre Guerriere:
Je laisse le bon Roger,
Le Sericain, le Tartare,
Et la vaillance barbare
Du superbe roy d' Arger.

RHYME a b a b c c d e e d

Mais bien je chante d' Alcide
Le labeur à ceste fois,
Qui domta la force humide
Des trois formes d' Acheloys:
D' Acheloys, ce brave fleuve,
Qui feit à son dam épreuve
De sa force et de son cueur,
Soubs un corps non veritable,
Contre le bras indomtable
De tant de monstres vainqueur.

RHYME a b a b c c d e e d

La princesse Etolienne
Avoit domté soubs ses yeux
La grandeur Herculienne,
Et ce fleuve audacieux.
L' alliance de la belle
Mille autres encor appelle,
Mais tous cèdent à ces deux.
Acheloys premier s' addresse
Au père de la princesse,
Hault assis au milieu d' eux:

RHYME a b a b c c d e e d

"Reçoy moy (dit-il) pour gendre,
Prince Calidonien.
- Mais plus tost veuille moy prendre
(Dict le grand Aonien):
Ta fille aura pour beaupère
Celuy qui le ciel tempere.
Mille monstres surmontez
Pour douaïre je luy donne:
Pour ton service j' ordonne
Ces bras non jamais domtez."

RHYME a b a b c c d e e d

Achéloys dit au contraire:
"J' apporte ma déité,
Plus riche et digne douaïre
Que n' est pas l' humanité.
Je suis d' un grand fleuve prince,
Je traverse ta province
En mille tours fluctueux:
Du gras limon qui arrive
Dessus ma fertile rive,
Je rends tes champs fructueux.

RHYME a b a b c c d e e d

Contre moy n' est irritee
La grand princesse des Dieux:
Je ne cognois Eurystée,
Ny son courage odieux:
Je ne me suis; feinct un pere
Par le crime de ma mere,
Ny tous ces monstres conquis.
Roy, donques ne veuille querre
Un gendre en estrange terre,
L' ayant chés toy tout acquis."

RHYME a b a b c c d e e d

L' amy de Déïanire
A ces mots injurieux
Soudain embraze son ire,
Et d' un regard furieux:
"Toy (dit-il) trop plus adextre
Du parler que de la dextre,
Brave tant que tu voudras,
Ton braver ne me fait honte,
Pourveu que je te surmonte
Par la force de mes bras."

RHYME a b a b c c d e e d

Disant ces mots, il desserre
Ces bras nerveux et charnus,
Jette sa masse par terre,
Et montre ses membres nuds:
Achéloys sa robbe verte
De jongs et roseaux couverte
S' arrache de sus le doz.
Chacun d' eulx baisse la teste,
Et à la luyte s' appreste,
De nerfz, de membres, et d' os.

RHYME a b a b c c d e e d

Leurs paulmes ilz ensablonnent,
Et leurs doz contrecourbez
Des prises qu' ilz s' entredonnent,
Sont tous meurtriz et plombez.
Qui tient, qui lasche sa prise,
Qui par force, ou par surprise
Gaingne le dessoubs des bras,
Qui ses gembes entrelasse,
Qui sans bouger de sa place
Se tient ferme sur son pas.

RHYME a b a b c c d e e d

Long temps Hercule s' efforce,
Long temps contre ses efforts
Acheloys a moins de force
Que de pesanteur de corps:
L' un en vain travaille et sue,
L' autre tardif se remue
Non moins ferme qu' une tour,
Ou qu' un rocher qui se fonde
Immobile contre l' onde,
Qui le bat tout à l' entour.

RHYME a b a b c c d e e d

Icy quasi hors d' haleine
Ilz prenent un peu le vent,
Et puis retentent la peine,
Plus ahurtez que devant.
De piedz, de corps, bras et teste
L' un contre l' autre s' arreste:
Deux taureaux de mesme cueur
Fiers au combat se hazardent.
Les autres craintifz regardent,
Non asseurez du vainqueur.

RHYME a b a b c c d e e d

Trois fois Hercule repousse
La poictrine d' Acheloys,
La roideur de sa secousse
Fut vaine jusqu' à trois fois:
A la quatrieme il s' élance,
Et de sa plus grand vaillance
Met son luyteur au dessoubz,
L' estreint, le hurte, le serre,
Et luy fait mordre la terre,
Accablé soubs ses genouz.

RHYME a b a b c c d e e d

Le Fleuve se sentant moindre
Et d' addresse et de pouvoir,
A sa force voulut joindre
Le secours de son sçavoir.
Des mains d' Hercule il s' écoule,
Et faict serpent, qui se roule,
En longs cercles va glissant,
Siffle comme une sagette,
Dardant menu sa languette
En deux pointes finissant.

RHYME a b a b c c d e e d

"C' est de mon berceau l' ouvrage,
Dit Hercule, et qui te fait
Si prodigue de courage
Soubs un serpent contrefait?
Quand bien tu te pourrois dire
De tous les serpens le pire,
Pourtant cest Hydre n' es-tu,
Cest Hydre, qui tant fertile
Gaingnoit d' un dommage utile
Deux chefz pour un abbatu.

RHYME a b a b c c d e e d

Toy donc soubs forme empruntée
Pense-tu bien surmonter
Ceste puissance indomtee,
Qui sceut tel monstre domter?"
Ainsi se rioit Alcide
Jà tenant ce Dieu liquide,
Qui en vain se herissant,
Se demeine, et se travaille,
Pour sortir de la tenaille
Qui va sa gorge pressant.

RHYME a b a b c c d e e d

Voicy la dernière épreuve,
Jà d' un miracle nouveau
S' estoit déguizé le Fleuve
Soubs la forme d' un taureau,
Qui rouant son oeil terrible
D' un long muglement horrible
Remasche un peu sa fureur,
Puis d' une course elancee
S' en vient la teste baissée,
Portant la fouldre, et l' horreur.

RHYME a b a b c c d e e d

Mais celuy, dont le courage
Ne sentit onques la peur,
Attent bravement l' orage
De ce troisième labeur:
La gembe droitte il avance,
Et d' une egale ballance
Roidissant les bras ouvers,
Des deux cornes se fait maistre,
Et d' une secousse addextre
Vous met le fleuve à l' envers.

RHYME a b a b c c d e e d

Mais l' ire, et la force à l' heure
Hercule tant anima,
Que de la corne meilleure
Le front il luy désarma.
Du pié luy donne en la panse,
Et la corne arriere lance,
Que les Naiades alors
Ont cherement recuillie,
Et l' ont richement remplie
De leurs plus riches trésors.

RHYME a b a b c c d e e d

L' un pour le pris de sa peine
De son peuplier couronné
Sa doulce guerrière emmeine,
L' autre demeure ecorné:
Et se couronnant de saule,
Jusqu' au dessus de l' espaule
Se tappit dedans ses eaux,
Où vergongneux il essaye
Cacher sa nouvelle playe
De ses cannes, et roseaux.

TITLE Chant de l' amour et du primtemps

RHYME a b a b *

Icy je ne chante pas
De Mars la guerrière troppe,
Ny les horribles combats
Des deux Seigneurs de l' Europe.

RHYME a b a b *

Quelque plus heureux sonneur
Sonne l' immortelle gloire,
Qui doit consacrer l' honneur
De la Françoise victoire:

RHYME a b a b *

Chante l' Aigle abandonné
De son Espaigne fuytive,
Et le Croissant couronné
Menant la guerre captive.

RHYME a b a b *

Ce pendant la saincte erreur
D' une deité plus forte
Dira la doulce fueur
Qui hors de moy me transporte.

RHYME a b a b *

Amour le premier des Dieux
Formant ceste masse ronde,
D' un discord mélodieux
Lia les membres du monde.

RHYME a b a b *

Le ciel courbe il estendit
Dessus la terre abaissée,
Et la terre en l' air pendit
D' une rondeur balencée.

RHYME a b a b *

D' un ordre perpetuel
Il entretient et dispose
Par un désir mutuel
L' espèce de toute chose.

RHYME a b a b *

D' Amour soyez donq, mes chants,
A fin que dessus voz aeles
Je raze la fleur des champs
Des neuf filles immorteles.

RHYME a b a b *

Autant que me semble doulx
Le traict de ma flamme vive,
Autant mes vers, soyez-vous
Rempliz de doulceur naïve.

RHYME a b a b *

Le blanc taureau ravisseur
Dore la saison nouvelle,
Et en nouvelle doulceur
Mon amour se renouvelle.

RHYME a b a b *

Si les joyeux oyselets
Dessus les verdes fleurettes
Et par les bois nouvelets
Dégoysent leurs amourettes,

RHYME a b a b *

Pourquoy ne diray-je aussi
Le seul plaisir de ma vie,
Puis qu' amour le veult ainsi,
Et que le ciel m' y convie?

RHYME a b a b *

Le flambeau, dont les chaleurs
Ardent l' antique froidure,
De mille sortes de fleurs
Repeingt la jeune verdure:

RHYME a b a b *

Et le Dieu, qui mes desirs
Brusle d' une saincte flamme,
Mille sortes de plaisirs
Replante dedans mon ame.

RHYME a b a b *

Tout ce, qui l' hyver s' est veu
Morne, transi, froid, et blesme,
Sent maintenant ce doulx feu,
Et moy je suis le feu mesme.

RHYME a b a b *

Des fleuves les piedz glissans
Frappent leurs plus haultes rives,
Et les sommetz verdissans
Rehaulsent leurs testes vives:

RHYME a b a b *

Desjà les sepz tournoyans
Autour des branches verdoient,
Jà les verdz sillons ploians
Par les campaignes ondoient.

RHYME a b a b *

Bacchus, Priape et Ceres,
Palès, Vertumne, et Pomonne,
Et chaque Dieu des forests
Se prepare une couronne.

RHYME a b a b *

Tel fut le siecle doré,
Tel sera le nostre encore
Dessoubz le sceptre honoré
De Henry, qui le redore:

RHYME a b a b *

Despouillant de ses butins
La monstrueuse ignorance,
Pour accabler les mutins
Dessoubz les bras de la France.

RHYME a b a b *

O de quel bien redoublé
L' Europe sera saisie,
Si son repoz n' est troublé
Par le tyran de l' Asie!

RHYME a b a b *

Lors je seray le tesmoing
D' une victoire si belle,
Ce pendant un autre soing
Plus doulcement me r' appelle.

RHYME a b a b *

Amour, si ta déité,
Des déitez la plus saincte,
Fut dès ma nativité
En moy divinement peincte:

RHYME a b a b *

Si tu es tout bon, et beau,
Et si tu m' as faict notoire,
Que ton céleste flambeau
Ne jette point flamme noire:

RHYME a b a b *

De quelle riche couleur
Peindray-je ma poësie
Pour descrire la valeur
Que j' ay sur toutes choisie?

RHYME a b a b *

Tous les verds tresors des cieux,
Riche ornement de la plaine,
Représentent à mes yeux
L' object de ma doulce peine.

RHYME a b a b *

Je voy dedans ces oeillets
Rougir les deux lèvres closes
Dont les boutons vermeillets
Blesmissent le teinct des roses.

RHYME a b a b *

Je voy pallir dans ces liz,
Qui en longueur se blanchissent,
La nege des doigts polis,
Qui en dix perles finissent.

RHYME a b a b *

Voyant sur nostre sejour
La belle aulbe retournee,
Pour seréner d' un beau jour
La lumière nouveau-née,

RHYME a b a b *

Je voy le blanc et vermeil
De celle face tant claire,
Dont l' un et l' autre soleil
A mes tenèbres esclaire.

RHYME a b a b *

Voyant ces rayons ardents
Dessus le crystal de l' onde,
Qui frizent par le dedans
Le fond de l' arene blonde,

RHYME a b a b *

Je voy les ondes encor
De ces tresses blondelettes,
Qui se crespent dessous l' or
Des argentines perlettes.

RHYME a b a b *

Le sep, qui estreint si fort
De l' orme la branche neuve,
Armant l' un et l' autre bord
Du long rampart de mon fleuve,

RHYME a b a b *

Ressemble ces noeudz espars,
Qui sur le front de madame
Enlaçent de toutes parts
Mon cueur, mon corps, et mon ame.

RHYME a b a b *

Ce vent, qui raze les flancz
De la plaine coloree,
A longs souspirs doulx souflans,
Qui rident l' onde azuree,

RHYME a b a b *

M' inspire un doulx souvenir
De ceste haleine tant doulce,
Qui fait doulcement venir
Et plus doulcement repoulse

RHYME a b a b *

Les deux sommetz endurciz
De ces blancz coutaux d' ivoyre,
Comme les flots adoulciz,
Qui baisent les bords de Loyre.

RHYME a b a b *

L' argentin de ces ruisseaux
Qui paisiblement murmurent,
Soubz le fraiz des arbrisseaux
Qui les rivages emmurent,

RHYME a b a b *

Resent celle doulce voix,
Voix celeste, et nompareille,
Qui m' a plus de mille fois
Succé l' ame par l' oreille.

RHYME a b a b *

Vous donq' amoureux oyseaux,
Soit aux bois, soit aux campaignes,
Accordez au bruit des eaux,
Qui tumbent de ces montaignes:

RHYME a b a b *

Dont l' immortelle verdeur
De mille fleurs diapree
Embasme de son odeur
Le verd honneur de la pree.

RHYME a b a b *

Icy dedier je veulx
Un autel à ma Déesse,
Pour y consacrer les voeus
Que ma Muse luy addresse.

RHYME a b a b *

De fleurs et de rameaux verds
Sera la riche peinture,
Et la rondeur de mes vers
Y servira de ceinture.

RHYME a b a b *

Qu' il n' y ait en ce beau clos
Branche, qui ne reverdisse,
Bouton, qui ne soit déclos,
Ny herbe, qui ne florisse.

RHYME a b a b *

Jamais n' y faille le thyn,
L' oeillet, le lis, ny la rose,
Ny la fleur, qui au matin
Est ouverte, et au soir close.

RHYME a b a b *

Jamais n' y faille le miel,
Ny le laict, ny la rosee,
Et de la manne du ciel
Tousjours soit l' herbe arrosee.

RHYME a b a b *

Tousjours y facent leur tour
Les carrieres ondoyantes,
Tousjours les bois à l' entour
Courbent leurs cymes ployantes.

RHYME a b a b *

De nuict, sur l' humide front
Des fleurs de vermeil escrittes,
Y viennent danser en rond
Les Nymphes et les Charites.

RHYME a b a b *

De jour, lors que le Soleil
Darde sa flamme plus grande,
Y viennent prendre sommeil
Diane, et sa chaste bande.

RHYME a b a b *

Dessus les sièges herbuz
Pallisse la verde Olive,
Et le verd tronc de Phoebus
Y ait sa perruque vive.

RHYME a b a b *

Pasteurs, que de ces chappeaux
Chacun ait sa teste ceincte,
Mais n' y menez vos troppeaux,
Car toute l' herbe en est saincte.

TITLE Chant de l' amour, et de l' hyver

RHYME a a b c c b

Ores, que mon Roy s' efforce,
Malgré l' hyver, et la force
D' Orion le pluvieux,
De suivre l' heur de sa gloire,
Et l' honneur de la victoire
Que luy promettent les Dieux,

RHYME a a b c c b

Amour suivant l' entreprise
De sa despouille conquise
M' a guidé jusques icy:
Où sa déité compaigne
Suit par la veuve campaigne
Et mes pas, et mon soucy.

RHYME a a b c c b

Les longs souspirs de ma plaincte,
Dessus la plaine depeincte
S' en volent de toutes parts,
Et des vents l' haleine forte
Evanouis les emporte
Parmy ce grand vague espars.

RHYME a a b c c b

Ponthus, que l' amour affole
D' une erreur sainctement fole,
Ponthus, l' honneur Masconnoys,
Et toy, le plus grand qu' on voye,
Dont le sainct myrte verdoye
Dessus le bord Vandomoys:

RHYME a a b c c b

Si encores vous allume
La fureur, qui vostre plume
Ballança d' un vol si hault,
Empennez les flancz de celle
Qui tire une plus basse aele,
De peur de prendre le sault.

RHYME a a b c c b

Si autrefois j' ay faict dire
Au gay fredon de ma lyre
Le primtemps d' une beauté,
Il fault, il fault à ceste heure
Qu' éternellement je pleure
L' hyver d' une cruauté.

RHYME a a b c c b

Puis qu' esloingnant la lumiere
De la beauté coustumiere
D' estre un soleil à mes yeux,
Je sens ma triste pensée
Ardentement englacée
D' un aquilon furieux.

RHYME a a b c c b

L' Astre, dont la saincte flamme
Au plus joyeux de mon ame
Pluvoit un primtemps de fleurs,
Plus ne gresle en mon courage
Qu' un perpetuel orage
Et de souspirs et de pleurs.

RHYME a a b c c b

Les pleurs et souspirs ensemble
Que sur la plaine j' assemble,
Croissent la pluie et les vents:
Et les pensers qui me gelent,
En mon estomac ne celent
Que sanglots s' entresuivans

RHYME a a b c c b

Plus dru que ne chet la gresle,
Qui en petillant se mesle
Aux ondoyans tourbillons,
Quand la fureur de la bize
Casse, arrache, froisse, brise
L' honneur des jaunes sillons.

RHYME a a b c c b

Plus furieuse ne vante
L' impitoyable tormente
Que deux vents contraires font,
Que diversement m' agitent
Mille souciz qui habitent
De mon cueur au plus profond.

RHYME a a b c c b

Mais quelque soing adversaire
Qui s' oppose à son contraire,
Amour est tousjours vainqueur:
Tousjours celle, qui me lyme
Tient de mes pensers la cyme,
Comme royne de mon cueur.

RHYME a a b c c b

Ainsi les eaux des montaignes,
Soudaine horreur des campaignes,
Vont un grand fleuve animer:
Luy, qui d' une vive source
Pique une plus brave course,
Les emporte dans la mer.

RHYME a a b c c b

Bien que l' oeil, qui tout regarde,
Oeil, de qui la lampe darde
Les rayons de nostre jour,
N' ait rien veu encor au monde,
Qui perdurable se fonde
D' un immuable séjour:

RHYME a a b c c b

Si void-il tousjours ma peine
Opinïastre et certaine,
Soit que du blanc ravisseur
Il dore la riche corne,
Soit qu' il entre au Capricorne
Par le cercle traverseur:

RHYME a a b c c b

Dédaignant la face veuve
De la terre autrefois neuve,
Le chef vieillart des forests,
Des prez la toison mouillee,
Et la plaine despouillee
Du blond honneur de Cérès.

RHYME a a b c c b

Comme autrefois la nature
Au plus gay de sa peinture
Me figuroit les beautez,
Dont le printemps de madame
Faisoit esclore en mon ame
Mille belles nouveautez.

RHYME a a b c c b

Ainsi le ciel me r' apporte
Avecques la saison morte
Une mortelle froideur,
Pour estre eslongné de celle
Dont la divine estincelle
Tient ma vie en sa verdeur.

RHYME a a b c c b

Je ne voy roc, ny montaigne,
Pré, rivière, ny campaigne,
Bois, ny solitaires lieux,
Antre, ruisseau, ny fonteine,
Qui la face de ma peine
Ne représente à mes yeux.

RHYME a a b c c b

Je me plaings de ta nature,
Amour, veu que ta poincture
N' époinçonne les oyseaux
Fors en la saison nouvelle,
Lors que ta flesche cruelle
Sonde le plus creux des eaux.

RHYME a a b c c b

Mais ta cruauté felonne
Tousjours, tousjours m' aiguillonne
D' un perpétuel retour,
Soit au temps de la froidure,
Soit que la jeune verdure
Déride le front du jour.

RHYME a a b c c b

Heureux trois fois, voire quatre,
Le soldat qui va rabattre
D' Espagne le brave effort,
Et qui loing de sa province,
Devant les yeux de son prince.
S' acquiert une belle mort.

RHYME a a b c c b

Heureuse, ô heureuse encore
La vive mort, qui decore
Les indomtez Chevaliers,
Qui sur un mont de gendarmes
Tumbent soubs le faix des armes
Au plus espais des milliers.

RHYME a a b c c b

Voz mors tousjours honnorées
Seront des vostres pleurees,
Mon Roy vous regrettera:
Desjà la France en souspire,
Et la Vandomoise lyre
Vostre vertu chantera.

RHYME a a b c c b

Mais moy chetif, qui demeure,
Helas! il fault que je meure
Non devant les yeux des Roys,
Sur la guerriere campagne
Rouge du sang de l' Espagne,
Mais soubs l' honneur de ces bois.

RHYME a a b c c b

Bois tristes et solitaires,
De ma peine secretaires,
Où l' Amour, qui me conduit,
Au plus chauld de ses allarmes
Baigne souvent de mes larmes
L' humide sein de la nuict.

RHYME a a b c c b

Là je resonge sans cesse
L' heureux soir, que ma Déesse
Lisoit la carte des cieux,
Au doigt me montrant la face
De mille flambeaux, qu' efface
Le double feu de ses yeux.

RHYME a a b c c b

Là le tyran de ma vie
Sur ma liberté ravie
Exerce cent mille tors,
Là là ma doulce guerriere
Sourde à ma vaine priere
Me livre cent mille morts.

RHYME a a b c c b

Je voy la fuyante suyte
D' une eau sillonnant sa fuyte
Au pié d' un rocher moussu,
Fendant le doz d' une pree
Estroittement emmuree
D' un double tertre bossu.

RHYME a a b c c b

Sur l' un quelquefois ondoient
Mille sillons qui blondoient,
Sur l' autre sont les murs vieux,
Hideux de ronces, et d' hierre:
Séjour, qui le tige enserre
De mes maternelz ayeux.

RHYME a a b c c b

Là mes cendres je dédie,
Mais à ces fleurs je supplie,
Et à ces herbes aussi,
Au myrte, au laurier encore,
Et à l' arbre, qui m' honore,
Ne croistre jamais icy.

RHYME a a b c c b

Jamais n' y croissent les roses,
Ny les fleurettes descloses,
Jamais le rousoiant miel
N' y coule dessus ma tumbe:
Ou si quelque chose y tumbe,
Que ce soit l' ire du ciel.

RHYME a a b c c b

Que les oiseletz s' y taisent,
Que les ruisseaux s' y appaisent,
Que l' an veuf de fleurs et fruicts
Autre saison n' y r' ameine,
Sinon l' horreur de ma peine,
Et l' hyver de mes ennuis.

RHYME a a b c c b

Au croc d' une vieille souche,
Qui d' un doz courbé se couche
Dessus le front de ces eaux,
Soit ceste harpe attachee,
Indigne d' estre accrochee
A ces jeunes arbrisseaux.

RHYME a a b c c b

Vous donq' troppe Délienne,
Et vous l' Acidalienne,
Cherchez ailleurs vos esbas.
Faunes, Satyres, Dryades,
Pour trepigner voz aubades
N' apportez icy voz pas.

RHYME a a b c c b

Mais si quelqu' un d' adventure
Sur la triste sepulture
D' un pas errant est guidé,
Ces vers il y puisse lire
Engravez soubs une lyre,
Sur l' escorse au front ridé:

RHYME a a b c c b

C' estoit la lyre Angevine
D' un que sa toute-divine
A conduit au dernier poinct,
Par une ennuieuse absence,
Pource qu' il n' eut la puissance
De vivre, et ne la voir point.

TITLE De sa peine, et des beautez de sa dame

RHYME a a b c c b

Il me plaist icy de peindre,
Mieulx que ne la sçauroit feindre
Un Apelle ingenieux,
Ma peine contr' imitee
Sur la belle Pasithee,
Seule idole de mes yeux.

RHYME a a b c c b

C' est mon feu, c' est ma cordelle,
Mon froid, ma flesche mortelle;
C' est mon aigle devorant,
Qui m' ard, lie, englace, et blesse,
Et qui devore sans cesse
Mon cueur sans cesse mourant.

RHYME a a b c c b

De l' oeil sort ma flamme vive,
L' or des cheveux me captive,
Par la rigueur suis gelé,
La main en cinq traicts s' allonge,
Et le cruel qui me ronge,
C' est ce petit Dieu aelé.

RHYME a a b c c b

Vénus feit l' oeil que j' adore,
Son chef fut pris de l' Aurore,
Diane son cueur donna,
Pallas sa main tant prisée,
Et sur une ongle aguisée
Mon torment se façonna.

RHYME a a b c c b

Son oeil les astres surmonte,
A l' or ses tresses font honte,
Le fer cede à sa rigueur,
Sa main l' alebastre passe,
Et sur le beau de sa face,
Se niche l' oiseau vaincueur,

RHYME a a b c c b

Qui la seule mort doit craindre,
Onde pour ma flamme esteindre,
Main pour mes noeuds délacer,
Soleil pour ma glace fondre,
Pavois pour aux coups respondre,
Et voix pour l' oiseau chasser.

RHYME a a b c c b

Pour me vanger je souhette
L' un se changer en planette.
L' autre en metal qui mieux luit,
Le tiers au cueur d' un vieil arbre,
Le quart en ivoyre, ou marbre,
Et l' autre en oiseau de nuict.

RHYME a a b c c b

Ou que mes nerfz, et mes veines
Se transforment en fonteines,
Mon col en fer pour trencher,
En feu le froid qui m' englace,
Mon estomac en cuirasse,
Et mon cueur en un rocher.

TITLE A Olivier de Magni sur les perfections de sa dame

RHYME a a *

Quand je contemple les beautez
De tant de rares nouveautez,
Qui en ta Nymphe nompareille
Des cieux annoncent la merveille,
Il me semble voir les couleurs.
De tant et tant de belles fleurs

RHYME a a *

Que la jeune saison desserre
Du sein amoureux de la terre.
Icy le lis est blanchissant,
Là est la rose rougissant,
Et là est la plaine paree
De mainte autre fleur bigaree.

RHYME a a *

Et comme on void la teste bas
La vierge marchant pas à pas
Despouiller la rive fleurie
De verd email de la prairie,
Dont ayant son giron remply,
Elle d' un tortueux reply
Façonne une belle couronne,
Dont son beau chef elle environne:
Ainsi ta Muse çà et là,
Soingneuse cuillant tout cela
Qui fleurit en l' esprit de celle
Dont tu sens la vive estincelle,
Ayant choisi tout le plus beau,
Façonne le tour d' un chappeau,
Dont une couronne elle appreste.
Eternel honneur de ta teste.

RHYME a a *

Là donques, Magni, ce pendant
Que l' Amour va tes yeux bendant,
Chante d' Amour, et de la dame
Qui est maistresse de ton ame.
En vain tu tenteras les sons
De ces amoureuses chansons,
N' estant plus ta lyre allumée
De son ardeur accoustumée.

RHYME a a *

Ainsi quand la prophete horreur
Epoinçonne de sa fureur
Le cueur despit de la prestresse
Grondant sous le Dieu qui la presse,
Elle contraincte de chanter,
Ne cesse de se tormenter,
Et d' un mugler espovantable
Mesle l' obscur au véritable.

RHYME a a *

Mais quand le Dieu s' en est allé,
Soudain son courage affolé
Devient rassis, et la prophete
Clost soudain la bouche muette.
Croy moy, Magny, et je le sçay
Pource que j' en ay faict l' essay,
Mal voluntiers chante la bouche
De l' Amour qui au cueur ne touche.
Du temps que j' estois amoureux,
Rien que les souspirs langoureux
Ne me plaisoit, et rien ma lyre
Rien que l' Amour ne sçavoit dire.
Par tout je trouvois argument
De me feindre un nouveau torment,
Et ne trouvois roc ny fonteine
Qui ne representast ma peine.

RHYME a a *

Il me sembloit qu' antres et bois
Piteux respondoient à ma voix,
Et me sembloit que mes prieres
Arrestoient le cours des rivieres.
Il me sembloit que tout l' honneur,
Le beau, la glace, et le bon heur,
Fust coulé du ciel en la belle
Qui m' estoit doucement rebelle.

RHYME a a *

Toutes les roses et les lis,
Les oeillets freschement cueillis,
Toutes les perles, et encore
Tout ce qui luit dessous l' aurore:
Tout l' ivoyre, tout le crystal,
Et tout le plus riche metal,
Tout le marbre, tout le porphyre,
Et si rien plus beau se peult dire:
Tout le ciel n' eut assez esté
Pour bien descrire sa beauté,
Et n' estoit à ma peine egale
Celle d' un Sisyphe ou Tantale.

RHYME a a *

Bref, fust de nuict ou fust de jour,
Je ne songeois rien que l' Amour,
Et n' avois gravé dedans l' ame.
Autre protraict que de ma Dame.
Ainsi le malade alteré,
Qui d' un desir demesuré:
Demande l' eau, quand plus la fievre
A peingt la soif dessus sa levre:
Il ne se peingt dans le cerveau
Autre figure que de l' eau,
Et le feu qui brusle ses veines
Ne le faict songer qu' en fonteines.
Et rien je ne songeois aussi
Que l' object de mon doulx soucy,
Lors que mon ame longoureuse
Brusloit en sa fièvre amoureuse.

RHYME a a *

Mais depuis que l' age, et le soing,
Me faisant regarder plus loing,
M' osta ce voyle, et que les choses
Veritables se sont décloses,
J' ay rougy de me voir deceu,
Et depuis ma lyre n' a sceu
Chanter l' Amour, et rien ma Muse
Rient tant que l' Amour ne refuse.

RHYME a a *

Si est-ce pourtant que je puis
Me vanter qu' en France je suis
Des premiers qui ont ozé dire
Leurs amours sur la Thusque lyre.
Et mon Olive (soit ce nom
D' Olive veritable, ou non)
Se peult vanter d' avoir première
Salué la doulce lumiere.

RHYME a a *

Depuis, d' autres meilleurs esprits
Quittant plus hault oeuvre entrepris,
Ont (mais avecques plus de grace)
Couru par ceste mesme trace.

RHYME a a *

Entre lesquelz tes vers n' ont pas
Des derniers advancé leurs pas,
Vers bien dignes que lon leur donne
Un jour la plus belle couronne:
Pour avoir le premier de tous
Chanté l' Amour d' un style doulx,
Le traittant non en rude maistre,
Mais ainsi qu' un enfant doit estre:
Non comme ceulx, dont la grandeur
Eprise de plus haulte ardeur,
Ne peult trouver sinon à peine
Les accords d' une doulce veine.

RHYME a a *

Aussi chacun n' a pas les doigts,
L' archet, la lyre, ny la voix
Pour chanter l' Amour, et l' audace
Ne convient à la chose basse.
Quand Hercule amoureux filoit,
En filant souvent il souloit
Rompre les fuseaux, et sa dextre
A la masse estoit plus addextre.

RHYME a a *

Et cestuy-là, dont la fureur
N' est que pour la fouldre et l' horreur,
S' il fault que l' Amour il accorde
Bien souvent rompt plus d' une chorde.
Il est malaisé de changer
Son naïf en un estranger,
Et Achille entre les pucelles
Convenoit mal avecques elles.

RHYME a a *

Or donc Magny, puis que le ciel
A confict d' un attique miel
Tes vers sucrez, laisse les armes,
Et chante l' amour et tes larmes:
Estant certain, quoy que tu sois,
Qu' entre les poëtes François
Tu tiendras le lieu d' un Catulle,
D' un second Properce, ou Tibulle.

RHYME a a *

Mais moy que veulx-je plus chanter.
Pour nostre France contenter,
Si de tant d' amour qu' on souspire
La France ne faict plus que rire?

RHYME a a *

Et à bon droit, puis qu' en avant
Autant l' indocte que sçavant
Met son ouvrage, et que la France
Favorise encor l' ignorance.

RHYME a a *

Nostre François qui bassement
Se traynoit au commencement,
Soubs Henry, d' une audace honneste,
Oza premier lever la teste.

RHYME a a *

Mais depuis les premiers auteurs,
Un tas de sots imitateurs,
Enflans leurs vaines poësies
De monstrueuses fantasies,
Ont tout gasté: et ceulx qui ont
Le mieulx escrit, pource qu' ilz sont
Pressez de la tourbe ignorante,
Leur gloire n' est point apparente.

RHYME a a *

Donques, Magny, te tairas-tu?
Non, tu chanteras la vertu
De ton grand Avanson, qui use
De plu grand' doulceur à ta Muse,
Mariant au grave soucy
La Muse et la Musique aussi,
Comme un Mécène dont la gloire
Doit à Virgile sa memoire.

RHYME a a *

Le ciel, ains que tu fusses né,
T' avoit poëte destiné,
Et t' avoit destiné pour plaire
Au sçavant et au populaire.

RHYME a a *

Rare present, et qu' icy bas
Le ciel à tous ne donne pas:
Bien heureux celuy qui assemble
L' utile et le doulx tout ensemble.

RHYME a a *

Là donc, et d' un plus heureux son
Chante l' heur de ton Avanson
Qui d' une trompeuse asseurance
N' abusera ton esperance,
Defraudant ta simplicité
Du loyer qu' elle a mérité,
Et se fraudant de la louange
Que tu luy dois en contrechange.

RHYME a a *

Et que peult un homme de nom
Mieulx acheter qu' un beau renom?
L' honneur est le present plus rare,
Et tu n' es de grands biens avare.

RHYME a a *

Mais pourquoy fais-je un si long tour,
Ne voulant parler que d' Amour?
Tay-toy donc, ma lyre, ou accorde
Ton premier chant dessus ta chorde.

RHYME a a *

Et toy, Magny, puis que ton cueur
Sent encor l' Archerot vainqueur,
Chante d' Amour, et de la belle
Pendant que tu la trouves telle.

RHYME a a *

Tout ce que nous cachent les cieulx,
Tout ce que nous celent les Dieux,
Et tous les secrets que la terre,
Dedans ses abysmes enserre,
Tout cela que l' oeil apperçoit,
Tout cela que l' esprit conçoit,
Est du poëte, et l' escritture
N' est qu' une parlante peinture.

RHYME a a *

Or si l' Amour premierement
Courba sur notre firmament,
Ballançant et la terre et l' onde
D' une forme egalement ronde:
S' il est, comme chantent noz vers,
L' esprit moteur de l' Univers,
Et si les semences des choses
Sont en luy divinement closes:
Amour auquel tout est suject,
Du poëte est le seul object,
Et à bon droit celuy se vante
De tout chanter, qui l' Amour chante.

RHYME a a *

Donques, Magny, pour te vanter
Que tes vers sçavent tout chanter,
Chante l' Amour, et autre chose
Pour argument ne te propose.
Couronne tes affections
De la fleur des perfections.

RHYME a a *

Dont le ciel ta maistresse honnore
Comme une seconde Pandore.
Mais las, mon Magny, garde toy,
Si en quelque legere foy
Tu as ton amour arrestée,
D' estre un second Epimethee.

TITLE Contre les petrarquistes

RHYME a a a b c c c b

J' ay oublié l' art de Petrarquizer,
Je veulx d' Amour franchement deviser,
Sans vous flatter, et sans me deguizer:
Ceulx qui font tant de plaintes,
N' ont pas le quart d' une vraye amitié,
Et n' ont pas tant de peine la moitié,
Comme leurs yeux, pour vous faire pitié,
Jettent de larmes feintes.

Ce n' est que feu de leurs froides chaleurs,
Ce n' est qu' horreur de leurs feintes douleurs,
Ce n' est encor de leurs souspirs et pleurs
Que vents, pluye, et orages:
Et bref, ce n' est à ouir leurs chansons,
De leurs amours que flammes et glaçons,
Flesches, liens, et mille autres façons
De semblables oultrages.

RHYME a a a b c c c b

De vos beautez, ce n' est que tout fin or,
Perles, crystal, marbre, et ivoyre encor,
Et tout l' honneur de l' indique thrésor,
Fleurs, lis, oeillets, et roses:
De vos doulceurs ce n' est que sucre et miel,
De voz rigueurs n' est qu' aloës, et fiel;
De vos esprits, c' est tout ce que le ciel
Tient de graces encloses.

RHYME a a a b c c c b

Puis tout soudain ilz vous font mille tors,
Disant, que voir voz blonds cheveux retors,
Vos yeux archers, autheurs de mille mors,
Et la forme excellente
De ce que peult l' accoustrement couver,
Diane en l' onde il vaudroit mieux trouver,
Ou voir Meduze, ou au cours s' esprouver
Avecques Atalante.

RHYME a a a b c c c b

S' il faut parler de vostre jour natal,
Vostre ascendant heureusement fatal
De vostre chef écarta tout le mal
Qui aux humains peult nuire.
Quant au trespas, sça' vous quand ce sera
Que vostre esprit le monde laissera?
Ce sera lors que là-hault on voyra
Un nouvel Astre luire.

RHYME a a a b c c c b

Si pour sembler autre que je ne suis,
Je me plaisois à masquer mes ennuis,
J' irois au fond des éternelles nuictz
Plein d' horreur inhumaine:
Là d' un Sisyphe, et là d' un Ixion
J' esprouverois toute l' affliction,
Et l' estomac, qui pour punition,
Vit et meurt à sa peine.

RHYME a a a b c c c b

De vos beautez, sça' vous que j' en dirois?
De voz deux yeux deux astres je ferois,
Voz blonds cheveux en or je changerois,
Et voz mains en ivoyre:
Quant est du teinct, je le peindrois trop mieux
Que le matin ne colore les cieux:
Bref, vous seriez belles comme les Dieux,
Si vous me vouliez croire.

RHYME a a a b c c c b

Mais cest Enfer de vaines passions,
Ce Paradis de belles fictions.
Deguizemens de noz affections,
Ce sont peinctures vaines:
Qui donnent plus de plaisir aux lisans
Que vos beautez à tous voz courtisans,
Et qu' au plus fol de tous ces bien-disans,
Vous ne donnez de peines.

RHYME a a a b c c c b

Voz beautez donq leur servent d' argumens,
Et ne leur fault de meilleurs instrumens,
Pour les tirer tous vifz des monumens:
Aussi, comme je pense,
Sans qu' autrement vous les récompensez
De tant d' ennuis mieux escrits que pensez,
Amour les a de peine dispensez,
Et vous de recompense.

RHYME a a a b c c c b

Si je n' ay peingt les miens dessus le front,
Et les assaults que voz beautez me font,
Si sont-ilz bien gravez au plus profond
De ma volunté franche:
Non comme un tas de vains admirateurs,
Qui font ainsi par leurs souspirs menteurs
Et par leurs vers honteusement flateurs
Rougir la carte blanche.

RHYME a a a b c c c b

Il n' y a roc, qui n' entende leur voix,
Leurs piteux cris ont faict cent mille fois
Pleurer les monts, les plaines, et les bois,
Les antres, et fonteines:
Bref, il n' y a ny solitaires lieux,
Ny lieux hantez, voyre mesmes les cieux,
Qui çà et là ne montrent à leurs yeux
L' image de leurs peines.

RHYME a a a b c c c b

Cestuy-là porte en son cueur fluctueux
De l' Océan les flots tumultueux,
Cestuy l' horreur des vents impetueux
Sortans de leur caverne:
L' un d' un Caucase, et Montgibel se plaingt,
L' autre en veillant plus de songes se peingt,
Qu' il n' en fut onq en cest orme, qu' on feinct
En la fosse d' Averne.

RHYME a a a b c c c b

Qui contrefaict ce Tantale mourant
Bruslé de soif au milieu d' un torrent:
Qui repaissant un aigle dévorant,
S' accoustre en Promethee:
Et qui encor par un plus chaste voeu,
En se bruslant, veult Hercule estre veu,
Mais qui se mue en eau, air, terre et feu,
Comme un second Protee.

RHYME a a a b c c c b

L' un meurt de froid, et l' autre meurt de chault,
L' un vole bas, et l' autre vole hault,
L' un est chetif, l' autre a ce qu' il luy fault,
L' un sur l' esprit se fonde,
L' autre s' arreste à la beauté du corps:
On ne vid onq si horribles discords
En ce cahos, qui troubloit les accords
Dont fut basty le monde.

RHYME a a a b c c c b

Quelque autre après, ayant subtilement
Trouvé l' accord de chacun élément,
Façonne un rond tendant egalement
Au centre de son ame:
Son firmament est peinct sur un beau front,
Tous ses désirs sont balancez en rond,
Son pole Artiq' et Antartiq' , ce sont
Les beaux yeux de sa Dame.

RHYME a a a b c c c b

Cestuy, voulant plus simplement aymer,
Veult un Properce, et Ovide exprimer,
Et voudroit bien encor se transformer
En l' esprit d' un Tibulle:
Mais cestuy-là, comme un Petrarque ardent,
Va son amour et son style fardant,
Cest autre après va le sien mignardant,
Comme un second Catulle.

RHYME a a a b c c c b

Quelque autre encor la terre dedaignant
Va du tiers ciel les secrets enseignant,
Et de l' Amour, où il se va baignant,
Tire une quinte essence:
Mais quant à moy, qui plus terrestre suis,
Et n' ayme rien, que ce qu' aymer je puis,
Le plus subtil, qu' en amour je poursuis,
S' appelle jouissance.

RHYME a a a b c c c b

Je ne veulx point sçavoir, si l' amitié
Prit du facteur, qui jadis eut pitié
Du pauvre Tout fendu par la moitié,
Sa celeste origine:
Vous souhaitter autant de bien qu' à moy,
Vous estimer autant comme je doy,
Avoir de vous le loier de ma foy,
Voilà mon Androgyne.

RHYME a a a b c c c b

Noz bons ayeulx, qui cest art demenoient,
Pour en parler, Pétrarque n' apprenoient,
Ains franchement leur Dame entretenoient
Sans fard ou couverture:
Mais aussi tost qu' Amour s' est faict sçavant,
Luy, qui estoit François au paravant,
Est devenu flatteur, et decevant,
Et de Thusque nature.

RHYME a a a b c c c b

Si vous trouvez quelque importunité
En mon amour, qui vostre humanité
Préfère trop à la divinité,
De voz graces cachees,
Changez ce corps, object de mon ennuy:
Alors je croy que de moy ny d' autruy,
Quelque beauté que l' esprit ait en luy,
Vous ne serez cherchees.

RHYME a a a b c c c b

Et qu' ainsi soit, quand les hyvers nuisans
Auront seiché la fleur de voz beaux ans,
Ridé ce marbre, esteinct ces feuz luisans,
Quand vous voirez encore
Ces cheveux d' or en argent se changer,
De ce beau sein l' ivoyre s' allonger,
Ces lis fanir, et de vous s' estranger
Ce beau teinct de l' Aurore,

RHYME a a a b c c c b

Qui pensez-vous qui vous aille chercher,
Qui vous adore, ou qui daigne toucher
Ce corps divin, que vous tenez tant cher?
Vostre beauté passee.
Ressemblera un jardin à noz yeux
Riand naguère aux hommes, et aux Dieux,
Ores faschant de son regard les cieux
Et l' humaine pensee.

RHYME a a a b c c c b

N' attendez donq que la grand faux du Temps
Moissonne ainsi la fleur de voz primtemps,
Qui rend les Dieux, et les hommes contents:
Les ans, qui peu séjournent,
Ne laissent rien, que regrets et souspirs,
Et empennez de nos meilleurs désirs,
Avecques eux emportent noz plaisirs,
Qui jamais ne retournent.

RHYME a a a b c c c b

Je ry souvent, voiant pleurer ces fouls,
Qui mille fois voudroient mourir pour vous,
Si vous croyez de leur parler si doulx
Le parjure artifice:
Mais quant à moy, sans feindre ny pleurer,
Touchant ce poinct, je vous puis asseurer,
Que je veulx sain et dispos demeurer,
Pour vous faire service.

RHYME a a a b c c c b

De voz beautez je diray seulement,
Que si mon oeil ne juge folement,
Vostre beauté est joincte également
A vostre bonne grace:
De mon amour, que mon affection
Est arrivée à la perfection
De ce qu' on peult avoir de passion
Pour une belle face.

RHYME a a a b c c c b

Si toutefois Petrarque vous plaist mieux,
Je reprendray mon chant melodieux,
Et voleray jusq' au séjour des Dieux
D' une aele mieux guidee:
Là dans le sein de leurs divinitez
Je choisiray cent mille nouveautez,
Dont je peindray vos plus grandes beautez
Sur la plus belle Idee.

TITLE Elégie d' amour

RHYME a a *

S' il m' en souvient, vous me distes un jour,
En vous tenant quelque propos d' Amour,
Que vous n' estiez de si léger courage
Que de juger du cueur par le visage,
Qu' amour si tost ne se peult enflammer,
Qu' il fault premier cognoistre que d' aymer,
Et que hastif je voulois faire gerbe
D' une moisson qui est encor en herbe.
Voz argumens sont fort à redoubter,
Mais s' il vous plaist mes raisons escouter,
Vous cognoistrez qu' à vaincre ilz sont faciles,
Et qu' ilz ne sont ny Hectors ny Achilles.

RHYME a a *

Quant au premier, je ne veulx soustenir
Que vous deviez pour oracle tenir
Tout ce qu' on dict, ny que (soit vraye ou feincte)
Dessus le front tousjours l' amour soit peincte.
Les cueurs humains un labyrinthe sont,
Qui maints destours, maintes cachettes ont,
Où l' on se perd, qui n' a le fil pour guide
D' un bon esprit et jugement solide.

RHYME a a *

Or avez-vous l' esprit si cler-voyant,
Que nul destour, tant soit-il fourvoyant,
Voz pas certains pouroit tromper en sorte,
Qu' ilz n' ay' nt tousjours la raison pour escorte.

RHYME a a *

Vos yeux, ma Dame, ont pouvoir de perser
La nue espesse, et le ciel traverser,
Passer le roc, sonder le creux de l' onde,
Et voyager soubs la terre profonde.

RHYME a a *

Qui pouroit donc empescher leur vigueur
De penetrer au plus profond d' un cueur,
Et là au vray descouvrir la pensée
D' un amoureux, s' elle est saine ou blessée?
Quant est de moy, je ne pris onq plaisir
A contre-faire un amoureux desir,
Comme ceulx-là qui ayment par la plume,
Et, sans aymer, font l' amour par coustume.

RHYME a a *

Je ne suis point si subtil artizan,
Que de pouvoir d' un parler courtizan
D' un faulx souspir, et d' une larme feincte,
Montrer dehors une amitié contraincte;
Dissimulant mon visage par art,
Car je ne suis ny Tuscan, ny Lombard.

RHYME a a *

Qu' amour si tost en noz cueurs ne s' enflamme,
Certainement je confesse, ma Dame,
Que qui de soy ne peult enflammer,
Le temps luy sert de beaucoup à aymer:
Et n' a dict mal, qui dict qu' à sa naissance
L' amour est foyble, et de peu de puissance.

RHYME a a *

Mais il s' entend de ces froides amours
Qui sont ainsi qu' on void un petit ours,
Lequel n' est rien qu' une masse difforme,
A qui sa mere en lechant donne forme.

RHYME a a *

Le vray amour naist du premier regard;
Et ne veult point se façonner par art:
Et c' est pourquoy ces moitiez separees,
Estans jadis par le monde egarees,
Se retrouvant si bien se rejoingnoient,
Que jamais plus elles ne s' esloingnoient.

RHYME a a *

J' ay plusieurs poincts, que je pourois induire
A ce propos, si je voulois deduire
Ce faict au long, et demonstrer comment
L' amour s' engendre en nous premièrement,
Quelle est sa fin, son essence, et nature,
D' où vient souvent qu' on ayme à l' aventure
Un incogneu, et ne sçait-on pourquoy,
Fors que l' on trouve en luy je ne sçay quoy,
Qui à l' aymer par force nous incite;
Comme le fer, qui suyt la calamite.

RHYME a a *

Je parlerois d' autres sortes d' amours,
Mais ce propos est de trop long discours,
Et me suffit vous avoir faict cognoistre
Que par le temps mon amour ne peult croistre.
Quand à vouloir faire preuve de moy,
Si vous vouliez pour gage de ma foy
Ma propre vie, ayant receu tel gage,
Vous auriez faict à vous-mesmes dommage,
Perdant en moy un fidèle servant,
Qui ne vous peult servir, s' il n' est vivant.

RHYME a a *

Je suis content d' endurer mille peines,
Mille souspirs, mille complaintes vaines,
Mille desdaings, et refus rigoureux,
Si autrement on n' est point amoureux:
Mais s' il vous plaist imiter la clemence
De cestuy-là, dont la bonté immense
Ayant esgard à nostre infirmité
Nous donne plus que n' avons merité;
Vous me ferez de vous-mesmes la grace
Que sans mérite envers vous je pourchasse:
Sans qu' avec peine et longue passion
J' ayë vers vous moindre obligation;
Comme j' aurois, et telle jouissance
Ne seroit grace, ains plus tost recompense.

RHYME a a *

Quant à vouloir en herbe moissonner
Ce qu' en espy vous me pourriez donner
Avec le temps, si j' avois la science
De le gaingner avecques patience,
Je ne vouldrois qu' on me peust reprocher
Que les fruicts verds je voulusse arracher,
Ne que si fol ou si hastif je feusse,
Que leur saison attendre je ne peusse:
Mais ne peult-on l' amour assaisonner,
Comme les fruicts, et par art luy donner
Maturité, sans bien souvent attendre
Si longuement, pour le trouver plus tendre,
Que par le temps, ou autre deffaveur
Il ayt perdu le goust et la saveur?

RHYME a a *

Les fruicts d' amour sont de nature telle,
Qu' ilz plaisent plus en leur saison nouvelle
Qu' en leur hyver, d' autant que leur verdeur
Ne se meurit jamais par la froideur,
Et n' ont le goust ny la couleur si franche,
Quand de soymesme ilz tumbent de la branche.
L' amour, ma Dame, en mon affection
Est arrivé à sa perfection,
Et ne pouroit ny le temps n' y l' usage
Y adjouter un seul poinct d' avantage.

RHYME a a *

Donques pourquoy en sont les fruicts trop verds?
Prenez le cas que cinq ou six hyvers
Soi' nt jà passez, et qu' avec longue peine
Ilz soi' nt venus en accroissance pleine:
De les cuillir on me peult dispenser,
C' est le moyen, pour l' amour avancer.

TITLE Chanson

RHYME a b a b c c

Si vous regardez, ma Dame,
Sans plus à vostre grandeur,
Vous dedaignerez l' ardeur
Dont vostre beauté m' enflamme:
Veu que digne je ne suis
Du grand bien que je poursuis.

RHYME a b b a c c

Vous direz (et je confesse
Que vous direz verité)
Que ma basse qualité
N' egale vostre hautesse,
Et que mon affection
N' est qu' une presumption.

RHYME a b b a c c

Mais si vous jugez la force
Dont procède mon ennuy,
Et combien est fol celuy
Qui contre l' Amour s' efforce,
Vous direz mon amitié
Estre digne de pitié.

RHYME a b b a c c

Le devoir de reverence
Se doit garder en tout lieu,
Mais tousjours ce petit Dieu
Ne faict telle différence:
Il est aveugle, et n' a point
D' esgard à ceux-là qu' il poingt.

RHYME a b b a c c

Que la verité soit telle,
Je n' allégueray les Dieux,
Qui sont descendus des cieux
Pour une beauté mortelle:
Je ne veulx pour m' excuser
A ces fables m' amuser.

RHYME a b b a c c

Du beau pasteur de Latmie
L' exemple me suffiroit,
Qui en dormant attiroit
Du ciel la Lune s' amye:
Mais je ne demande pas
Que vous descendez si bas.

RHYME a b b a c c

Si grande n' est mon audace
D' oser si hault aspirer,
Ne de vouloir esperer
Plus que vostre bonne grace:
Mon cueur ne voudroit penser
Rien qui vous peust offenser.

RHYME a b b a c c

Le loyer de mon service,
Si rien je puis desservir,
C' est que seulement servir
De vostre gré je vous puisse:
Et que m' ottroyez ce bien,
Puis qu' il ne vous couste rien.

RHYME a b b a c c

Allégant pour ma défense,
Que les royales hauteurs
Tousjours des bas serviteurs.
N' ont eu l' amour pour offense:
Et qu' Amour et majesté
Souvent ensemble ont esté.

RHYME a b b a c c

Si la loy d' Amour est telle
Qu' on ne doive s' abbaisser,
Vostre grandeur doit laisser
Toute chose au dessous d' elle,
Pour ce que rien entre nous
Ne sera digne de vous.

RHYME a b b a c c

Mais si vous suyvez l' exemple
Des Dieux, qui n' ont à dédain
Que d' un rustique la main
Des voeux présente à leur temple,
Comme eulx vous prendrez à gré
Mon cueur à vous consacré.

RHYME a b b a c c

J' entens si vostre excellence
Digne de l' amour d' un Roy,
Vostre grandeur, et ma foy
Met en egale ballence,
Puis qu' en cela j' ay tant d' heur
D' égaler vostre grandeur.

RHYME a b b a c c

Si un Prince vous honore,
Ce n' est grande nouveauté:
Il prend bien la privauté.
Du plus désirer encore:
Et croid que tout ce qu' il veult,
Refuser on ne luy peult.

RHYME a b b a c c

Mais celuy qui hors d' attente
De sa requeste obtenir,
Sans espoir de parvenir
De sa peine se contente,
On peult dire seurement
Qu' il ayme fidelement.

RHYME a b b a c c

Suspecte est l' amour des princes,
Et de ces amours de court
Souvent le bruit, qui en court
Faict la fable des provinces:
Qui ayme plus grand que soy,
Luy mesme se donne loy.

RHYME a b b a c c

De moy vous ne devez croire,
Que de ma felicité
Par quelque legereté
Jamais je me donne gloire:
Je sçay la punition
Du malheureux Ixion.

RHYME a b b a c c

Je sçay la peine d' Anchise:
Et sçay... mais je ne veulx point
Discourir quant à ce poinct
De garder la foy promise.
Je ne veulx rien obtenir
Qu' on doive secret tenir.

RHYME a b b a c c

Au fort, Dame, s' il vous semble
Qu' on ne me doive excuser,
Veuillez plus tost accuser
Et vous, et l' Amour ensemble:
Et Dieu qui de vous a faict
Un chef d' oeuvre trop parfaict.

RHYME a b b a c c

Cela vous doit estre preuve
De vostre perfection,
Puis que toute affection
De vous esclave se treuve:
Ne vous faictes estimer,
Ou bien vous laissez aymer.

RHYME a b b a c c

Si mon cueur a faict offense.
De s' estre à vous attaché,
Amour a faict le peché,
Et j' en fais la penitence:
Un peché, selon les loix,
Ne se doit punir deux fois.

RHYME a b b a c c

Vous me pouvez bien, ma Dame,
Commander de vous voir,
Mais non de ne vous avoir
Tousjours engravee en l' ame:
Puis qu' Amour avec son traict
Luymesme en fit le protraict.

RHYME a b b a c c

Il fault donc qu' il y demeure:
Aussi ay-je ferme foy
De l' emporter avec moy,
Quand il fauldra que je meure:
Me vantant le plus heureux
De tous loyaulx amoureux.

TITLE Bayser

RHYME a a b c c b

Sus ma petite Columbelle,
Ma petite belle rebelle,
Qu' on me paye ce qu' on me doit:
Qu' autant de baysers on me donne,
Que le poëte de Véronne
A sa Lesbie en demandoit.

RHYME a a b c c b

Mais pourquoy te fay-je demande
De si peu de bayser, friande,
Si Catulle en demande peu?
Peu vrayment Catulle en désire,
Et peu se peuvent-ilz bien dire,
Puis que compter il les a peu.

RHYME a a b c c b

De mille fleurs la belle Flore
Les verdes rives ne colore,
Ceres de mille espicz nouveaux
Ne rend la campagne fertile,
Et de mille raisins, et mille
Bacchus n' emplit pas ses tonneaux.

RHYME a a b c c b

Autant donc que de fleurs fleurissent,
D' espicz et de raysins meurissent,
Autant de baysers donne-moy:
Autant je t' en rendray sur l' heure,
Afin qu' ingrat je ne demeure
De tant de baysers envers toy.

RHYME a a b c c b

Mais sçais-tu quelz baysers, mignonne?
Je ne veulx pas qu' on les me donne
A la Françoise, et ne les veulx
Tels que la Vierge chasseresse
Venant de la chasse les laisse
Prendre à son frère aux blonds cheveux:

RHYME a a b c c b

Je les veulx à l' italienne,
Et telz que l' Acidalienne
Les donne à Mars son amoureux:
Lors sera contente ma vie,
Et n' auray sur les Dieux envie,
Ny sur leur nectar savoureux.

TITLE Autre Bayser

RHYME a b b a *

Quand ton col de couleur de rose
Se donne à mon embrassement,
Et ton oeil languist doulcement
D' une paupière à demy close,
Mon ame se fond du desir
Dont elle est ardentement pleine,
Et ne peult souffrir à grand peine
La force d' un si grand plaisir.

RHYME a b b a *

Puis quand j' approche de la tienne
Ma levre, et que si près je suis,
Que la fleur recuillir je puis
De ton haleine ambrosienne:
Quand le souspir de ces odeurs,
Où noz deux langues qui se jouënt
Moitement folastrent et nouënt,
Evente mes doulces ardeurs,

RHYME a b b a *

Il me semble estre assis à table
Avec les Dieux, tant suis heureux,
Et boire à longs traicts savoureux
Leur doulx breuvage délectable.
Si le bien qui au plus grand bien
Est plus prochain, prendre on me laisse,
Pourquoy ne permets-tu, maistresse,
Qu' encores le plus grand soit mien?

RHYME a b b a *

As-tu peur que la jouissance
D' un si grand heur me face Dieu,
Et que sans toy je vole au lieu
D' eternelle resjouissance?
Belle, n' aye peur de cela,
Par tout où sera ta demeure,
Mon ciel jusqu' à tant que je meure;
Et mon paradis sera là.
 
TITLE Complainte des Satyres aux nymphes

RHYME a a *

Dictes, Nymphes, pourquoy tousjours
Vous allez fuyant noz amours.
Ont les Satyres quelque enseigne,
Qui merite qu' on les dédaigne?

RHYME a a *

Si nos avons le front cornu,
Bacchus aux cornes est cogneu:
Et la pucelle Candienne
Ne dedaigne point d' estre sienne.

RHYME a a *

Si nostre teinct est rougissant,
Phoebus ne l' a pas blanchissant:
Et Clymene qui le feit pere,
Par luy n' a honte d' estre mere.

RHYME a a *

Si nous portons barbe au menton,
Tel encor Hercule void-on:
Et toutefois Deïanire
De luy sa bouche ne retire.

RHYME a a *

Si nostre estomac est velu,
Mars, comme nous, l' avoit pelu:
Pourtant n' en faisoit point de plaincte
Ilie, qui en feut enceincte.

RHYME a a *

Si noz pieds vous semblent honteux,
Est-il rien plus laid qu' un boyteux?
Toutefois, ô Cypris la belle,
Un boyteux sa femme t' appelle.

RHYME a a *

Bref, si nature nous a faicts
En quelques choses imparfaicts,
Si sont telz vices excusables,
Puis qu' au ciel ilz ont leurs semblables.

RHYME a a *

Mais vous, qui n' aymez que pour l' or
(Comme toutes femmes encor),
Nous dédaignez, et n' estes chiches
A ceux-là, qui sont les plus riches.

TITLE Sur un chappelet de roses

RHYME a a *

Tu m' as faict un chappeau de roses,
Qui semblent tes deux levres closes,
Et de lis freschement cuillis,
Qui semblent tes beaux doigts polis,
Les liant d' un fil d' or ensemble,
Qui à tes blonds cheveux resemble.

RHYME a a *

Mais si jeune tu entendois
L' ouvrage, qu' ont tyssu tes doigts,
Tu serois, peult estre, plus sage
A prévoir ton futur dommage.

RHYME a a *

Ces roses plus ne rougiront,
Et ces lis plus ne blanchiront:
La fleur des ans, qui peu sejourne,
S' en fuit, et jamais ne retourne,
Et le fil te monstre combien
La vie est un fragile bien.

RHYME a a *

Pourquoy donc m' es-tu si rebelle?
Mais pourquoy t' es-tu si cruelle?
Si tu n' as point pitié de moy,
Ayës au moins pitié de toy.

TITLE Epitaphe d' un petit chien

RHYME a a *

Dessous ceste motte verte
De lis et roses couverte
Gist le petit Peloton,
De qui le poil foleton
Frisoit d' une toyson blanche
Le doz, le ventre, et la hanche.

RHYME a a *

Son nez camard, ses gros yeux
Qui n' estoient point chassieux,
Sa longue oreille velue
D' une soyë crespelue,
Sa queue au petit floquet
Semblant un petit bouquet,
Sa gembe gresle, et sa patte
Plus mignarde qu' une chatte
Avec ses petits chattons,
Ses quatre petits tetons,
Ses dentelettes d' ivoyre,
Et la barbelette noyre
De son musequin friand,
Bref tout son maintien riand
Des pieds jusques à la teste,
Digne d' une telle beste,
Méritoient qu' un chien si beau
Eust un plus riche tumbeau.

RHYME a a *

Son exercice ordinaire
Estoit de japper et braire,
Courir en hault et en bas,
Et faire cent mille esbas,
Tous estranges et farouches,
Et n' avoit guerre qu' aux mousches,
Qui luy faisoient maint torment:
Mais Peloton dextrement
Leur rendoit bien la pareille:
Car se couchant sur l' oreille,
Finement il aguignoit
Quand quelqu' une le poingnoit:
Lors d' une habile soupplesse
Happant la mouche traitresse,
La serroit bien fort dedans,
Faisant accorder ses dens
Au tintin de sa sonnette,
Comme un clavier d' espinette.
Peloton ne caressoit
Si non ceulx qu' il cognoissoit,
Et n' eust pas voulu repaistre
D' autre main que de son maistre:
Qu' il alloit tousjours suyvant,
Quelquefois marchoit devant,
Faisant ne sçay quelle feste,
D' un gay branlement de teste.

RHYME a a *

Peloton tousjours veilloit
Quand son maistre sommeilloit,
Et ne souilloit point sa couche
Du ventre ny de la bouche,
Car sans cesse il gratignoit
Quand ce désir le poingnoit:
Tant fut la petite beste
En toutes choses honneste.

RHYME a a *

Le plus grand mal, ce dict-on,
Que feist nostre Peloton
(Si mal appellé doit estre),
C' estoit d' esveiller son maistre,
Jappant quelquefois la nuict,
Quand il sentoit quelque bruit;
Ou bien le voyant escrire,
Sauter, pour le faire rire,
Sur la table, et trepigner,
Follastrer, et gratigner,
Et faire tumber sa plume,
Comme il avoit de coustume.
Mais quoy? nature ne faict
En ce monde rien parfaict,
Et n' y a chose si belle,
Qui n' ait quelque vice en elle.
Peloton ne mangeoit pas
De la chair à son repas:
Ses viandes plus prisées,
C' estoient miettes brisées,
Que celuy, qui le paissoit
De ses doigts amollissoit:
Aussi sa bouche estoit pleine
Tousjours d' une doulce haleine
Mon dieu quel plaisir c' estoit,
Quand Peloton se grattoit,
Faisant tinter sa sonnette
Avec sa teste folette!

RHYME a a *

Quel plaisir, quand Peloton
Cheminoit sur un baston,
Ou coifé d' un petit linge,
Assis comme un petit singe,
Se tenoit mignardelet
D' un maintien damoiselet!

RHYME a a *

Ou sur les pieds de derrière,
Portant la pique guerrière
Marchoit d' un front asseuré,
Avec un pas mesuré!

RHYME a a *

Ou couché dessus l' eschine,
Avec ne sçay quelle mine
Il contrefaisoit le mort!
Ou quand il couroit si fort,
Qu' il tournoit comme une boule,
Ou un peloton, qui roule!

RHYME a a *

Bref, le petit Peloton
Sembloit un petit mouton:
Et ne feut onc creature
De si benigne nature.

RHYME a a *

Las, mais ce doulx passetemps
Ne nous dura pas long temps:
Car la mort ayant envie
Sur l' ayse de nostre vie,
Envoya devers Pluton
Nostre petit Peloton,
Qui maintenant se pourmeine
Parmy ceste umbreuse plaine,
Dont nul ne revient vers nous.
Que mauldictes soyez-vous,
Filandieres de la vie,
D' avoir ainsi par envie
Envoyé devers Pluton
Nostre petit Peloton:
Peloton qui estoit digne
D' estre au ciel un nouveau signe,
Tempérant le Chien cruel
D' un primtemps perpetuel.

TITLE Epitaphe d' un chat

RHYME a a *

Maintenant le vivre me fasche:
Et à fin, Magny, que tu sçaiche'
Pourquoy je suis tant esperdu,
Ce n' est pas pour avoir perdu
Mes anneaux, mon argent, ma bource:
Et pourquoy est-ce donques? pource
Que j' ay perdu depuis trois jours
Mon bien, mon plaisir, mes amours:
Et quoy? ô souvenance greve!
A peu que le cueur ne me creve
Quand j' en parle ou quand j' en escris:
C' est Belaud mon petit chat gris,
Belaud, qui fut paraventure
Le plus bel oeuvre que nature
Feit onc en matiere de chats:
C' estoit Belaud la mort aux rats,
Belaud, dont la beauté fut telle,
Qu' elle est digne d' estre immortelle.

RHYME a a *

Donques Belaud premierement
Ne fut pas gris entierement,
Ny tel qu' en France on les void naistre,
Mais tel qu' à Rome on les void estre,
Couvert d' un poil gris argentin,
Ras et poly comme satin,
Couché par ondes sur l' eschine,
Et blanc dessous comme une ermine.
Petit museau, petites dens,
Yeux qui n' estoient point trop ardens,
Mais desquelz la prunelle perse
Imitoit la couleur diverse
Qu' on void en cest arc pluvieux,
Qui se courbe au travers des cieux.

RHYME a a *

La teste à la taille pareille,
Le col grasset, courte l' oreille,
Et dessous un nez ebenin
Un petit mufle lyonnin,
Autour duquel estoit plantee
Une barbelette argentee,
Armant d' un petit poil folet
Son musequin damoiselet.

RHYME a a *

Gemble gresle, petite patte
Plus qu' une moufle delicate,
Si non alors qu' il desguaynoit
Cela, dont il egratignoit:
La gorge douillette et mignonne,
La queuë longue à la guénonne,
Mouchetee diversement
D' un naturel bigarrement:
Le flanc haussé, le ventre large,
Bien retroussé dessous sa charge;
Et le doz moyennement long,
Vray sourian, s' il en fut onq.

RHYME a a *

Tel fut Belaud, la gente beste,
Qui des piedz jusques à la teste
De telle beauté fut pourveu,
Que son pareil on n' a point veu.
O quel malheur! ô quelle perte,
Qui ne peult estre recouverte!
O quel dueil mon ame en reçoit!
Vray' ment la mort, bien qu' elle soit

RHYME a a *

Plus fiere qu' un ours, l' inhumaine,
Si de voir elle eust pris la peine
Un tel chat, son cueur endurcy
En eust eu, ce croy-je, mercy:
Et maintenant ma triste vie
Ne hayroit de vivre l' envie.
Mais la cruelle n' avoit pas
Gousté les follastres esbas
De mon Belaud, ny la soupplesse
De sa gaillarde gentillesse:
Soit qu' il sautast soit qu' il gratast,
Soit qu' il tournast ou voltigeast
D' un tour de chat, ou soit encores
Qu' il prinst un rat, et or' et ores
Le relaschant pour quelque temps
S' en donnast mille passetemps.

RHYME a a *

Soit que d' une façon gaillarde
Avec sa patte fretillarde
Il se frottast le musequin,
Ou soit que ce petit coquin
Privé sautelast sur ma couche,
Ou soit qu' il ravist de ma bouche
La viande sans m' outrager,
Alors qu' il me voyoit manger,
Soit qu' il feist en diverses guises
Mille autres telles mignardises.

RHYME a a *

Mon-dieu, quel passetemps c' estoit
Quand ce Belaud vire-voltoit
Follastre autour d' une pelote!
Quel plaisir, quand sa teste sotte
Suyvant sa queue en mille tours,
D' un rouet imitoit le cours!

RHYME a a *

Ou quand, assis sur le derriere
Il s' en faisoit une jartiere,
Et monstrant l' estomac velu
De panne blanche crespelu;
Sembloit, tant sa trongne estoit bonne
Quelque docteur de la Sorbonne!

RHYME a a *

Ou quand alors qu' on l' animoit,
A coups de patte il escrimoit,
Et puis appaisoit sa cholère
Tout soudain: qu' on luy faisoit chère.
Voylà, Magny, les passetemps
Où Belaud employoit son temps.

RHYME a a *

N' est-il pas bien à plaindre donques?
Au demeurant tu ne vis onques
Chat plus addroit, ny mieulx appris,
A combattre rats et souris.

RHYME a a *

Belaud sçavoit mille manières
De les surprendre en leurs tesnières,
Et lors leur falloit bien trouver
Plus d' un pertuis, pour se sauver:
Car onques rat, tant fust-il viste,
Ne se vit sauver à la fuyte
Devant Belaud. Au demeurant,
Belaud n' estoit pas ignorant:
Il sçavoit bien, tant fut traictable,
Prendre la chair dessus la table,
J' entens, quand on luy presentoit,
Car autrement il vous grattoit,
Et avec la patte friande
De loing muguetoit la viande.

RHYME a a *

Belaud n' estoit point mal-plaisant,
Belaud n' estoit point mal-faisant,
Et ne feit onq plus grand dommage
Que de manger un vieux frommage,
Une linotte, et un pinson,
Qui le faschoient de leur chanson.
Mais quoy, Magny? nous-mesmes hommes
Parfaicts de tous poincts nous ne sommes.

RHYME a a *

Belaud n' estoit point de ces chats
Qui nuict et jour vont au pourchas,
N' ayant soucy que de leur panse:
Il ne faisoit si grand despense,
Mais estoit sobre à son repas,
Et ne mangeoit que par compas.

RHYME a a *

Aussi n' estoit-ce sa nature
De faire par tout son ordure,
Comme un tas de chats, qui ne font
Que gaster tout par où ilz vont:
Car Belaud, la gentile beste,
Si de quelque acte moins qu' honneste
Contrainct possible il eust esté,
Avoit bien ceste honnesteté,
De cacher dessous de la cendre
Ce qu' il estoit contrainct de rendre.

RHYME a a *

Belaud me servoit de joüet.
Belaud ne filoit au roüet,
Grommelant une létanie
De longue et fascheuse harmonie,
Ains se plaignoit mignardement
D' un enfantin myaudement.

Belaud (que j' ayë souvenance)
Ne me feit onq plus grand' offense
Que de me réveiller la nuict,
Quand il entr' oyoit quelque bruit
De rats qui rongeoient ma paillasse:
Car lors il leur donnoit la chasse,
Et si dextrement les happoit,
Que jamais un n' en eschappoit.

RHYME a a *

Mais, las, depuis que ceste fiere
Tua de sa dextre meurtrière
La seule garde de mon corps,
Plus en seureté je ne dors,
Et or, ô douleurs nompareilles!
Les rats me mangent les oreilles:
Mesmes tous les vers que j' escris
Sont rongez de rats et souris.

RHYME a a *

Vray' ment les Dieux sont pitoyables
Aux pauvres humains miserables,
Tousjours leurs annonçant leurs maulx
Soit par la mort des animaulx,
Ou soit par quelque autre présage,
Des cieux le plus certain message.

RHYME a a *

Le jour que la soeur de Cloton
Ravit mon petit Peloton,
Je dis, j' en ay bien souvenance,
Que quelque maligne influence
Menassoit mon chef de là hault,
Et c' estoit la mort de Belaud:
Car quelle plus grande tempeste
Me pouvoit fouldroyer la teste?
Belaud estoit mon cher mignon,
Belaud estoit mon compagnon
A la chambre, au lict, à la table,
Belaud estoit plus accointable
Que n' est un petit chien friand,
Et de nuict n' alloit point criand
Comme ces gros marcoux terribles,
En longs miaudements horribles:
Aussi le petit mitouard
N' entra jamais en matouard:
Et en Belaud, quelle disgrace!
De Belaud s' est perdu la race.

RHYME a a *

Que pleust à Dieu petit Belon,
Que j' eusse l' esprit assez bon,
De pouvoir en quelque beau style
Blasonner ta grace gentile,
D' un vers aussi mignard que toy:
Belaud, je te promets ma foy
Que tu vivrois, tant que sur terre
Les chats aux rats feront la guerre.

TITLE Epitaphe de l' Abbé Bonnet

RHYME a a *

Cy gist Bonnet, qui tout sçavoit,
Bonnet, qui la prattique avoit
De tous les secrets de nature,
Dont il parloit à l' aventure,
Car il eut si subtil esprit
Qu' onq il n' en leut un seul escript.

RHYME a a *

Bonnet ne leut onq en sa vie
Un seul mot de philosophie,
Et si en sçavoit, ce dit-on,
Plus qu' Aristote, ny Platon.
Bonnet fut un docteur sans tiltre,
Sans loy, paragraphe, et chapitre.

RHYME a a *

Bonnet avoit leu tous autheurs,
Fors poëtes et orateurs:
D' histoires, et mathematiques,
Et telles sciences antiques,
Il s' en moquoit: au demeurant,
De rien il n' estoit ignorant.

RHYME a a *

Mais sa science principale
Estoit une occulte Caballe,
Qui n' avoit rien de défendu,
Car on n' y eust rien entendu.

RHYME a a *

Bonnet entendoit la Magie
Aussi bien que l' Astrologie:
Bonnet le futur predisoit,
Et de tout presages faisoit
Sur mutations de provinces,
Sur guerres, et sur morts de princes:
Mais il n' eut onques le sçavoir
De pouvoir la sienne prevoir.

RHYME a a *

Bonnet sçeut la langue Hebraïque
Aussi bien que la Caldaïque,
Mais en latin le bon Abbé
N' y entendoit ny A, ny B.
Bonnet avoit mis en usage
Un barragouin de langage
Entremeslé d' Italien,
De françois et savoysien.

RHYME a a *

Bonnet fut de l' Academie
De ceulx qui souflent l' alchumie,
Et avoit souflé tout son bien,
Pour multiplier tout en rien.

RHYME a a *

Bonnet sçavoit donner au verre
La couleur d' une belle pierre:
Bonnet sçavoit un grand thresor,
Bonnet sçavoit un fleuve d' or,
Et avoit trouvé des minieres,
De metaulx de toutes manieres.
Bonnet avoit deux pleins tonneaux
De bagues, de pierres, d' anneaux,
D' or en masse, et parloit sans cesse
De ses biens, et de sa richesse.

RHYME a a *

Bonnet estoit de tous mestiers,
Bonnet fréquentoit les monstiers,
Et tousjours barbottoit des levres:
Bonnet sçavoit guérir des fiebvres
Par billets au col attachez:
Bonnet détestoit les pechez,
Mais en proces, et playdoirie
C' estoit une droitte Furie.

RHYME a a *

Bonnet fut cholere et mutin,
Bonnet resembloit un Lutin,
Qui va, qui tourne, qui tracasse
Toute la nuict parmy la place.
Bonnet portoit barbe de chat,
Bonnet estoit de poil de rat,
Bonnet fut de moyen corsage,
Bonnet estoit rouge en visage,
Avecques un oeil de furet,
Et sec comme un haran soret:
Bonnet eut la teste pointuë,
Et le col comme une tortuë.

RHYME a a *

Bonnet s' accoustroit tous les jours
De deux soutanes de velours,
Et ne changeoit point de vesture
Pour le chault ny pour la froidure.
Bonnet estoit tousjours croté
En hyver, et poudreux l' aesté:
Et tousjours traynoit par la ruë
Quelque semelle décousuë.

RHYME a a *

Bonnet, soit qu' il plust ou feist beau,
Portoit tousjours un vieux chappeau,
Et ne porta, tant fust grand feste,
Qu' après sa mort bonnet en teste.
Bref, ce Bonnet fut un Bonnet
Qui jamais ne porta bonnet.

RHYME a a *

Bonnet alloit sur une mule
Aussi vieille que pape Jule,
Accompagné d' un gros vallet
Tousjours crotté jusq' au collet,
Avec la bride et couverture
Digne d' une telle monture.

RHYME a a *

Bonnet pour la chambre vestoit
Une chamarre, qui estoit
De peau de loup. Quant à sa table,
Il usoit pour mets delectable
D' oignons tous cruds et de porreaux,
Et tousjours il sentoit les aulx:
Les aulx estoient le musq et l' ambre
Dont Bonnet parfumoit sa chambre.
Bonnet beuvoit grec et latin,
Bonnet s' enyvroit au matin
Pour tout le jour, et après boyre
Bonnet s' en vouloit faire croyre.

RHYME a a *

Bonnet en tout se cognoissoit,
Bonnet de tous maulx guerissoit,
Et si n' usoit que d' eau de vie:
Mais la mort, qui en eut envie,
Tellement ses forces ravit,
Que son eau rien ne luy servit.

RHYME a a *

Bonnet faisoit mille trafiques,
Bonnet sçavoit mille prattiques
En proces: et les plus famez
De ces courtisans affamez,
En matière de bénéfices
Près de luy n' estoient que novices.

RHYME a a *

Pour bien emboucher un tesmoing,
Et pour bien s' ayder au besoing
D' une vieille lettre authentique
Pour trouver quelque tiltre antique,
Pour rendre un proces éternel,
Pour faire un civil criminel,
Et pour donner une traverse
Au droit de sa partie adverse,
pour estonner de son caquet
Un juge, une court, un parquet,
Pour faire une importune instance,
Pour appeller d' une sentence,
Pour cognoistre cela qui poingt,
Et pour soudain prendre le poinct
De quelque matiere profonde,
Il n' estoit qu' un Bonnet au monde.

RHYME a a *

Vray est qu' on luy feit maint exces,
Mais il gaigna tous ses procès:
Et fut Bonnet tant habile homme,
Qu' onq ne perdit en court de Rome,
Ou fust à droit, ou fust à tort,
Procès, si-non contre la mort:
Dont encores il se lamente
(Ce croy-je) devant Rhadamante:
Mais Bonnet aura beau crier,
S' il peut Rhadamante plier.

TITLE A Bertran Bergier

RHYME a a *

Pour avoir songé en Parnase,
Et humé de l' eau de Pegase,
Ascree en un moment fut faict
De bouvier poëte parfaict:

RHYME a a *

Montrant que la seule nature
Sans art, sans travail, et sans cure
Fait naistre le poete, avant
Qu' il ayt songé d' estre sçavant.

RHYME a a *

Bergier, qui as l' expérience
De ceste gaillarde science,
Ce qu' Ascree a chanté de soy,
Tu le peulx bien chanter de toy.

RHYME a a *

Et plus: car sans l' eau crystalline
De la fonteine Cabaline
Et sans le mont deux fois cornu
Tu es poëte devenu.

RHYME a a *

Ton ame estant eguillonnée
D' une fureur apollinée,
Te feit, et ne sçait-on comment,
Naistre poëte en un moment.

RHYME a a *

Ta bouche, des Dieux interprète,
Sans mascher le laurier prophète,
Nous découvre les haults secrets
De leurs mystères plus sacrez.

RHYME a a *

Tu ne prins onques fantasie
De lire aucune poësie,
Soit de ce temps, soit de jadis,
Et si fais des vers plus que dix.

RHYME a a *

Tu ne sçais que c' est de mesures,
D' apostrophes, ny de caesures,
Ny de ces préceptes divers
Qui monstrent à faire des vers.

RHYME a a *

Aussi les vers du temps d' Orphee,
D' Homere, Hesiode, et Musee,
Ne venoient d' art, mais seulement
D' un franc naturel mouvement.

RHYME a a *

Les Bergiers, avec leurs musettes,
Gardans leurs brebis camusettes
Premiers inventerent les sons
De ces poëtiques chansons.

RHYME a a *

Depuis geinant tel exercice
Soubs un miserable artifice,
Ce qu' avoient de bon les premiers
Fut corrompu par les derniers.

RHYME a a *

De la vindrent ces Eneïdes,
Et ces fascheuses Thebaïdes,
Où n' y a vers sur qui ses dois
On n' ayt rongé plus de cent fois.

RHYME a a *

Mais toy Bergier de franc courage,
Qui tiens encor du premier aage,
D' un tel mords tu n' as point bridé
Ton esprit librement guidé:

Ains comme on void dans la carriere
Lors qu' on déboucle la barrière,
Le cheval au cours s' elancer.
Pour ses compaignons devancer,
Ta Muse de fureur guidée,
Volant à course débridée,
A laissé loing derriere soy
Ceulx qui sont partis devant toy.

RHYME a a *

D' un cours plus leger que la foudre
Tu leur as mis aux yeux la poudre,
Nous monstrant d' un trac non batu
Le vray sentier de la vertu.

RHYME a a *

Premier tu feis des dithyrambes,
Lesquelz n' avoient ny pieds, ny jambes,
Ains comme balles, d' un grand sault,
Bondissoient en bas, et en hault.

RHYME a a *

Tu dis maintes gayes sornettes,
Sur le bruit que font les sonnettes,
Accordant au vol des oyseaux,
Les horloges, et leurs appeaux.

RHYME a a *

Après en rimes héroiques
Tu feis de gros vers bedonniques,
Puis en d' autres vers plus petis
Tu feis des hachi-gigotis.

RHYME a a *

Ainsi nous oyons dans Virgile
Galoper le coursier agile,
Et les vers d' Homère exprimer
Le flo-flotement de la mer.

RHYME a a *

Que diray-je des autres graces,
Que les Dieux comme à pleines tasses
Ont versé dessus toy, à fin
D' en faire un chef d' oeuvre divin?

RHYME a a *

Tu as au chef tant de cervelle,
Qu' une autre Minerve nouvelle
Pourroit naistre de ton cerveau,
Comme d' un Jupiter nouveau.

RHYME a a *

Mais ceste barbe venerable,
Mais ce grave port honorable,
Qui d' auguste a je ne sçay quoi,
Ne sont-ilz pas dignes d' un Roy?

RHYME a a *

Si les roys avoient cognoissance
De toy et de ta suffisance,
Sans toy ilz ne prendroient repas,
Et sans toy ne feroient un pas.

RHYME a a *

Car quand il te plaist de bien dire,
Tu dis mille bons mots pour rire,
Serenant de ton front joyeux
Tout soing et chagrin ennuieux.

TITLE Epitaphe d' un flambeau

RHYME a a *

Passant, ce malheureux tumbeau
Couve les cendres d' un Flambeau
Nagueres pire que la flamme
Que songea la Troienne Dame,
Qui en effroyables abbois
Finit sa miserable voix.

RHYME a a *

Pire que la torche ennemie,
Qui dessus la ville endormie
Au milieu du choeur Orgien,
Trahissoit le mur Phrygien.

RHYME a a *

Pire que la lampe homicide
De celuy qui dedans Elide
Gallopant sur un pont d' airain
Contrefaisoit le Souverain.

RHYME a a *

Flambeau dont la flamme animee
Avoit toute France allumee,
Flambeau, ce croy-je, qui eust or
Embrazé tout le monde encor' ,
Si le ciel d' un soudain orage
N' eust esteinct l' ardeur de sa rage,
L' abysmant au centre odieux,
Avec les ennemis des Dieux:
Où ceste malheureuse torche,
Des Fureurs la plus fine emorche,
Sert encor de flambeau qui lui
Es mains des filles de la Nuict.

RHYME a a *

Flambeau plus noir que ceulx qu' on porte
Autour d' une charrongne morte:
Flambeau sorcier, flambeau fatal,
Pire que le tison natal
De Meleagre, et pire encores
Que le feu violeur, qui ores
Sacrilegement furieux
Saccage les temples des Dieux,
Or' attize au foyer des villes
Le brazier des guerres civiles.

RHYME a a *

Flambeau pire que tous ceulx-là,
Dont le Picard void ça et là,
Darder les flammes enragees
Sur ses bourgades saccagees.

RHYME a a *

Flambeau puant, flambeau fumeux,
Flambeau petillant, et gommeux,
Flambeau oingt de poix, et de soulphre
Emprunté du stygieux goulphre.

RHYME a a *

Flambeau secret, flambeau mutin,
Flambeau plus ardent au butin,
Qu' une fiere et cruelle armee
Au sac d' une ville enflammee.

RHYME a a *

Flambeau du soulphre plus amy
Que le feu forcenant parmy
La poictrine sicilienne,
Ou la poussière Thracienne:
Ny que le traict Olympien,
Dont le marteau Cyclopien
Arme la punissante dextre
A lancer les fouldres addextre:
Ny que le boulet furieux,
Dont l' Aleman industrieux
Par son canon espovantable
Rendit le tonnerre imitable:
Flambeau pire que le brandon
De la mere de Cupidon,
Flambeau, peur des chastes familles,
Flambeau, peste des jeunes filles,
Plus furieux que cestuy-là
Qui la soeur de Caune brula,
Ny que l' ardeur impétueuse
Qui rendit Myrrhe incestueuse,
Ny que le feu demesuré,
Qui d' un desir denaturé
Conceut en la Royne de Crete
Du taureau l' amour indiscrete.

RHYME a a *

Ce Flambeau, quand plus il ventoit,
D' autant plus sa force augmentoit,
Voyre fut de telle nature,
Qu' en l' onde il eust pris nourriture,
Tellement il estoit armé
D' un feu fatalement charmé.

RHYME a a *

Sa fureur pour un temps cachee
Sembloit quelque peu relaschee,
Mais depuis que d' un nouveau feu
A dextre esclairer on a veu
Juppiter dardant ses tempestes
Sur tant de miserables testes,
Ce Flambeau demy languissant
S' estoit faict plus fort et puissant:
Flambeau, dont les mortes flammesches
Maintenant allument les mesches
Qui esclairent au noir séjour,
Où jamais n' esclaire le jour.
Va donques Flambeau de Furie,
Va exercer ta seigneurie
Au plus creux du goulphre beant
Sur quelque fouldroyé géant,
Puis que jadis d' un tel college
Tu feus le Flambeau sacrilege.
Flambeau des enfers envoyé,
Flambeau par les cieulx fouldroyé,
Ores ta flamme est inutile:
Mais quiconques fut le Perile
Qui t' alluma dedans Paris,
Il eut faulte d' un Phalaris.

TITLE Contre une vieille

RHYME a a *

Vieille plus vieille que le monde,
Vieille plus que l' ordure immunde,
Vieille plus que la Fièvre blesme,
Et plus morte que la Mort mesme,
Plus que la Fureur furieuse,
Et plus que l' Envie envieuse.
Tu es une attise-querelle,
Tu es sorcière et maquerelle,
Tu es hypocrite, et bigotte,
Et tousjours ta bouche marmotte
Je ne sçay quoy. Tu es au reste
Plus dangereuse que la peste.

RHYME a a *

Pour blesser une renommee
Avec ta langue envenimee,
Pour diffamer tout un lignage,
Pour troubler tout un voysinage,
Un royaume, une seigneurie,
Il ne fault point d' autre Furie.
Et toutefois, vieille Gorgone,
Toutefois, vieille Tysiphone,
Tu oses bien porter envie
Aux doulx passetemps de ma vie,
Et n' as honte, vieille prestresse,
De t' accoster de ma maistresse.

RHYME a a *

Tousjours, vieille, tu la conseilles,
Tousjours tu luy soufle' aux oreilles
Quelque charme, pour en son ame
Esteindre l' amoureuse flamme,
Et pour empescher que la belle
Ne m' ayme, comme je fais elle.

RHYME a a *

Tu luy proposes l' infamie
D' une faulse langue ennemie,
La honte de son parentage,
La perte de son mariage,
Et mil' autres maulx, qui arrivent
A celles qui l' amour ensuyvent.

RHYME a a *

Puis usant d' une autre finesse,
Tu viens à blasmer la jeunesse,
Et luy dis de nous autres hommes,
Que pour la plus grand' part nous sommes
En amours de léger courage,
Mais les plus jeunes d' avantage.

RHYME a a *

Lors tu mets en jeu quelque Moyne,
Ou quelque monsieur le Chanoyne,
Qui a force ducats en bourse,
Où il y a plus de ressource
Qu' en ces prodigues de gambades,
Qui ne donnent que des aubades.

RHYME a a *

Ainsi avecques mille ruses
La simplicité tu abuses
De ces pauvres filles craintives:
Mais celles qui sont plus rétives
A tes dévotes remonstrances
Plus horriblement tu les tences.

RHYME a a *

Tu les menaces d' une mere,
D' un frere, d' un oncle, d' un pere,
Si les pauvrettes n' abandonnent
Ces amoureux qui rien ne donnent,
Et puis s' en vantent par la ville,
S' ilz trouvent quelque mal' habile.

RHYME a a *

Tu leur dis qu' elles sont charmees,
Et qu' elles ne sont point aymees,
Semant dedans leur fantasie
Une graine de jalousie,
Qui empoisonne les pensees
De ces chétives insensees.

RHYME a a *

Tu dis que tu sçais la maniere
De rendre une ame prisonniere,
Ou de la rendre desliee.
S' il luy fasche d' estre oubliee,
Et que pour monstrer ta science
Tu en feras l' expérience.

RHYME a a *

Et vrayment, vieille enchanteresse,
J' apperçoy bien que ma maistresse
Ne me faict plus si bonne chere
Qu' elle souloit, et que légère
Elle retire sa pensee
De qui ne l' a point offensee.

RHYME a a *

Mais je ne m' en donne merveille,
Veu que tu es la nompareille
En toutes manières de charmes,
Et que souvent de telles armes
Tu as gasté mainte famille,
Et seduit mainte pauvre fille.

RHYME a a *

Tu peulx destourner en arriere
Du ciel la course coustumiere,
Tu peulx ensaglanter la Lune,
Tu peulx tirer soubs la nuict brune
Les umbres de leur sepulture,
Et faire force à la nature.

RHYME a a *

Tu peulx faire, si bon te semble,
Que soubs tes pieds la terre tremble,
Que les fleuves contre leur source
Tournent la bride de leur course,
Et que les arbres des montagnes
Descendent au bas des campagnes.

RHYME a a *

Ores tu marches solitère
Parmy l' horreur d' un cimitère,
Or autour d' une croix celee
Tu guides toute eschevelee
Le bal que la Sorciere meine
Le dernier jour de la semaine.

RHYME a a *

Par toy les vignes sont gelees
Par toy les plaines sont greslees,
Par toy les arbres se démentent,
Par toy les laboureurs lamentent
Leurs bledz perdus, et par toy pleurent
Les bergers leurs troppeaux qui meurent.

RHYME a a *

Tu peulx faire tout ce dommage,
Et peulx encores d' avantage:
Mais pour esteindre dans une ame
L' ardeur d' une amoureuse flamme,
Tu n' as recepte plus certaine
Que ton regard et ton haleine.

TITLE Elégie amoureuse

RHYME a a *

Si vostre esprit, qui de son origine
Tesmoigne assez la nature divine
Par les discours que faict divinement
Vostre celeste et parfaict jugement,
Ne cognoissoit combien sont noz pensees
De passions diverses offensees,
Et par sur tout de ceste affection
Qui vient d' aymer une perfection,
Je m' estendrois par plus longue escritture
Sur le pouvoir, sur la cause et nature,
Sur les effects, et la diverse fin
De cest amour tant humain que divin.

RHYME a a *

Mais cognoissant combien sont telles choses
Divinement en vostre esprit encloses,
Je laisseray cest argument choisir
Aux plus sçavans, et aux plus de loisir:
Me contentant seulement de vous dire
Ce que je puis de mon amour escrire
Naïvement, sans art et fiction,
Comme sans art est mon affection.

RHYME a a *

Cognoissant donc combien est indomtable
De cest amour la force inévitable,
Mesmes trouvant un si digne subject
Comme celuy qui m' a servy d' object,
Vous jugerez mon amour estre telle,
Veu que l' amour vient de la chose belle.
Si ce n' estoit que je crains d' offenser
En vous louant, le modeste penser
Qui ne vous laisse ouir vostre mérite,
Et vous faict plus que vous-mesmes petite,
Je ne dirois vostre race et grandeur,
Puis que le ciel vous a donné tant d' heur
Plus que cela, mais bien la bonne grace
Qu' on void reluire en vostre belle face,
Vostre doulceur, vostre humble privauté,
Et vostre esprit plus beau que la beauté:
Perfections d' un chacun estimees,
Mais plus de moy que de tout autre aymees,
Par un instinct naturel, qui me faict
Cognoistre en vous de vous le plus parfaict.
Et s' il vous semble en cela que je face
Aucune erreur, je vous supply de grace
Considerer que seul je ne suis pas
Que telle erreur a pris en ses appas:
S' il fault qu' erreur une chose on appelle
Qui de soy mesme est toute bonne et belle,
Par qui tout est, sans qui rien ne seroit,
Et sans laquelle icy ne se feroit
Rien de vertu, ne digne de mémoire.
Et que doit-on plus priser que la gloire?

RHYME a a *

Je ne pretens pour cela toutefois
(Bien que d' amour les équitables loix
Veuillent qu' amour par amour on compense)
Vous obliger vers moy de recompense.
Ce que de vous je desire et pretens,
Pour l' amitié, pour la longueur du temps
Que j' ay tasché de vous faire service,
C' est seulement, Madame, que je puisse
(Si autre bien je ne puis desservir)
De vostre gré vous aymer et servir.

RHYME a a *

Vous pouvez bien, Madame, et ma Deesse,
Vous pouvez bien commander que je cesse
De vous hanter, de vous parler et voir,
Mais vous n' avez, et je n' ay le pouvoir
De commander à mes desirs en sorte
Que mon amour ne soit tousjours plus forte.

RHYME a a *

Si vous pouvez voz graces vous oster,
De vous aymer vous pouvez m' exempter:
Mais si du ciel le vouloir immuable
Pour voz vertus vous a faict tant aymable,
Quelle raison av' ous, quand à ce poinct,
De commander qu' on ne vous ayme poinct?

RHYME a a *

Permettez donc, je vous supply, Madame,
Permettez-moy que vostre je me clame,
Que je vous ayme, et porte dans mon cueur:
Ou s' il vous plaist, pour m' user de rigueur,
Me commander que tel je ne demeure,
Commandez-moy ensemble que je meure.

TITLE La courtisanne repentie

RHYME a a *

Retirez-vous amoureuses pensées
Des faulx plaisirs de Venus offensees,
Et toy qui es le pere du soucy,
Cruel Enfant, retire toy aussi.

RHYME a a *

Retirez-vous, ourdisseurs de finesse,
Propos flatteurs, qui gastez la jeunesse,
Larmes, souspirs, nostre plus grand sçavoir,
Subtilz appas pour les fols decevoir:

RHYME a a *

Retirez-vous, petites mignardises,
Et vous, du lict folastres gaillardises,
Et tout cela que par art feminin
Amour detrempe au miel de son venin.

RHYME a a *

Adieu, adieu, vous qui m' avez aymee,
Et qui m' avez surmonté desarmee:
Adieu, troppeau affronteur bien instruict,
Troppeau romain, qui la grand louve suit.

RHYME a a *

D' un long adieu, adieu donc, mes complices,
Qui vieillissez au bourbier de voz vices,
Qui maintenant sur la fleur de voz ans
De toutes pars ceinctesde courtisans,
Vous assemblez par leur sotte largesse
Injustement une faulse richesse,
Ou qui gaingnez, ô misérable gaing!
A tous venans nuict et jour vostre pain.

RHYME a a *

Je ne veulx plus, pour tels loyers acquerre,
Gaigner la soulde en l' amoureuse guerre:
Je ne veulx plus ces finesses brasser,
Je ne veulx plus les amans enlacer
Par tels appas de promesses frivoles,
Ny pour l' argent donner belles parolles.

RHYME a a *

Par la cité, portant dessus le front
Le feinct martel, je n' iray comme vont,
Quand la fureur les a faict plus malades,
Du Dieu Bacchus les vineuses Maenades.

RHYME a a *

Je laisse là tous ces sifflets menus,
Sifflets tant bien des amoureux cognus:
Je ne veulx plus me pourmener en coche,
Marque jadis des Dames sans reproche,
Signe aujourdhuy des vices éfrontez,
Qui ont rendu noz honneurs éhontez.

RHYME a a *

Rome, qui a veu de tes sept montaignes
Tout l' univers ployé soubs tes enseignes,
Tu ne voy plus, pour ton plus grand bonheur,
Qu' un grand troppeau de filles sans honneur.
T' a point laissé. Ilië la Vestale
De tant de maulx la semence fatale?

RHYME a a *

Ou si tu tiens ces desirs vicieux
De celle-là, qui mise entre les Dieux,
Pour célébrer ses festes impudiques,
Faict despouiller celles qui sont publiques?
Tiendrois-tu point, ô Romaine cité!
De ton autheur ton impudicité?
Qui enleva par publiques rapines
Impuniment les craintives Sabines.

RHYME a a *

Mars te donna un esprit belliqueur,
Tu tiens d' Ilië à ceste heure le cueur
Les anciens ont adoré le père,
Et maintenant nous adorons la mère.
Voylà le poinct de toute ma douleur,
Voylà l' object de mon premier malheur,
La liberté trop librement permise,
Qu' impudemment tes vices ont acquise.

RHYME a a *

Adieu donc, fards, dont mon visage est peingt,
Boetes, où sont les couleurs de mon teinct,
Eaux, et empoix, dont la face on déguise,
Croye, et Ceruse, et Biaque de Venise.

RHYME a a *

Plus de pincette et miroir je ne veulx:
Adieu le soing de friser les cheveux,
Eaux, et unguents par lesquels on efface
Taches, rougeurs, et rousseurs de la face,
Ce qui deride, et plus estroittement
Serre la peau dessoubs le vestement:
Ce qui les dents convertist en ivoyre,
Et des sourcils la voulte rend plus noire:
Ce qui les doigts crasseux et mal polis
Change en couleur de roses et de lis.

RHYME a a *

Adieu vous dy, ô vous herbes encore,
Par qui le chef de jaune se colore:
Drogues, adieu, et adieu tout cela
Par qui revint mon poil, qui s' en alla:
Adieu encor la caulte médicine,
Qui m' a gardé de reclamer Lucine.

RHYME a a *

Adieu, par qui s' échaufe la froideur,
Adieu, par qui se corrige l' odeur,
Eaux de senteurs, musq, et civette et ambre,
Parfums du lict et parfums de la chambre:
Le luth, le bal, et tout ce qui plaist mieux,
Soit du Petrarque, ou soit du Furieux.

RHYME a a *

Adieu, lyens, enchantemens, et charmes,
Qui de nostre art sont les dernières armes.
Adieu, fenestre et porte où trop souvent
J' ay amusé l' amoureux poursuyvant,
Porte cent fois, d' une main courroucée,
Des fols amans en cholere poussée.
Adieu sifflets, et petits bruits légers,
Signes, qui sont mutuels messagers,
Et tous les arts, dont la vieille rusee
Sçait appaster la jeunesse abusee.

RHYME a a *

O bon Advis, si tu es quelque Dieu,
Je prens franchise en ton plus sacré lieu,
Te présentant la despouille du vice,
Comme nonnain vouée à ton service.

RHYME a a *

J' apporte icy la cendre des plaisirs
Qui ont bruslé mes plus jeunes désirs,
Et le mespris de tout cela qu' ameine
Le faulx appas de ceste vie humaine:
Affranchis donc mes esprits retenus
Trop longuement soubs les loix de Venus.
Et quand à vous, ô robbes Tyriennes,
Robbes de soye, et perles Indiennes,
Petits anneaux par l' oreille passez,
Riches carcans à mon col enlacez,
Pompeux habits, dont la molle richesse
Fut le loyer de ma folle jeunesse,
Ou soyez-vous par la flamme abolis,
Ou au plus creux de l' onde ensevelis:
Rien n' en demeure, et ne soit, moy bruslee,
Flammesche aucune à mes cendres meslee.

TITLE La contre-repentie
RHYME a a *

Si mon esprit, qui peult sortir dehors
De ce qui n' est que prison de son corps,
Suyvant tousjours sa trace coustumiere
Recherche encor la liberté première;

RHYME a a *

Si le sejour d' un travail ocieux,
Nourrissement des desirs vicieux,
Réveille en moy la flamme accoustumee,
Plus que devant en mon cueur allumee:
Pourquoy, helas, d' un noeu si rigoreux
Ay-je lié mes ans plus vigoreux,
Et pourquoy s' est la doulceur de ma vie
Dessoubs un joug si pesant asservie?
Folle, pourquoy en lieu si reserré
Dedans mon corps s' est mon cueur enterré,
Si en moymesme estant ensevelie,
Je suis encor de la flamme assaillie?

RHYME a a *

Or adieu donc vaine captivité,
Qui serve tiens nostre pudicité,
Pudicité soubs miserable feincte
D' un soing forcé honteusement contraincte.

RHYME a a *

Mere d' Amour, suyvant mes premiers voeuz,
Dessous tes loix remettre je me veulx,
Dont je vouldrois n' estre jamais sortie,
Et me repens de m' estre repentie.

RHYME a a *

Car veu le soing, les travaulx et dangers,
Dont et par terre, et par flots estrangers
Nous sommes ceincts, veu la follie humaine
Ambicieuse aux causes de sa peine,
Ose' tu bien, ô rigoreux Censeur,
De noz plaisirs corrompre la doulceur?

RHYME a a *

Ose' tu bien l' Amour nous interdire,
Qui de nos maulx le seul bien se peult dire?
Reposez donc aux champs Elysiens,
Reposez vous, esprits des anciens:
Et tousjours soient de roses rougissantes
Et de beaux lis voz urnes florissantes:

RHYME a a *

Pour à bon droit avoir déïfié
Ce sainct troppeau à Vénus dédié,
Ce sainct troppeau de filles plus humaines,
Tant révéré des Matrones Romaines.

RHYME a a *

Cypris ainsi, source de nostre sang,
Entre les Dieux jadis trouva son rang
Et sçavez vous qui l' a faicte si grande?
Cypris la belle estoit de nostre bande.

RHYME a a *

Si Flore n' eust faict le peuple héritier
De tant de biens gaingnez à ce mestier,
Le peuple n' eust, pour la memoire d' elle,
Par tant d' honneurs rendu Flore immortelle.
Et toy, qui es nostre premier honneur,
Romaine Ilie, à ce mesme bonheur
T' appelle encor ta martiale Rome,
Qui de son sang l' origine te nomme.

RHYME a a *

Helas, pourquoy allons-nous donc courant
Après l' advis du sot peuple ignorant?
Pourquoy défend la loy mal equitable
Cela qui est sainctement imitable?

RHYME a a *

Pourquoy sont tant noz desirs ennemis
De ce qu' aux Dieux les hommes ont permis?
Pourquoy nous a la liberté ravie
Ce faulx honneur, tyran de nostre vie?

RHYME a a *

Rome, feignons qu' on nous chasse d' icy,
Soudainement tu te voyras aussi
Abandonner, car ceste seule perte
Pourra suffire à te rendre déserte:
Soudain de toy l' estranger s' enfuira,
D' y demeurer le moyne s' ennuira,
Et de tes murs se rendra fugitive
Des courtisans la grand troppe lascive.

RHYME a a *

Des monuments par le temps dévorez
Nous sommes seuls ornemens demeurez,
Seuls ornemens de l' antique memoire,
Et de ce lieu la renaissante gloire.

RHYME a a *

Rome, qui sceus tout le monde domter,
Tu le peulx bien encores surmonter
Par le moyen des armes Cypriennes,
Et regaingner tes palmes anciennes.

RHYME a a *

Désormais donc à mon col soit permis
Jetter le joug, où je l' avois soumis,
Et désormais retourne la franchise
De pere en filz nostre sang acquise:
Franchise, las, que fort mal j' entendy
Lors qu' en ce lieu serve je me rendy,
Mais qui fera desormais sa demeure
Avecques moy, jusq' à tant que je meure.
Dévotes soeurs, qui estes sur la fleur
De voz beaux ans, je plains vostre malheur,
Je plains le soing, qui vous ronge sans cesse,
Je plains le temps, je plains vostre jeunesse.

RHYME a a *

Las vous seichez, et les flambeaux ardens
De vos desirs vous bruslent au dedans,
Comme du blé les forests jaunissantes
Ardent parmy les flammes ravissantes.

RHYME a a *

Comme le feu en la fournaise estrainct
Va forcenant, le vostre ainsi contrainct
Secrettement vous ard jusq' aux moelles,
Et en bruslant acquiert forces nouvelles.

RHYME a a *

Vous languissez, et voyant tout au tour
Vos corps serrez d' un effroyable tour,
Vous efforcez, avecques mains craintives,
Rompre les lacz qui vous tiennent captives.

RHYME a a *

Ainsi l' oyseau en la cage enfermé
Recherche en vain son bois accoustumé,
Ainsi en vain la beste prisonnière,
Veult retourner en sa vieille tesnière,
Et vous ainsi voulez sortir de là:
Mais les destins s' opposent à cela,
Vous enserrant plus fort que la noire onde
Qui court là-bas en neuf tours vagabonde.
Peu à peu donc voz corps se brusleront,
Et tous seichez en cendres tumberont:
Mais quant à moy, libre je m' en deporte,
Et de bonne heure éloingne vostre porte.

RHYME a a *

Adieu verroulx, adieu portaulx ferrez,
Les petits trous des huis tousjours serrez,
Les lieux dévots, les chambrettes petites,
L' enroué son des chansons tant redittes,
Le long silence, et le tumbeau des corps
Devant leur mort mis au nombre des morts,
Les veufves nuicts, et l' aiguillon qui touche
Les tendres cueurs en leur deserte couche.

RHYME a a *

Cherchez, cherchez qui d' un teinct palissant
Trompe l' ardeur de son feu languissant,
Ou qui par art un mary se façonne,
Et son plaisir elle-mesme se donne;
Ou qui si fort l' imagine en veillant,
Qu' ell' le resente encor en sommeillant:
Ou qui avec quelque compagne sienne
Voyse imitant la docte Lesbienne.

RHYME a a *

Je ne veulx plus nature decevoir
Par ce qu' on peult en dormant concevoir,
Je ne veulx plus d' un Daemon estre femme,
Je ne veulx plus contr' imiter la flamme
De ces jumens, qui pleines bien souvent
Pour leur mary n' ont autre que le vent,
Quand le primtemps (miracle de l' Espagne)
Les époinçonne à travers la campagne.

RHYME a a *

Je laisse là ces plaisirs contrefaicts,
Je veulx sentir les naturels effects,
Et m' en retourne aux tentes plus heureuses
Gaigner la solde aux guerres amoureuses.
Et quant à vous, armes de chasteté,
Habits desmoings de nostre honnesteté,
Le vermoulu, et les taignes encore,
Et le reclus désormais vous dévore:
Je vous délaisse, et promez ne sentir
D' or' enavant un autre repentir.

TITLE La vieille courtisanne

RHYME a a *

Bien que du mal duquel je suis atteinte,
Soit desormais tardive la complainte,
Et qu' on ne doive imputer à raison
Le repentir qui vient hors de saison:
Si me plaindray-je, et de mon inconstance
Renouvelant la vieille repetance
(Quoy que promis j' eusse de ne sentir
D' or' enavant un autre repentir),
M' efforceray de soulager ma peine
Par les souspirs d' une complainte vaine.

RHYME a a *

Peut estre encor que de mon souspirer
Quelqu' un pourra quelque profit tirer,
Et que mon mal, si bien on le contemple,
Aux moins rusez pourra servir d' exemple:
Récompensant par ce nouveau bienfaict,
Si mieulx ne puis, mon antique forfaict.

RHYME a a *

Donques, à fin de mieulx faire cognoistre
Tout mon malheur, venant mon age à croistre
Plus que mon sens, sur les douze ou treize ans,
Estant nourrie aux delices plaisans
Que peult gouster une fille legere
Dessoubs la main d' une impudique mere,
Pour ne laisser dessus l' arbre vieillir
Ma belle fleur, je la laissay cuillir,
Non à quelqu' un dont on deust faire compte,
Et dont l' honneur peust amoindrir ma honte,
Mais à un serf: un serf eut ce bon heur,
De trionfer de mon premier honneur,
Secrettement: car ma mere discrette
Sceut bien tenir l' entreprise secrette.

RHYME a a *

Bien tost après je vins entre les mains
De deux ou trois gentilz-hommes romains,
Desquelz je fus aussi vierge rendue,
Comme j' avoy pour vierge esté vendue:
De main en main je fus mise en avant
A cinq ou six, vierge comme devant.

RHYME a a *

Depuis suivant une meilleure voye,
D' un grand prelat je fus faicte la proye,
Qui cherement ma jeunesse achepta,
Comme pucelle: et si bien me traitta,
Que je devins, voire en bien peu d' espace,
Belle, en bon poinct, et de meilleure grace.

RHYME a a *

Dèslors j' apprins à chanter et baller,
Toucher le luth, et proprement parler,
Vestir mon corps d' accoustrement propice,
Et embellir, mon teinct par artifice:
Bref j' apprins lors soubs bons enseignements
De mon sçavoir les premiers rudimens:
Car le prélat, duquel j' estoy l' amie,
Voire duquel j' estoy l' ame demie,
Le cueur, le tout, n' avoit autre plaisir
Que satisfaire à mon jeune desir.

RHYME a a *

Deux ou trois ans me dura ceste vie,
Jusques à tant qu' il me prist une envie
De la changer: comme on void bien souvent
Trop grand plaisir se convertir en vent,
Et pour ne voir chose qui luy desplaise,
L' esprit humain se fascher de son aise.
O combien mal convient la majesté
Avec l' amour! rien que la liberté
Ne me failloit: mais défaillant icelle,
Me défailloit toute chose avec elle.

RHYME a a *

Ny les faveurs, ny les bons traittements,
Chaisnes, anneaux, et riches vestemens,
De cent valets me voir estre honorée,
Et du seigneur à peu près adorée,
Estre nourrie en repos ocieux:
Bref, s' il y a chose qui plaise mieulx,
Quoy que lon feist ou dist pour me complaire,
Rien ne pouvoit mon esprit satisfaire.

RHYME a a *

La liberté de pouvoir deviser,
D' aller en masque et de se déguiser,
Siffler de nuict par une jalousie,
Faire l' amour, vivre à sa fantasie,
Sans esprouver la fascheuse prison
De ne pouvoir sortir de la maison
Sans un valet, et sans congé du maistre
N' oser monstrer le nez à la fenestre:
Ce seul désir mon esprit chatouilloit,
Ce seul ennuy mon repos travailloit,
Et peu à peu d' une lente tristesse
Décoloroit la fleur de ma jeunesse.

RHYME a a *

Ce que voyant celuy que je servoy,
Pour se desfaire honnestement de moy,
Feit par soubs main brasser un mariage,
Non sans vanter mes biens et mon lignage,
Ma bonne grace, et mon honnesteté,
Et par sur tout ma grande chasteté.

RHYME a a *

A ces appas se vint prendre un jeune homme,
Qui peu rusé aux finesses de Rome,
Se tint heureux d' avoir tel bien trouvé:
Mais quand il eut à sa honte esprouvé
Ce que j' estoy, premierement il use
De grans rigueurs: puis d' une plus grand ruse,
Dissimulant son courage odieux
Par beau parler et par caresse d' yeux,
Ores priant, ores d' une autre grace
A la priere adjoustant la menace,
En peu de temps se gouverna si bien,
Qu' il se feit maistre et du sien, et du mien.

RHYME a a *

Robbes, joyaux, meubles, et autres choses
Plus chèrement, en mes coffres encloses,
Argent contant, argent à intérest,
Tout fut levé soubs umbre d' un acquest.
Finablement se dressant un voyage,
Mon bon espoux se met en équipage,
Se part de Rome, et sans parler à moy,
S' en alla rendre au service du Roy:
Où il mourut, et depuis n' ouy onques
Parler de luy. En ce bel estat doncques
Je demeuray, sans faveur ne support,
Car mon prélat, de malheur, estoit mort:
Et ne m' estoit de toute ma richesse
Rien demeuré qu' un petit de jeunesse.

RHYME a a *

Doncques m' aydant de moymesme au besoing,
Et rejettant toute vergongne au loing,
J' ouvre boutique, et faicte plus sçavante,
Vous metz si bien ma marchandise en vante,
Subtilement affinant les plus fins,
Qu' en peu de temps fameuse je devins.

RHYME a a *

Lors me voyant par Rome assez congnue,
Pour n' estre en ranc d' esgaldrine tenue,
De deux ou trois à poste je me mis,
Lesquelz estoient mes plus fermes amis:
Et tous les mois me donnoient pour salaire
Un chacun d' eulx trente escus d' ordinaire.

Je laisse icy à discourir comment
Je me sçavois gouverner dextrement
Avecques eulx, à l' un faisant caresse,
A l' autre usant de plus grande rudesse,
Selon que d' eulx je cognoissois le cueur
Se manier par douceur ou rigueur:
N' oubliant pas ceste commune ruse,
De contenter de quelque maigre excuse
Le mal-content: et sans aymer aucun,
Donner à tous le martel en commun.

RHYME a a *

Par ce moyen chacun se pensant estre
Plus favorit, pour demeurer le maistre,
Comme à l' envy, par presens achetoit
Ce qu' avoit moins, à qui plus il coustoit.
C' estoit le bon, quand pour donner licence
A l' un des trois, les deux faisoient instance:
Comme il avient, que pour chasser un tiers,
Les autres deux s' accordent voluntiers.

RHYME a a *

Lors je disois, ou que sa laide face,
Son poil rousseau, ou sa mauvaise grace,
Plus que la mort me faschoient, toutefois
En le perdant, que je perdois un mois.
Eux donc ayans de me demander honte
Une faveur qui ne mettoit à compte,
Se contentoient, pour garder amitié,
D' y suppleer chacun pour la moitié.

RHYME a a *

Ainsi jamais n' amoindrissoit ma rente,
Et me restoit une place vaquante,
Dont je sçavois bien faire mon profit.
Aucunefois je prenois à credit,
En leur presence, ou supposois des debtes:
Conclusion, j' avois mille receptes,
Pour leur tirer les quatrins de la main:
Ores faignant de me faire nonnain,
Ores parlant de quelque mariage,
Ores de faire à Naples un voyage,
Ou à Venize, ou en quelque autre lieu,
Et que bien tost je leur dirois adieu.

RHYME a a *

Aucunefois je me faisois enceinte,
Ou me faignois de quelque fièvre attainte,
Et ce que peult un artifice tel,
Pour s' enchérir ou pour donner martel.

RHYME a a *

Voylà comment je traittois l' amy ferme,
Lequel jamais ne failloit à son terme:
Car les pendents, et les bracelets d' or,
Les scoffions, et les chaisnes encor,
Grands parfumez, robbes et pianelles,
Garnels, bourats, chamarres, caparelles,
Licts de parade, et corames dorez,
Savons de Naple, et fards bien colorez,
Miroers, tableaux où j' estois en peinture,
Masques, banquets, et coches de vecture,
Et s' il y a de consumer le bien.
Autres moiens, n' estoient comptez pour rien.

RHYME a a *

Que diray plus? j' avois mille prattiques:
Car tout cela qui s' achepte aux boutiques,
Ne coustoit rien, et mesme le boucher
Le plus souvent estoit payé en chair:
Jusqu' aux faquins (si l' honneur me dispence
De dire ainsi) j' espargnoy la despence:
Car tout l' argent des honnestes amis,
Pour mettre en banque, en reserve estoit mis.

RHYME a a *

J' avoy de plus quelque nuict la sepmaine,
Qui m' estoit franche: et lors je mettois peine
De prattiquer quelque nouvelle amour,
Et ne passois inutile un seul jour.

RHYME a a *

A cest effect je tenoy pour fantesque
Une rusee et vieille Romanesque,
Qui descouvrant quelque jeune emplumé,
Avant qu' il fust de mon faict informé,
Trouvoit moyen de faire l' entreprise
Secrettement, et comme bien apprise,
N' oublioit pas de prendre avant la main,
Disant comment j' estoy de sang Romain,
Et que j' estoy femme d' un gentilhomme,
Lequel pour lors estoit banny de Rome.

RHYME a a *

Voylà comment je traittoy l' estranger:
Mais par sus tout je craignoy le danger
Des escroqueurs, ne me tenant mocquee,
Si-non alors que j' estoy escroquee:
Ce qui causoit que moins je m' adressois
A l' Espagnol qu' au libéral François,
Doulce, courtoise, humaine, quant au reste:
Mais ce pendant fuyant plus que la peste
Ces jeunes gens, lesquels sans desbourcer,
A tout propos pour beaux veullent passer,
Nous pensant bien payer d' une gambade,
D' une chanson, d' un luth, ou d' une aubade:
Ce qui nous trompe, et faict que bien souvent
Nous nous trouvons les mains pleines de vent.

RHYME a a *

J' avois aussi une soingneuse cure
De n' endurer sur mon corps une ordure:
De boire peu, de manger sobrement,
De sentir bon, me tenir proprement,
Fust en public, ou fust dedans ma chambre:
Où l' eau de naffe, et la civette, et l' ambre,
Le linge blanc, le pennache eventant,
Et le sachet de pouldre bien sentant
Ne manquoient point: sur tout je prenoy garde
(Ruse commune à quiconque se farde)
Qu' on ne me peust surprendre le matin.
Bref, tout cela qu' enseigne l' Aretin,
Je le sçavoy: et sçavoy mettre en oeuvre
Tous les secrets que son livre descouvre:
Et d' abondant mille tours incogneus,
Pour esveiller la dormante Venus.

RHYME a a *

J' estoy pourtant en mes propos honneste,
Et ne faisois à tout le monde feste,
Légèrement caressant un chacun:
J' avoy pour tous un entretien commun,
Et de façons gravement asseurées,
Sçavoy fort bien enchérir mes denrées.
De la vertu je sçavoy deviser,
Et me sçavoy tellement deguiser,
Que rien qu' honneur ne sortoit de ma bouche:
Sage au parler, et follastre à la couche.
Aussi void-on qu' un propos vicieux,
Plus que le vice est souvent odieux:
Et que rien tant que vertu n' est aymable,
Ou ce qui est à la vertu semblable.

RHYME a a *

Chacun se flatte en son affection,
Où il cognoist quelque perfection:
Et ne peult bien la Dame estre estimee,
Que l' on cognoist indigne d' estre aymee:
Tant la vertu plaist en celles qui l' ont,
Si-non au cueur, pour le moins sur le front.

RHYME a a *

Par telz moiens j' acquis faveur en Rome,
Et ne se fust estmé galant homme,
Qui n' eust eu bruit de me faire l' amour.
Au demeurant, fust de nuict ou de jour,
Je ne craignois d' aller sans ma patente,
Car j' estois franche, et de tribut exempte.
Je n' avois peur d' un gouverneur fascheux,
D' un barisel, ny d' un sbirre oultrageux,
Ny qu' en prison lon retint ma personne
En court Savelle ou bien en tour de Nonne:
N' ayant jamais faulte de la faveur
D' un Cardinal ou autre grand seigneur,
Dont on vëoit ma maison fréquentée:
Ce qui faisoit que j' estois respectée,
Et que chacun craignoit de me fascher,
Voyant pour moy les plus grands s' empescher.

RHYME a a *

Six ou sept ans je feis ce beau mesnage:
Ayant passé le meilleur de mon aage
En ces plaisirs (si plaisir fault nommer
Un peu de doulx meslé de tant d' amer).

RHYME a a *

Car quel plaisir, hélas, me pouvoir estre,
Bien que je prinsse à dextre et à senestre,
D' avoir soubmis mes membres éhontez
A l' appetit de tant de voluntez?

RHYME a a *

Et d' imiter le vivre d' une beste,
Pour m' enrichir par un gain deshonneste?
Et d' endurer d' un amant furieux
Mille desdaings et mots injurieux?
De supporter une aisselle suante,
Un nez punais, une bouche puante,
Une sottise, et perdre à tous propos
Pour un martel, et repas et repos?

RHYME a a *

Outre la peur (geine perpétuelle)
D' une verolle, ou d' une pellarelle,
Et tout cela dont se trouve héritier
Qui longuement exerce tel mestier.

RHYME a a *

Car quant au soing où chacune se fonde,
De se farder, de se faire la blonde,
De se friser, de corriger l' odeur,
Serrer la peau, réchauffer la froideur,
Je n' en dy rien, pour estre telle peine
Commune encor à la dame Romaine.

RHYME a a *

O bien heureuse et trois et quatre fois,
Qui n' est sugette à si pénibles loix!
Ce fut pourquoy une sepmaine saincte,
Estant pour lors ma conscience attainte
D' un sainct remords, que quelque bon Daemon
Me feit sentir au milieu d' un sermon,
Sans y penser soudain je me dispose
Faire de moy une métamorphose:
Et de changer mon lascif vestement
En un dévot et sainct accoustrement.

RHYME a a *

Ce que je feis: et devins convertie,
Donnant dèslors une grande partie
De mes trésors à la religion:
Où tost après changeant d' opinion,
Je me trouvay à mal party rangee,
Et plus d' habit que de vouloir changee.

RHYME a a *

Donc inhabile au service de Dieu,
J' abandonnay de bonne heure le lieu:
Et retournant d' où je m' estoy partie,
Me repenty de m' estre repentie.

RHYME a a *

Ainsi tournee à mon premier mestier,
Pour regaigner tout cela qu' au monstier
J' avoy laissé, j' ouvre l' escolle au vice,
Et commençay d' un plus grand artifice
Qu' au paravant, à dresser mes appas,
Et retenter les amoureux combats,
Où je r' acquis d' un utile dommage
Tout le perdu, et beaucoup d' avantage.

RHYME a a *

Adonc je vins en réputation:
Et prins dèslors telle presumption,
De grands seigneurs me voyant courtisee,
Que mon mespris me rendit mesprisee.

RHYME a a *

Je tais icy pour mon premier bon heur,
Du trente et un le fameux deshonneur,
Et supposé au lieu d' un gentilhomme
Dedans mon lict l' executeur de Rome:
Qui ce plaisir devant cent et cent yeux
Récompensa du fouet injurieux.

RHYME a a *

Je tais encor la verolle gouteuse,
La denterelle, et pellade honteuse,
Et mon visage en tant de lieux sfrizé,
Que mille fards ne l' eussent déguisé.

RHYME a a *

J' avois pourtant encor bonne prattique
Et pour cela ne fermay la boutique:
Car le renom de mon crédit passé,
Et le trésor que j' avois amassé,
M' entretenoient: et puis ma bonne grace
Récompensoit d' une si brave audace
Ce que les ans de beau m' avoient osté,
Que mon autonne on prenoit pour aesté.

RHYME a a *

J' avois au lict cent mille gaillardises,
Mille bons mots et mille mignardises:
De bien baller on me donnoit le pris,
J' avoy du luth moyénement appris,
Et quelque peu entendoy la musique:
Quant à la voix, je l' avois angelique,
Et ne se fust nul autre peu vanter
De sçavoir mieux le Pétrarque chanter.

RHYME a a *

Au demeurant, j' avoy la main divine,
Fust sur la toile, ou fust sur l' estamine:
Et voluntiers y emploioy le temps,
Quand je n' avois un meilleur passetemps.
Aucunefois en accoustrement d' homme,
Je passageoy pompeusement par Rome
Sur un cheval de mesme enharnaché,
Et le pennache à la guelphe attaché,
Ne me monstrois moins superbe et vaillante
Qu' une Marphise ou une Bradamante.

RHYME a a *

Bref, je sçavoy de toute chose un peu,
Et n' estoy pas ignorante du jeu,
Fust aux eschets, ou fust à la première:
Où je n' estois de perdre coustumière,
Jouant tousjours à moytié pour celuy
Qui ne prenoit que la perte pour luy.

RHYME a a *

Aucunefois n' estant de la partie,
J' estoy si bien de mon faict advertie,
Qu' autant de fois qu' une reste on gaignoit,
Autant de fois la manche on me donnoit.

RHYME a a *

Aucunefois ne m' estant aggreable
Quelque joyau, d' une usure honorable
A cinq ou six je le faisois payer,
Et leur baillois à la rafle à jouer.

RHYME a a *

Voylà comment par cent moyens honnestes;
Je recueillois la laine de mes bestes:
Donc je tondois les unes quelquefois,
Et quelquefois les autres escorchois:
Usant par tout de si grand artifice,
Que sans monstrer un seul poinct d' avarice,
Ceux-là dont plus de présens j' avoy pris,
Se reputoient estre plus favoris.

RHYME a a *

Ma maison donc, moins que jamais deserte,
Estoit quasi comme une escolle ouverte
D' honnesteté, où il falloit venir
Pour bien sçavoir Dames entretenir.
Là se disoient mille bons mots pour rire,
Là les plus sots s' efforceoient de mieux dire,
Comme à l' envy, et le soir et matin.
Se rapportoit toute chose au butin.
S' il se faisoit quelque assemblée honneste,
Quoy que ce fust, j' estoy tousjours de feste:
Et n' eust esté le banquet bien fourny,
Qui de tel metz eust esté dégarny.

RHYME a a *

Je me trouvois de ducats plusieurs milles,
Qui ne m' estoient en un coffre inutiles:
J' avois meublé une belle maison,
Et richement, et selon la saison:
Et sur la porte avois mis pour devise,
La pluye d' or de la fille d' Acrise:
Voulant par là honnestement monstrer
Que par l' or seul on y pouvoit entrer.

RHYME a a *

Heureuse, las, heureuse, et trop heureuse,
Si Cupidon de sa torche amoureuse,
Pour chastier cent mille indignitez
De tant d' amans, que j' avois mal traittez,
N' eust allumé dans mes froides mouëlles
Le feu vengeur de ses flammes cruelles:
Me contraignant d' aymer plus que mes yeux,
Plus que mon cueur, un jeune audacieux,
Qui d' autant plus que d' une humble caresse
Je m' efforçois d' amollir sa rudesse,
Plus me fuyoit, et se passoit, cruel,
De mon torment et pleur continuel.

RHYME a a *

Las, quantes fois jalousement malade,
Courant par tout, ainsi qu' une Ménade,
Ay-je suivy sans crainte du mocqueur
Cest inhumain, qui m' emportoit le cueur!
Las, quantes fois, en lieu d' estre endormie,
Le pensant estre ès bras d' une autre amie,
Nuds pieds, nud chef, au temps des longues nuicts,
Ay-je rompu et fenestres et huys,
Injuriant de mille outrages celle
Qui recéloit mon ennemy chez elle!

RHYME a a *

Las, quantes fois suis-je allée au devin,
Et quantes fois aux sorcieres, à fin
De retenir par lyens et par charmes
Cest obstiné vainqueur de telles armes!

RHYME a a *

Le poil au chef me herisse d' horreur,
Me souvenant de ce que la fureur
Me faisoit faire: ores d' un cimetère,
Tirant de nuict quelque umbre solitère,
Ores au ciel la lune ensanglantant,
Ores le cours des fleuves arrestant.

RHYME a a *

Les vers sacrez, les celestes augures,
Les poincts couplez, les magiques figures,
Les saincts fuseaux, les noms ensorcelez,
Les os des morts, et les lauriers bruslez:
Ce que du front des poulains on attire,
Les yeux de loup, les images de cire,
Les noeuds charmez et le nombre de trois,
Avec le mal qu' on appelle des mois:
Bref, tout cela que peut telle science,
(Et tout en vain) j' en feis l' expérience.

RHYME a a *

Ce n' est pas tout: le presens amoureux,
Et tout le bien que mes ans plus heureux
M' avoient acquis avec peine infinie,
Vignes, maisons, argent à compagnie,
En moins d' un an tout cela fut vendu,
Et en banquets et presens despendu
Pour cest ingrat, ingrat, ingratissime,
Lequel tenoit de mes pensers la cyme,
Puis me planta, voyant tout consumé
Ce qu' il avoit tant seulement aymé.

RHYME a a *

Et puis voicy, pour m' achever de peindre,
Celle que plus les dames doivent craindre,
Sur un baston marchant à pas comptez,
Dame Viellesse aux cheveux argentez:
Qui ravissant d' une main larronnesse
Ce qui restoit encor de ma jeunesse,
Ne m' a laissé que la gravelle aux reins,
La goutte aux pieds, et les galles aux mains,
La toux aux flancs, la micraine à la teste,
Et à l' oreille une sourde tempeste.

RHYME a a *

De ce beau chef tout l' honneur est esteinct,
Ce beau visage a changé son beau teinct
En teinct de mort: et ceste bouche blesme,
Dessus ses bords a peincte la mort mesme.

RHYME a a *

Ces deux beaux yeux, jadis flambeaux d' amour,
Se sont cachez de peur de voir le jour,
Et pour pleurer leurs fautes et mes peines,
Sont de flambeaux convertis en fonteines.

RHYME a a *

Je ne puis plus ny sentir, ny gouster,
Plus ne me plaist les doux sons escouter,
Le sens me fault, et l' esprit qui me laisse,
Plus que le corps se sent de la vieillesse.

RHYME a a *

J' ay oublié tout cela qu' autrefois
J' avoy apprins du luth et de la voix,
J' ay oublié tous mes bons mots pour rire,
Je ne sçay plus que me plaindre et mesdire,
Je ne sçay plus que tousser et cracher,
Fascher autruy, et d' autruy me fascher.

RHYME a a *

Quant au mestier dont il fault que je vive,
C' est de filler, ou laver la lessive,
Faire traffiq' de quelques vieux drappeaux;
Composer fards, contrefaire des eaux,
Vendre des fruicts, des herbes, des chandelles
Aux jours de feste, et crier les chambelles.

RHYME a a *

Voylà l' estat, où je gaigne mon pain,
Pour ma vieillesse armer contre la faim,
Et pour payer une chambre locande.
Ce qui est or ma despense plus grande.
Au demeurant, je ne discours icy
Par le menu le chagrin, le soucy,
Et le soubson, que la vieillesse cache
Dedans son sein: le mal qui plus me fasche,
Et qui me faict cent fois le jour périr,
C' est de vouloir, et ne pouvoir mourir.
O que je suis différente de celle
Que j' estois lors, quand jeune, riche et belle,
Un escadron j' avoy de tous costez
De courtisans pompeusement montez,
M' accompagnant ainsi qu' une princesse,
Fust au matin, quand j' allois à la messe,
Ou fust au soir, alors qu' il me plaisoit
De me trouver où le bal se faisoit!

RHYME a a *

Las, maintenant un chacun me desdaigne,
Et seulement pauvreté m' accompagne:
Ceux que jadis desdaigner je souloy,
M' appellent vieille, et se mocquent de moy:
Et ceux dont plus j' estoy favorisée,
Sifflent sur moy d' une longue risée:
Se vergongnans de m' avoir voulu bien,
Pour rien en moy ne cognoistre du mien.
Jusques icy a couru ma fortune,
Selon le temps adverse ou opportune.

RHYME a a *

Mais, ô chétive! encor n' est-ce le poinct
Qui plus au vif le courage me poingt:
Le seul object de ma complainte amère,
C' est, c' est l' ennuy de me veoir pauvre, et mere,
Non d' un qui soit d' aage pour se nourrir,
Ou qui me puisse au besoing secourir,
Mais d' une fille encor jeune et debile,
Qui sur les bras m' est en charge inutile,
Et sera, las, si cest astre inhumain
Règne long temps sus le climat romain.

RHYME a a *

J' ay veu Léon, délices de son aage,
J' ay veu Clément de ce mesme lignage,
J' ay veu encor ce bon Paule ancien,
Premier honneur du sang Farnesien:
Apres cestuy j' ay veu Jules troisieme,
Ores je voy le grand Paule quatrieme.

RHYME a a *

De tous ceux-là je me doy contenter:
De cestui-cy je me veulx lamenter,
Pour avoir mis d' une loy rigoreuse
Dessoubs les pieds la franchise amoureuse,
Abolissant d' un edict défendeur
Ce qui estoit de Rome la grandeur.

RHYME a a *

Car si de ceux que Rome plus honore,
De courtisans; et des autres encore
On veult ainsi les plaisirs limiter,
Quelz estrangers y viendront habiter?
Tous s' en fuiront, ou pour dernier remède
Exerceront l' amour de Ganymede,
Où sans cela ne sont que trop appris
Ceux qui ont loy de n' estre point repris.

RHYME a a *

O temps! ô meurs! ô malheureuse annee!
O triste regne! ô Rome infortunee!
N' estoit-ce assez, que le discord mutin
T' eust faict du monde un publique butin,
Et d' avoir veu sur ta rive latine
Si longuement la guerre et la famine,
Si malheureuse encor tu ne perdois
La liberté: liberté, que tu dois
Plus regretter que tes palais antiques,
Dont nous voyons les poudreuses reliques.

RHYME a a *

Fille, qui m' es plus chère que mes yeux,
Helas, pourquoy t' ont faict naistre les cieux
Soubs un tel siècle? ou pourquoy si durable
Ay-je vescu, pour te veoir misérable?

RHYME a a *

Helas, fault-il que ce beau chef doré,
Ces deux beaux yeux, ce pourpre coloré,
Ce front, ce nez, ceste bouche divine,
Et ce beau corps, qui des Dieux estoit digne,
Soit le butin, non point d' un courtisan,
Mais d' un faquin ou d' un pauvre artisan?

RHYME a a *

Pour cela donc d' une main si soigneuse
T' ay-je eslevee? ô fille malheureuse,
Si tu devois par telle indignité
Perdre la fleur de ta virginité!

RHYME a a *

Estoit-ce là ceste belle jeunesse,
Dont je faisois mon baston de vieillesse?
Estoit-ce ainsi que mes travaulx passez
Devoient un jour estre recompensez?

RHYME a a *

O ciel cruel, estoiles conjurees,
N' avois-je assez de peines endurees,
Si en ma fille, en cest aage où je suis,
Je ne voyois renaistre mes ennuis?

RHYME a a *

Je n' en puis plus, et mes pleurs qui s' espandent
A grands ruisseaux, le parler me defendent.
Donques priant ceux-là qui me liront,
Et de mes pleurs (peult-estre) se riront,
De m' excuser, si par trop de langage
(Vice commun à celles de mon aage)
J' ay discouru et mon mal, et mon bien,
Je feray fin: que peusse-je aussi bien,
Pour n' estre plus à ces maulx asservie,
Comme à mes pleurs, mettre fin à ma vie!

TITLE Métamorphose d' une rose

RHYME a a *

Comme sur l' arbre sec la veuvfe tourterelle
Regrette ses amours d' une triste querelle,
Ainsi de mon mary le trespas gemissant,
En pleurs je consumois mon aage languissant:

RHYME a a *

Quand pour chasser de moy ceste tristesse enclose,
Mon destin consentit que je devinsse Rose,
Qui d' un poignant hallier se herisse à l' entour,
Pour faire resistance aux assaults de l' Amour.

RHYME a a *

Je suis, comme j' estois, d' odeur naïve et franche,
Mes bras sont transformez en épineuse branche,
Mes piedz en tige verd, et tout le demeurant
De mon corps est changé en Rosier bien fleurant.

RHYME a a *

Les plis de mon habit sont écailleuses poinctes,
Qui en rondeur égalle autour de moy sont joinctes:
Et ce qui entr' ouvert monstre un peu de rougeur,
Imite de mon ris la première doulceur.

RHYME a a *

Mes cheveulx sont changez en fueilles qui verdoyent,
Et ces petis rayons, qui vivement flamboyent
Au centre de ma rose, imitent de mes yeux,
Les feuz jadis égaulx à deux flammes des cieulx.

RHYME a a *

La beauté de mon teinct à l' Aurore pareille
N' a du sang de Vénus pris sa couleur vermeille,
Mais de cestre rougeur que la pudicité
Imprime sur le front de la virginité.

RHYME a a *

Les graces, dont le ciel m' avoit favorisée,
Or que Rose je suis, me servent de rosée:
Et l' honneur qui en moy a fleury si long temps,
S' y garde encor entier d' un éternel primtemps.

RHYME a a *

La plus longue frescheur des roses est bornee
Par le cours naturel d' une seule journee:
Mais ceste gayeté qu' on voit en moy fleurir,
Par l' injure du temps ne pourra dépérir.

RHYME a a *

A nul je ne défends ny l' odeur, ny la veuë,
Mais si quelque indiscret vouloit à l' impourveuë
S' en approcher trop près, il ne s' en iroit point
Sans esprouver comment ma chaste rigueur poingt.

RHYME a a *

Que nul n' espère donc de ravir ceste Rose,
Puis qu' au jardin d' honneur elle est si bien enclose:
Où plus soingneusement elle est gardee encor
Que du Dragon veillant n' estoient les pommes d' or.

RHYME a a *

Celuy qui la vertu a choisy pour sa guide,
Ce sera celuy seul qui en sera l' Alcide:
A luy seul j' ouvriray la porte du verger,
Où heureux il pourra me cueillir sans danger.

RHYME a a *

Qu' autrement on n' espère en mon cueur faire brèche:
Car je ne crains Amour, ny son arc, ny sa flèche:
J' esteins, comme il me plaist, son brandon furieux,
Les aeles je luy couppe, et débende les yeux.

TITLE Hymne de la surdité

RHYME a a *

Je ne suis pas, Ronsard, si pauvre de raison,
De vouloir faire à toy de moy comparaison,
A toy, qui ne seroit un moindre sacrilege
Qu' aux Muses comparer des Pies le college,
A Minerve Aracné, Marsye au Delien,
Ou à nostre grand Prince un prince italien.

RHYME a a *

Bien ay-je, comme toy, suivy dès mon enfance
Ce qui m' a plus acquis d' honneur que de chevance:
Ceste saincte fureur qui, pour suyvre tes pas,
M' a tousjours tenu loing du populaire bas,
Loing de l' ambition, et loing de l' avarice,
Et loing d' oysiveté, des vices la nourrice,
Aussi peu familiere aux soldats de Pallas,
Comme elle est domestique aux prestres et prelats.

RHYME a a *

Au reste, quoy que ceulx qui trop me favorisent,
Au pair de tes chansons les miennes authorisent,
Disant, comme tu sçais, pour me mettre en avant,
Que l' un est plus facile et l' autre plus sçavant,
Si ma facilité semble avoir quelque grace,
Si ne suis-je pourtant enflé de telle audace,
De la contre-peser avec ta gravité,
Qui sçait à la doulceur mesler l' utilité.

RHYME a a *

Tout ce que j' ay de bon, tout ce qu' en moy je prise,
C' est d' estre, comme toy, sans fraude, et sans feintise,
D' estre bon compaignon, d' estre à la bonne foy,
Et d' estre, mon Ronsard, demy-sourd, comme toy:
Demy-sourd, ô quel heur! pleust aux bons Dieux que j' eusse
Ce bon heur si entier, que du tout je le feusse.

RHYME a a *

Je ne suis pas de ceux qui d' un vers triomphant
Déguisent une mouche en forme d' éléphant,
Et qui de leurs cerveaux couchent à toute reste,
Pour louer la folie ou pour louer la peste:
Mais sans changer la blanche à la noire couleur,
Et soubs nom de plaisir déguiser la douleur,
Je diray qu' estre sourd (à qui la différence
Sçait du bien et du mal) n' est mal qu' en apparence.

RHYME a a *

Nature aux animaulx a cinq sens ordonnez,
Le gouster, le toucher, l' oeil, l' oreille, et le nez,
Sans lesquels nostre corps seroit un corps de marbre,
Une roche, une souche, ou le tronc d' un viel arbre.

RHYME a a *

Je laisse à discourir au jugement commun
L' usage, et différence, et vertu d' un chacun,
Lesquelz, pour présider en la part plus insigne,
Sont de plus grand service et qualité plus digne:

RHYME a a *

Comme l' oeil, le sentir, et ce nerf sinueux
Qui, par le labyrinth' d' un chemin tortueux,
Le son de l' air frappé conduit en la partie,
Qui discourt sur cela, dont elle est avertie;
Le pertuis de l' ouÿe, et les trois petit os,
Qui sont à cest effect en noz temples enclos;
De quel sage artifice, et necessaire usage
La nature a basty ce petit cartilage,
Qui de l' oreille estant le fidèle portier,
Droit sur le petit trou du caverneux sentier
Bat éternellement, si d' une humeur épesse,
Qui pour sa grand froideur résouldre ne se laisse,
Son bat continuel ne se treuve arresté,
D' où vient ce fascheux mal, qu' on nomme Surdité:
Fascheux à l' ignorant, qui ne se fortifie
Des divines raisons de la philosophie.

RHYME a a *

Je ne veulx estre icy de la secte de ceulx
Qui disent n' estre mal, tant soit-il angoisseux,
Fors celuy dont nostre ame est atteincte et saisie,
Et que tout autre mal n' est que par fantaisie.

RHYME a a *

Combien que le né sourd, et par tel vice exclus
Du sens qu' on dict acquis, ne s' en fasche non plus
(Comme lon peult juger) que d' estre né sans aeles,
Ou n' égaller au cours les bestes plus isnelles,
En force les taureaux, les poissons au nager,
Ou de ne se pouvoir, comme un daemon, changer:

RHYME a a *

D' autant que le regret vient de la cognoissance
Du bien, du quel on a perdu la jouissance,
Et qu' on ne doit aucun estimer malheureux
Pour ne jouir du bien dont il n' est desireux,
Non plus qu' est un cheval ou autre beste telle,
Pour n' avoir, comme nous, la raison naturelle:
Si est-ce toutefois que pour l' homme estre né
Un animal docile, auquel est ordonné
Contre le naturel de chacune autre beste,
D' eslever, plus divin, aux estoilles sa teste:

RHYME a a *

Si par estre né sourd, il ne peult concevoir
Rien plus hault que cela que ses yeux peuvent voir,
Sans cognoistre celuy, qui homme l' a faict naistre,
Malheureux je l' estime, or qu' il ne le pense estre:

RHYME a a *

Aussi bien que lon dict (et nous tenons ce poinct)
N' estre plus grand malheur que cil de n' estre point.
Mais cestuy-là, Ronsard, qui n' est sourd de nature,
Ains l' est par accident, s' il a par nourriture
Quelque sçavoir acquis, c' est un sourd animal,
Privé d' un peu de bien, et de beaucoup de mal.

RHYME a a *

Car tout le bien qu' on peult recevoir par l' oreille,
Procède ou d' un doulx son, qui nostre esprit réveille,
Ou d' un plaisant propos, dont nostre entendement
Reçoit en l' escoutant quelque contentement.

RHYME a a *

Or celuy qui est sourd, si tel default luy nie
Le plaisir qui provient d' une doulce armonie,
Aussi est-il privé de sentir maintefois
L' ennuy d' un faulx accord, une mauvaise voix,
Un fascheux instrument, un bruit; une tempeste,
Une cloche, une forge, un rompement de teste,
Le bruit d' une charrete, et la doulce chanson
D' un asne, qui se plaingt en effroyable son.

RHYME a a *

Et s' il ne peult gouster le plaisir delectable
Qu' on a d' un bon propos qui se tient à la table,
Aussi n' est-il subject à l' importun caquet
D' un indocte prescheur ou d' un fascheux parquet,
Au babil d' une femme, au long prosne d' un prestre,
Au gronder d' un vallet, aux injures d' un maistre,
Au causer d' un bouffon, aux broquars d' une court,
Qui font cent fois le jour désirer d' estre sourd.

RHYME a a *

Mais il est mal venu entre les damoizelles!
O bien-heureux celuy qui n' a que faire d' elles,
Ny de leur entretien! car si de leurs bons mots
Il n' est participant, par faulte de propos,
Il ne s' estonne aussi et ne se mord la langue,
Rougissant d' avoir faict quelque sotte harangue.

RHYME a a *

Mais il est soubsonneux, et tousjours dans son cueur
Se faict croire qu' il sert d' argument au moqueur!
Il ne le doit penser, s' il se pense habile homme,
Ains pour tel qu' il se croid, doit croire qu' on le nomme.

RHYME a a *

Mais il n' est appellé au conseil des Seigneurs!
O que cher bien souvent s' achètent tels honneurs
De ceulx, qui tels secrets dans leurs oreilles portent,
Quand par legereté de la bouche ilz leur sortent!
Mais il est taciturne: ô bien heureux celuy
A qui le trop parler ne porte point d' ennuy,
Et qui a liberté de se taire à son aise,
Sans que son long silence à personne déplaise!

RHYME a a *

Le parler toutefois entretient les amis,
Et nous est de nature à cest effect permis
Et ne peult-on pas bien à ses amis escrire,
Voire mieulx à propos, ce qu' on ne leur peult dire?
Si est-ce un grand plaisir, dira quelque causeur,
D' entendre les discours de quelque beau diseur.

RHYME a a *

Mais il est trop plus grand de voir quelque beau livre,
Ou lors que nostre esprit du corps franc et délivre
Voyage hors de nous, et nous faict voir sans yeux
Les causes de nature, et les secrets des cieux:
Pour aux quelz pénétrer, un Philosophe sage
Voulut perdre des yeux le nécessaire usage,
Pour ne voir rien qui peust son cerveau départir:
Et qui plus que le bruit peult l' esprit divertir?

RHYME a a *

La Surdité, Ronsard, seule t' a faict retraire
Des plaisirs de la court et du bas populaire,
Pour suyvre par un trac encore non battu
Ce penible sentier, qui meine à la vertu.

RHYME a a *

Elle seule a tissu l' immortelle couronne
Du myrte paphien, qui ton chef environne:
Tu luy dois ton laurier, et la France luy doit
Qu' elle peult désormais se vanter à bon droit
D' un Horace, et Pindare, et d' un Homere encore,
S' elle void ton Francus, ton Francus qu' elle adore
Pour ton nom seulement, et le bruit qui en court:
Dois-tu donques; Ronsard, te plaindre d' estre sourd?

RHYME a a *

O que tu es heureux, quand le long d' une rive,
Ou bien loing dans un bois à la perruque vive,
Tu vas, un livre au poing, méditant les doulx sons
Dont tu sçais animer tes divines chansons,
Sans que l' aboy d' un chien, ou le cry d' une beste
Ou le bruit d' un torrent t' élourdisse la teste.

RHYME a a *

Quand ce doulx aiguillon si doulcement te poingt,
Je croy, qu' alors, Ronsard, tu ne souhaites point
Ny le chant d' un oyseau ny l' eau d' une montagne,
Ayant avecques toy la Surdité compagne,
Qui faict faire silence, et garde que le bruit
Ne te vienne empescher de ton aise le fruict.

RHYME a a *

Mais est-il harmonie en ce monde pareille
A celle qui se faict du tintin de l' oreille,
Lors qu' il nous semble ouir, non l' horreur d' un torrent,
Ains le son argentin d' un ruisseau murmurant,
Ou celuy d' un bassin, quand celuy qui l' escoute
S' endort au bruit de l' eau, qui tumbe goutte à goutte?

RHYME a a *

On dict qu' il n' est accord, tant soit mélodieux,
Lequel puisse égaler la musique des Cieux,
Qui ne se laisse ouir en ceste terre basse,
D' autant que le fardeau de ceste lourde masse
Hebete: noz esprits, qui par la Surdité
Sont faicts participans de la divinité.

RHYME a a *

Regarde donc, Ronsard, s' il y a mélodie
Si doulce que le bruit d' une oreille essourdie,
Et si la Surdité par un double bienfaict
Ne récompense pas le mal qu' elle nous faict,
En quoy mesmes les Dieux, Déesse, elle resemble,
Qui nous versent l' amer, et le doux tout ensemble.

RHYME a a *

O que j' ay de regret en la doulce saison,
Que je soulois regner paisible en ma maison,
Si sourd, que trois marteaux tumbans sur une masse
De fer estincelant, n' eussent rompu la glace
Qui me bouchoit l' ouÿe, heureux, s' il en feut onc:
Las, feusse-je aussi sourd, comme j' estois adonc!

RHYME a a *

Le bruit de cent vallets, qui mes flancz environnent,
Et qui soir et matin à mes oreilles tonnent,
Le devoir de la court, et l' entretien commun,
Dont il fault gouverner un fascheux importun,
Ne me fascheroit point: un créditeur moleste
(Race de gens, Ronsard, à craindre plus que peste)
Ne troubleroit aussi l' aise de mon repos,
Car, sourd, je n' entendrois ne luy, ne ses propos.

RHYME a a *

Je n' orrois du Castel la fouldre et le tonnerre,
Je n' entendrois le bruit de tant de gens de guerre,
Et n' orrois dire mal de ce bon Pere Sainct
Dont ores sans raison toute Rome se plaingt,
Blasmant sa cruauté et sa grand convoitise,
Qui ne craint (disent-ilz) aux despends de l' Eglise
Enrichir ses nepveus, et troubler sans propos
De la Chrestienté le publique repos.

RHYME a a *

Je n' orrois point blasmer la mauvaise conduite
De ceux qui tout le jour trainent une grand' suite
De braves courtisans, et pleins de vanité,
Voyant les ennemis autour de la cité,
Portent Mars en la bouche, et la crainte dans l' ame:
Je n' orrois tout cela, et n' orrois donner blasme
A ceux qui nuict et jour dans leur chambre enfermez
Ayant à gouverner tant de soldats armez,
Font aux plus patiens perdre la patience,
Tant superbes ilz sont, et chiches d' audience.

RHYME a a *

Je n' entendrois le cry du peuple lamentant
Qu' on voise sans propos ses maisons abbatant,
Qu' on le laisse au danger d' un sac époventable
Et qu' on charge son doz d' un faiz insupportable.
O bien-heureux celuy qui a receu des Dieux
Le don de Surdité! voire qui n' a point d' yeux,
Pour ne voir, et n' ouir en ce siècle où nous sommes
Ce qui doit offenser et les Dieux et les hommes.

RHYME a a *

Je te salue, ô saincte et alme Surdité!
Qui pour throsne, et palais de ta grand majesté
T' es cavé bien avant soubs une roche dure
Un antre tapissé de mousse et de verdure:
Faisant d' un fort hallier son effroyable tour,
Où les cheutes du Nil tempestent à l' entour.

RHYME a a *

Là se void le Silence assis à la main dextre,
Le doigt dessus la lèvre: assise à la senestre
Est la Mélancholie au sourcil enfonsé:
L' Estude tenant l' oeil sur le livre abbaissé
Se sied un peu plus bas: l' Ame imaginative,
Les yeux levez au ciel, se tient contemplative
Debout devant ta face: et là dedans le rond
D' un grand miroir d' acier te faict voir jusqu' au fond
Tout ce qui est au ciel, sur la terre, et soubs l' onde,
Et ce qui est caché soubs la terre profonde:

RHYME a a *

Le grave Jugement dort dessus ton giron,
Et les Discours aellez volent à l' environ.
Donq, ô grand Surdité, nourrice de sagesse,
Nourrice de raison, je te supply, Déesse,
Pour le loyer d' avoir ton mérite vanté
Et d' avoir à ton loz ce Cantique chanté,
De m' estre favorable, et si quelqu' un enrage
De vouloir par envie à ton nom faire oultrage,
Qu' il puisse un jour sentir ta grande déité,
Pour sçavoir, comme moy, que c' est de Surdité.

