Le Roman de Tristan et Yseut.
Joseph Bédier.
Chapitre 1.
LES ENFANCES DE TRISTAN.
Seigneurs, vous plaît-il d’entendre
un beau conte d’amour et de mort ?
C’est de Tristan et d’Iseut la reine.
Écoutez comment à grand’joie,
à grand deuil ils s’aimèrent,
puis en moururent un même jour,
lui par elle, elle par lui.
Aux temps anciens,
le roi Marc régnait en Cornouailles.
Ayant appris que ses ennemis
le guerroyaient,
Rivalen, roi de Loonnois,
franchit la mer
pour lui porter son aide.
Il le servit par l'épée
et par le conseil,
comme eût fait un vassal,
si fidèlement que Marc
lui donna en récompense
la belle Blanchefleur, sa sœur,
que le roi Rivalen aimait
d'un merveilleux amour.
Il la prit à femme
au moutier de Tintagel.
Mais à peine l'eut-il épousée,
la nouvelle lui vint
que son ancien ennemi, le duc Morgan,
s'étant abattu sur le Loonnois,
ruinait ses bourgs,
ses camps, ses villes.
Rivalen équipa ses nefs hâtivement
et emporta Blanchefleur,
qui se trouvait grosse,
vers sa terre lointaine.
Il atterrit devant son château de Kanoël,
confia la reine
à la sauvegarde de son maréchal Rohalt,
Rohalt que tous, pour sa loyauté,
appelaient d'un beau nom,
Rohalt le Foi-Tenant ;
puis, ayant rassemblé ses barons,
Rivalen partit pour soutenir sa guerre.
Blanchefleur l'attendit longuement.
Hélas ! il ne devait pas revenir.
Un jour, elle apprit que
le duc Morgan l'avait tué en trahison.
Elle ne le pleura point :
ni cris, ni lamentations,
mais ses membres devinrent faibles
et vains ;
son âme voulut, d'un fort désir,
s'arracher de son corps.
Rohalt s'efforçait de la consoler :
« Reine, disait-il,
on ne peut rien gagner
à mettre deuil sur deuil ;
tous ceux qui naissent
ne doivent-ils pas mourir ?
Que Dieu reçoive les morts
et préserve les vivants !
Mais elle ne voulut pas l'écouter.
Trois jours elle attendit
de rejoindre son cher seigneur.
Au quatrième jour,
elle mit au monde un fils,
et, l'ayant pris entre ses bras :
« Fils, lui dit-elle,
j'ai longtemps désiré de te voir ;
et je vois la plus belle créature
que femme ait jamais portée.
Triste j'accouche,
triste est la première fête
que je te fais,
à cause de toi j'ai tristesse à mourir.
Et comme ainsi tu es venu sur terre
par tristesse, tu auras nom Tristan.
Quand elle eut dit ces mots,
elle le baisa,
et, sitôt qu'elle l'eut baisé,
elle mourut.
Rohalt le Foi-Tenant
recueillit l'orphelin.
Déjà les hommes du duc Morgan
enveloppaient le château de Kanoël :
comment Rohalt aurait-il pu
soutenir longtemps la guerre ?
On dit justement :
« Démesure n'est pas prouesse » ;
il dut se rendre à la merci du duc Morgan.
Mais, de crainte que Morgan
n'égorgeât le fils de Rivalen,
le maréchal le fit passer
pour son propre enfant
et l'éleva parmi ses fils.
Après sept ans accomplis,
lorsque le temps
fut venu de le reprendre aux femmes,
Rohalt confia Tristan à un sage maître,
le bon écuyer Gorvenal.
Gorvenal lui enseigna
en peu d'années les arts
qui conviennent aux barons.
Il lui apprit à manier la lance,
l'épée, l'écu et l'arc,
à lancer des disques de pierre,
à franchir d'un bond
les plus larges fossés ;
il lui apprit à détester
tout mensonge et toute félonie,
à secourir les faibles,
à tenir la foi donnée ;
il lui apprit diverses manières de chant,
le jeu de la harpe et l'art du veneur ;
et quand l'enfant chevauchait
parmi les jeunes écuyers,
on eût dit que son cheval,
ses armes et lui
ne formaient qu'un seul corps
et n'eussent jamais été séparés.
À le voir si noble et si fier,
large des épaules, grêle des flancs,
fort, fidèle et preux,
tous louaient Rohalt
parce qu'il avait un tel fils.
Mais Rohalt,
songeant à Rivalen et à Blanchefleur,
de qui revivaient la jeunesse et la grâce,
chérissait Tristan comme son fils,
et secrètement le révérait
comme son seigneur.
Or, il advint que toute sa joie
lui fut ravie,
au jour où des marchands de Norvège,
ayant attiré Tristan sur leur nef,
l'emportèrent comme une belle proie.
Tandis qu'ils cinglaient
vers des terres inconnues,
Tristan se débattait,
ainsi qu'un jeune loup pris au piège.
Mais c'est vérité prouvée,
et tous les mariniers le savent :
la mer porte à regret les nefs félonnes,
et n'aide pas aux rapts
ni aux traîtrises.
Elle se souleva furieuse,
enveloppa la nef de ténèbres,
et la chassa huit jours
et huit nuits à l'aventure.
Enfin, les mariniers aperçurent
à travers la brume une côte
hérissée de falaises et de récifs
où elle voulait briser leur carène.
Ils se repentirent :
connaissant que le courroux de la mer
venait de cet enfant ravi
à la male heure,
ils firent vœu de le délivrer
et parèrent une barque
pour le déposer au rivage.
Aussitôt tombèrent les vents
et les vagues, le ciel brilla,
et, tandis que la nef des Norvégiens
disparaissait au loin,
les flots calmés et riants portèrent
la barque de Tristan
sur le sable d'une grève.
À grand effort, il monta sur la falaise
et vit qu'au delà d'une lande vallonnée
et déserte,
une forêt s'étendait sans fin.
Il se lamentait, regrettant Gorvenal,
Rohalt son père,
et la terre de Loonnois,
quand le bruit lointain
d'une chasse à cor et à cri
réjouit son cœur.
Au bord de la forêt,
un beau cerf déboucha.
La meute et les veneurs
dévalaient sur sa trace
à grand bruit de voix et de trompes.
Mais, comme les limiers
se suspendaient déjà par grappes
au cuir de son garrot,
la bête, à quelques pas de Tristan,
fléchit sur les jarrets
et rendit les abois.
Un veneur la servit de l'épieu.
Tandis que, rangés en cercle,
les chasseurs cornaient de prise,
Tristan, étonné,
vit le maître veneur entailler largement,
comme pour la trancher,
la gorge du cerf.
Il s'écria :
« Que faites-vous, seigneur ?
Sied-il de découper si noble bête
comme un porc égorgé ?
Est-ce donc la coutume de ce pays ?
– Beau frère, répondit le veneur,
que fais-je là
qui puisse te surprendre ?
Oui, je détache d'abord
la tête de ce cerf,
puis je trancherai son corps
en quatre quartiers que nous porterons,
pendus aux arçons de nos selles,
au roi Marc, notre seigneur.
Ainsi faisons-nous ; ainsi,
dès le temps des plus anciens veneurs,
ont toujours fait
les hommes de Cornouailles.
Si pourtant tu connais
quelque coutume plus louable,
montre-nous la ;
prends ce couteau, beau-frère ;
nous l'apprendrons volontiers.
Tristan se mit à genoux
et dépouilla le cerf
avant de le défaire ;
puis il dépeça la tête en laissant,
comme il convient,
l'os corbin tout franc ;
puis il leva les menus droits,
le mufle, la langue,
les daintiers et la veine du cœur.
Et veneurs et valets de limiers,
penchés sur lui,
le regardaient, charmés.
« Ami, dit le maître veneur,
ces coutumes sont belles ;
en quelle terre les as-tu apprises ?
Dis-nous ton pays et ton nom.
– Beau seigneur,
on m'appelle Tristan ;
et j'appris ces coutumes
en mon pays de Loonnois.
–Tristan, dit le veneur,
que Dieu récompense le père
qui t'éleva si noblement !
Sans doute,
il est un baron riche et puissant ?
Mais Tristan, qui savait bien parler
et bien se taire,
répondit par ruse :
« Non, seigneur,
mon père est un marchand.
J'ai quitté secrètement sa maison
sur une nef
qui partait pour trafiquer au loin,
car je voulais apprendre
comment se comportent les hommes
des terres étrangères.
Mais, si vous m'acceptez
parmi vos veneurs,
je vous suivrai volontiers,
et vous ferai connaître, beau seigneur,
d'autres déduits de vénerie.
– Beau Tristan, je m'étonne
qu'il soit une terre
où les fils des marchands
savent ce qu'ignorent ailleurs
les fils des chevaliers.
Mais viens avec nous,
puisque tu le désires,
et sois le bienvenu.
Nous te conduirons près du roi Marc,
notre seigneur.
Tristan achevait de défaire le cerf.
Il donna aux chiens le cœur,
le massacre et les entrailles,
et enseigna aux chasseurs
comment se doivent faire
la curée et le forhu.
Puis il planta sur des fourches
les morceaux bien divisés
et les confia aux différents veneurs :
à l'un la tête,
à l'autre le cimier et les grands filets ;
à ceux-ci les épaules,
à ceux-là les cuissots,
à cet autre le gros des nombles.
Il leur apprit
comment ils devaient se ranger
deux par deux pour chevaucher
en belle ordonnance,
selon la noblesse des pièces de venaison
dressées sur les fourches.
Alors ils se mirent à la voie
en devisant,
tant qu'ils découvrirent enfin
un riche château.
Des prairies l'environnaient,
des vergers, des eaux vives,
des pêcheries et des terres de labour.
Des nefs nombreuses entraient au port.
Le château se dressait sur la mer,
fort et beau,
bien muni contre tout assaut
et tous engins de guerre ;
et sa maîtresse tour,
jadis élevée par les géants,
était bâtie de blocs de pierre,
grands et bien taillés,
disposés comme un échiquier
de sinople et d'azur.
Tristan demanda le nom de ce château.
« Beau valet, on le nomme Tintagel.
– Tintagel, s'écria Tristan,
béni sois-tu de Dieu,
et bénis soient tes hôtes !
Seigneurs, c'est là que jadis,
à grand'joie,
son père Rivalen avait épousé Blanchefleur.
Mais, hélas ! Tristan l'ignorait.
Quand ils parvinrent au pied du donjon,
les fanfares des veneurs
attirèrent aux portes les barons
et le roi Marc lui-même.
Après que le maître veneur
lui eut conté l'aventure,
Marc admira
le bel arroi de cette chevauchée,
le cerf bien dépecé,
et le grand sens des coutumes de vénerie.
Mais surtout
il admirait le bel enfant étranger,
et ses yeux
ne pouvaient se détacher de lui.
D'où lui venait cette première tendresse ?
Le roi interrogeait son cœur
et ne pouvait le comprendre.
Seigneurs,
c'était son sang qui s'émouvait
et parlait en lui,
et l'amour qu'il avait jadis porté
à sa sœur Blanchefleur.
Le soir, quand les tables furent levées,
un jongleur gallois, maître en son art,
s'avança parmi les barons assemblés,
et chanta des lais de harpe.
Tristan était assis aux pieds du roi,
et, comme le harpeur
préludait à une nouvelle mélodie,
Tristan lui parla ainsi :
« Maître, ce lai est beau entre tous :
jadis les anciens Bretons
l'ont fait pour célébrer
les amours de Graelent.
L'air en est doux,
et douces les paroles.
Maître, ta voix est habile,
harpe-le bien !
Le Gallois chanta, puis répondit :
« Enfant, que sais-tu donc
de l'art des instruments ?
Si les marchands de la terre de Loonnois
enseignent aussi à leurs fils
le jeu des harpes,
des rotes et des vielles,
lève-toi, prends cette harpe,
et montre ton adresse.
Tristan prit la harpe
et chanta si bellement que les barons
s'attendrissaient à l'entendre.
Et Marc admirait le harpeur venu
de ce pays de Loonnois
où jadis Rivalen
avait emporté Blanchefleur.
Quand le lai fut achevé,
le roi se tut longuement.
« Fils, dit-il enfin,
béni soit le maître qui t'enseigna,
et béni sois-tu de Dieu !
Dieu aime les bons chanteurs.
Leur voix et la voix de leur harpe
pénètrent le cœur des hommes,
réveillent leurs souvenirs chers
et leur font oublier
maint deuil et maint méfait.
Tu es venu pour notre joie
en cette demeure.
Reste longtemps près de moi, ami !
– Volontiers, je vous servirai, sire,
répondit Tristan,
comme votre harpeur,
votre veneur et votre homme lige.
Il fit ainsi, et, durant trois années,
une mutuelle tendresse
grandit dans leurs cœurs.
Le jour, Tristan suivait Marc
aux plaids ou en chasse,
et, la nuit, comme il couchait
dans la chambre royale
parmi les privés et les fidèles,
si le roi était triste,
il harpait pour apaiser son déconfort.
Les barons le chérissaient,
et, sur tous les autres,
comme l'histoire vous l'apprendra,
le sénéchal Dinas de Lidan.
Mais plus tendrement
que les barons et que Dinas de Lidan,
le roi l'aimait.
Malgré leur tendresse,
Tristan ne se consolait pas
d'avoir perdu Rohalt son père,
et son maître Gorvenal,
et la terre de Loonnois.
Seigneurs, il sied au conteur
qui veut plaire
d'éviter les trop longs récits.
La matière de ce conte est si belle
et si diverse :
que servirait de l'allonger ?
Je dirai donc brièvement comment,
après avoir longtemps erré
par les mers et les pays,
Rohalt le Foi-Tenant
aborda en Cornouailles, retrouva Tristan,
et, montrant au roi l'escarboucle
jadis donnée par lui à Blanchefleur
comme un cher présent nuptial,
lui dit :
« Roi Marc,
celui-ci est Tristan de Loonnois,
votre neveu,
fils de votre sœur Blanchefleur
et du roi Rivalen.
Le duc Morgan tient sa terre
à grand tort ;
il est temps qu'elle fasse
retour au droit héritier.
Et je dirai brièvement comment Tristan,
ayant reçu de son oncle
les armes de chevalier,
franchit la mer
sur les nefs de Cornouailles,
se fit reconnaître
des anciens vassaux de son père,
défia le meurtrier de Rivalen,
l'occit et recouvra sa terre.
Puis il songea que le roi Marc
ne pouvait plus vivre
heureusement sans lui,
et comme la noblesse de son cœur
lui révélait toujours
le parti le plus sage,
il manda ses comtes et ses barons
et leur parla ainsi :
« Seigneurs de Loonnois,
j'ai reconquis ce pays et j'ai vengé
le roi Rivalen par l'aide de Dieu
et par votre aide.
Ainsi j'ai rendu à mon père son droit.
Mais deux hommes, Rohalt,
et le roi Marc de Cornouailles,
ont soutenu l'orphelin et l'enfant errant,
et je dois aussi les appeler pères ;
à ceux-là, pareillement,
ne dois-je pas rendre leur droit ?
Or, un haut homme a deux choses à lui :
sa terre et son corps.
Donc, à Rohalt, que voici,
j'abandonnerai ma terre :
père, vous la tiendrez
et votre fils la tiendra après vous.
Au roi Marc, j'abandonnerai mon corps ;
je quitterai ce pays,
bien qu'il me soit cher,
et j'irai servir
mon seigneur Marc en Cornouailles.
Telle est ma pensée ;
mais vous êtes mes féaux,
seigneurs de Loonnois,
et me devez le conseil ;
si donc l'un de vous veut m'enseigner
une autre résolution,
qu'il se lève et qu'il parle !
Mais tous les barons
le louèrent avec des larmes,
et Tristan, emmenant avec lui
le seul Gorvenal,
appareilla pour la terre du roi Marc.
Chapitre 2.
LE MORHALT D’IRLANDE.
Quand Tristan y rentra,
Marc et toute sa baronnie
menaient grand deuil.
Car le roi d'Irlande
avait équipé une flotte
pour ravager la Cornouailles,
si Marc refusait encore,
ainsi qu’il faisait depuis quinze années,
d’acquitter un tribut
jadis payé par ses ancêtres.
Or, sachez que,
selon d’anciens traités d’accord,
les Irlandais pouvaient lever
sur la Cornouailles,
la première année
trois cents livres de cuivre,
la deuxième année
trois cents livres d'argent fin
et la troisième trois cents livres d'or.
Mais quand revenait la quatrième année,
ils emportaient trois cents jeunes garçons
et trois cents jeunes filles,
de l'âge de quinze ans,
tirés au sort
entre les familles de Cornouailles.
Or, cette année,
le roi avait envoyé vers Tintagel,
pour porter son message,
un chevalier géant, le Morholt,
dont il avait épousé la sœur,
et que nul n'avait jamais
pu vaincre en bataille.
Mais le roi Marc, par lettres scellées,
avait convoqué à sa cour
tous les barons de sa terre,
pour prendre leur conseil.
Au terme marqué,
quand les barons furent assemblés
dans la salle voûtée du palais
et que Marc se fut assis sous le dais,
le Morholt parla ainsi :
« Roi Marc, entends pour la dernière fois
le mandement du roi d'Irlande,
mon seigneur.
Il te semond de payer enfin
le tribut que tu lui dois.
Pour ce que tu l'as trop longtemps refusé,
il te requiert de me livrer en ce jour
trois cents jeunes garçons
et trois cents jeunes filles,
de l'âge de quinze ans,
tirés au sort
entre les familles de Cornouailles.
Ma nef, ancrée au port de Tintagel,
les emportera
pour qu'ils deviennent nos serfs.
Pourtant, – et je n'excepte que toi seul,
roi Marc, ainsi qu'il convient,
– si quelqu'un de tes barons
veut prouver par bataille
que le roi d'Irlande
lève ce tribut contre le droit,
j'accepterai son gage.
Lequel d'entre vous,
seigneurs cornouaillais, veut combattre
pour la franchise de ce pays ?
Les barons se regardaient entre eux
à la dérobée,
puis baissaient la tête.
Celui-ci se disait :
« Vois, malheureux,
la stature du Morholt d'Irlande :
il est plus fort
que quatre hommes robustes.
Regarde son épée :
ne sais-tu point
que par sortilège elle a fait voler
la tête des plus hardis champions,
depuis tant d'années
que le roi d'Irlande envoie
ce géant porter ses défis
par les terres vassales ?
Chétif, veux-tu chercher la mort ?
À quoi bon tenter Dieu ? »
Cet autre songeait :
« Vous ai-je élevés, chers fils,
pour les besognes des serfs,
et vous, chères filles,
pour celles des filles de joie ?
Mais ma mort ne vous sauverait pas. »
Et tous se taisaient.
Le Morholt dit encore :
« Lequel d'entre vous,
seigneurs cornouaillais,
veut prendre mon gage ?
Je lui offre une belle bataille car,
à trois jours d'ici,
nous gagnerons sur des barques
l'île Saint-Samson,
au large de Tintagel.
Là, votre chevalier et moi,
nous combattrons seul à seul,
et la louange d'avoir tenté la bataille
rejaillira sur toute sa parenté.
Ils se taisaient toujours,
et le Morholt ressemblait au gerfaut
que l'on enferme dans une cage
avec de petits oiseaux :
quand il y entre,
tous deviennent muets.
Le Morholt parla
pour la troisième fois :
« Eh bien, beaux seigneurs cornouaillais,
puisque ce parti
vous semble le plus noble,
tirez vos enfants au sort
et je les emporterai !
Mais je ne croyais pas
que ce pays ne fût habité que
par des serfs.
Alors Tristan s'agenouilla
aux pieds du roi Marc, et dit :
« Seigneur roi, s'il vous plaît
de m'accorder ce don,
je ferai la bataille.
En vain
le roi Marc voulut l'en détourner.
Il était jeune chevalier :
de quoi lui servirait sa hardiesse ?
Mais Tristan donna son gage au Morholt,
et le Morholt le reçut.
Au jour dit, Tristan se plaça
sur une courtepointe de cendal vermeil,
et se fit armer pour la haute aventure.
Il revêtit
le haubert et le heaume d'acier bruni.
Les barons pleuraient de pitié
sur le preux et de honte sur eux-mêmes.
« Ah ! Tristan, se disaient-ils,
hardi baron, belle jeunesse,
que n'ai-je, plutôt que toi,
entrepris cette bataille !
Ma mort jetterait un moindre deuil
sur cette terre ! … »
Les cloches sonnent,
et tous, ceux de la baronnie
et ceux de la gent menue,
vieillards, enfants et femmes,
pleurant et priant,
escortent Tristan jusqu'au rivage.
Ils espéraient encore,
car l'espérance au cœur des hommes
vit de chétive pâture.
Tristan monta seul dans une barque
et cingla vers l'île Saint-Samson.
Mais le Morholt
avait tendu à son mât
une voile de riche pourpre,
et le premier il aborda dans l'île.
Il attachait sa barque au rivage,
quand Tristan,
touchant terre à son tour,
repoussa du pied la sienne vers la mer.
« Vassal, que fais-tu ? dit le Morholt,
et pourquoi n'as-tu pas retenu
comme moi ta barque par une amarre ?
– Vassal, à quoi bon ? répondit Tristan.
L'un de nous reviendra seul vivant d'ici :
une seule barque
ne lui suffit-elle pas ?
Et tous deux, s'excitant au combat
par des paroles outrageuses,
s'enfoncèrent dans l'île.
Nul ne vit l'âpre bataille ;
mais, par trois fois,
il sembla que la brise de mer
portait au rivage un cri furieux.
Alors, en signe de deuil,
les femmes
battaient leurs paumes en chœur,
et les compagnons du Morholt,
massés à l'écart devant leurs tentes,
riaient.
Enfin, vers l'heure de none,
on vit au loin se tendre
la voile de pourpre ;
la barque de l'Irlandais
se détacha de l'île,
et une clameur de détresse retentit :
« Le Morholt ! le Morholt ! »
Mais, comme la barque grandissait,
soudain, au sommet d'une vague,
elle montra un chevalier
qui se dressait à la proue ;
chacun de ses poings
tendait une épée brandie :
c'était Tristan.
Aussitôt vingt barques
volèrent à sa rencontre
et les jeunes hommes
se jetaient à la nage.
Le preux s'élança sur la grève
et, tandis que les mères à genoux
baisaient ses chausses de fer,
il cria aux compagnons du Morholt :
«Seigneurs d'Irlande,
le Morholt a bien combattu.
Voyez : mon épée est ébréchée,
un fragment de la lame
est resté enfoncé dans son crâne.
Emportez ce morceau d'acier, seigneurs :
c'est le tribut de la Cornouailles !
Alors il monta vers Tintagel.
Sur son passage,
les enfants délivrés
agitaient à grands cris
des branches vertes,
et de riches courtines
se tendaient aux fenêtres.
Mais quand,
parmi les chants d'allégresse,
aux bruits des cloches,
des trompes et des buccines,
si retentissants
qu'on n'eût pas ouï Dieu tonner,
Tristan parvint au château,
il s'affaissa
entre les bras du roi Marc :
et le sang ruisselait de ses blessures.
À grand déconfort,
les compagnons du Morholt
abordèrent en Irlande.
Naguère, quand il rentrait
au port de Weisefort,
le Morholt se réjouissait à revoir
ses hommes assemblés
qui l'acclamaient en foule,
et la reine sa sœur, et sa nièce,
Iseut la Blonde, aux cheveux d'or,
dont la beauté brillait déjà
comme l'aube qui se lève.
Tendrement elles lui faisaient accueil,
et, s'il avait reçu quelque blessure,
elles le guérissaient ;
car elles savaient les baumes
et les breuvages qui raniment
les blessés déjà pareils à des morts.
Mais de quoi leur serviraient maintenant
les recettes magiques,
les herbes cueillies à l'heure propice,
les philtres ?
Il gisait mort,
cousu dans un cuir de cerf,
et le fragment de l'épée ennemie
était encore enfoncé dans son crâne.
Iseut la Blonde l'en retira
pour l'enfermer dans un coffret d'ivoire,
précieux comme un reliquaire.
Et, courbées sur le grand cadavre,
la mère et la fille,
redisant sans fin l'éloge du mort
et sans répit lançant
la même imprécation contre le meurtrier,
menaient à tour de rôle
parmi les femmes le regret funèbre.
De ce jour, Iseut la Blonde
apprit à haïr le nom
de Tristan de Loonnois.
Mais, à Tintagel, Tristan languissait :
un sang venimeux
découlait de ses blessures.
Les médecins connurent
que le Morholt avait enfoncé
dans sa chair un épieu empoisonné,
et comme leurs boissons et leur thériaque
ne pouvaient le sauver,
ils le remirent à la garde de Dieu.
Une puanteur si odieuse s'exhalait
de ses plaies
que tous ses plus chers amis le fuyaient,
tous, sauf le roi Marc,
Gorvenal et Dinas de Lidan.
Seuls, ils pouvaient demeurer
à son chevet,
et leur amour surmontait leur horreur.
Enfin, Tristan se fit porter
dans une cabane construite à l'écart
sur le rivage ;
et, couché devant les flots,
il attendait la mort. Il songeait :
« Vous m'avez donc abandonné, roi Marc,
moi qui ai sauvé l'honneur
de votre terre ?
Non, je le sais, bel oncle,
que vous donneriez votre vie
pour la mienne ;
mais que pourrait votre tendresse ?
Il me faut mourir.
Il est doux, pourtant,
de voir le soleil,
et mon cœur est hardi encore.
Je veux tenter la mer aventureuse…
 je veux qu'elle m'emporte au loin, seul.
Vers quelle terre ?
Je ne sais, mais là peut-être
où je trouverai qui me guérisse.
Et peut-être un jour
vous servirai-je encore, bel oncle,
comme votre harpeur, et votre veneur,
et votre bon vassal.
Il supplia tant,
que le roi Marc consentit à son désir.
Il le porta sur une barque
sans rames ni voile,
et Tristan voulut qu'on déposât
seulement sa harpe près de lui.
À quoi bon les voiles que ses bras
n'auraient pu dresser ?
À quoi bon les rames ?
À quoi bon l'épée ?
Comme un marinier,
au cours d'une longue traversée,
lance par-dessus bord le cadavre
d'un ancien compagnon,
ainsi, de ses bras tremblants,
Gorvenal poussa au large la barque
où gisait son cher fils,
et la mer l'emporta.
Sept jours et sept nuits,
elle l'entraîna doucement.
Parfois, Tristan harpait
pour charmer sa détresse.
Enfin, la mer, à son insu,
l'approcha d'un rivage.
Or, cette nuit-là,
des pêcheurs avaient quitté le port
pour jeter leurs filets au large,
et ramaient,
quand ils entendirent
une mélodie douce, hardie et vive,
qui courait au ras des flots.
Immobiles,
leurs avirons suspendus sur les vagues,
ils écoutaient ;
dans la première blancheur de l'aube,
ils aperçurent la barque errante.
« Ainsi, se disaient-ils,
une musique surnaturelle
enveloppait la nef de saint Brendan,
quand elle voguait vers les îles Fortunées
sur la mer aussi blanche que le lait. »
Ils ramèrent pour atteindre la barque :
elle allait à la dérive,
et rien n'y semblait vivre,
que la voix de la harpe ;
mais, à mesure qu'ils approchaient,
la mélodie s'affaiblit, elle se tut,
et, quand ils accostèrent,
les mains de Tristan
étaient retombées inertes
sur les cordes frémissantes encore.
Ils le recueillirent
et retournèrent vers le port
pour remettre le blessé
à leur dame compatissante
qui saurait peut-être le guérir.
Hélas ! ce port était Weisefort,
où gisait le Morholt,
et leur dame était Iseut la Blonde.
Elle seule, habile aux philtres,
pouvait sauver Tristan ;
mais, seule parmi les femmes,
elle voulait sa mort.
Quand Tristan, ranimé par son art,
se reconnut, il comprit que les flots
l'avaient jeté sur une terre de péril.
Mais, hardi encore à défendre sa vie,
il sut trouver rapidement
de belles paroles rusées.
Il conta qu'il était un jongleur
qui avait pris passage
sur une nef marchande ;
il naviguait vers l'Espagne
pour y apprendre
l'art de lire dans les étoiles ;
des pirates avaient assailli la nef :
blessé, il s'était enfui
sur cette barque.
On le crut :
nul des compagnons du Morholt
ne reconnut le beau chevalier
de l'île Saint-Samson,
si laidement le venin
avait déformé ses traits.
Mais quand, après quarante jours,
Iseut aux cheveux d'or
l'eut presque guéri,
comme déjà, en ses membres assouplis,
commençait à renaître
la grâce de la jeunesse,
il comprit qu'il fallait fuir ;
il s'échappa,
et, après maints dangers courus,
un jour il reparut devant le roi Marc.
Chapitre 3.
LA QUÊTE DE LA BELLE AUX CHEVEUX D'OR.
Il y avait à la cour du roi Marc
quatre barons,
les plus félons des hommes,
qui haïssaient Tristan de male haine
pour sa prouesse et pour le tendre amour
que le roi lui portait.
Et je sais vous redire leurs noms :
Andret, Guenelon,
Gondoïne et Denoalen ;
or le duc Andret était, comme Tristan,
un neveu du roi Marc.
Connaissant que le roi méditait de
vieillir sans enfants
pour laisser sa terre à Tristan,
leur envie s'irrita,
et, par des mensonges,
ils animaient contre Tristan
les hauts hommes de Cornouailles :
« Que de merveilles en sa vie !
disaient les félons ;
mais vous êtes des hommes de grand sens,
seigneurs,
et qui savez sans doute en rendre raison.
Qu'il ait triomphé du Morholt,
voilà déjà un beau prodige ;
mais par quels enchantements a-t-il pu,
presque mort,
voguer seul sur la mer ?
Lequel de nous, seigneurs,
dirigerait une nef sans rames ni voile ?
Les magiciens le peuvent, dit-on.
Puis, en quel pays de sortilège
a-t-il pu trouver remède à ses plaies ?
Certes, il est un enchanteur ;
oui, sa barque était fée
et pareillement son épée,
et sa harpe est enchantée,
qui chaque jour verse des poisons
au cœur du roi Marc !
Comme il a su dompter
ce cœur par puissance
et charme de sorcellerie !
Il sera roi, seigneurs,
et vous tiendrez vos terres
d'un magicien !
Ils persuadèrent la plupart des barons :
car beaucoup d'hommes ne savent pas
que ce qui est du pouvoir des magiciens,
le cœur peut aussi l'accomplir
par la force de l'amour
et de la hardiesse.
C'est pourquoi les barons
pressèrent le roi Marc
de prendre à femme une fille de roi,
qui lui donnerait des hoirs ;
s'il refusait, ils se retireraient
dans leurs forts châteaux
pour le guerroyer.
Le roi résistait et jurait en son cœur
qu'aussi longtemps
que vivrait son cher neveu,
nulle fille de roi
n'entrerait en sa couche.
Mais, à son tour,
Tristan qui supportait
à grand'honte le soupçon
d'aimer son oncle à bon profit,
le menaça :
que le roi se rendît à la volonté
de sa baronnie ;
sinon, il abandonnerait la cour,
il s'en irait servir
le riche roi de Gavoie.
Alors Marc fixa un terme à ses barons :
à quarante jours de là,
il dirait sa pensée.
Au jour marqué, seul dans sa chambre,
il attendait leur venue
et songeait tristement :
« Où donc trouver
fille de roi si lointaine et inaccessible
que je puisse feindre,
mais feindre seulement,
de la vouloir pour femme ?
À cet instant,
par la fenêtre ouverte sur la mer,
deux hirondelles qui bâtissaient leur nid
entrèrent en se querellant,
puis, brusquement effarouchées,
disparurent.
Mais de leurs becs s'était échappé
un long cheveu de femme,
plus fin que fil de soie,
qui brillait comme un rayon de soleil.
Marc, l'ayant pris,
fit entrer les barons et Tristan,
et leur dit :
« Pour vous complaire,
seigneurs, je prendrai femme,
si toutefois vous voulez quérir
celle que j'ai choisie.
– Certes, nous le voulons,
beau seigneur ;
qui donc est celle que vous avez choisie ?
– J'ai choisi celle
à qui fut ce cheveu d'or,
et sachez
que je n'en veux point d'autre ;
– Et de quelle part, beau seigneur,
vous vient ce cheveu d'or ?
qui vous l'a porté ? et de quel pays ?
– Il me vient, seigneurs,
de la Belle aux cheveux d'or ;
deux hirondelles me l'ont porté ;
elles savent de quel pays.
Les barons comprirent
qu'ils étaient raillés et déçus.
Ils regardaient Tristan avec dépit,
car ils le soupçonnaient
d'avoir conseillé cette ruse.
Mais Tristan,
ayant considéré le cheveu d'or,
se souvint d'Iseut la Blonde.
Il sourit et parla ainsi :
« Roi Marc, vous agissez à grand tort ;
et ne voyez-vous pas que les soupçons
de ces seigneurs me honnissent ?
Mais vainement
vous avez préparé cette dérision :
j'irai quérir la Belle aux cheveux d'or.
Sachez que la quête est périlleuse
et qu'il me sera plus malaisé
de retourner de son pays que de l'île
où j'ai tué le Morholt ;
mais de nouveau
je veux mettre pour vous, bel oncle,
mon corps et ma vie à l'aventure.
Afin que vos barons connaissent
si je vous aime d'amour loyal,
j'engage ma foi par ce serment :
ou je mourrai dans l'entreprise,
ou je ramènerai en ce château de Tintagel
la Reine aux blonds cheveux.
Il équipa une belle nef,
qu'il garnit de froment, de vin,
de miel et de toutes bonnes denrées.
Il y fit monter, outre Gorvenal,
cent jeunes chevaliers de haut parage,
choisis parmi les plus hardis,
et les affubla de cottes de bure
et de chapes de camelin grossier,
en sorte
qu'ils ressemblaient à des marchands ;
mais, sous le pont de la nef,
ils cachaient les riches habits
de drap d'or, de cendal et d'écarlate,
qui conviennent aux messagers
d'un roi puissant.
Quand la nef eut pris le large,
le pilote demanda :
« Beau seigneur,
vers quelle terre naviguer ?
– Ami, cingle vers l'Irlande,
droit au port de Weisefort.
Le pilote frémit.
Tristan ne savait-il pas que,
depuis le meurtre du Morholt,
le roi d'Irlande pourchassait
les nefs cornouaillaises ?
Les mariniers saisis,
il les pendait à des fourches.
Le pilote obéit pourtant
et gagna la terre périlleuse.
D'abord, Tristan sut persuader
aux hommes de Weisefort
que ses compagnons étaient
des marchands d'Angleterre
venus pour trafiquer en paix.
Mais, comme ces marchands d'étrange sorte
consumaient le jour
aux nobles jeux des tables et des échecs
et paraissaient mieux s'entendre
à manier les dés
qu'à mesurer le froment,
Tristan redoutait d'être découvert,
et ne savait comment
entreprendre sa quête.
Or, un matin, au point du jour,
il ouït une voix si épouvantable
qu'on eût dit le cri d'un démon.
Jamais il n'avait entendu
bête glapir en telle guise,
si horrible et si merveilleuse.
Il appela une femme
qui passait sur le port :
« Dites-moi, fait-il, dame,
d'où vient cette voix que j'ai ouïe ?
ne me le cachez pas.
– Certes, sire,
je vous le dirai sans mensonge.
Elle vient d'une bête fière
et la plus hideuse qui soit au monde.
Chaque jour, elle descend de sa caverne
et s'arrête à l'une des portes de la ville.
Nul n'en peut sortir,
nul n'y peut entrer,
qu'on n'ait livré au dragon
une jeune fille ;
et, dès qu'il la tient entre ses griffes,
il la dévore en moins de temps
qu'il n'en faut pour dire une patenôtre.
– Dame, dit Tristan,
ne vous raillez pas de moi,
mais dites-moi s'il serait possible
à un homme
né de mère de l'occire en bataille.
– Certes, beau doux sire,
je ne sais ; ce qui est assuré,
c'est que vingt chevaliers éprouvés
ont déjà tenté l'aventure ;
car le roi d'Irlande a proclamé
par voix de héraut qu'il donnerait
sa fille Iseut la Blonde
à qui tuerait le monstre ;
mais le monstre les a tous dévorés.
Tristan quitte la femme
et retourne vers sa nef.
Il s'arme en secret, et il eût fait beau
voir sortir de la nef de ces marchands
si riche destrier de guerre
et si fier chevalier.
Mais le port était désert,
car l'aube venait à peine de poindre,
et nul ne vit le preux chevaucher
jusqu'à la porte
que la femme lui avait montrée.
Soudain, sur la route,
cinq hommes dévalèrent,
qui éperonnaient leurs chevaux,
les freins abandonnés,
et fuyaient vers la ville.
Tristan saisit au passage l'un d'entre eux
par ses rouges cheveux tressés,
si fortement qu'il le renversa
sur la croupe de son cheval
et le maintint arrêté :
« Dieu vous sauve, beau sire !
dit Tristan ;
par quelle route vient le dragon ?
Et quand le fuyard
lui eut montré la route,
Tristan le relâcha.
Le monstre approchait.
Il avait la tête d'une guivre,
les yeux rouges
et tels que des charbons embrasés,
deux cornes au front,
les oreilles longues et velues,
des griffes de lion,
une queue de serpent,
le corps écailleux d'un griffon.
Tristan lança contre lui son destrier
d'une telle force que,
tout hérissé de peur,
il bondit pourtant contre le monstre.
La lance de Tristan
heurta les écailles et vola en éclats.
Aussitôt le preux tire son épée,
la lève et l'assène sur la tête du dragon,
mais sans même entamer le cuir.
Le monstre a senti l'atteinte, pourtant ;
il lance ses griffes contre l'écu,
les y enfonce,
et en fait voler les attaches.
La poitrine découverte,
Tristan le requiert encore de l'épée,
et le frappe sur les flancs
d'un coup si violent
que l'air en retentit.
Vainement : il ne peut le blesser.
Alors, le dragon vomit par les naseaux
un double jet de flammes venimeuses :
le haubert de Tristan noircit
comme un charbon éteint,
son cheval s'abat et meurt.
Mais, aussitôt relevé,
Tristan enfonce sa bonne épée
dans la gueule du monstre :
elle y pénètre toute
et lui fend le cœur en deux parts.
Le dragon pousse une dernière fois
son cri horrible et meurt.
Tristan lui coupa la langue
et la mit dans sa chausse.
Puis, tout étourdi par la fumée âcre,
il marcha, pour y boire,
vers une eau stagnante
qu'il voyait briller à quelque distance.
Mais le venin distillé
par la langue du dragon
s'échauffa contre son corps,
et, dans les hautes herbes
qui bordaient le marécage,
le héros tomba inanimé.
Or, sachez que le fuyard
aux rouges cheveux tressés était
Aguynguerran le Roux,
le sénéchal du roi d'Irlande,
et qu'il convoitait Iseut la Blonde.
Il était couard,
mais telle est la puissance de l'amour
que chaque matin il s'embusquait, armé,
pour assaillir le monstre ;
pourtant, du plus loin
qu'il entendait son cri,
le preux fuyait.
Ce jour-là,
suivi de ses quatre compagnons,
il osa rebrousser chemin.
Il trouva le dragon abattu,
le cheval mort, l'écu brisé,
et pensa que le vainqueur
achevait de mourir en quelque lieu.
Alors, il trancha la tête du monstre,
la porta au roi
et réclama le beau salaire promis.
Le roi ne crut guère à sa prouesse ;
mais voulant lui faire droit,
il fit semondre ses vassaux
de venir à sa cour,
à trois jours de là :
devant le barnage assemblé,
le sénéchal Aguynguerran
fournirait la preuve de sa victoire.
Quand Iseut la Blonde
apprit qu'elle serait livrée à ce couard,
elle fit d'abord une longue risée,
puis se lamenta.
Mais, le lendemain,
soupçonnant l'imposture,
elle prit avec elle
son valet, le blond, le fidèle Perinis,
et Brangien, sa jeune servante
et sa compagne,
et tous trois chevauchèrent
en secret vers le repaire du monstre,
tant qu'Iseut remarqua sur la route
des empreintes de forme singulière :
sans doute, le cheval qui avait passé là
n'avait pas été ferré en ce pays.
Puis elle trouva le monstre
sans tête et le cheval mort ;
il n'était pas harnaché
selon la coutume d'Irlande.
Certes, un étranger avait tué le dragon ;
mais vivait-il encore. ?
Iseut, Perinis et Brangien
le cherchèrent longtemps ;
enfin, parmi les herbes du marécage,
Brangien vit briller le heaume du preux.
Il respirait encore.
Perinis le prit sur son cheval
et le porta secrètement
dans les chambres des femmes.
Là, Iseut conta l'aventure à sa mère,
et lui confia l'étranger.
Comme la reine lui ôtait son armure,
la langue envenimée du dragon
tomba de sa chausse.
Alors la reine d'Irlande
réveilla le blessé
par la vertu d'une herbe, et lui dit :
« Étranger, je sais que tu es vraiment
le tueur du monstre.
Mais notre sénéchal, un félon, un couard,
lui a tranché la tête
et réclame ma fille Iseut la Blonde
pour sa récompense.
Sauras-tu, à deux jours d'ici,
lui prouver son tort par bataille ?
– Reine, dit Tristan,
le terme est proche.
Mais, sans doute,
vous pouvez me guérir en deux journées.
J'ai conquis Iseut sur le dragon ;
peut-être je la conquerrai
sur le sénéchal.
Alors la reine l'hébergea richement,
et brassa pour lui des remèdes efficaces.
Au jour suivant,
Iseut la Blonde lui prépara un bain
et doucement oignit son corps
d'un baume que sa mère avait composé.
Elle arrêta ses regards
sur le visage du blessé,
vit qu'il était beau,
et se prit à penser :
« Certes, si sa prouesse vaut sa beauté,
mon champion fournira
une rude bataille ! »
Mais Tristan, ranimé
par la chaleur de l'eau
et la force des aromates, la regardait,
et, songeant qu'il avait conquis
la Reine aux cheveux d'or,
se mit à sourire.
Iseut le remarqua et se dit :
«Pourquoi cet étranger a-t-il souri ?
Ai-je rien fait qui ne convienne pas ?
Ai-je négligé l'un des services
qu'une jeune fille
doit rendre à son hôte ?
Oui, peut-être a-t-il ri
parce que j'ai oublié
de parer ses armes ternies par le venin.
Elle vint donc là où l'armure de Tristan
était déposée :
« Ce heaume est de bon acier,
pensa-t-elle,
et ne lui faudra pas au besoin.
Et ce haubert est fort, léger, bien digne
d'être porté par un preux. »
Elle prit l'épée par la poignée :
« Certes, c'est là une belle épée,
et qui convient à un hardi baron.
Elle tire du riche fourreau,
pour l'essuyer, la lame sanglante.
Mais elle voit
qu'elle est largement ébréchée.
Elle remarque la forme de l'entaille :
ne serait-ce point
la lame qui s'est brisée
dans la tête du Morholt ?
Elle hésite, regarde encore,
veut s'assurer de son doute.
Elle court à la chambre
où elle gardait le fragment d'acier
retiré naguère du crâne du Morholt.
Elle joint le fragment à la brèche ;
à peine voyait-on
la trace de la brisure.
Alors elle se précipita vers Tristan,
et, faisant tournoyer
sur la tête du blessé la grande épée,
elle cria :
« Tu es Tristan de Loonnois,
le meurtrier du Morholt,
mon cher oncle.
Meurs donc à ton tour !
Tristan fit effort
pour arrêter son bras ;
vainement ; son corps était perclus,
mais son esprit restait agile.
Il parla donc avec adresse :
« Soit, je mourrai ;
mais, pour t'épargner les longs repentirs,
écoute.
Fille de roi, sache que
tu n'as pas seulement le pouvoir,
mais le droit de me tuer.
Oui, tu as droit sur ma vie,
puisque deux fois
tu me l'as conservée et rendue.
Une première fois, naguère :
j'étais le jongleur blessé
que tu as sauvé
quand tu as chassé de son corps
le venin dont l'épieu
du Morholt l'avait empoisonné.
Ne rougis pas, jeune fille,
d'avoir guéri ces blessures :
ne les avais-je pas reçues
en loyal combat ?
ai-je tué le Morholt en trahison ?
ne m'avait-il pas défié ?
ne devais-je pas défendre mon corps ?
Pour la seconde fois,
en m'allant chercher au marécage,
tu m'as sauvé.
Ah ! c'est pour toi, jeune fille,
que j'ai combattu le dragon…
Mais laissons ces choses :
je voulais te prouver seulement
que, m'ayant par deux fois délivré
du péril de la mort,
tu as droit sur ma vie.
Tue-moi donc,
si tu penses y gagner louange et gloire.
Sans doute, quand tu seras couchée
entre les bras du preux sénéchal,
il te sera doux de songer
à ton hôte blessé,
qui avait risqué sa vie
pour te conquérir et t'avait conquise,
et que tu auras tué
sans défense dans ce bain.
Iseut s'écria :
« J'entends merveilleuses paroles.
Pourquoi le meurtrier du Morholt
a-t-il voulu me conquérir ?
Ah ! sans doute,
comme le Morholt avait jadis tenté
de ravir sur sa nef
les jeunes filles de Cornouailles,
à ton tour, par belles représailles,
tu as fait cette vantance
d'emporter comme ta serve
celle que le Morholt chérissait
entre les jeunes filles….
– Non, fille de roi, dit Tristan.
Mais un jour deux hirondelles ont volé
jusqu'à Tintagel pour y porter
l'un de tes cheveux d'or.
J'ai cru qu'elles venaient m'annoncer
paix et amour.
C'est pourquoi je suis venu te quérir
par delà la mer.
C'est pourquoi j'ai affronté
le monstre et son venin.
Vois ce cheveu cousu
parmi les fils d'or de mon bliaut ;
la couleur des fils d'or a passé :
l'or du cheveu ne s'est pas terni.
Iseut regarda la grande épée
et prit en mains le bliaut de Tristan.
Elle y vit le cheveu d'or
et se tut longuement ;
puis elle baisa son hôte sur les lèvres
en signe de paix
et le revêtit de riches habits.
Au jour de l'assemblée des barons,
Tristan envoya secrètement
vers sa nef Perinis,
le valet d'Iseut,
pour mander à ses compagnons
de se rendre à la cour,
parés comme il convenait
aux messagers d'un riche roi :
car il espérait atteindre
ce jour même au terme de l'aventure.
Gorvenal et les cent chevaliers
se désolaient depuis quatre jours
d'avoir perdu Tristan ;
ils se réjouirent de la nouvelle.
Un à un, dans la salle
où déjà s'amassaient sans nombre
les barons d'Irlande,
ils entrèrent, s'assirent à la file
sur un même rang,
et les pierreries ruisselaient au long
de leurs riches vêtements d'écarlate,
de cendal et de pourpre.
Les Irlandais disaient entre eux :
« Quels sont ces seigneurs magnifiques ?
Qui les connaît ?
Voyez ces manteaux somptueux,
parés de zibeline et d'orfroi !
Voyez au pommeau des épées,
au fermail des pelisses,
chatoyer les rubis, les béryls,
les émeraudes et tant de pierres
que nous ne savons même pas nommer !
Qui donc vit jamais splendeur pareille ?
D'où viennent ces seigneurs ?
À qui sont-ils ? »
Mais les cent chevaliers
se taisaient et ne se mouvaient
de leurs sièges pour nul qui entrât.
Quand le roi d'Irlande
fut assis sous le dais,
le sénéchal Aguynguerran le Roux
offrit de prouver par témoins
et de soutenir par bataille
qu'il avait tué le monstre
et qu'Iseut devait lui être livrée.
Alors Iseut s'inclina devant son père
et dit :
«Roi, un homme est là,
qui prétend convaincre
votre sénéchal de mensonge et de félonie.
À cet homme prêt à prouver
qu'il a délivré votre terre du fléau
et que votre fille
ne doit pas être abandonnée
à un couard,
promettez-vous de pardonner
ses torts anciens, si grands soient-ils,
et de lui accorder
votre merci et votre paix ?
Le roi y pensa
et ne se hâtait pas de répondre.
Mais ses barons crièrent en foule :
« Octroyez-le, sire, octroyez-le !
Le roi dit :
« Et je l'octroie !
Mais Iseut s'agenouilla à ses pieds :
«Père, donnez-moi d'abord
le baiser de merci et de paix,
en signe que vous le donnerez pareillement
à cet homme !
Quand elle eut reçu le baiser,
elle alla chercher Tristan
et le conduisit par la main
dans l'assemblée.
À sa vue, les cent chevaliers
se levèrent à la fois, le saluèrent
les bras en croix sur la poitrine,
se rangèrent à ses côtés,
et les Irlandais virent
qu'il était leur seigneur.
Mais plusieurs le reconnurent alors,
et un grand cri retentit :
« C'est Tristan de Loonnois,
c'est le meurtrier du Morholt ! »
Les épées nues brillèrent
et des voix furieuses répétaient :
« Qu'il meure !
Mais Iseut s'écria :
« Roi, baise cet homme sur la bouche,
ainsi que tu l'as promis !
Le roi le baisa sur la bouche,
et la clameur s'apaisa.
Alors Tristan montra la langue du dragon,
et offrit la bataille au sénéchal,
qui n'osa l'accepter
et reconnut son forfait.
Puis Tristan parla ainsi :
«Seigneurs, j'ai tué le Morholt,
mais j'ai franchi la mer
pour vous offrir belle amendise.
Afin de racheter le méfait,
j'ai mis mon corps en péril de mort
et je vous ai délivrés du monstre,
et voici que j'ai conquis
Iseut la Blonde, la belle.
L'ayant conquise,
je l'emporterai donc sur ma nef.
Mais, afin que par les terres
d'Irlande et de Cornouailles se répande
non plus la haine, mais l'amour,
sachez que le roi Marc,
mon cher seigneur, l'épousera.
Voyez ici cent chevaliers de haut parage
prêts à jurer sur les reliques des saints
que le roi Marc vous mande paix et amour,
que son désir est d'honorer Iseut
comme sa chère femme épousée,
et que tous les hommes de Cornouailles
la serviront comme leur dame
et leur reine.
On apporta les corps saints à grand'joie,
et les cent chevaliers
jurèrent qu'il avait dit vérité.
Le roi prit Iseut par la main
et demanda à Tristan
s'il la conduirait loyalement
à son seigneur.
Devant ses cent chevaliers
et devant les barons d'Irlande,
Tristan le jura.
Iseut la Blonde
frémissait de honte et d'angoisse.
Ainsi Tristan, l'ayant conquise,
la dédaignait ;
le beau conte du Cheveu d'or
n'était que mensonge,
et c'est à un autre qu'il la livrait…
Mais le roi posa la main droite
d'Iseut dans la main droite de Tristan,
et Tristan la retint en signe
qu'il se saisissait d'elle,
au nom du roi de Cornouailles.
Ainsi, pour l'amour du roi Marc,
par la ruse et par la force,
Tristan accomplit la quête
de la Reine aux cheveux d'or.
Chapitre 4.
LE PHILTRE.
Quand le temps approcha
de remettre Iseut
aux chevaliers de Cornouailles,
sa mère cueillit des herbes,
des fleurs et des racines,
les mêla dans du vin,
et brassa un breuvage puissant.
L'ayant achevé par science et magie,
elle le versa dans un coutret
et dit secrètement à Brangien :
« Fille, tu dois suivre Iseut
au pays du roi Marc,
et tu l’aimes d'amour fidèle.
Prends donc ce coutret de vin
et retiens mes paroles.
Cache-le de telle sorte
que nul œil ne le voie
et que nulle lèvre ne s'en approche.
Mais, quand viendront la nuit nuptiale
et l'instant où l'on quitte les époux,
tu verseras ce vin herbé dans une coupe
et tu la présenteras,
pour qu'ils la vident ensemble,
au roi Marc et à la reine Iseut.
Prends garde, ma fille,
que seuls ils puissent goûter ce breuvage.
Car telle est sa vertu :
ceux qui en boiront ensemble
s'aimeront de tous leurs sens
et de toute leur pensée, à toujours,
dans la vie et dans la mort.
Brangien promit à la reine
qu'elle ferait selon sa volonté.
La nef, tranchant les vagues profondes,
emportait Iseut.
Mais, plus elle s'éloignait
de la terre d'Irlande,
plus tristement
la jeune fille se lamentait.
Assise sous la tente
où elle s'était renfermée
avec Brangien, sa servante,
elle pleurait au souvenir de son pays.
Où ces étrangers l'entraînaient-ils ?
Vers qui ? Vers quelle destinée ?
Quand Tristan s'approchait d'elle
et voulait l'apaiser
par de douces paroles,
elle s'irritait, le repoussait,
et la haine gonflait son cœur.
Il était venu, lui le ravisseur,
lui le meurtrier du Morholt ;
il l'avait arrachée par ses ruses
à sa mère et à son pays ;
il n'avait pas daigné
la garder pour lui-même,
et voici qu'il l'emportait,
comme sa proie, sur les flots,
vers la terre ennemie !
« Chétive ! disait-elle,
maudite soit la mer qui me porte !
Mieux aimerais-je mourir
sur la terre où je suis née
que vivre là-bas !
Un jour, les vents tombèrent,
et les voiles pendaient dégonflées
le long du mât.
Tristan fit atterrir dans une île,
et, lassés de la mer,
les cent chevaliers de Cornouailles
et les mariniers descendirent au rivage.
Seule Iseut était demeurée sur la nef,
et une petite servante.
Tristan vint vers la reine
et tâchait de calmer son cœur.
Comme le soleil brûlait
et qu'ils avaient soif,
ils demandèrent à boire.
L'enfant chercha quelque breuvage,
tant qu'elle découvrit le coutret
confié à Brangien par la mère d'Iseut.
« J'ai trouvé du vin ! »
leur cria-t-elle.
Non, ce n'était pas du vin :
c'était la passion,
c'était l'âpre joie
et l'angoisse sans fin, et la mort.
L'enfant remplit un hanap
et le présenta à sa maîtresse.
Elle but à longs traits,
puis le tendit à Tristan, qui le vida.
À cet instant,
Brangien entra et les vit
qui se regardaient en silence,
comme égarés et comme ravis.
Elle vit devant eux le vase presque vide
et le hanap.
Elle prit le vase, courut à la poupe,
le lança dans les vagues et gémit :
« Malheureuse ! maudit soit le jour
où je suis née et maudit le jour
où je suis montée sur cette nef !
Iseut, amie, et vous, Tristan,
c'est votre mort que vous avez bue !
De nouveau,
la nef cinglait vers Tintagel.
Il semblait à Tristan
qu'une ronce vivace, aux épines aiguës,
aux fleurs odorantes,
poussait ses racines
dans le sang de son cœur
et par de forts liens
enlaçait au beau corps d'Iseut
son corps et toute sa pensée,
et tout son désir.
Il songeait : « Andret, Denoalen,
Guenelon et Gondoïne,
félons qui m'accusiez de convoiter
la terre du roi Marc, ah !
je suis plus vil encore,
et ce n'est pas sa terre
que je convoite !
Bel oncle, qui m'avez aimé orphelin
avant même de reconnaître
le sang de votre sœur Blanchefleur,
vous qui me pleuriez tendrement,
tandis que vos bras me portaient
jusqu'à la barque sans rames ni voile,
bel oncle, que n'avez-vous,
dès le premier jour,
chassé l'enfant errant
venu pour vous trahir ?
Ah ! qu'ai-je pensé ?
Iseut est votre femme,
et moi votre vassal.
Iseut est votre femme,
et moi votre fils.
Iseut est votre femme,
et ne peut pas m'aimer.
Iseut l'aimait.
Elle voulait le haïr, pourtant :
ne l'avait-il pas vilement dédaignée ?
Elle voulait le haïr, et ne pouvait,
irritée en son cœur de cette tendresse
plus douloureuse que la haine.
Brangien les observait avec angoisse,
plus cruellement tourmentée encore,
car seule elle savait
quel mal elle avait causé.
Deux jours elle les épia,
les vit repousser toute nourriture,
tout breuvage et tout réconfort,
se chercher comme des aveugles
qui marchent à tâtons l'un vers l'autre,
malheureux quand
ils languissaient séparés,
plus malheureux encore quand, réunis,
ils tremblaient
devant l'horreur du premier aveu.
Au troisième jour,
comme Tristan venait vers la tente,
dressée sur le pont de la nef,
où Iseut était assise,
Iseut le vit s'approcher
et lui dit humblement :
« Entrez, seigneur.
– Reine ; dit Tristan,
pourquoi m'avoir appelé seigneur ?
Ne suis-je pas votre homme lige,
au contraire, et votre vassal,
pour vous révérer,
vous servir et vous aimer
comme ma reine et ma dame ?
Iseut répondit :
« Non, tu le sais,
que tu es mon seigneur et mon maître !
Tu le sais, que ta force me domine
et que je suis ta serve.
Ah ! que n'ai-je avivé naguère
les plaies du jongleur blessé !
Que n'ai-je laissé périr
le tueur du monstre
dans les herbes du marécage !
Que n'ai-je assené sur lui,
quand il gisait dans le bain,
le coup de l'épée déjà brandie !
Hélas ! je ne savais pas alors
ce que je sais aujourd'hui !
– Iseut,
que savez-vous donc aujourd'hui ?
Qu'est-ce donc qui vous tourmente ?
– Ah ! tout ce que je sais me tourmente,
et tout ce que je vois.
Ce ciel me tourmente, et cette mer,
et mon corps, et ma vie !
Elle posa son bras
sur l'épaule de Tristan ;
des larmes éteignirent
le rayon de ses yeux,
ses lèvres tremblèrent. Il répéta :
« Amie,
qu'est-ce donc qui vous tourmente ?
Elle répondit :
« L'amour de vous.
Alors il posa ses lèvres sur les siennes.
Mais, comme pour la première fois
tous deux goûtaient une joie d'amour,
Brangien, qui les épiait,
poussa un cri, et, les bras tendus,
la face trempée de larmes,
se jeta à leurs pieds :
« Malheureux !
arrêtez-vous, et retournez,
si vous le pouvez encore !
Mais non, la voie est sans retour,
déjà la force de l'amour vous entraîne
et jamais plus
vous n'aurez de joie sans douleur.
C'est le vin herbé qui vous possède,
le breuvage d'amour
que votre mère, Iseut, m'avait confié.
Seul, le roi Marc
devait le boire avec vous ;
mais l'Ennemi s'est joué de nous trois,
et c'est vous qui avez vidé le hanap.
Ami Tristan, Iseut amie,
en châtiment de la male garde
que j'ai faite,
je vous abandonne mon corps,
ma vie ; car, par mon crime,
dans la coupe maudite,
vous avez bu l'amour et la mort !
Les amants s'étreignirent ;
dans leurs beaux corps
frémissaient le désir et la vie.
Tristan dit.
« Vienne donc la mort !
Et, quand le soir tomba,
sur la nef qui bondissait plus rapide
vers la terre du roi Marc,
liés à jamais,
ils s'abandonnèrent à l'amour.
Chapitre 5.
BRANGIEN LIVRÉE AUX SERFS.
Le roi Marc accueillit Iseut la Blonde
au rivage.
Tristan la prit par la main
et la conduisit devant le roi ;
le roi se saisit d'elle
en la prenant à son tour par la main.
À grand honneur il la mena
vers le château de Tintagel,
et, lorsqu'elle parut dans la salle
au milieu des vassaux,
sa beauté jeta une telle clarté
que les murs s'illuminèrent,
comme frappés du soleil levant.
Alors le roi Marc loua les hirondelles
qui, par belle courtoisie,
lui avaient porté le cheveu d'or ;
il loua Tristan et les cent chevaliers
qui, sur la nef aventureuse,
étaient allés lui quérir la joie
de ses yeux et de son cœur.
Hélas ! la nef vous apporte,
â vous aussi, noble roi,
l'âpre deuil et les forts tourments.
À dix-huit jours de là,
ayant convoqué tous ses barons,
il prit à femme Iseut la Blonde.
Mais, lorsque vint la nuit, Brangien,
afin de cacher le déshonneur de la reine
et pour la sauver de la mort,
prit la place d'Iseut
dans le lit nuptial.
En châtiment de la male garde
qu'elle avait faite sur la mer
et pour l'amour de son amie,
elle lui sacrifia, la fidèle,
la pureté de son corps ;
l'obscurité de la nuit cacha au roi
sa ruse et sa honte.
Les conteurs prétendent ici
que Brangien n'avait pas jeté
dans la mer le flacon de vin herbé,
non tout à fait vidé par les amants ;
mais qu'au matin,
après que sa dame fut entrée
à son tour dans le lit du roi Marc,
Brangien versa dans une coupe
ce qui restait du philtre
et la présenta aux époux ;
que Marc y but largement
et qu'Iseut jeta sa part à la dérobée.
Mais sachez, seigneurs,
que ces conteurs ont corrompu l'histoire
et l'ont faussée.
S'ils ont imaginé ce mensonge,
c'est faute de comprendre
le merveilleux amour
que Marc porta toujours à la reine.
Certes, comme vous l'entendrez bientôt,
jamais, malgré l'angoisse,
le tourment et les terribles représailles,
Marc ne put chasser de son cœur
Iseut ni Tristan ;
mais sachez, seigneurs,
qu'il n'avait pas bu le vin herbé.
Ni poison, ni sortilège ;
seule, la tendre noblesse de son cœur
lui inspira d'aimer.
Iseut est reine et semble vivre en joie.
Iseut est reine et vit en tristesse.
Iseut a la tendresse du roi Marc,
les barons l'honorent,
et ceux de la gent menue la chérissent.
Iseut passe le jour dans ses chambres
richement peintes et jonchées de fleurs.
Iseut a les nobles joyaux,
les draps de pourpre
et les tapis venus de Thessalie,
les chants des harpeurs,
et les courtines où sont ouvrés léopards,
alérions, papegauts
et toutes les bêtes de la mer
et des bois.
Iseut a ses vives, ses belles amours,
et Tristan auprès d'elle, à loisir,
et le jour et la nuit ;
car, ainsi que veut la coutume
chez les hauts seigneurs,
il couche dans la chambre royale,
parmi les privés et les fidèles.
Iseut tremble pourtant.
Pour quoi trembler ?
Ne tient-elle pas ses amours secrètes ?
Qui soupçonnerait Tristan ?
Qui donc soupçonnerait un fils ?
Qui la voit ? Qui l'épie ?
Quel témoin ? Oui, un témoin l'épie,
Brangien ; Brangien la guette ;
Brangien seule sait sa vie,
Brangien la tient en sa merci !
Dieu ! si, lasse de préparer chaque jour
comme une servante
le lit où elle a couché la première,
elle les dénonçait au roi !
si Tristan mourait par sa félonie ! …
Ainsi, la peur affole la reine.
Non, ce n'est pas de Brangien la fidèle,
c'est de son propre cœur
que vient son tourment.
Écoutez, seigneurs,
la grande traîtrise qu'elle médita ;
mais Dieu, comme vous l'entendrez,
la prit en pitié ;
vous aussi, soyez-lui compatissants !
Ce jour-là,
Tristan et le roi chassaient au loin,
et Tristan ne connut pas ce crime.
Iseut fit venir deux serfs,
leur promit la franchise
et soixante besants d'or,
s'ils juraient de faire sa volonté.
Ils firent le serment.
« Je vous donnerai donc, dit-elle,
une jeune fille ;
vous l'emmènerez dans la forêt,
loin ou près, mais en tel lieu
que nul ne découvre jamais l'aventure :
là, vous la tuerez
et me rapporterez sa langue.
Retenez, pour me les répéter,
les paroles qu'elle aura dites.
Allez ; à votre retour,
vous serez
des hommes affranchis et riches.
Puis elle appela Brangien :
«Amie, tu vois comme mon corps
languit et souffre ;
n'iras-tu pas chercher
dans la forêt les plantes
qui conviennent à ce mal ?
Deux serfs sont là, qui te conduiront ;
ils savent où croissent
les herbes efficaces.
Suis les donc ; sœur, sache-le bien,
si je t'envoie à la forêt,
c'est qu'il y va de mon repos
et de ma vie !
Les serfs l'emmenèrent.
Venue au bois, elle voulut s'arrêter,
car les plantes salutaires
croissaient autour d'elle en suffisance.
Mais ils l'entraînèrent plus loin :
« Viens, jeune fille,
ce n'est pas ici le lieu convenable.
L'un des serfs marchait devant elle,
son compagnon la suivait.
Plus de sentier frayé, mais des ronces,
des épines et des chardons emmêlés.
Alors l'homme qui marchait le premier
tira son épée et se retourna ;
elle se rejeta vers l'autre serf
pour lui demander aide ;
il tenait aussi l'épée nue
à son poing et dit :
« Jeune fille, il nous faut te tuer.
Brangien tomba sur l'herbe et ses bras
tentaient d'écarter la pointe des épées.
Elle demandait merci d'une voix
si pitoyable et si tendre,
qu'ils dirent :
« Jeune fille, si la reine Iseut,
ta dame et la nôtre, veut que tu meures,
sans doute lui as-tu fait
quelque grand tort.
Elle répondit :
« Je ne sais, amis ;
je ne me souviens que d'un seul méfait.
Quand nous partîmes d'Irlande,
nous emportions chacune,
comme la plus chère des parures,
une chemise blanche comme la neige,
une chemise pour notre nuit de noces.
Sur la mer, il advint qu'Iseut déchira
sa chemise nuptiale,
et pour la nuit de ses noces
je lui ai prêté la mienne.
Amis, voilà tout le tort
que je lui ai fait.
Mais puisqu'elle veut que je meure,
dites-lui que je lui mande
salut et amour,
et que je la remercie de tout
ce qu'elle m'a fait
de bien et d'honneur,
depuis qu'enfant, ravie par des pirates,
j'ai été vendue à sa mère
et vouée à la servir.
Que Dieu, dans sa bonté,
garde son honneur, son corps, sa vie !
Frères, frappez maintenant !
Les serfs eurent pitié.
Ils tinrent conseil et,
jugeant que peut-être un tel méfait
ne valait point la mort,
ils la lièrent à un arbre.
Puis ils tuèrent un jeune chien :
l'un d'eux lui coupa la langue,
la serra dans un pan de sa gonelle,
et tous deux reparurent ainsi
devant Iseut.
« A-t-elle parlé ?
demanda-t-elle, anxieuse.
– Oui, reine, elle a parlé.
Elle a dit que vous étiez irritée
à cause d'un seul tort :
vous aviez déchiré sur la mer
une chemise blanche comme neige
que vous apportiez d'Irlande,
elle vous a prêté la sienne
au soir de vos noces.
C'était là, disait-elle, son seul crime.
Elle vous a rendu grâces
pour tant de bienfaits
reçus de vous dès l'enfance,
elle a prié Dieu de protéger
votre honneur et votre vie.
Elle vous mande salut et amour.
Reine, voici sa langue
que nous vous apportons.
– Meurtriers ! cria Iseut,
rendez-moi Brangien, ma chère servante !
Ne saviez-vous pas
qu'elle était ma seule amie ?
Meurtriers, rendez-la moi !
– Reine, on dit justement :
« Femme change en peu d'heures ;
femme rit, pleure, au même temps,
aime, hait. »
Nous l'avons tuée,
puisque vous l'avez commandé !
– Comment l'aurais-je commandé ?
Pour quel méfait ?
n'était-ce pas ma chère compagne,
la douce, la fidèle, la belle ?
Vous le saviez, meurtriers :
je l'avais envoyée
chercher des herbes salutaires,
et je vous l'ai confiée
pour que vous la protégiez sur la route.
Mais je dirai que vous l'avez tuée,
et vous serez brûlés sur des charbons.
Reine, sachez donc qu'elle vit
et que nous vous la ramènerons
saine et sauve.
Mais elle ne les croyait pas
et, comme égarée,
tour à tour maudissait les meurtriers
et se maudissait elle-même.
Elle retint l'un des serfs auprès d'elle,
tandis que l'autre se hâtait
vers l'arbre où Brangien était attachée.
« Belle, Dieu vous a fait merci,
et voilà que votre dame vous rappelle !
Quand elle parut devant Iseut,
Brangien s'agenouilla,
lui demandant de lui pardonner ses torts ;
mais la reine était aussi tombée
à genoux devant elle,
et toutes deux, embrassées,
se pâmèrent longuement.
Chapitre 6.
LE GRAND PIN.
Ce n'est pas Brangien la fidèle,
c'est eux-mêmes que les amants
doivent redouter.
Mais comment leurs cœurs enivrés
seraient-ils vigilants ?
L'amour les presse,
comme la soif précipite
vers la rivière le cerf sur ses fins ;
ou tel encore, après un long jeûne,
l'épervier soudain
lâché fond sur la proie.
Hélas ! amour ne se peut celer.
Certes, par la prudence de Brangien,
nul ne surprit la reine
entre les bras de son ami ;
mais, à toute heure, en tout lieu,
chacun ne voit-il pas
comment le désir les agite, les étreint,
déborde de tous leurs sens
ainsi que le vin nouveau
ruisselle de la cuve ?
Déjà, les quatre félons de la cour,
qui haïssaient Tristan pour sa prouesse,
rôdent autour de la reine.
Déjà, ils connaissent la vérité
de ses belles amours.
Ils brûlent de convoitise,
de haine et de joie.
Ils porteront au roi la nouvelle :
ils verront la tendresse
se muer en fureur,
Tristan chassé ou livré à la mort,
et le tourment de la reine.
Ils craignaient pourtant
la colère de Tristan ;
mais, enfin,
leur haine dompta leur terreur ;
un jour, les quatre barons
appelèrent le roi Marc à parlement,
et Andret lui dit :
« Beau roi,
sans doute ton cœur s'irritera,
et tous quatre nous en avons grand deuil ;
mais nous devons te révéler
ce que nous avons surpris.
Tu as placé ton cœur en Tristan,
et Tristan veut te honnir.
Vainement nous t'avions averti ;
pour l'amour d'un seul homme,
tu fais fi de ta parenté
et de ta baronnie entière,
et tu nous délaisses tous.
Sache donc que Tristan aime la reine :
c'est la vérité prouvée,
et déjà l'on en dit mainte parole.
Le noble roi chancela et répondit :
« Lâche ! Quelle félonie as-tu pensée !
Certes, j'ai placé mon cœur en Tristan.
Au jour où le Morholt
vous offrit la bataille,
vous baissiez tous la tête,
tremblants et pareils à des muets ;
mais Tristan l'affronta
pour l'honneur de cette terre,
et par chacune de ses blessures
son âme aurait pu s'envoler.
C'est pourquoi vous le haïssez,
et c'est pourquoi je l'aime,
plus que toi, Andret,
plus que vous tous, plus que personne.
Mais que prétendez-vous avoir découvert ?
qu'avez-vous vu ? qu'avez-vous entendu ?
– Rien, en vérité, seigneur,
rien que tes yeux ne puissent voir,
rien que tes oreilles
ne puissent entendre.
Regarde, écoute, beau sire ;
peut-être il en est temps encore.
Et, s'étant retirés,
ils le laissèrent à loisir
savourer le poison.
Le roi Marc ne put secouer le maléfice.
À son tour, contre son cœur,
il épia son neveu, il épia la reine.
Mais Brangien s'en aperçut,
les avertit, et vainement le roi
tenta d'éprouver Iseut par des ruses.
Il s'indigna bientôt de ce vil combat,
et, comprenant qu'il ne pourrait plus
chasser le soupçon,
il manda Tristan et lui dit :
« Tristan, éloigne-toi de ce château ;
et, quand tu l'auras quitté,
ne sois plus si hardi que d'en franchir
les fossés ni les lices.
Des félons
t'accusent d'une grande traîtrise.
Ne m'interroge pas :
je ne saurais rapporter
leurs propos sans nous honnir
tous les deux.
Ne cherche pas des paroles
qui m'apaisent :
 je le sens, elles resteraient vaines.
Pourtant, je ne crois pas les félons :
si je les croyais,
ne t'aurais-je pas déjà jeté
à la mort honteuse ?
Mais leurs discours maléfiques
ont troublé mon cœur,
et seul ton départ le calmera. Pars ;
sans doute je te rappellerai bientôt ;
pars, mon fils toujours cher !
Quand les félons ouïrent la nouvelle :
« Il est parti, dirent-ils entre eux,
il est parti, l'enchanteur,
chassé comme un larron !
Que peut-il devenir désormais ?
Sans doute il passera la mer
pour chercher les aventures
et porter son service déloyal
à quelque roi lointain !
Non, Tristan n'eut pas la force
de partir ;
et quand il eut franchi
les lices et les fossés du château,
il connut
qu'il ne pourrait s'éloigner davantage ;
il s'arrêta
dans le bourg même de Tintagel,
prit hôtel avec Gorvenal
dans la maison d'un bourgeois,
et languit, torturé par la fièvre,
plus blessé que naguère,
aux jours où l'épieu du Morholt
avait empoisonné son corps.
Naguère, quand il gisait dans la cabane
construite au bord des flots
et que tous fuyaient
la puanteur de ses plaies,
trois hommes pourtant l'assistaient :
Gorvenal, Dinas de Lidan
et le roi Marc.
Maintenant, Gorvenal et Dinas
se tenaient encore à son chevet ;
mais le roi Marc ne venait plus,
et Tristan gémissait :
« Certes, bel oncle,
mon corps répand maintenant
l'odeur d'un venin plus repoussant,
et votre amour ne sait plus surmonter
votre horreur.
Mais, sans relâche,
dans l'ardeur de la fièvre,
le désir l'entraînait,
comme un cheval emporté,
vers les tours bien closes
qui tenaient la reine enfermée ;
cheval et cavalier se brisaient
contre les murs de pierre ;
mais cheval et cavalier se relevaient
et reprenaient sans cesse
la même chevauchée.
Derrière les tours bien closes,
Iseut la Blonde languit aussi,
plus malheureuse encore :
car, parmi ces étrangers qui l'épient,
il lui faut tout le jour
feindre la joie et rire ; et, la nuit,
étendue aux côtés du roi Marc,
il lui faut dompter, immobile,
l'agitation de ses membres
et les tressauts de la fièvre.
Elle veut fuir vers Tristan.
Il lui semble qu'elle se lève
et qu'elle court jusqu'à la porte ;
mais, sur le seuil obscur,
les félons ont tendu de grandes faulx :
les lames affilées et méchantes
saisissent au passage
ses genoux délicats.
Il lui semble qu'elle tombe
et que, de ses genoux tranchés,
s'élancent deux rouges fontaines.
Bientôt les amants mourront,
si nul ne les secourt.
Et qui donc les secourra,
sinon Brangien ?
Au péril de sa vie,
elle s'est glissée vers la maison
où Tristan languit.
Gorvenal lui ouvre tout joyeux,
et, pour sauver les amants,
elle enseigne une ruse à Tristan.
Non, jamais, seigneurs,
vous n'aurez ouï parler
d'une plus belle ruse d'amour.
Derrière le château de Tintagel,
un verger s'étendait,
vaste et clos de fortes palissades.
De beaux arbres
y croissaient sans nombre,
chargés de fruits, d'oiseaux
et de grappes odorantes.
Au lieu le plus éloigné du château,
tout auprès des pieux de la palissade,
un pin s'élevait, haut et droit,
dont le tronc robuste
soutenait une large ramure.
À son pied, une source vive :
l'eau s'épandait d'abord
en une large nappe, claire et calme,
enclose par un perron de marbre ; puis,
contenue entre deux rives resserrées,
elle courait par le verger et, pénétrant
dans l'intérieur même du château,
traversait les chambres des femmes.
Or, chaque soir, Tristan,
par le conseil de Brangien,
taillait avec art des morceaux d'écorce
et de menus branchages.
Il franchissait les pieux aigus,
et, venu sous le pin,
jetait les copeaux dans la fontaine.
Légers comme l'écume,
ils surnageaient et coulaient avec elle,
et, dans les chambres des femmes,
Iseut épiait leur venue.
Aussitôt, les soirs où Brangien
avait su écarter le roi Marc
et les félons,
elle s'en venait vers son ami.
Elle s'en vient,
agile et craintive pourtant,
guettant à chacun de ses pas
si des félons se sont embusqués
derrière les arbres.
Mais, dès que Tristan l'a vue,
les bras ouverts, il s'élance vers elle.
Alors la nuit les protège
et l'ombre amie du grand pin.
« Tristan, dit la reine, les gens de mer
n'assurent-ils pas que
ce château de Tintagel est enchanté
et que, par sortilège, deux fois l'an,
en hiver et en été, il se perd
et disparaît aux yeux ?
Il s'est perdu maintenant.
N'est-ce pas ici le verger merveilleux
dont parlent les lais de harpe :
une muraille d'air
l'enclôt de toutes parts ;
des arbres fleuris, un sol embaumé ;
le héros y vit sans vieillir
entre les bras de son amie
et nulle force ennemie
ne peut briser la muraille d'air ?
Déjà, sur les tours de Tintagel,
retentissent les trompes des guetteurs
qui annoncent l'aube.
« Non, dit Tristan, la muraille d'air
est déjà brisée, et ce n'est pas ici
le verger merveilleux.
Mais, un jour, amie, nous irons ensemble
au Pays Fortuné dont nul ne retourne.
Là s'élève un château de marbre blanc ;
à chacune de ses mille fenêtres
brille un cierge allumé ;
à chacune, un jongleur joue
et chante une mélodie sans fin ;
le soleil n'y brille pas,
et pourtant nul ne regrette sa lumière :
c'est l'heureux pays des vivants.
Mais, au sommet des tours de Tintagel,
l'aube éclaire les grands blocs
alternés de sinople et d'azur.
Iseut a recouvré la joie :
le soupçon de Marc se dissipe
et les félons comprennent, au contraire,
que Tristan a revu la reine.
Mais Brangien fait si bonne garde
qu'ils épient vainement.
Enfin, le duc Andret,
que Dieu honnisse !
dit à ses compagnons :
«Seigneurs, prenons conseil de Frocin,
le nain bossu.
Il connaît les sept arts, la magie
et toutes manières d'enchantements.
Il sait, à la naissance d'un enfant,
observer si bien les sept planètes
et le cours des étoiles,
qu'il conte par avance
tous les points de sa vie.
Il découvre,
par la puissance de Bugibus et de Noiron,
les choses secrètes.
Il nous enseignera, s'il veut,
les ruses d'Iseut la Blonde.
En haine de beauté et de prouesse,
le petit homme méchant
traça les caractères de sorcellerie,
jeta ses charmes et ses sorts,
considéra le cours d'Orion et de Lucifer,
et dit :
« Vivez en joie, beaux seigneurs ;
cette nuit vous pourrez les saisir.
Ils le menèrent devant le roi.
«Sire, dit le sorcier,
mandez à vos veneurs qu'ils mettent
la laisse aux limiers
et la selle aux chevaux ;
annoncez que sept jours
et sept nuits vous vivrez dans la forêt,
pour conduire votre chasse,
et vous me pendrez aux fourches
si vous n'entendez pas,
cette nuit même,
quel discours Tristan tient à la reine.
Le roi fit ainsi, contre son cœur.
La nuit tombée, il laissa ses veneurs
dans la forêt, prit le nain en croupe,
et retourna vers Tintagel.
Par une entrée qu'il savait,
il pénétra dans le verger,
et le nain le conduisit
sous le grand pin.
« Beau roi,
il convient que vous montiez
dans les branches de cet arbre.
Portez là-haut votre arc et vos flèches :
ils vous serviront peut-être.
Et tenez-vous coi :
vous n'attendrez pas longuement.
– Va-t'en, chien de l'Ennemi ! »
répondit Marc.
Et le nain s'en alla, emmenant le cheval.
Il avait dit vrai :
le roi n'attendit pas longuement.
Cette nuit, la lune brillait,
claire et belle.
Caché dans la ramure,
le roi vit son neveu bondir
par-dessus les pieux aigus.
Tristan vint sous l'arbre
et jeta dans l'eau les copeaux
et les branchages.
Mais, comme il s'était penché
sur la fontaine en les jetant,
il vit, réfléchie dans l'eau,
l'image du roi.
Ah ! s'il pouvait arrêter
les copeaux qui fuient !
Mais non, ils courent, rapides,
par le verger.
Là-bas, dans les chambres des femmes,
Iseut épie leur venue ;
déjà, sans doute,
elle les voit, elle accourt.
Que Dieu protège les amants !
Elle vient. Assis, immobile,
Tristan la regarde, et, dans l'arbre,
il entend le crissement de la flèche,
qui s'encoche dans la corde de l'arc.
Elle vient, agile et prudente pourtant,
comme elle avait coutume.
« Qu'est-ce donc ? pense-t-elle.
Pourquoi Tristan n'accourt-il pas
ce soir à ma rencontre ?
aurait-il vu quelque ennemi ?
Elle s'arrête,
fouille du regard les fourrés noirs ;
soudain, à la clarté de la lune,
elle aperçut à son tour
l'ombre du roi dans la fontaine.
Elle montra bien la sagesse des femmes,
en ce qu'elle ne leva point les yeux
vers les branches de l'arbre :
« Seigneur Dieu ! dit-elle tout bas,
accordez-moi seulement
que je puisse parler la première !
Elle s'approche encore.
Écoutez comme elle devance
et prévient son ami :
«Sire Tristan, qu'avez-vous osé ?
M'attirer en tel lieu, à telle heure !
Maintes fois déjà vous m'aviez mandée,
pour me supplier, disiez-vous.
Et par quelle prière ?
Qu'attendez-vous de moi ?
Je suis venue enfin,
car je n'ai pu l'oublier,
si je suis reine, je vous le dois.
Me voici donc : que voulez-vous ?
– Reine, vous crier merci,
afin que vous apaisiez le roi !
Elle tremble et pleure.
Mais Tristan loue le Seigneur Dieu,
qui a montré le péril à son amie.
« Oui, reine, je vous ai mandée souvent
et toujours en vain ; jamais,
depuis que le roi m'a chassé,
vous n'avez daigné venir à mon appel.
Mais prenez en pitié
le chétif que voici ;
le roi me hait, j'ignore pourquoi ;
mais vous le savez peut-être ;
et qui donc pourrait charmer sa colère,
sinon vous seule, reine franche,
courtoise Iseut, en qui son cœur se fie ?
– En vérité, sire Tristan,
ignorez-vous encore
qu'il nous soupçonne tous les deux ?
Et de quelle traîtrise !
faut-il, par surcroît de honte,
que ce soit moi qui vous l'apprenne ?
Mon seigneur
croit que je vous aime d'amour coupable.
Dieu le sait pourtant, et, si je mens,
qu'il honnisse mon corps !
jamais je n'ai donné
mon amour à nul homme,
hormis à celui qui le premier m'a prise,
vierge, entre ses bras.
Et vous voulez, Tristan,
que j'implore du roi votre pardon ?
Mais s'il savait seulement
que je suis venue sous ce pin,
demain il ferait jeter
ma cendre aux vents !
Tristan gémit :
« Bel oncle, on dit :
« Nul n'est vilain,
s'il ne fait vilenie. »
Mais en quel cœur a pu naître
un tel soupçon ?
– Sire Tristan, que voulez-vous dire ?
Non, le roi mon seigneur
n'eût pas de lui-même imaginé
telle vilenie.
Mais les félons de cette terre
lui ont fait accroire ce mensonge,
car il est facile de décevoir
les cœurs loyaux.
Ils s'aiment, lui ont-ils dit,
et les félons nous l'ont tourné à crime.
Oui, vous m'aimiez, Tristan ;
pourquoi le nier ?
ne suis-je pas la femme de votre oncle
et ne vous avais-je pas
deux fois sauvé de la mort ?
Oui, je vous aimais en retour ;
n'êtes-vous pas du lignage du roi,
et n'ai-je pas ouï maintes fois
ma mère répéter qu'une femme
n'aime pas son seigneur
tant qu'elle n'aime pas
la parenté de son seigneur ?
C'est pour l'amour du roi
que je vous aimais, Tristan ;
maintenant encore,
s'il vous reçoit en grâce,
j'en serai joyeuse.
Mais mon corps tremble,
j'ai grand'peur, je pars,
j'ai trop demeuré déjà.
Dans la ramure, le roi eut pitié
et sourit doucement.
Iseut s'enfuit, Tristan la rappelle :
« Reine, au nom du Sauveur,
venez à mon secours, par charité !
Les couards voulaient écarter du roi
tous ceux qui l'aiment ;
ils ont réussi et le raillent maintenant.
Soit ; je m'en irai donc
hors de ce pays, au loin, misérable,
comme j'y vins jadis :
mais, tout au moins,
obtenez du roi qu'en reconnaissance
des services passés,
afin que je puisse sans honte
chevaucher loin d'ici,
il me donne du sien assez
pour acquitter mes dépenses,
pour dégager mon cheval et mes armes.
– Non, Tristan, vous n'auriez pas dû
m'adresser cette requête.
Je suis seule sur cette terre,
seule en ce palais où nul ne m'aime,
sans appui, à la merci du roi.
Si je lui dis un seul mot pour vous,
ne voyez-vous pas
que je risque la mort honteuse ?
Ami, que Dieu vous protège !
Le roi vous hait à grand tort !
Mais, en toute terre où vous irez,
le Seigneur Dieu vous sera un ami vrai.
Elle part et fuit jusqu'à sa chambre,
où Brangien la prend, tremblante,
entre ses bras.
La reine lui dit l'aventure ;
Brangien s'écrie :
« Iseut, ma dame, Dieu a fait pour vous
un grand miracle !
Il est père compatissant
et ne veut pas le mal
de ceux qu'il sait innocents.
Sous le grand pin, Tristan,
appuyé contre le perron de marbre,
se lamentait :
« Que Dieu me prenne en pitié
et répare la grande injustice
que je souffre de mon cher seigneur !
Quand il eut franchi
la palissade du verger,
le roi dit en souriant :
« Beau neveu, bénie soit cette heure !
Vois la lointaine chevauchée
que tu préparais ce matin,
elle est déjà finie !
Là-bas, dans une clairière de la forêt,
le nain Frocin interrogeait
le cours des étoiles.
Il y lut que le roi le menaçait de mort ;
il noircit de peur et de honte,
enfla de rage, et s'enfuit prestement
vers la terre de Galles.
Chapitre 7.
LE NAIN FROCIN.
Le roi Marc a fait sa paix avec Tristan.
Il lui a donné congé
de revenir au château,
et, comme naguère,
Tristan couche dans la chambre du roi,
parmi les privés et les fidèles.
À son gré, il y peut entrer,
il en peut sortir :
le roi n'en a plus souci.
Mais qui donc peut longtemps
tenir ses amours secrètes ?
Hélas ! amour ne se peut celer !
Marc avait pardonné aux félons,
et comme le sénéchal Dinas de Lidan
avait un jour trouvé
dans une forêt lointaine,
errant et misérable, le nain bossu,
il le ramena au roi, qui eut pitié
et lui pardonna son méfait.
Mais sa bonté
ne fit qu'exciter la haine des barons ;
ayant de nouveau surpris
Tristan et la reine,
ils se lièrent par ce serment :
si le roi ne chassait pas
son neveu hors du pays,
ils se retireraient
dans leurs forts châteaux
pour le guerroyer.
Ils appelèrent le roi à parlement :
«Seigneur, aime-nous,
hais-nous, à ton choix :
mais nous voulons que tu chasses Tristan.
Il aime la reine,
et le voit qui veut ; mais nous,
nous ne le souffrirons plus.
Le roi les entend, soupire,
baisse le front vers la terre, se tait.
« Non, roi, nous ne le souffrirons plus,
car nous savons maintenant
que cette nouvelle, naguère étrange,
n'est plus pour te surprendre
et que tu consens à leur crime.
Que feras-tu ?
Délibère et prends conseil.
Pour nous, si tu n'éloignes pas
ton neveu sans retour,
nous nous retirerons sur nos baronnies
et nous entraînerons aussi
nos voisins hors de ta cour,
car nous ne pouvons supporter
qu'ils y demeurent.
Tel est le choix que nous t'offrons ;
choisis donc !
– Seigneurs, une fois j'ai cru
aux laides paroles que vous disiez
de Tristan, et je m'en suis repenti.
Mais vous êtes mes féaux,
et je ne veux pas
perdre le service de mes hommes.
Conseillez-moi donc,
je vous en requiers,
vous qui me devez le conseil.
Vous savez bien que je fuis tout orgueil
et toute démesure.
– Donc, seigneur, mandez ici
le nain Frocin.
Vous vous défiez de lui,
pour l'aventure du verger.
Pourtant, n'avait-il pas lu
dans les étoiles que la reine
viendrait ce soir-là sous le pin ?
Il sait maintes choses ;
prenez son conseil.
Il accourut, le bossu maudit,
et Denoalen l'accola.
Écoutez quelle trahison
il enseigna au roi :
«Sire, commande à ton neveu
que demain, dès l'aube,
au galop, il chevauche vers Carduel
pour porter au roi Artur
un bref sur parchemin,
bien scellé de cire.
Roi, Tristan couche près de ton lit.
Sors de ta chambre
à l'heure du premier sommeil,
et, je te le jure par Dieu
et par la loi de Rome,
s'il aime Iseut de fol amour,
il voudra venir lui parler
avant son départ :
mais, s'il y vient sans que je le sache
et sans que tu le voies, alors tue-moi.
Pour le reste, laisse-moi mener
l'aventure à ma guise
et garde-toi seulement de parler
à Tristan de ce message
avant l'heure du coucher.
– Oui, répondit Marc,
qu'il en soit fait ainsi. !
Alors le nain fit une laide félonie.
Il entra chez un boulanger
et lui prit pour quatre deniers
de fleur de farine
qu'il cacha dans le giron de sa robe.
Ah ! qui se fût jamais avisé
de telle traîtrise ?
La nuit venue,
quand le roi eut pris son repas
et que ses hommes furent endormis
par la vaste salle voisine de sa chambre,
Tristan s'en vint,
comme il avait coutume,
au coucher du roi Marc.
« Beau neveu, faites ma volonté :
vous chevaucherez vers le roi Artur
jusqu'à Carduel,
et vous lui ferez déplier ce bref.
Saluez-le de ma part et ne séjournez
qu'un jour auprès de lui.
– Roi, je le porterai demain.
– Oui, demain,
avant que le jour se lève.
Voilà Tristan en grand émoi.
De son lit au lit de Marc
il y avait bien la longueur d'une lance.
Un désir furieux
le prit de parler à la reine,
et il se promit en son cœur
que, vers l'aube, si Marc dormait,
il se rapprocherait d'elle.
Ah ! Dieu ! la folle pensée !
Le nain couchait,
comme il en avait coutume,
dans la chambre du roi.
Quand il crut que tous dormaient,
il se leva et répandit entre le lit
de Tristan et celui
de la reine la fleur de farine :
si l'un des deux amants
allait rejoindre l'autre,
la farine garderait la forme de ses pas.
Mais, comme il l'éparpillait,
Tristan, qui restait éveillé, le vit :
« Qu'est-ce à dire ?
Ce nain n'a pas coutume
de me servir pour mon bien ;
mais il sera déçu :
bien fou qui lui laisserait prendre
l'empreinte de ses pas !
À la mi-nuit, le roi se leva et sortit,
suivi du nain bossu.
Il faisait noir dans la chambre :
ni cierge allumé, ni lampe.
Tristan se dressa debout sur son lit.
Dieu ! pourquoi eut-il cette pensée ?
Il joint les pieds, estime la distance,
bondit et retombe sur le lit du roi.
Hélas ! la veille, dans la forêt,
le boutoir d'un grand sanglier
l'avait navré à la jambe,
et, pour son malheur,
la blessure n'était point bandée.
Dans l'effort de ce bond,
elle s'ouvre, saigne ;
mais Tristan ne voit pas
le sang qui fuit et rougit les draps.
Et dehors, à la lune, le nain,
par son art de sortilège,
connut que les amants étaient réunis.
Il en trembla de joie et dit au roi :
« Va, et maintenant,
si tu ne les surprends pas ensemble,
fais-moi pendre !
Ils viennent donc vers la chambre,
le roi, le nain et les quatre félons.
Mais Tristan les a entendus :
il se relève, s'élance,
atteint son lit… Hélas !
au passage, le sang a malement coulé
de la blessure sur la farine.
Voici le roi, les barons,
et le nain qui porte une lumière.
Tristan et Iseut feignaient de dormir ;
ils étaient restés seuls
dans la chambre avec Permis,
qui couchait aux pieds de Tristan
et ne bougeait pas.
Mais le roi voit sur le lit
les draps tout vermeils et, sur le sol,
la fleur de farine trempée de sang frais.
Alors les quatre barons,
qui haïssaient Tristan pour sa prouesse,
le maintiennent sur son lit,
et menacent la reine et la raillent,
la narguent et lui promettent
bonne justice.
Ils découvrent la blessure qui saigne :
« Tristan, dit le roi,
nul démenti ne vaudrait désormais ;
vous mourrez demain.
Il lui crie :
«Accordez-moi merci, seigneur !
Au nom du Dieu qui souffrit la Passion,
seigneur, pitié pour nous !
– Seigneur, venge-toi. !
Répondent les félons.
– Bel oncle, ce n'est pas
pour moi que je vous implore ;
que m'importe de mourir ?
Certes, n'était la crainte
de vous courroucer,
je vendrais cher cet affront
aux couards qui, sans votre sauvegarde,
n'auraient pas osé toucher mon corps
de leurs mains ;
mais, par respect
et pour l'amour de vous,
je me livre à votre merci ;
faites de moi selon votre plaisir.
Me voici, seigneur,
mais pitié pour la reine !
Et Tristan s'incline
et s'humilie à ses pieds.
«Pitié pour la reine,
car s'il est un homme
en ta maison assez hardi
pour soutenir ce mensonge
que je l'ai aimée d'amour coupable,
il me trouvera debout
devant lui en champ clos.
Sire, grâce pour elle,
au nom du Seigneur Dieu !
Mais les trois barons
l'ont lié de cordes, lui et la reine.
Ah ! s'il avait su
qu'il ne serait pas admis
à prouver son innocence
en combat singulier,
on l'eût démembré vif
avant qu'il eût souffert
d'être lié vilement.
Mais il se fiait en Dieu
et savait qu'en champ clos
nul n'oserait brandir
une arme contre lui.
Et, certes,
il se fiait justement en Dieu.
Quand il jurait qu'il n'avait jamais aimé
la reine d'amour coupable,
les félons riaient
de l'insolente imposture.
Mais je vous appelle, seigneurs,
vous qui savez la vérité du philtre bu
sur la mer et qui comprenez,
disait-il mensonge ?
Ce n'est pas le fait
qui prouve le crime, mais le jugement.
Les hommes voient le fait,
mais Dieu voit les cœurs,
et, seul, il est vrai juge.
Il a donc institué que tout homme accusé
pourrait soutenir son droit par bataille,
et lui-même combat avec l'innocent.
C'est pourquoi
Tristan réclamait justice et bataille
et se garda de manquer en rien
au roi Marc.
Mais, s'il avait pu prévoir
ce qui advint, il aurait tué les félons.
Ah ! Dieu !
Pour quoi ne les tua-t-il pas ?
Chapitre 8.
LE SAUT DE LA CHAPELLE.
Par la cité, dans la nuit noire,
la nouvelle court :
Tristan et la reine ont été saisis ;
le roi veut les tuer.
Riches bourgeois et petites gens,
tous pleurent.
«Hélas ! Nous devons bien pleurer !
Tristan, hardi baron,
mourrez-vous donc par si laide traîtrise ?
Et vous, reine franche, reine honorée,
en quelle terre naîtra jamais
fille de roi si belle, si chère ?
C'est donc là, nain bossu,
l'œuvre de tes devinailles ?
Qu'il ne voie jamais la face de Dieu,
celui qui, t'ayant trouvé,
n'enfoncera pas son épieu dans ton corps !
Tristan, bel ami cher,
quand le Morholt,
venu pour ravir nos enfants,
prit terre sur ce rivage,
nul de nos barons n'osa armer contre lui,
et tous se taisaient,
pareils à des muets.
Mais vous, Tristan,
vous avez fait le combat pour nous tous,
hommes de Cornouailles,
et vous avez tué le Morholt ;
et lui vous navra d'un épieu
dont vous avez manqué mourir pour nous.
Aujourd'hui, en souvenir de ces choses,
devrions-nous consentir à votre mort ?
Les plaintes, les cris montent
par la cité, tous courent au palais.
Mais tel est le courroux du roi
ni si fier baron
qui ose risquer une seule parole
pour le fléchir.
Le jour approche, la nuit s'en va.
Avant le soleil levé,
Marc chevauche hors de la ville,
au lieu où il avait coutume
de tenir ses plaids et de juger.
Il commande qu'on creuse
une fosse en terre et qu'on y amasse
des sarments noueux et tranchants
et des épines blanches et noires,
arrachées avec leurs racines.
À l'heure de prime,
il fait crier un ban par le pays
pour convoquer aussitôt
les hommes de Cornouailles.
Ils s'assemblent à grand bruit ;
nul qui ne pleure,
hormis le nain de Tintagel.
Alors le roi leur parla ainsi :
« Seigneurs, j'ai fait dresser
ce bûcher d'épines
pour Tristan et pour la reine,
car ils ont forfait.
Mais tous lui crièrent :
« Jugement, roi ! le jugement d'abord,
l'escondit et le plaid !
Les tuer sans jugement,
c'est honte et crime.
Roi, répit et merci pour eux !
Marc répondit en sa colère :
« Non, ni répit, ni merci,
ni plaid, ni jugement !
Par ce Seigneur qui créa le monde,
si nul m'ose encore requérir
de telle chose
il brûlera le premier sur ce brasier !
Il ordonne qu'on allume le feu
et qu'on aille quérir au château
Tristan d'abord.
Les épines flambent,
tous se taisent, le roi attend.
Les valets ont couru
jusqu’à la chambre où les amants
sont étroitement gardés.
Ils entraînent Tristan
par ses mains liées de cordes.
Par Dieu ! ce fut vilenie
de l’entraver ainsi !
Il pleure sous l’affront ;
mais de quoi lui servent les larmes ?
On l’emmène honteusement ;
et la reine s'écrie,
presque folle d'angoisse :
« Être tuée, ami,
pour que vous soyez sauvé,
ce serait grande joie !
Les gardes et Tristan descendent
hors de la ville, vers le bûcher.
Mais, derrière eux,
un cavalier se précipite, les rejoint,
saute à bas du destrier encore courant :
c'est Dinas, le bon sénéchal.
Au bruit de l'aventure, il s'en venait
de son château de Lidan,
et l'écume, la sueur et le sang
ruisselaient aux flancs de son cheval :
« Fils, je me hâte vers le plaid du roi.
Dieu m'accordera peut-être
d'y ouvrir tel conseil
qui vous aidera tous deux ;
déjà il me permet du moins de te servir
par une menue courtoisie.
Amis, dit-il aux valets,
je veux que vous le meniez
sans ces entraves,
– et Dinas trancha les cordes honteuses ;
s'il essayait de fuir,
ne tenez-vous pas vos épées ?
Il baise Tristan sur les lèvres,
remonte en selle,
et son cheval l'emporte.
Or, écoutez comme le Seigneur Dieu
est plein de pitié.
Lui qui ne veut pas la mort du pécheur,
il reçut en gré les larmes et la clameur
des pauvres gens qui le suppliaient
pour les amants torturés.
Près de la route où Tristan passait,
au faîte d'un roc
et tournée vers la bise,
une chapelle se dressait sur la mer.
Le mur du chevet était posé
au ras d'une falaise, haute, pierreuse,
aux escarpements aigus ;
dans l'abside,
sur le précipice, était une verrière,
œuvre habile d'un saint.
Tristan dit à ceux qui le menaient :
« Seigneurs, voyez cette chapelle ;
permettez que j'y entre.
Ma mort est prochaine,
je prierai Dieu qu'il ait merci de moi,
qui l'ai tant offensé.
Seigneurs, la chapelle n'a d'autre issue
que celle-ci ;
chacun de vous tient son épée ;
vous savez bien que je ne puis passer
que par cette porte,
et quand j'aurai prié Dieu,
il faudra bien que je me remette
entre vos mains !
L'un des gardes dit :
« Nous pouvons bien le lui permettre.
Ils le laissèrent entrer.
Il court par la chapelle,
franchit le chœur,
parvient à la verrière de l'abside,
saisit la fenêtre, l'ouvre et s'élance…
Plutôt cette chute
que la mort sur le bûcher,
devant telle assemblée !
Mais sachez, seigneurs,
que Dieu lui fit belle merci :
le vent se prend en ses vêtements,
le soulève, le dépose
sur une large pierre au pied du rocher.
Les gens de Cornouailles
appellent encore cette pierre
le « Saut de Tristan ».
Et devant l'église
les autres l'attendaient toujours.
Mais pour néant,
car c'est Dieu maintenant
qui l'a pris en sa garde.
Il fuit :
le sable meuble croule sous ses pas.
Il tombe, se retourne,
voit au loin le bûcher :
la flamme bruit, la fumée monte.
Il fuit.
L'épée ceinte, à bride abattue,
Gorvenal s'était échappé de la cité :
le roi l'aurait fait brûler
en place de son seigneur.
Il rejoignit Tristan sur la lande,
et Tristan s'écria :
« Maître, Dieu m'a accordé sa merci.
Ah ! chétif, à quoi bon ?
Si je n'ai Iseut, rien ne me vaut.
Que ne me suis-je
plutôt brisé dans ma chute !
J'ai échappé, Iseut, et l'on va te tuer.
On la brûle pour moi ;
pour elle je mourrai aussi.
Gorvenal lui dit :
« Beau sire, prenez réconfort,
n'écoutez pas la colère.
Voyez ce buisson épais,
enclos d'un large fossé ;
cachons-nous là :
les gens passent nombreux
sur cette route ;
ils nous renseigneront,
et, si l'on brûle Iseut,
fils, je jure par Dieu,
le fils de Marie, de ne jamais coucher
sous un toit jusqu'au jour
où nous l'aurons vengée.
– Beau maître, je n'ai pas mon épée.
– La voici, je te l'ai apportée.
– Bien, maître ; je ne crains plus rien,
fors Dieu.
– Fils, j'ai encore sous ma gonelle
telle chose qui te réjouira :
ce haubert solide et léger,
qui pourra te servir.
– Donne, beau maître.
Par ce Dieu en qui je crois,
je vais maintenant délivrer mon amie.
– Non, ne te hâte point, dit Gorvenal.
Dieu sans doute te réserve
quelque plus sûre vengeance.
Songe qu'il est hors de ton pouvoir
d'approcher du bûcher ;
les bourgeois l'entourent
et craignent le roi ;
tel voudrait bien ta délivrance,
qui, le premier, te frappera.
Fils, on dit bien :
Folie n'est pas prouesse… Attends… »
Or, quand Tristan
s'était précipité de la falaise,
un pauvre homme de la gent menue
l'avait vu se relever et fuir.
Il avait couru vers Tintagel
et s'était glissé
jusqu'en la chambre d'Iseut :
« Reine, ne pleurez plus.
Votre ami s'est échappé !
– Dieu, dit-elle, en soit remercié !
Maintenant, qu'ils me lient
ou me délient, qu'ils m'épargnent
ou qu'ils me tuent,
je n'en ai plus souci !
Or, les félons avaient si cruellement
serré les cordes de ses poignets
que le sang jaillissait.
Mais, souriante, elle dit :
– Si je pleurais pour cette souffrance,
alors qu'en sa bonté
Dieu vient d'arracher mon ami
à ces félons,
certes, je ne vaudrais guère !
Quand la nouvelle parvint au roi
que Tristan s'était échappé
par la verrière,
il blêmit de courroux
et commanda à ses hommes
de lui amener Iseut.
On l'entraîne ; hors de la salle,
sur le seuil, elle apparaît ;
elle tend ses mains délicates,
d'où le sang coule.
Une clameur monte par la rue :
« O Dieu, pitié pour elle !
Reine franche, reine honorée,
quel deuil ont jeté sur cette terre
ceux qui vous ont livrée !
Malédiction sur eux !
La reine est traînée
jusqu'au bûcher d'épines, qui flambe.
Alors, Dinas, seigneur de Lidan,
se laissa choir aux pieds du roi :
« Sire, écoute-moi :
je t'ai servi longuement,
sans vilenie, en loyauté,
sans en retirer nul profit :
car il n'est pas un pauvre homme,
ni un orphelin, ni une vieille femme,
qui me donnerait
un denier de ta sénéchaussée,
que j'ai tenue toute ma vie.
En récompense, accorde-moi
que tu recevras la reine à merci.
Tu veux la brûler sans jugement :
c'est forfaire,
puisqu'elle ne reconnaît pas
le crime dont tu l'accuses.
Songes-y, d'ailleurs.
Si tu brûles son corps,
il n'y aura plus de sûreté sur ta terre :
Tristan s'est échappé ;
il connaît bien les plaines,
les bois, les gués, les passages,
et il est hardi.
Certes, tu es son oncle,
et il ne s'attaquera pas à toi ;
mais tous les barons, tes vassaux,
qu'il pourra surprendre, il les tuera.
Et les quatre félons
pâlissent à l'entendre :
déjà ils voient Tristan embusqué,
qui les guette.
« Roi, dit le sénéchal, s'il est vrai
que je t'ai bien servi toute ma vie,
livre-moi Iseut ; je répondrai d'elle
comme son garde et son garant.
Mais le roi prit Dinas par la main
et jura par le nom des saints
qu'il ferait immédiate justice.
Alors Dinas se releva :
« Roi, je m'en retourne à Lidan
et je renonce à votre service.
Iseut sourit tristement.
Il monte sur son destrier et s'éloigne,
marri et morne, le front baissé.
Iseut se tient debout devant la flamme.
La foule, à l'entour, crie,
maudit le roi, maudit les traîtres.
Les larmes coulent le long de sa face.
Elle est vêtue d'un étroit bliaut gris,
où court un filet d'or menu ;
un fil d'or est tressé dans ses cheveux,
qui tombent jusqu'à ses pieds.
Qui pourrait la voir si belle
sans la prendre en pitié
aurait un cœur de félon. Dieu !
comme ses bras sont étroitement liés !
Or, cent lépreux, déformés,
la chair rongée et toute blanchâtre,
accourus sur leurs béquilles
au claquement des crécelles,
se pressaient devant le bûcher,
et, sous leurs paupières enflées,
leurs yeux sanglants
jouissaient du spectacle.
Yvain, le plus hideux des malades,
cria au roi d'une voix aiguë ;
« Sire, tu veux jeter ta femme
en ce brasier, c'est bonne justice,
mais trop brève.
Ce grand feu l'aura vite brûlée,
ce grand vent
aura vite dispersé sa cendre.
Et, quand cette flamme
tombera tout à l'heure,
sa peine sera finie.
Veux-tu que je t'enseigne pire châtiment,
en sorte qu'elle vive,
mais à grand déshonneur,
et toujours souhaitant la mort ?
Roi, le veux-tu ?
Le roi répondit :
« Oui, la vie pour elle,
mais à grand déshonneur
et pire que la mort…
Qui m'enseignera un tel supplice,
je l'en aimerai mieux.
–Sire, je te dirai donc brièvement
ma pensée.
Vois, j'ai là cent compagnons.
Donne-nous Iseut,
et qu'elle nous soit commune !
Le mal attise nos désirs.
Donne-la à tes lépreux,
jamais dame n'aura fait pire fin.
Vois, nos haillons sont collés
à nos plaies, qui suintent.
Elle qui, près de toi,
se plaisait aux riches étoffes
fourrées de vair, aux joyaux,
aux salles parées de marbre,
elle qui jouissait des bons vins,
de l'honneur, de la joie,
quand elle verra la cour de tes lépreux,
quand il lui faudra entrer
sous nos taudis bas et coucher avec nous,
alors Iseut la Belle, la Blonde,
reconnaîtra son péché
et regrettera ce beau feu d'épines !
Le roi l'entend, se lève,
et longuement reste immobile.
Enfin, il court vers la reine
et la saisit par la main.
Elle crie :
«Par pitié, sire,
brûlez-moi plutôt, brûlez-moi !
Le roi la livre.
Yvain la prend et les cent malades
se pressent autour d'elle.
À les entendre crier et glapir,
tous les cœurs se fondent de pitié ;
mais Yvain est joyeux ;
Iseut s'en va, Yvain l'emmène.
Hors de la cité
descend le hideux cortège.
Ils ont pris la route
où Tristan est embusqué.
Gorvenal jette un cri :
« Fils, que feras-tu ? Voici ton amie !
Tristan pousse son cheval
hors du fourré :
« Yvain, tu lui as assez longtemps
fait compagnie ;
laisse-la maintenant, si tu veux vivre !
Mais Yvain dégrafe son manteau.
« Hardi, compagnons ! À vos bâtons !
À vos béquilles !
C'est l'instant de montrer sa prouesse !
Alors, il fit beau voir
les lépreux rejeter leurs chapes,
se camper sur leurs pieds malades,
souffler, crier,
brandir leurs béquilles :
l'un menace et l'autre grogne.
Mais il répugnait à Tristan
de les frapper ;
les conteurs prétendent
que Tristan tua Yvain :
c'est dire vilenie ;
non, il était trop preux
pour occire telle engeance.
Mais Gorvenal,
ayant arraché une forte pousse de chêne,
l'assena sur le crâne d'Yvain ;
le sang noir jaillit
et coula jusqu'à ses pieds difformes.
Tristan reprit la reine :
désormais, elle ne sent plus nul mal.
Il trancha les cordes de ses bras,
et, quittant la plaine, ils s'enfoncèrent
dans la forêt du Morois.
Là, dans les grands bois,
Tristan se sent en sûreté
comme derrière la muraille
d'un fort château.
Quand le soleil pencha,
ils s'arrêtèrent au pied d'un mont ;
la peur avait lassé la reine ;
elle reposa sa tête
sur le corps de Tristan et s'endormit.
Au matin, Gorvenal déroba à un forestier
son arc et deux flèches
bien empennées et barbelées
et les donna à Tristan, le bon archer,
qui surprit un chevreuil et le tua.
Gorvenal fit un amas de branches sèches,
battit le fusil, fit jaillir l'étincelle
et alluma un grand feu
pour cuire la venaison ;
Tristan coupa des branchages,
construisit une hutte
et la recouvrit de feuillée ;
Iseut la joncha d'herbes épaisses.
Alors, au fond de la forêt sauvage,
commença pour les fugitifs
l'âpre vie, aimée pourtant.
Chapitre 9.
LA FORÊT DU MOROIS.
Au fond de la forêt sauvage,
à grand ahan,
comme des bêtes traquées, ils errent,
et rarement osent revenir
le soir au gîte de la veille.
Ils ne mangent que la chair des fauves
et regrettent le goût de sel.
Leurs visages amaigris se font blêmes,
leurs vêtements tombent en haillons,
déchirés par les ronces.
Ils s’aiment, ils ne souffrent pas.
Un jour,
comme ils parcouraient ces grands bois
qui n'avaient jamais été abattus,
ils arrivèrent par aventure
à l'ermitage du Frère Ogrin.
Au soleil, sous un bois léger d'érables,
auprès de sa chapelle,
le vieil homme, appuyé sur sa béquille,
allait à pas menus.
«Sire Tristan, s'écria-t-il,
sachez quel grand serment ont juré
les hommes de Cornouailles.
Le roi a fait crier un ban
par toutes les paroisses.
Qui se saisira de vous
recevra cent marcs d'or pour son salaire,
et tous les barons ont juré
de vous livrer mort ou vif.
Repentez-vous, Tristan !
Dieu pardonne au pécheur
qui vient à repentance.
–Me repentir, sire Ogrin ?
De quel crime ? Vous qui nous jugez,
savez-vous quel boire
nous avons bu sur la mer ?
Oui, la bonne liqueur nous enivre,
et j'aimerais mieux mendier toute ma vie
par les routes et vivre d'herbes
et de racines avec Iseut,
que sans elle être roi d'un beau royaume.
– Sire Tristan, Dieu vous soit en aide,
car vous avez perdu
ce monde-ci et l'autre.
Le traître à son seigneur,
on doit le faire écarteler
par deux chevaux,
le brûler sur un bûcher,
et là où sa cendre tombe,
il ne croît plus d'herbe
et le labour reste inutile ;
les arbres, la verdure y dépérissent.
Tristan, rendez la reine
à celui qu'elle a épousé
selon la loi de Rome !
– Elle n'est plus à lui ;
il l'a donnée à ses lépreux ;
c'est sur les lépreux
que je l'ai conquise.
Désormais, elle est mienne ;
je ne puis me séparer d'elle,
ni elle de moi.
Ogrin s'était assis ; à ses pieds,
Iseut pleurait, la tête sur les genoux
de l'homme qui souffre pour Dieu.
L'ermite lui redisait
les saintes paroles du Livre ;
mais, toute pleurante,
elle secouait la tête
et refusait de le croire.
« Hélas ! dit Ogrin, quel réconfort
peut-on donner à des morts ?
Repens-toi, Tristan,
car celui qui vit dans le péché
sans repentir est un mort.
– Non, je vis et ne me repens pas.
Nous retournons à la forêt,
qui nous protège et nous garde.
Viens, Iseut, amie !
Iseut se releva ;
ils se prirent par les mains.
Ils entrèrent dans les hautes herbes
et les bruyères ;
les arbres refermèrent sur eux
leurs branchages ;
ils disparurent derrière les frondaisons.
Écoutez, seigneurs, une belle aventure.
Tristan avait nourri un chien,
un brachet, beau, vif,
léger à la course :
ni comte, ni roi n'a son pareil
pour la chasse à l'arc.
On l'appelait Husdent.
Il avait fallu l'enfermer dans le donjon,
entravé par un billot
suspendu à son cou ;
depuis le jour
où il avait cessé de voir son maître,
il refusait toute pitance,
grattant la terre du pied,
pleurait des yeux, hurlait.
Plusieurs en eurent compassion.
« Husdent, disaient-ils,
nulle bête n'a su si bien aimer que toi ;
oui, Salomon a dit sagement :
« Mon ami vrai, c'est mon lévrier.
Et le roi Marc,
se rappelant les jours passés,
songeait en son cœur :
« Ce chien montre grand sens
à pleurer ainsi son seigneur :
car y a-t-il personne
par toute la Cornouailles
qui vaille Tristan ?
Trois barons vinrent au roi :
« Sire, faites délier Husdent :
nous saurons bien s'il mène tel deuil
par regret de son maître ;
si non, vous le verrez,
à peine détaché, la gueule ouverte,
la langue au vent, poursuivre,
pour les mordre, gens et bêtes.
On le délie. Il bondit par la porte
et court à la chambre
où naguère il trouvait Tristan.
Il gronde, gémit, cherche,
découvre enfin la trace de son seigneur.
Il parcourt pas à pas la route
que Tristan a suivie vers le bûcher.
Chacun le suit.
Il jappe clair et grimpe vers la falaise.
Le voici dans la chapelle,
et qui bondit sur l'autel ;
soudain il se jette par la verrière,
tombe au pied du rocher,
reprend la piste sur la grève,
s'arrête un instant dans le bois fleuri
où Tristan s'était embusqué,
puis repart vers la forêt.
Nul ne le voit qui n'en ait pitié.
« Beau roi, dirent alors les chevaliers,
cessons de le suivre ;
il nous pourrait mener en tel lieu
d'où le retour serait malaisé.
Ils le laissèrent et s'en revinrent.
Sous bois, le chien donna de la voix
et la forêt en retentit.
De loin, Tristan, la reine
et Gorvenal l'ont entendu :
« C'est Husdent ! » Ils s'effrayent :
sans doute le roi les poursuit ;
ainsi il les fait relancer
comme des fauves par des limiers !…
Ils s'enfoncent sous un fourré.
À la lisière, Tristan se dresse,
son arc bandé.
Mais quand Husdent eut vu
et reconnu son seigneur,
il bondit jusqu'à lui,
remua sa tête et sa queue,
ploya l'échine, se roula en cercle.
Qui vit jamais telle joie ?
Puis il courut à Iseut la Blonde,
à Gorvenal, et fit fête aussi au cheval.
Tristan en eut grande pitié :
« Hélas ! par quel malheur
nous a-t-il retrouvés ?
Que peut faire de ce chien,
qui ne sait se tenir coi,
un homme harcelé ?
Par les plaines et par les bois,
par toute sa terre, le roi nous traque :
Husdent nous trahira par ses aboiements.
Ah ! c'est par amour
et par noblesse de nature
qu'il est venu chercher la mort.
Il faut nous garder pourtant.
Que faire ? Conseillez-moi.
Iseut flatta Husdent de la main et dit :
«Sire, épargnez-le !
J'ai ouï parler d'un forestier gallois
qui avait habitué son chien
à suivre, sans aboyer,
la trace de sang des cerfs blessés.
Ami Tristan, quelle joie
si on réussissait,
en y mettant sa peine,
à dresser ainsi Husdent !
Il y songea un instant,
tandis que le chien
léchait les mains d'Iseut.
Tristan eut pitié et dit :
« Je veux essayer ;
il m'est trop dur de le tuer.
Bientôt Tristan se met en chasse,
déloge un daim, le blesse d'une flèche.
Le brachet veut s'élancer
sur la voie du daim,
et crie si haut que le bois en résonne.
Tristan le fait taire en le frappant ;
Husdent lève la tête vers son maître,
s'étonne, n'ose plus crier,
abandonne la trace ;
Tristan le met sous lui,
puis bat sa botte
de sa baguette de châtaignier,
comme font les veneurs
pour exciter les chiens ;
à ce signal, Husdent veut crier encore,
et Tristan le corrige.
En l'enseignant ainsi,
au bout d'un mois à peine,
il l'eut dressé à chasser à la muette :
quand sa flèche avait blessé
un chevreuil ou un daim, Husdent,
sans jamais donner de la voix,
suivait la trace sur la neige,
la glace ou l'herbe ;
s'il atteignait la bête sous bois,
il savait marquer la place
en y portant des branchages ;
s'il la prenait sur la lande,
il amassait des herbes
sur le corps abattu et revenait,
sans un aboi, chercher son maître.
L'été s'en va, l'hiver est venu.
Les amants vécurent tapis
dans le creux d'un rocher :
et sur le sol durci par la froidure,
les glaçons hérissaient
leur lit de feuilles mortes.
Par la puissance de leur amour,
ni l'un ni l'autre ne sentit sa misère.
Mais quand revint le temps clair,
ils dressèrent sous les grands arbres
leur hutte de branches reverdies.
Tristan savait d'enfance
l'art de contrefaire
le chant des oiseaux des bois ;
à son gré, il imitait le loriot,
la mésange, le rossignol
et toute la gent ailée ; et, parfois,
sur les branches de la hutte,
venus à son appel,
des oiseaux nombreux, le cou gonflé,
chantaient leurs lais dans la lumière.
Les amants ne fuyaient plus par la forêt,
sans cesse errants ; car nul des barons
ne se risquait à les poursuivre,
connaissant que Tristan
les eût pendus aux branches des arbres.
Un jour, pourtant,
l'un des quatre traîtres, Guenelon,
que Dieu maudisse !
entraîné par l'ardeur de la chasse,
osa s'aventurer aux alentours du Morois.
Ce matin-là, sur la lisière de la forêt,
au creux d'une ravine, Gorvenal,
ayant enlevé la selle de son destrier,
lui laissait paître l'herbe nouvelle ;
là-bas, dans la loge de feuillage,
sur la jonchée fleurie,
Tristan tenait la reine
étroitement embrassée,
et tous deux dormaient.
Tout à coup, Gorvenal entendit
le bruit d'une meute :
à grande allure
les chiens lançaient un cerf,
qui se jeta au ravin.
Au loin, sur la lande,
apparut un veneur ;
Gorvenal le reconnut : c'était Guenelon,
l'homme que son seigneur
haïssait entre tous.
Seul, sans écuyer,
les éperons
aux flancs saignants de son destrier
et lui cinglant l'encolure, il accourait.
Embusqué derrière un arbre,
Gorvenal le guette : il vient vite,
il sera plus lent à s'en retourner.
Il passe.
Gorvenal bondit de l'embuscade,
saisit le frein,
et, revoyant à cet instant tout le mal
que l'homme avait fait,
l'abat, le démembre tout, et s'en va,
emportant la tête tranchée.
Là-bas, dans la loge de feuillée,
sur la jonchée fleurie,
Tristan et la reine
dormaient étroitement embrassés.
Gorvenal y vint sans bruit,
la tête du mort à la main.
Lorsque les veneurs
trouvèrent sous l'arbre
le tronc sans tête, éperdus,
comme si déjà Tristan les poursuivait,
ils s'enfuirent, craignant la mort.
Depuis, l'on ne vint plus guère
chasser dans ce bois.
Pour réjouir au réveil
le cœur de son seigneur,
Gorvenal attacha, par les cheveux,
la tête à la fourche de la hutte :
la ramée épaisse l'enguirlandait.
Tristan s'éveilla et vit, à demi cachée
derrière les feuilles,
la tête qui le regardait.
Il reconnaît Guenelon ;
il se dresse sur ses pieds, effrayé.
Mais son maître lui crie :
« Rassure-toi, il est mort.
Je l'ai tué de cette épée.
Fils, c'était ton ennemi !
Et Tristan se réjouit ;
celui qu'il haïssait,
Guenelon, est occis.
Désormais, nul n'osa plus
pénétrer dans la forêt sauvage :
l'effroi en garde l'entrée
et les amants y sont maîtres.
C'est alors que Tristan
façonna l'arc Qui-ne-faut,
lequel atteignait toujours le but,
homme ou bête, à l'endroit visé.
Seigneurs, c'était un jour d'été,
au temps où l'on moissonne,
un peu après la Pentecôte,
et les oiseaux à la rosée
chantaient l'aube prochaine.
Tristan sortit de la hutte,
ceignit son épée,
apprêta l'arc Qui-ne-faut et,
seul, s'en fut chasser par le bois.
Avant que descende le soir,
une grande peine lui adviendra.
Non, jamais amants ne s'aimèrent tant
et ne l'expièrent si durement.
Quand Tristan revint de la chasse,
accablé par la lourde chaleur,
il prit la reine entre ses bras.
« Ami, où avez-vous été ?
– Après un cerf qui m'a tout lassé.
Vois, la sueur coule de mes membres,
je voudrais me coucher et dormir.
Sous la loge de verts rameaux,
jonchée d'herbes fraîches,
Iseut s'étendit la première ;
Tristan se coucha près d'elle
et déposa son épée nue entre leurs corps.
Pour leur bonheur,
ils avaient gardé leurs vêtements.
La reine avait au doigt
l'anneau d'or aux belles émeraudes
que Marc lui avait donné
au jour des épousailles ;
ses doigts étaient devenus si grêles
que la bague y tenait à peine.
Ils dormaient ainsi,
l'un des bras de Tristan passé
sous le cou de son amie,
l'autre jeté sur son beau corps,
étroitement embrassés ;
leurs lèvres ne se touchaient point.
Pas un souffle de brise,
pas une feuille qui tremble.
À travers le toit de feuillage,
un rayon de soleil
descendait sur le visage
d'Iseut qui brillait comme un glaçon.
Or, un forestier trouva dans le bois
une place où les herbes étaient foulées ;
la veille, les amants
s'étaient couchés là ;
mais il ne reconnut pas
l'empreinte de leurs corps,
suivit la trace et parvint à leur gîte.
Il les vit qui dormaient,
les reconnut et s'enfuit,
craignant le réveil terrible de Tristan.
Il s'enfuit jusqu’à Tintagel,
à deux lieues de là,
monta les degrés de la salle,
et trouva le roi qui tenait ses plaids
au milieu de ses vassaux assemblés.
« Ami, que viens-tu quérir céans,
hors d'haleine comme je te vois ?
On dirait un valet de limiers
qui a longtemps couru après les chiens.
Veux-tu, toi aussi,
nous demander raison de quelque tort ?
Qui t'a chassé de ma forêt ?
Le forestier le prit à l'écart et,
tout bas, lui dit :
« J'ai vu la reine et Tristan.
Ils dormaient, j'ai pris peur.
– En quel lieu ?
– Dans une hutte du Morois.
Ils dorment aux bras l'un de l'autre.
Viens tôt,
si tu veux prendre ta vengeance.
– Va m'attendre à l'entrée du bois,
au pied de la Croix Rouge.
Ne parle à nul homme
de ce que tu as vu ;
je te donnerai de l'or et de l'argent,
tant que tu en voudras prendre.
Le forestier y va et s'assied
sous la Croix Rouge.
Maudit soit l'espion !
Mais il mourra honteusement,
comme cette histoire
vous le dira tout à l'heure.
Le roi fit seller son cheval,
ceignit son épée,
et, sans nulle compagnie,
s'échappa de la cité.
Tout en chevauchant, seul,
il se ressouvint de la nuit
où il avait saisi son neveu :
quelle tendresse avait alors montrée
pour Tristan Iseut la Belle,
au visage clair !
S'il les surprend,
il châtiera ces grands péchés ;
il se vengera de ceux qui l'ont honni….
À la Croix Rouge,
il trouva le forestier :
« Va devant ; mène-moi vite et droit.
L'ombre noire des grands arbres
les enveloppe. Le roi suit l'espion.
Il se fie à son épée,
qui jadis a frappé de beaux coups.
Ah ! si Tristan s'éveille,
l'un des deux, Dieu sait lequel !
restera mort sur la place.
Enfin le forestier dit tout bas :
« Roi, nous approchons.
Il lui tint l'étrier et lia
les rênes du cheval
aux branches d'un pommier vert.
Ils approchèrent encore, et soudain,
dans une clairière ensoleillée,
virent la hutte fleurie.
Le roi délace son manteau
aux attaches d'or fin,
le rejette, et son beau corps apparaît.
Il tire son épée hors de la gaine,
et redit en son cœur
qu'il veut mourir s'il ne les tue.
Le forestier le suivait ;
il lui fait signe de s'en retourner.
Il pénètre, seul, sous la hutte,
l'épée nue, et la brandit… Ah !
quel deuil s'il assène ce coup !
Mais il remarqua que leurs bouches
ne se touchaient pas
et qu'une épée nue séparait leurs corps :
« Dieu ! se dit-il, que vois-je ici ?
Faut-il les tuer ?
Depuis si longtemps
qu'ils vivent en ce bois,
s'ils s'aimaient de fol amour,
auraient-ils placé cette épée entre eux ?
Et chacun ne sait-il pas qu'une lame nue,
qui sépare deux corps,
est garante et gardienne de chasteté ?
S'ils s'aimaient de fol amour,
reposeraient-ils si purement ?
Non, je ne les tuerai pas ;
ce serait grand péché de les frapper ;
et si j'éveillais ce dormeur
et que l'un de nous deux fût tué,
on en parlerait longtemps,
et pour notre honte.
Mais je ferai qu'à leur réveil ils sachent
que je les ai trouvés endormis,
que je n'ai pas voulu leur mort,
et que Dieu les a pris en pitié.
Le soleil, traversant la hutte,
brûlait la face blanche d'Iseut.
Le roi prit ses gants parés d'hermine :
« C'est elle, songeait-il, qui,
naguère, me les apporta d'Irlande !… »
Il les plaça dans le feuillage
pour fermer le trou par où
le rayon descendait ;
puis il retira doucement
la bague aux pierres d'émeraude
qu'il avait donnée à la reine ;
naguère il avait fallu forcer un peu
pour la lui passer au doigt ;
maintenant ses doigts
étaient si grêles que la bague
vint sans effort :
à la place, le roi mit l'anneau
dont Iseut, jadis,
lui avait fait présent.
Puis il enleva l'épée
qui séparait les amants,
celle-là même – il la reconnut –
qui s'était ébréchée
dans le crâne du Morholt,
posa la sienne à la place,
sortit de la loge, sauta en selle,
et dit au forestier :
« Fuis maintenant,
et sauve ton corps, si tu peux !
Or, Iseut eut une vision
dans son sommeil :
elle était sous une riche tente,
au milieu d'un grand bois.
Deux lions s'élançaient sur elle
et se battaient pour l'avoir…
Elle jeta un cri et s'éveilla :
les gants parés d'hermine blanche
tombèrent sur son sein.
Au cri, Tristan se dressa en pieds,
voulut ramasser son épée et reconnut,
à sa garde d'or, celle du roi.
Et la reine vit à son doigt
l'anneau de Marc. Elle s'écria :
« Sire, malheur à nous !
Le roi nous a surpris !
– Oui, dit Tristan,
il a emporté mon épée ;
il était seul, il a pris peur,
il est allé chercher du renfort ;
il reviendra, nous fera brûler
devant tout le peuple. Fuyons !
Et, à grandes journées,
accompagnés de Gorvenal,
ils s'enfuirent vers la terre de Galles,
jusqu'aux confins de la forêt du Morois.
Que de tortures amour leur aura causées !
Chapitre 10.
L'ERMITE OGRIN.
À trois jours de là,
comme Tristan avait longuement suivi
les erres d'un cerf blessé,
la nuit tomba, et sous le bois obscur,
il se prit à songer :
«Non, ce n'est point par crainte
que le roi nous a épargnés.
Il avait pris mon épée,
je dormais, j'étais à sa merci,
il pouvait frapper ;
à quoi bon du renfort ?
Et s'il voulait me prendre vif,
pourquoi, m'ayant désarmé,
m'aurait-il laissé sa propre épée ?
Ah ! je t'ai reconnu, père :
non par peur, mais par tendresse
et par pitié,
tu as voulu nous pardonner.
Nous pardonner ?
Qui donc a pourrait, sans s'avilir,
remettre un tel forfait ?
Non, il n'a point pardonné,
mais il a compris.
Il a connu qu'au bûcher,
au saut de la chapelle,
à l'embuscade contre les lépreux,
Dieu nous avait pris en sa sauvegarde.
Il s’est alors rappelé l’enfant qui,
jadis, harpait à ses pieds,
et ma terre de Loonnois,
abandonnée pour lui,
et l'épieu du Morholt,
et le sang versé pour son honneur.
Il s'est rappelé
que je n'avais pas reconnu mon tort,
mais vainement réclamé jugement,
droit et bataille,
et la noblesse de son cœur
l'a incliné à comprendre les choses
qu'autour de lui ses hommes
ne comprennent pas :
non qu'il sache ni jamais puisse savoir
la vérité de notre amour ;
mais il doute, il espère,
il sent que je n'ai pas dit mensonge,
il désire que par jugement
je trouve mon droit.
Ah ! bel oncle,
vaincre en bataille par l'aide de Dieu,
gagner votre paix,
et, pour vous,
revêtir encore le haubert et le heaume !
Qu'ai-je pensé ? Il reprendrait Iseut :
je la lui livrerais ?
Que ne m'a-t-il égorgé
plutôt dans mon sommeil !
Naguère, traqué par lui,
je pouvais le haïr et l'oublier :
il avait abandonné Iseut aux malades ;
elle n'était plus à lui,
elle était mienne.
Voici que par sa compassion
il a réveillé ma tendresse
et reconquis la reine. La reine ?
Elle était reine près de lui,
et dans ce bois elle vit comme une serve.
Qu'ai-je fait de sa jeunesse ?
Au lieu de ses chambres tendues
de draps de soie,
je lui donne cette forêt sauvage ;
une hutte,
au lieu de ses belles courtines ;
et c'est pour moi qu'elle suit
cette route mauvaise.
Au seigneur Dieu, roi du monde,
je crie merci et je le supplie
qu'il me donne la force
de rendre Iseut au roi Marc.
N'est-elle pas sa femme,
épousée selon la loi de Rome,
devant tous les riches hommes
de sa terre ?
Tristan s'appuie sur son arc,
et longuement se lamente dans la nuit.
Dans le fourré clos de ronces
qui leur servait de gîte,
Iseut la Blonde
attendait le retour de Tristan.
À la clarté d'un rayon de lune,
elle vit luire à son doigt l'anneau d'or
que Marc y avait glissé.
Elle songea :
« Celui qui par belle courtoisie
m'a donné cet anneau d'or
n'est pas l'homme irrité
qui me livrait aux lépreux ;
non, c'est le seigneur compatissant qui,
du jour où j'ai abordé sur sa terre,
m'accueillit et me protégea.
Comme il aimait Tristan !
Mais je suis venue, et qu'ai-je fait ?
Tristan ne devrait-il pas
vivre au palais du roi,
avec cent damoiseaux autour de lui,
qui seraient de sa mesnie
et le serviraient
pour être armés chevaliers ?
Ne devrait-il pas,
chevauchant par les cours
et les baronnies,
chercher soudées et aventures ?
Mais, pour moi,
il oublie toute chevalerie,
exilé de la cour,
pourchassé dans ce bois,
menant cette vie sauvage !
Elle entendit alors sur les feuilles
et les branches mortes
s'approcher le pas de Tristan.
Elle vint à sa rencontre
comme à son ordinaire,
pour lui prendre ses armes.
Elle lui enleva des mains
l'arc Qui-ne-faut et ses flèches,
et dénoua les attaches de son épée.
« Amie, dit Tristan,
c'est l'épée du roi Marc.
Elle devait nous égorger,
elle nous a épargnés.
Iseut prit l'épée,
en baisa la garde d'Or ;
et Tristan vit qu'elle pleurait.
« Amie, dit-il,
si je pouvais faire accord
avec le roi Marc !
S'il m'admettait à soutenir par bataille
que jamais, ni en fait, ni en paroles,
je ne vous ai aimée d'amour coupable,
tout chevalier de son royaume
depuis Lidan jusqu'à Durham
qui m'oserait contredire
me trouverait armé en champ clos.
Puis, si le roi voulait souffrir
de me garder en sa mesnie,
je le servirais à grand honneur,
comme mon seigneur et mon père ;
et, s'il préférait m'éloigner
et vous garder,
je passerais en Frise ou en Bretagne,
avec Gorvenal comme seul compagnon.
Mais partout où j'irais,
reine, et toujours,
je resterais vôtre.
Iseut,
je ne songerais pas à cette séparation,
n'était la dure misère
que vous supportez pour moi
depuis si longtemps,
belle, en cette terre déserte.
– Tristan, qu'il vous souvienne
de l'ermite Ogrin dans son bocage !
Retournons vers lui,
et puissions-nous crier merci
au puissant roi céleste, Tristan, ami !
Ils éveillèrent Gorvenal ;
Iseut monta sur le cheval,
que Tristan conduisit par le frein,
et, toute la nuit,
traversant pour la dernière fois
les bois aimés,
ils cheminèrent sans une parole.
Au matin, ils prirent du repos,
puis marchèrent encore,
tant qu'ils parvinrent à l'ermitage.
Au seuil de sa chapelle,
Ogrin lisait en un livre.
Il les vit, et, de loin,
les appela tendrement :
« Amis ! comme amour vous traque
de misère en misère !
Combien durera votre folie ?
Courage ! repentez-vous enfin !
Tristan lui dit :
« Écoutez, sire Ogrin.
Aidez-nous pour offrir un accord au roi.
Je lui rendrais la reine.
Puis, je m'en irais au loin,
en Bretagne ou en Frise ;
un jour, si le roi voulait me souffrir
près de lui,
je reviendrais
et le servirais comme je dois.
Inclinée aux pieds de l'ermite,
Iseut dit à son tour, dolente :
« Je ne vivrai plus ainsi.
Je ne dis pas
que je me repente d'avoir aimé
et d'aimer Tristan, encore et toujours ;
mais nos corps, du moins,
seront désormais séparés.
L'ermite pleura et adora Dieu :
« Dieu, beau roi tout-puissant !
Je vous rends grâces
de m'avoir laissé vivre assez longtemps
pour venir en aide à ceux-ci ! »
Il les conseilla sagement,
puis il prit de l'encre et du parchemin
et écrivit un bref
où Tristan offrait un accord au roi.
Quand il y eut écrit
toutes les paroles que Tristan lui dit,
celui-ci les scella de son anneau.
« Qui portera ce bref ?
demanda l'ermite.
– Je le porterai moi-même.
– Non, sire Tristan,
vous ne tenterez point
cette chevauchée hasardeuse ;
j'irai pour vous,
je connais bien les êtres du château.
– Laissez, beau sire Ogrin ;
la reine restera en votre ermitage ;
à la tombée de la nuit,
j'irai avec mon écuyer,
qui gardera mon cheval.
Quand l'obscurité descendit sur la forêt,
Tristan se mit en route avec Gorvenal.
Aux portes de Tintagel, il le quitta.
Sur les murs,
les guetteurs sonnaient leurs trompes.
Il se coula dans le fossé
et traversa la ville
au péril de son corps.
Il franchit comme autrefois
les palissades aiguës du verger,
revit le perron de marbre,
la fontaine et le grand pin,
et s'approcha de la fenêtre
derrière laquelle le roi dormait.
Il l'appela doucement.
Marc s'éveilla :
« Qui es-tu,
toi qui m'appelles dans la nuit,
à pareille heure ?
– Sire, je suis Tristan,
je vous apporte un bref ;
je le laisse là,
sur le grillage de cette fenêtre.
Faites attacher votre réponse
à la branche de la Croix Rouge.
– Pour l'amour de Dieu, beau neveu,
attends-moi !
Il s'élança sur le seuil,
et, par trois fois, cria dans la nuit :
« Tristan ! Tristan !
Tristan, mon fils !
Mais Tristan avait fui.
Il rejoignit son écuyer
et, d'un bond léger, se mit en selle :
« Fou ! dit Gorvenal,
hâte-toi, fuyons par ce chemin.
Ils parvinrent enfin à l'ermitage
où ils trouvèrent, les attendant,
l'ermite qui priait, Iseut qui pleurait.
Chapitre 11.
LE GUÉ AVENTUREUX.
Marc fit éveiller son chapelain
et lui tendit la lettre.
Le clerc brisa la cire
et salua d'abord le roi
au nom de Tristan ;
puis, ayant habilement déchiffré
les paroles écrites, il lui rapporta
ce que Tristan lui mandait.
Marc l'écouta sans mot dire
et se réjouissait en son cœur,
car il aimait encore la reine.
Il convoqua nommément
les plus prisés de ses barons,
et, quand ils furent tous assemblés,
ils firent silence et le roi parla :
«Seigneurs, j'ai reçu ce bref.
Je suis roi sur vous,
et vous êtes mes féaux.
Écoutez les choses qui me sont mandées ;
puis conseillez-moi,
je vous en requiers,
puisque vous me devez le conseil.
Le chapelain se leva,
délia le bref de ses deux mains,
et, debout devant le roi :
«Seigneurs, dit-il,
Tristan mande d'abord salut
et amour au roi et à toute sa baronnie.
« Roi, ajoute-t-il,
quand j'ai eu tué le dragon
et que j'eus conquis
la fille du roi d'Irlande,
c'est à moi qu'elle fut donnée ;
j'étais maître de la garder,
mais je ne l'ai point voulu :
je l'ai amenée en votre contrée
et vous l'ai livrée.
Pourtant,
à peine l'aviez-vous prise pour femme,
des félons vous firent accroire
leurs mensonges.
En votre colère,
bel oncle, mon seigneur,
vous avez voulu
nous faire brûler sans jugement.
Mais Dieu a été pris de compassion :
nous l'avons supplié,
il a sauvé la reine,
et ce fut justice ;
moi aussi,
en me précipitant d'un rocher élevé,
j'échappai, par la puissance de Dieu.
Qu'ai-je fait depuis,
que l'on puisse blâmer ?
La reine était livrée aux malades,
je suis venu à sa rescousse,
je l'ai emportée :
pouvais-je donc manquer
en ce besoin à celle
qui avait failli mourir, innocente,
à cause de moi ?
J'ai fui avec elle par les bois :
pouvais-je donc, pour vous la rendre,
sortir de la forêt
et descendre dans la plaine ?
N'aviez-vous pas commandé
qu'on nous prît morts ou vifs ?
Mais, aujourd'hui comme alors,
je suis prêt, beau sire,
à donner mon gage et à soutenir
contre tout venant par bataille
que jamais la reine n'eut pour moi,
ni moi pour la reine,
d'amour qui vous fût une offense.
Ordonnez le combat :
je ne récuse nul adversaire,
et, si je ne puis prouver mon droit,
faites-moi brûler devant vos hommes.
Mais si je triomphe
et qu'il vous plaise de reprendre
Iseut au clair visage,
nul de vos barons
ne vous servira mieux que moi ;
si, au contraire,
vous n'avez cure de mon service,
je passerai la mer,
j'irai m'offrir au roi de Gavoie
ou au roi de Frise,
et vous n'entendrez plus
jamais parler de moi.
Sire, prenez conseil
et, si vous ne consentez à nul accord,
je ramènerai Iseut en Irlande,
où je l'ai prise ;
elle sera reine en son pays.
Quand les barons cornouaillais
entendirent que Tristan
leur offrait la bataille,
ils dirent tous au roi :
Sire reprends la reine :
ce sont des insensés
qui l'ont calomniée auprès de toi.
Quant à Tristan, qu'il s'en aille,
ainsi qu'il l'offre guerroyer
en Gavoie ou près du roi de Frise.
Mande-lui de te ramener Iseut,
à tel jour et bientôt.
Le roi demanda par trois fois :
Nul ne se lève-t-il pour accuser Tristan ?
Tous se taisaient.
Alors il dit au chapelain :
Faites donc un bref au plus vite ;
vous avez ouï ce qu'il faut y mettre ;
hâtez-vous de rire :
Iseut n'a que trop souffert
en ses jeunes années !
Et que la charte
soit suspendue à la branche
de la Croix Rouge avant ce soir ;
faites vite !
Il ajouta :
Vous direz encore
que je leur envoie à tous deux
salut et amour.
Vers la mi-nuit Tristan
traversa la Blanche Lande,
trouva le bref
et l'apporta scellé à l’ermite Ogrin.
L'ermite lui lut les lettres :
Marc consentait,
sur le conseil de tous ses barons
à reprendre Iseut,
mais non à garder Tristan
comme soudoyer ;
pour Tristan,
il lui faudrait passer la mer,
quand, à trois jours de là,
au Gué Aventureux,
il aurait remis la reine
entre les mains de Marc.
« Dieu ! dit Tristan,
quel deuil de vous perdre, amie !
Il le faut, pourtant,
puisque la souffrance
que vous supportiez à cause de moi,
je puis maintenant vous l'épargner.
Quand viendra l'instant de nous séparer,
je vous donnerai un présent,
gage de mon amour.
Du pays inconnu où je vais,
je vous enverrai un messager ;
il me redira votre désir,
amie, et, au premier appel,
de la terre lointaine, j'accourrai.
Iseut soupira et dit :
« Tristan, laisse-moi Husdent, ton chien.
Jamais limier de prix
n'aura été gardé à plus d'honneur.
Quand je le verrai, je me souviendrai
de toi et je serai moins triste.
Ami, j'ai un anneau de jaspe vert,
prends-le pour l'amour de moi,
porte-le à ton doigt :
si jamais un messager prétend venir
de ta part, je ne le croirai pas,
quoi qu'il fasse ou qu'il dise,
tant qu'il ne m'aura pas montré
cet anneau.
Mais, dès que je l'aurai vu,
nul pouvoir, nulle défense royale
ne m'empêcheront de faire
ce que tu m'auras mandé,
que ce soit sagesse ou folie.
– Amie, je vous donne Husdent.
– Ami,
prenez cet anneau en récompense.
Et tous deux se baisèrent sur les lèvres.
Or, laissant les amants à l'ermitage,
Ogrin avait cheminé
sur sa béquille jusqu'au Mont ;
il y acheta du vair,
du gris, de l'hermine, draps de soie,
de pourpre et d'écarlate,
et un chainse plus blanc
que fleur de lis,
et encore un palefroi harnaché d'or,
qui allait l’amble doucement.
Les gens riaient à le voir dispenser,
pour ces achats étranges et magnifiques,
ses deniers dès longtemps amassés ;
mais le vieil homme chargea
sur le palefroi les riches étoffes
et revint auprès d'Iseut :
« Reine,
vos vêtements tombent en lambeaux ;
acceptez ces présents,
afin que vous soyez plus belle le jour
où vous irez au Gué Aventureux ;
je crains qu'ils ne vous déplaisent :
je ne suis pas expert
à choisir de tels atours.
Pourtant, le roi faisait crier
par la Cornouailles la nouvelle
qu'à trois jours de là,
au Gué Aventureux,
il ferait accord avec la reine.
Dames et chevaliers se rendirent en foule
à cette assemblée ;
tous désiraient revoir la reine Iseut,
tous l'aimaient, sauf les trois félons
qui survivaient encore.
Mais, de ces trois,
l'un mourra par l'épée,
l'autre périra transpercé par une flèche,
l'autre noyé ;
et, quant au forestier,
Perinis, le Franc, le Blond, l'assommera
à coups de bâton, dans le bois.
Ainsi Dieu, qui hait toute démesure,
vengera les amants de leurs ennemis.
Au jour marqué pour l'assemblée,
au Gué Aventureux,
la prairie brillait au loin,
toute tendue et parée
des riches tentes des barons.
Dans la forêt,
Tristan chevauchait avec Iseut,
et, par crainte d'une embûche,
il avait revêtu son haubert
sous ses haillons.
Soudain, tous deux apparurent
au seuil de la forêt et virent au loin,
parmi les barons, le roi Marc.
« Amie, dit Tristan,
voici le roi votre seigneur,
ses chevaliers et ses soudoyers ;
ils viennent vers nous ;
dans un instant
nous ne pourrons plus nous parler.
Par le Dieu puissant et glorieux,
je vous conjure :
si jamais je vous adresse un message,
faites ce que je vous manderai !
– Ami Tristan, dès que j'aurai revu
l'anneau de jaspe vert,
ni tour, ni mur, ni fort château
ne m'empêcheront
de faire la volonté de mon ami.
– Iseut, Dieu t'en sache gré !
Leurs deux chevaux
marchaient côte à côte :
il l'attira vers lui
et la pressa entre ses bras.
« Ami, dit Iseut,
entends ma dernière prière :
tu vas quitter ce pays ;
attends du moins quelques jours ;
cache-toi, tant que tu saches
comment me traite le roi,
dans sa colère ou sa bonté !…
Je suis seule :
qui me défendra des félons ? J'ai peur !
Le forestier Orri
t'hébergera secrètement ;
glisse-toi la nuit
jusqu'au cellier ruiné :
j'y enverrai Perinis pour te dire
si nul me maltraite.
– Amie, nul n'osera.
Je resterai caché chez Orri :
quiconque te fera outrage,
qu'il se garde de moi
comme de l'Ennemi !
Les deux troupes s'étaient
assez rapprochées
pour échanger leurs saluts.
À une portée d'arc en avant des siens,
le roi chevauchait hardiment ;
avec lui, Dinas de Lidan.
Quand les barons l'eurent rejoint,
Tristan, tenant par les rênes
le palefroi d'Iseut,
salua le roi et dit :
« Roi, je te rends Iseut la Blonde.
Devant les hommes de ta terre,
je te requiers de m'admettre
à me défendre en ta cour.
Jamais je n'ai été jugé.
Fais que je me justifie par bataille :
vaincu, brûle-moi dans le soufre ;
vainqueur, retiens-moi près de toi ;
ou, si tu ne veux pas me retenir,
je m'en irai vers un pays lointain.
Nul n'accepta le défi de Tristan.
Alors, Marc prit à son tour
le palefroi d'Iseut par les rênes,
et, la confiant à Dinas,
se mit à l'écart pour prendre conseil.
Joyeux, Dinas fit à la reine
maint honneur et mainte courtoisie.
Il lui ôta sa chape d'écarlate somptueuse,
et son corps apparut gracieux
sous la tunique fine
et le grand bliaut de soie.
Et la reine sourit
au souvenir du vieil ermite,
qui n'avait pas épargné ses deniers.
Sa robe est riche,
ses membres délicats,
ses yeux vairs, ses cheveux clairs
comme des rayons de soleil.
Quand les félons la virent belle
et honorée comme jadis,
irrités, ils chevauchèrent vers le roi.
À ce moment, un baron, André de Nicole,
s'efforçait de le persuader :
«Sire, disait-il,
retiens Tristan près de toi ;
tu seras, grâce à lui,
un roi plus redouté.
Et, peu à peu,
il assouplissait le cœur de Marc.
Mais les félons vinrent à l'encontre
et dirent :
« Roi, écoute le conseil
que nous te donnons en loyauté.
On a médit de la reine ;
à tort, nous te l'accordons ;
mais si Tristan et elle
rentrent ensemble à ta cour,
on en parlera de nouveau.
Laisse plutôt Tristan
s'éloigner quelque temps ;
un jour, sans doute, tu le rappelleras.
Marc fit ainsi :
il fit mander à Tristan par ses barons
de s'éloigner sans délai.
Alors, Tristan vint vers la reine
et lui dit adieu.
Ils se regardèrent.
La reine eut honte à cause de l'assemblée
et rougit.
Mais le roi fut ému de pitié,
et parlant à son neveu
pour la première fois :
« Où iras-tu, sous ces haillons ?
Prends dans mon trésor ce que tu voudras,
or, argent, vair et gris.
– Roi, dit Tristan,
je n'y prendrai ni un denier,
ni une maille.
Comme je pourrai,
j'irai servir à grand'joie
le riche roi de Frise.
Il tourna bride
et descendit vers la mer.
Iseut le suivit du regard,
et, si longtemps
qu'elle put l'apercevoir au loin,
ne se détourna point.
À la nouvelle de l'accord,
grands et petits, hommes,
femmes et enfants, accoururent en foule
hors de la ville à la rencontre d'Iseut ;
et, menant grand deuil
de l'exil de Tristan,
ils faisaient fête à leur reine retrouvée.
Au bruit des cloches,
par les rues bien jonchées,
encourtinées de soie, le roi,
les comtes et les princes
lui firent cortège ;
les portes du palais
s'ouvrirent à tous venants ;
riches et pauvres
purent s'asseoir et manger,
et, pour célébrer ce jour,
Marc, ayant affranchi cent de ses serfs,
donna l'épée et le haubert
à vingt bacheliers
qu'il arma de sa main.
Cependant, la nuit venue, Tristan,
comme il l'avait promis à la reine,
se glissa chez le forestier Orri,
qui l'hébergea secrètement
dans le cellier ruiné.
Que les félons se gardent !
Chapitre 12.
LE JUGEMENT PAR LE FER ROUGE.
Bientôt, Denoalen, Andret et Gondoîne
se crurent en sûreté :
sans doute,
Tristan traînait sa vie outre la mer,
en pays trop lointoin pour les atteindre.
Donc, un jour de chasse,
comme le roi,
écoutant les abois de sa meute,
retenait son cheval au milieu d’un essart,
tous trois chevauchèrent vers lui :
« Roi, entends notre parole.
Tu avais condamné la reine sans jugement,
et c’était forfaire.
Aujourd’hui tu l’absous sans jugement :
n'est-ce pas forfaire encore ?
Jamais elle ne s'est justifiée,
et les barons de ton pays
vous en blâment tous deux.
Conseille-lui plutôt
de réclamer elle-même
le jugement de Dieu.
Que lui en coûtera-t-il, innocente,
de jurer sur les ossements des saints
qu'elle n'a jamais failli ?
Innocente,
de saisir un fer rougi au feu ?
Ainsi le veut la coutume,
et par cette facile épreuve
seront à jamais dissipés
les soupçons anciens.
Marc, irrité, répondit :
« Que Dieu vous détruise,
seigneurs cornouaillais,
vous qui sans répit cherchez ma honte !
Pour vous j'ai chassé mon neveu :
qu'exigez-vous encore ?
Que je chasse la reine en Irlande ?
Quels sont vos griefs nouveaux ?
Contre les anciens griefs,
Tristan ne s'est-il pas offert
à la défendre ?
Pour la justifier,
il vous a présenté la bataille
et vous l'entendiez tous :
que n'avez-vous pris
contre lui vos écus et vos lances ?
Seigneurs, vous m'avez requis
outre le droit ;
craignez donc que l'homme
pour vous chassé,
je ne le rappelle ici !
Alors les couards tremblèrent ;
ils crurent voir Tristan revenu,
qui saignait à blanc leurs corps.
« Sire, nous vous donnions loyal conseil,
pour votre honneur,
comme il sied à vos féaux ;
mais nous nous tairons désormais.
Oubliez votre courroux,
rendez-nous votre paix !
Mais Marc se dressa sur ses arçons :
« Hors de ma terre, félons !
Vous n'aurez plus ma paix.
Pour vous j'ai chassé Tristan ;
à votre tour, hors de ma terre !
– Soit, beau sire !
Nos châteaux sont forts,
bien clos de pieux,
sur des rocs rudes à gravir !
Et, sans le saluer,
ils tournèrent bride.
Sans attendre limiers ni veneurs,
Marc poussa son cheval vers Tintagel,
monta les degrés de la salle,
et la reine
entendit son pas pressé
retentir sur les dalles.
Elle se leva, vint à sa rencontre,
lui prit son épée,
comme elle avait coutume,
et s'inclina jusqu'à ses pieds.
Marc la retint par les mains
et la relevait, quand Iseut,
haussant vers lui son regard,
vit ses nobles traits
tourmentés par la colère :
tel il lui était apparu jadis,
forcené, devant le bûcher.
« Ah ! pensa-t-elle,
mon ami est découvert, le roi l'a pris !
Son cœur se refroidit dans sa poitrine,
et sans une parole,
elle s'abattit aux pieds du roi.
Il la prit dans ses bras
et la baisa doucement ;
peu à peu, elle se ranimait :
« Amie, amie, quel est votre tourment ?
– Sire, j'ai peur ;
je vous ai vu si courroucé !
– Oui, je revenais irrité
de cette chasse.
– Ah ! seigneur,
si vos veneurs vous ont marri,
vous sied-il de prendre tant à cœur
des fâcheries de chasse ?
Marc sourit de ce propos :
« Non, amie,
mes veneurs ne m'ont pas irrité,
mais trois félons,
qui dès longtemps nous haïssent.
Tu les connais :
Andret, Denoalen et Gondoïne.
Je les ai chassés de ma terre.
– Sire,
quel mal ont-ils osé dire de moi ?
- Que t'importe. ? Je les ai chassés.
– Sire,
chacun a le droit de dire sa pensée.
Mais j'ai le droit de connaître
le blâme jeté sur moi.
Et de qui l'apprendrais-je,
sinon de vous ?
Seule en ce pays étranger,
je n'ai personne, hormis vous, sire,
pour me défendre.
– Soit. Ils prétendaient donc
qu'il te convient de te justifier
par le serment
et par l'épreuve du fer rouge.
« La reine, disaient ils,
ne devrait-elle pas requérir elle-même
ce jugement ?
Ces épreuves sont légères
à qui se sait innocent.
Que lui en coûterait-il ?…
Dieu est vrai juge ;
il dissiperait à jamais
les griefs anciens… »
Voilà ce qu'ils prétendaient.
Mais laissons ces choses.
Je les ai chassés, te dis-je.
Iseut frémit ; elle regarda le roi :
« Sire,
mandez-leur de revenir à votre cour.
Je me justifierai par serment.
– Quand ?
– Au dixième jour.
– Ce terme est bien proche, amie !
– Il n'est que trop lointain.
Mais je requiers
que d'ici là vous mandiez au roi Artur
de chevaucher avec Monseigneur Gauvain,
avec Girflet, Ké le sénéchal
et cent de ses chevaliers
jusqu'à la marche de votre terre,
à la Blanche-Lande,
sur la rive du fleuve
qui sépare vos royaumes.
C'est là, devant eux,
que je veux faire le serment,
et non devant vos seuls barons :
car, à peine aurais-je juré,
vos barons vous requerront encore
de m’imposer une nouvelle épreuve,
et jamais nos tourments ne finiraient.
Mais ils n'oseront plus,
si Artur et ses chevaliers
sont les garants du jugement.
Tandis que se hâtaient vers Carduel
les hérauts d'armes, messagers de Marc
auprès du roi Artur,
secrètement Iseut
envoya vers Tristan son valet,
Perinis le Blond, le Fidèle.
Perinis courut sous les bois,
évitant les sentiers frayés,
tant qu'il atteignit
la cabane d'Orri le forestier,
où, depuis de longs jours,
Tristan l'attendait.
Perinis lui rapporta
les choses advenues,
la nouvelle félonie,
le terme du jugement,
l'heure et le lieu marqués :
« Sire, ma dame vous mande
qu'au jour fixé,
sous une robe de pèlerin,
si habilement déguisé
que nul ne puisse vous reconnaître,
sans armes,
vous soyez à la Blanche-Lande :
il lui faut,
pour atteindre le lieu du jugement,
passer le fleuve en barque ;
sur la rive opposée,
là où seront les chevaliers du roi Artur,
vous l'attendrez.
Sans doute, alors,
vous pourrez lui porter aide.
Ma dame redoute le jour du jugement :
pourtant elle se fie
en la courtoisie de Dieu,
qui déjà sut l'arracher
aux mains des lépreux.
– Retourne vers la reine,
beau doux ami, Perinis :
dis-lui que je ferai sa volonté.
Or, seigneurs,
quand Perinis s'en retourna
vers Tintagel,
il advint qu'il aperçut
dans un fourré le même forestier
qui, naguère,
ayant surpris les amants endormis,
les avait dénoncés au roi.
Un jour qu'il était ivre,
il s'était vanté de sa traîtrise.
L'homme, ayant creusé dans la terre
un trou profond,
le recouvrait habilement de branchages,
pour y prendre loups et sangliers.
Il vit s'élancer sur lui
le valet de la reine et voulut fuir.
Mais Perinis l'accula
sur le bord du piège :
« Espion, qui as vendu la reine,
pourquoi t'enfuir ?
Reste là, près de ta tombe,
que toi-même
tu as pris le soin de creuser !
Son bâton tournoya dans l'air
en bourdonnant.
Le bâton et le crâne
se brisèrent à la fois,
et Perinis le Blond, le Fidèle,
poussa du pied le corps
dans la fosse couverte de branches.
Au jour marqué pour le jugement,
le roi Marc, Iseut
et les barons de Cornouailles,
ayant chevauché jusqu'à la Blanche-Lande,
parvinrent en bel arroi
devant le fleuve,
et, massés au long de l'autre rive,
les chevaliers d'Artur les saluèrent
de leurs bannières brillantes.
Devant eux, assis sur la berge,
un pèlerin miséreux,
enveloppé dans sa chape,
où pendaient des coquilles,
tendait sa sébile de bois
et demandait l'aumône
d'une voix aiguë et dolente.
À force de rames,
les barques de Cornouailles approchaient.
Quand elles furent près d'atterrir,
Iseut demanda aux chevaliers
qui l'entouraient :
« Seigneurs,
comment pourrais-je atteindre
la terre ferme,
sans souiller mes longs vêtements
dans cette fange ?
Il faudrait qu'un passeur vînt m'aider.
L'un des chevaliers héla le pèlerin.
« Ami, retrousse ta chape,
descends dans l'eau et porte la reine,
si pourtant tu ne crains pas,
cassé comme je te vois,
de fléchir à mi-route.
L'homme prit la reine dans ses bras.
Elle lui dit tout bas : « Ami ! »
Puis, tout bas encore :
« Laisse-toi choir sur le sable.
Parvenu au rivage,
il trébucha et tomba,
tenant la reine pressée entre ses bras.
Écuyers et mariniers,
saisissant les rames et les gaffes,
pourchassaient le pauvre hère.
« Laissez-le, dit la reine ;
sans doute un long pèlerinage
l'avait affaibli.
Et, détachant un fermail d'or fin,
elle le jeta au pèlerin.
Devant le pavillon d'Artur,
un riche drap de soie de Nicée
était étendu sur l'herbe verte,
et les reliques des saints,
retirées des écrins et des châsses,
y étaient déjà disposées.
Monseigneur Gauvain,
Girflet et Ké le sénéchal les gardaient.
La reine, ayant supplié Dieu,
retira les joyaux de son cou
et de ses mains
et les donna aux pauvres mendiants ;
elle détacha son manteau de pourpre
et sa guimpe fine, et les donna ;
elle donna son chainse et son bliaut
et ses chaussures
enrichies de pierreries.
Elle garda seulement sur son corps
une tunique sans manches,
et, les bras et les pieds nus,
s'avança devant les deux rois.
À l'entour,
les barons la contemplaient en silence,
et pleuraient.
Près des reliques brûlait un brasier.
Tremblante, elle étendit la main droite
vers les ossements des saints, et dit :
« Roi de Logres, et vous,
roi de Cornouailles,
et vous, sire Gauvain,
sire Ké, sire Girflet,
et vous tous qui serez mes garants,
par ces corps saints
et par tous les corps saints
qui sont en ce monde,
je jure que jamais
un homme né de femme
ne m'a tenue entre ses bras,
hormis le roi Marc, mon seigneur,
et le pauvre pèlerin qui,
tout à l'heure,
s'est laissé choir à vos yeux.
Roi Marc, ce serment convient-il ?
– Oui, reine,
et que Dieu manifeste son vrai jugement !
– Amen ! » dit Iseut.
Elle s'approcha du brasier,
pâle et chancelante.
Tous se taisaient ; le fer était rouge.
Alors, elle plongea ses bras nus
dans la braise,
saisit la barre de fer,
marcha neuf pas en la portant,
puis, l'ayant rejetée,
étendit ses bras en croix,
les paumes ouvertes.
Et chacun vit que sa chair
était plus saine que prune de prunier.
Alors de toutes les poitrines
un grand cri de louange monta vers Dieu.
Chapitre 13.
LA VOIX DU ROSSIGNOL.
Quand Tristan,
rentré dans la cabane du forestier Orri,
eut rejeté son bourdon
et dépouillé sa chape de pèlerin,
il connut clairement en son cœur
que le jour était venu
pour tenir la foi jurée au roi Marc
et de s’éloigner
du pays de Cornouailles.
Que tardait-il encore ?
La reine s’était justifiée,
le roi la chérissait, il l’honorait.
Artur au besoin
la prendrait en sa sauvegarde,
et, désormais, nulle félonie
ne prévaudrait contre elle.
Pourquoi plus longtemps
rôder aux alentours de Tintagel ?
Il risquait vainement sa vie,
et la vie du forestier,
et le repos d'Iseut.
Certes, il fallait partir,
et c'est pour la dernière fois,
sous sa robe de pèlerin,
à la Blanche-Lande, qu'il avait senti
le beau corps d'Iseut frémir
entre ses bras.
Trois jours encore il tarda,
ne pouvant se déprendre du pays
où vivait la reine.
Mais, quand vint le quatrième jour,
il prit congé du forestier
qui l'avait hébergé et dit à Gorvenal :
« Beau maître,
voici l'heure du long départ :
nous irons vers la terre de Galles.
Ils se mirent à la voie,
tristement, dans la nuit.
Mais leur route longeait le verger
enclos de pieux où Tristan, jadis,
attendait son amie.
La nuit brillait, limpide.
Au détour du chemin,
non loin de la palissade,
il vit se dresser dans la clarté du ciel
le tronc robuste du grand pin.
« Beau maître,
attends sous le bois prochain ;
bientôt je serai revenu.
– Où vas-tu ? Fou,
veux-tu sans répit chercher la mort ?
Mais déjà, d'un bond assuré,
Tristan avait franchi
la palissade de pieux.
Il vint sous le grand pin,
près du perron de marbre clair.
Que servirait maintenant
de jeter à la fontaine
des copeaux bien taillés ?
Iseut ne viendrait plus !
À pas souples et prudents,
par le sentier
qu'autrefois suivait la reine,
il osa s'approcher du château.
Dans sa chambre,
entre les bras de Marc dormi,
Iseut veillait.
Soudain, par la croisée entr'ouvert
où se jouaient les rayons de la lune,
entra la voix d'un rossignol.
Iseut écoutait la voix sonore
qui venait enchanter la nuit,
et la voix s'élevait plaintive
et telle qu'il n'est pas de cœur cruel,
pas de cœur de meurtrier,
qu'elle n'eût attendri.
La reine songea :
« D'où vient cette mélodie ? … »
Soudain elle comprit :
« Ah ! c'est Tristan !
ainsi dans la forêt du Morois
il imitait pour charmer
les oiseaux chanteurs.
Il part, et voici son dernier adieu.
Comme il se plaint !
Tel le rossignol quand il prend congé,
en fin d'été, à grande tristesse.
Ami,
jamais plus je n'entendrai ta voix !
La mélodie vibra plus ardente.
« Ah ! qu'exiges-tu ?
Que je vienne. ? Non !
Souviens-toi d'Ogrin l'ermite,
et des serments jurés.
Tais-toi, la mort nous guette…
Qu'importe la mort ?
Tu m'appelles, tu me veux, je viens !
Elle se délaça des bras du roi
et jeta un manteau fourré
de gris sur son corps presque nu.
Il lui fallait traverser la salle voisine,
où chaque nuit dix chevaliers
veillaient à tour de rôle :
tandis que cinq dormaient,
les cinq autres, en armes,
debout devant les huis et les croisées,
guettaient au dehors.
Mais, par aventure,
ils s'étaient tous endormis,
cinq sur des lits,
cinq sur les dalles.
Iseut franchit leurs corps épars,
souleva la barre de la porte :
l'anneau sonna,
mais sans éveiller aucun des guetteurs.
Elle franchit le seuil.
Et le chanteur se tut.
Sous les arbres, sans une parole,
il la pressa contre sa poitrine ;
leurs bras se nouèrent fermement
autour de leurs corps,
et jusqu'à l'aube,
comme cousus par des lacs,
ils ne se déprirent pas de l'étreinte.
Malgré le roi et les guetteurs,
les amants mènent leur joie
et leurs amours.
Cette nuitée affola les amants ;
et les jours qui suivirent,
comme le roi avait quitté Tintagel
pour tenir ses plaids à Saint-Lubin,
Tristan, revenu chez Orri,
osa chaque matin, au clair de lune,
se glisser par le verger
jusqu'aux chambres des femmes.
Un serf le surprit
et s'en fut trouver Andret, Denoalen
et Gondoïne :
« Seigneurs, la bête
que vous croyez délogée
est revenue au repaire.
– Qui ?
– Tristan.
– Quand l'as-tu vu ?
– Ce matin, et je l'ai bien reconnu.
Et vous pourrez pareillement,
demain, à l'aurore, le voir venir,
l'épée ceinte, un arc dans une main,
deux flèches dans l'autre.
– Où le verrons-nous ?
– Par telle fenêtre que je sais.
Mais, si je vous le montre,
combien me donnerez-vous ?
– Trente marcs d'argent,
et tu seras un manant riche.
– Donc, écoutez, dit le serf.
On peut voir dans la chambre de la reine
par une fenêtre étroite qui la domine,
car elle est percée très haut
dans la muraille.
Mais une grande courtine
tendue à travers la chambre
masque le pertuis.
Que demain l'un de vous trois pénètre
bellement dans le verger ;
il coupera une longue branche d'épine
et l'aiguisera par le bout ;
qu'il se hisse alors
jusqu'à la haute fenêtre
et pique la branche, comme une broche,
dans l'étoffe de la courtine ;
il pourra ainsi l'écarter légèrement,
et vous ferez brûler mon corps,
seigneurs, si, derrière la tenture,
vous ne voyez pas alors
ce que je vous ai dit.
Andret, Gondoïne et Denoalen
débattirent lequel d'entre eux
aurait le premier
la joie de ce spectacle,
et convinrent enfin de l'octroyer
d'abord à Gondoïne.
Ils se séparèrent :
le lendemain, à l'aube,
ils se retrouveraient.
Demain, à l'aube, beaux seigneurs,
gardez-vous de Tristan !
Le lendemain,
dans la nuit encore obscure, Tristan,
quittant la cabane d'Orri le forestier,
rampa vers le château
sous les épais fourrés d'épines.
Comme il sortait d'un hallier,
il regarda par la clairière
et vit Gondoïne
qui s'en venait de son manoir.
Tristan se rejeta dans les épines
et se tapit en embuscade :
« Ah ! Dieu !
fais que celui qui s'avance là-bas
ne m'aperçoive pas
avant l'instant favorable !
L'épée au poing, il l'attendait ;
mais, par aventure,
Gondoïne prit une autre voie
et s'éloigna.
Tristan sortit du hallier,
déçu, banda son arc, visa ; hélas !
l'homme était déjà hors de portée.
À cet instant, voici venir au loin,
descendant doucement le sentier,
à l'amble d'un petit palefroi noir,
Denoalen, suivi de deux grands lévriers.
Tristan le guetta,
caché derrière un pommier.
Il le vit qui excitait ses chiens à lever
un sanglier dans un taillis.
Mais, avant que les lévriers
l'aient délogé de sa bauge,
leur maître aura reçu
telle blessure que nul médecin
ne saura le guérir.
Quand Denoalen fut près de lui,
Tristan rejeta sa chape, bondit,
se dressa devant son ennemi.
Le traître voulut fuir ; vainement :
il n'eut pas le loisir de crier :
« Tu me blesses ! » Il tomba de cheval.
Tristan lui coupa la tête,
trancha les tresses qui pendaient
autour de son visage
et les mit dans sa chausse :
il voulait les montrer
à Iseut pour en réjouir
le cœur de son amie.
«Hélas ! songeait-il,
qu'est devenu Gondoïne ?
Il s'est échappé :
quen'ai-je pu lui payer même salaire !
Il essuya son épée,
la remit en sa gaine,
traîna sur le cadavre un tronc d'arbre,
et, laissent le corps sanglant,
il s'en fut, le chaperon en tête,
vers son amie.
Au château de Tintagel,
Gondoïne l'avait devancé :
déjà, grimpé sur la haute fenêtre,
il avait piqué sa baguette d'épine
dans la courtine,
écarté légèrement deux pans de l'étoffe,
et regardait au travers
la chambre bien jonchée.
D'abord, il n'y vit personne que Perinis ;
puis, ce fut Brangien,
qui tenait encore le peigne
dont elle venait de peigner
la reine aux cheveux d'or.
Mais Iseut entra, puis Tristan.
Il portait d'une main son arc d'aubier
et deux flèches ;
dans l'autre,
il tenait deux longues tresses d'homme.
Il laissa tomber sa chape,
et son beau corps apparut.
Iseut la Blonde s'inclina
pour le saluer,
et comme elle se redressait,
levant la tête vers lui, elle vit,
projetée sur la tenture,
l'ombre de la tête de Gondoïne.
Tristan lui disait.
« Vois-tu ces belles tresses ?
Ce sont celles de Denoalen.
Je t'ai vengée de lui.
Jamais plus il n'achètera
ni ne vendra écu ni lance !
– C'est bien, seigneur ;
mais tendez cet arc,
je vous prie ; je voudrais voir
s'il est commode à bander.
Tristan le tendit, étonné,
comprenant à demi.
Iseut prit l'une des deux flèches,
l'encocha,
regarda si la corde était bonne,
et dit, à voix basse et rapide :
« Je vois chose qui me déplaît.
Vise bien, Tristan !
Il prit la pose, leva la tête et vit,
tout au haut de la courtine,
l'ombre de la tête de Gondoïne.
« Que Dieu, fait-il,
dirige cette flèche ! »
Il dit, se retourne vers la paroi, tire.
La longue flèche siffle dans l'air,
émerillon ni hirondelle ne vole si vite,
crève l'œil du traître,
traverse sa cervelle
comme la chair d'une pomme,
et s'arrête, vibrante,
contre le crâne.
Sans un cri,
Gondoïne s'abattit et tomba sur un pieu.
Alors Iseut dit à Tristan :
« Fuis maintenant, ami ! Tu le vois,
les félons connaissent ton refuge !
Andret survit, il l'enseignera au roi ;
il n'est plus de sûreté pour toi
dans la cabane du forestier !
Fuis, ami !
Perinis le Fidèle
cachera ce corps dans la forêt,
si bien que le roi n'en saura
jamais nulles nouvelles.
Mais toi, fuis de ce pays,
pour ton salut, pour le mien !
Tristan dit :
« Comment pourrais-je vivre ?
– Oui, ami Tristan,
nos vies sont enlacées
et tissées l'une à l'autre.
Et moi, comment pourrais-je vivre ?
Mon corps reste ici, tu as mon cœur.
– Iseut, amie, je pars,
je ne sais pour quel pays.
Mais, si jamais tu revois
l'anneau de jaspe vert,
feras-tu ce que je te manderai par lui ?
– Oui, tu le sais :
si je revois l'anneau de jaspe vert,
ni tour, ni fort château,
ni défense royale
ne m'empêcheront de faire la volonté
de mon ami,
que ce soit folie ou sagesse !
– Amie, que le Dieu né en Bethléem
 t'en sache gré !
– Ami, que Dieu te garde. !
Chapitre 14.
LE GRELOT MERVEILLEUX.
Tristan se réfugia en Galles,
sur la terre du noble duc Gilain.
Le duc était jeune,
puissant, débonnaire ;
il l’accueillit comme un hôte bienvenu.
Pour lui faire honneur et joie,
il n’épargna nulle peine ;
mais ni les aventures
ni les fêtes ne purent apaiser
l’angoisse de Tristan.
Un jour qu'il était assis
aux côtés du jeune duc,
son cœur était si douloureux
qu'il soupirait
sans même s'en apercevoir.
Le duc, pour adoucir sa peine,
commanda d'apporter
dans sa chambre privée
son jeu favori, qui, par sortilège,
aux heures tristes,
charmait ses yeux et son cœur.
Sur une table recouverte
d'une pourpre noble et riche,
on plaça son chien Petit-Crû.
C'était un chien enchanté :
il venait au duc de l'île d'Avallon ;
une fée le lui avait envoyé
comme un présent d'amour.
Nul ne saurait
par des paroles assez habiles
décrire sa nature et sa beauté.
Son poil était coloré de nuances
si merveilleusement disposées
que l'on ne savait nommer sa couleur ;
son encolure
semblait d'abord plus blanche que neige,
sa croupe plus verte
que feuille de trèfle,
l'un de ses flancs rouge comme l'écarlate,
l'autre jaune comme le safran,
son ventre bleu comme le lapis-lazuli,
son dos rosé ;
mais,
quand on le regardait plus longtemps,
toutes ces couleurs
dansaient aux yeux et muaient,
tour à tour blanches et vertes,
jaunes, bleues, pourprées,
sombres ou fraîches.
Il portait au cou,
suspendu à une chaînette d'or,
un grelot au tintement si gai,
si clair, si doux, qu'à l'ouïr,
le cœur de Tristan s'attendrit,
s'apaisa, et que sa peine se fondit.
Il ne lui souvint plus de tant de misères
endurées pour la reine ;
car telle était
la merveilleuse vertu du grelot :
le cœur, à l'entendre sonner,
si doux, si gai, si clair,
oubliait toute peine.
Et tandis que Tristan,
ému par le sortilège,
caressait la petite bête
enchantée qui lui prenait
tout son chagrin et dont la robe,
au toucher de sa main,
semblait plus douce
qu'une étoffe de samit,
il songeait que ce serait là
un beau présent pour Iseut.
Mais que faire ?
le duc Gilain aimait Petit-Crû
par-dessus toute chose,
et nul n'aurait pu l'obtenir de lui,
ni par ruse, ni par prière.
Un jour, Tristan dit au duc :
« Sire, que donneriez-vous
à qui délivrerait votre terre
du géant Urgan le Velu,
qui réclame de vous
de si lourds tributs ?
– En vérité,
je donnerais à choisir à son vainqueur,
parmi mes richesses,
celle qu'il tiendrait
pour la plus précieuse ;
mais nul n'osera s'attaquer au géant.
– Voilà merveilleuses paroles,
reprit Tristan.
Mais le bien ne vient jamais
dans un pays que par les aventures,
et, pour tout l'or de Pavie,
je ne renoncerais pas à mon désir
de combattre le géant.
– Alors, dit le duc Gilain,
que le Dieu né d'une Vierge
vous accompagne
et vous défende de la mort !
Tristan atteignit Urgan le Velu
dans son repaire.
Longtemps ils combattirent furieusement.
Enfin la prouesse triompha de la force,
l'épée agile de la lourde massue,
et Tristan,
ayant tranché le poing droit du géant,
le rapporta au duc :
« Sire, en récompense,
ainsi que vous l'avez promis,
donnez-moi Petit-Crû,
votre chien enchanté !
– Ami, qu'as-tu demandé ?
Laisse-le-moi et prends plutôt
ma sœur et la moitié de ma terre.
– Sire, votre sœur est belle,
et belle est votre terre ;
mais c'est pour gagner votre chien-fée
que j'ai attaqué Urgan le Velu.
Souvenez-vous de votre promesse !
– Prends-le donc ;
mais sache que tu m'as enlevé
la joie de mes yeux
et la gaieté de mon cœur !
Tristan confia le chien
à un jongleur de Galles, sage et rusé,
qui le porta de sa part en Cornouailles.
Le jongleur parvint à Tintagel
et le remit secrètement à Brangien.
La reine s'en réjouit grandement,
donna en récompense dix
marcs d'or au jongleur et dit au roi
que la reine d'Irlande, sa mère,
envoyait ce cher présent.
Elle fit ouvrer pour chien,
par un orfèvre,
une niche précieusement incrustée d'or
et de pierreries
et, partout où elle allait,
le portait avec elle
en souvenir de son ami.
Et, chaque fois qu'elle le regardait,
tristesse, angoisse, regrets
s'effaçaient de sen cœur.
Elle ne comprit pas d'abord la merveille ;
si elle trouvait une telle douceur
à le contempler c'était, pensait-elle,
parce qu'il lui venait de Tristan ;
c'était, sans doute,
la pensée de son ami
qui endormait ainsi sa peine.
Mais un jour
elle connut que c'était un sortilège,
et que seul le tintement du grelot
charmait son cœur.
Ah ! pensa-t-elle,
convient-il que je connaisse le réconfort,
tandis que Tristan est malheureux ?
Il aurait pu garder ce chien hanté
et oublier ainsi toute douleur ;
par belle courtoisie,
il a mieux aimé me l'envoyer,
donner sa joie et reprendre sa misère.
Mais il ne sied pas
qu'il en soit ainsi ;
Tristan, je veux souffrir
aussi longtemps que tu souffriras.
Elle prit le grelot magique,
le fit tinter une dernière fois,
le détacha doucement ; puis,
par la fenêtre ouverte,
elle le lança dans la mer.
Chapitre 15.
ISEUT AUX BLANCHES MAINS.
Les amants ne pouvaient ni vivre
ni mourir l'un sans l'autre.
Séparés,
ce n'était pas la vie, ni la mort,
mais la vie et la mort à la fois.
Par les mers, les îles et les pays,
Tristan voulut fuir sa misère.
Il revit son pays de Loonnois,
où Rohalt le Foi-Tenant reçut son fils
avec des larmes de tendresse ;
mais, ne pouvant supporter de vivre
dans le repos de sa terre,
Tristan s'en fut par les duchés
et les royaumes,
cherchant les aventures.
Du Loonnois en Frise,
de Frise en Gavoie,
d'Allemagne en Espagne,
il servit maints seigneurs,
acheva maintes emprises.
Hélas ! pendant deux années,
nulle nouvelle ne lui vint
de la Cornouailles,
nul ami, nul message.
Alors il crut
qu'Iseut s'était déprisé de lui
et qu'elle l'oubliait.
Or, il advint qu'un jour,
chevauchant avec le seul Gorvenal,
il entra sur la terre de Bretagne.
Ils traversèrent une plaine dévastée :
partout des murs ruinés,
des villages sans habitants,
des champs essartés par le feu,
et leurs chevaux foulaient des cendres
et des charbons.
Sur la lande déserte, Tristan songea :
« Je suis las et recru.
De quoi me servent ces aventures ?
Ma dame est au loin,
jamais je ne la reverrai.
Depuis deux années,
que ne m'a-t-elle fait quérir
par les pays ?
Pas un message d'elle.
À Tintagel,
le roi l'honore et la sert ;
elle vit en joie.
Certes, le grelot du chien
enchanté accomplit bien son œuvre !
Elle m'oublie,
et peu lui chaut des deuils
et des joies d'antan,
peu lui chaut du chétif
qui erre par ce pays désolé.
À mon tour, n'oublierai-je jamais
celle qui m'oublie ?
Jamais ne trouverai-je
qui guérisse ma misère ?
Pendant deux jours,
Tristan et Gorvenal passèrent les champs
et les bourgs sans voir un homme,
un coq, un chien.
Au troisième jour, à l'heure de none,
ils approchèrent d'une colline
où se dressait une vieille chapelle,
et, tout près, l'habitacle d'un ermite.
L'ermite
ne portait point de vêtements tissés,
mais une peau de chèvre
avec des haillons de laine sur l'échine.
Prosterné sur le sol,
les genoux et les coudes nus,
il priait Marie-Madeleine
de lui inspirer des prières salutaires.
Il souhaita la bienvenue aux arrivants,
et tandis que Gorvenal
établait les chevaux,
il désarma Tristan,
puis disposa le manger.
Il ne leur donna point de mets délicats,
mais de l'eau de source
et du pain d'orge
pétri avec de la cendre.
Après le repas,
comme la nuit était tombée
et qu'ils étaient assis autour du feu,
Tristan demanda
quelle était cette terre ruinée.
« Beau seigneur, dit l'ermite,
c'est la terre de Bretagne,
que tient le duc Hoël.
C'était naguère un beau pays,
riche en prairies et en terres de labour :
ici des moulins, là des pommiers,
là des métairies.
Mais le comte Riol de Nantes
y a fait le dégât ;
ses fourrageurs ont partout bouté le feu,
et de partout enlevé les proies.
Ses hommes en sont riches
pour longtemps : ainsi va la guerre.
– Frère, dit Tristan,
pourquoi le comte Riol a-t-il
ainsi honni votre seigneur Hoël ?
– Je vous dirai donc, seigneur,
l'occasion de la guerre.
Sachez que Riol
était le vassal du duc Hoël.
Or, le duc a une fille,
belle entre les filles de hauts hommes,
et le comte Riol
voulait la prendre à femme.
Mais son père refusa de la donner
à un vassal,
et le comte Riol a tenté
de l'enlever par la force.
Bien des hommes sont morts
pour cette querelle.
Tristan demanda :
« Le duc Hoël peut-il encore
soutenir sa guerre ?
– À grand'peine, seigneur.
Pourtant, son dernier château, Carhaix,
résiste encore,
car les murailles en sont fortes,
et fort est le cœur du fils du duc Hoël,
Kaherdin, le bon chevalier.
Mais l'ennemi les presse et les affame :
pourront-ils tenir longtemps. ?
Tristan demanda à quelle distance
était le château de Carhaix.
« Sire, à deux milles seulement.
Ils se séparèrent et dormirent.
Au matin, après que l'ermite eut chanté
et qu'ils eurent partagé
le pain d'orge et de cendre,
Tristan prit congé du prud'homme
et chevaucha vers Carhaix.
Quand il s'arrêta au pied
des murailles closes,
il vit une troupe d'hommes debout
sur le chemin de ronde,
et demanda le duc.
Hoël se trouvait parmi ces hommes
avec son fils Kaherdin.
Il se fit connaître et Tristan lui dit :
« Je suis Tristan, roi de Loonnois,
et Marc, le roi de Cornouailles,
est mon oncle.
J'ai su, seigneur,
que vos vassaux vous faisaient tort
et je suis venu
pour vous offrir mon service.
– Hélas ! sire Tristan,
passez votre voie
et que Dieu vous récompense !
Comment vous accueillir céans ?
Nous n'avons plus de vivres ;
point de blé, rien que des fèves
et de l'orge pour subsister.
– Qu'importe ? dit Tristan.
J'ai vécu dans une forêt,
pendant deux ans,
d'herbes, de racines et de venaison,
et sachez que je trouvais bonne cette vie.
Commandez qu'on m'ouvre cette porte.
Kaherdin dit alors :
« Recevez-le, mon père,
puisqu'il est de tel courage,
afin qu'il prenne sa part
de nos biens et de nos maux.
Ils l'accueillirent avec honneur.
Kaherdin fit visiter à son hôte
les fortes murailles
et la tour maîtresse,
bien flanquée de bretèches palissadées
où s'embusquaient les arbalétriers.
Des créneaux,
il lui fit voir dans la plaine, au loin,
les tentes et les pavillons plantés
par le comte Riol.
Quand ils furent revenus
au seuil du château,
Kaherdin dit à Tristan :
« Or, bel ami, nous monterons à la salle
où sont ma mère et ma sœur.
Tous deux, se tenant par la main,
entrèrent dans la chambre des femmes.
La mère et la fille,
assises sur une courtepointe,
paraient d'orfroi un palle d'Angleterre
et chantaient une chanson de toile :
elles disaient comment Belle Dœtte,
assise au vent sous l'épine blanche,
attend et regrette Doon son ami,
si lent à venir.
Tristan les salua et elles le saluèrent,
puis les deux chevaliers
s'assirent auprès d'elles.
Kaherdin,
montrant l'étole que brodait sa mère :
« Voyez, dit-il, bel ami Tristan,
quelle ouvrière est ma dame :
comme elle sait
à merveille orner les étoles
et les chasubles, pour en faire aumône
aux moutiers pauvres !
et comme les mains de ma sœur
font courir les fils d'or
sur ce samit blanc !
Par foi, belle sœur,
c'est à droit que vous avez nom
Iseut aux Blanches Mains !
Alors Tristan,
connaissant qu'elle s'appelait Iseut,
sourit et la regarda plus doucement.
Or, le comte Riol avait dressé
son camp à trois milles de Carhaix,
et, depuis bien des jours,
les hommes du duc Hoël n'osaient plus,
pour l'assaillir, franchir les barres.
Mais, dès le lendemain, Tristan,
Kaherdin et douze jeunes chevaliers
sortirent de Carhaix,
les hauberts endossés,
les heaumes lacés,
et chevauchèrent sous des bois de sapins
jusqu'aux approches des tentes ennemies
puis, s'élançant de l'aguet,
ils enlevèrent par force
un charroi du comte Riol.
À partir de ce jour,
variant maintes fois ruses et prouesses,
ils culbutaient ses tentes mal gardées,
attaquaient ses convois,
navraient et tuaient ses hommes
et jamais ils ne rentraient dans Carhaix
sans y ramener quelque proie.
Par là,
Tristan et Kaherdin commencèrent
à se porter foi et tendresse,
tant qu'ils se jurèrent amitié
et compagnonnage.
Jamais ils ne faussèrent cette parole,
comme l'histoire vous l'apprendra.
Or, tandis qu'ils revenaient
de ces chevauchées,
parlant de chevalerie et de courtoisie,
souvent Kaherdin louait
à son cher compagnon
sa sœur Iseut aux Blanches Mains,
la simple, la belle.
Un matin,
comme l'aube venait de poindre,
un guetteur descendit en hâte
de sa tour et courut
par les salles en criant :
« Seigneurs, vous avez trop dormi !
Levez-vous,
Riol vient faire l'assaillie !
Chevaliers et bourgeois s'armèrent
et coururent aux murailles :
ils virent dans la plaine briller
les heaumes,
flotter les pennons de cendal,
et tout l’ost de Riol
qui s'avançait en bel arroi.
Le duc Hoël et Kaherdin
déployèrent aussitôt
devant les portes
les premières batailles de chevaliers.
Arrivés à la portée d'un arc,
ils brochèrent les chevaux,
lances baissées,
et les flèches tombaient sur eux
comme pluie d'avril.
Mais Tristan s'armait à son tour
avec ceux que le guetteur
avait réveillés les derniers.
Il lace ses chausses,
passe le bliaut, les houseaux étroits
et les éperons d'or ;
il endosse le haubert,
fixe le heaume sur la ventaille ;
il monte, éperonne son cheval
jusque dans la plaine et paraît,
l'écu dressé contre sa poitrine,
en criant : « Carhaix ! »
Il était temps :
déjà les hommes d'Hoël reculaient
vers les bailes.
Alors il fit beau voir la mêlée
des chevaux abattus
et des vassaux navrés,
les coups portés
par les jeunes chevaliers,
et l'herbe qui, sous leurs pas,
devenait sanglante.
En avant de tous,
Kaherdin s'était fièrement arrêté,
en voyant poindre contre lui
un hardi baron, le frère du comte Riol.
Tous deux se heurtèrent
des lances baissées.
Le Nantais brisa la sienne
sans ébranler Kaherdin,
qui, d'un coup plus sûr,
écartela l'écu de l'adversaire
et lui planta son fer bruni
dans le côté jusqu'au gonfanon.
Soulevé de selle,
le chevalier vide les arçons et tombe.
Au cri que poussa son frère,
le comte Riol s'élança contre Kaherdin,
le frein abandonné.
Mais Tristan lui barra le passage.
Quand ils se heurtèrent,
la lance de Tristan
se rompit à son poing,
et celle de Riol,
rencontrant le poitrail du cheval ennemi,
pénétra dans les chairs
et l'étendit mort sur le pré.
Tristan, aussitôt relevé,
l'épée fourbie à la main :
« Couard, dit-il,
la male mort à qui laisse le maître
pour navrer le cheval !
Tu ne sortiras pas vivant de ce pré !
– Je crois que vous mentez ! »
répondit Riol
en poussant sur lui son destrier.
Mais Tristan esquiva l'atteinte,
et, levant le bras,
fit lourdement tomber sa lame
sur le heaume de Riol,
dont il embarra le cercle
et emporta le nasal.
La lame glissa
de l'épaule du chevalier
au flanc du cheval, qui chancela
et s'abattit à son tour.
Riol parvint à s'en débarrasser
et se redressa ; à pied tous deux,
l'écu troué, fendu, le haubert démaillé,
ils se requièrent et s'assaillent ;
enfin Tristan frappe Riol
sur l'escarboucle de son heaume.
Le cercle cède,
et le coup était si fortement assené
que le baron tombe sur les genoux
et sur les mains :
« Relève-toi, si tu peux, vassal,
lui cria Tristan ;
à la male heure es-tu venu dans ce champ ;
il te faut mourir !
Riol se remet en pieds,
mais Tristan l'abat encore d'un coup
qui fendit le heaume,
trancha la coiffe et découvrit le crâne.
Riol implora merci, demanda la vie sauve
et Tristan reçut son épée.
Il la prit à temps,
car de toutes parts les Nantais
étaient venus
à la rescousse de leur seigneur.
Mais déjà leur seigneur était recréant.
Riol promit de se rendre
en la prison du duc Hoël,
de lui jurer de nouveau hommage et foi,
de restaurer les bourgs
et les villages brûlés.
Par son ordre, la bataille s'apaisa,
et son ost s'éloigna.
Quand les vainqueurs
furent rentrés dans Carhaix,
Kaherdin dit à son père :
« Sire, mandez Tristan, et retenez-le ;
il n'est pas de meilleur chevalier,
et votre pays a besoin d'un baron
de telle prouesse.
Ayant pris le conseil de ses hommes,
le duc Hoël appela Tristan :
« Ami, je ne saurais trop vous aimer,
car vous m'avez conservé cette terre.
Je veux donc m'acquitter envers vous.
Ma fille, Iseut aux Blanches Mains,
est née de ducs, de rois et de reines.
Prenez-la, je vous la donne.
– Sire, je la prends », dit Tristan.
Ah ! seigneurs,
pourquoi dit-il cette parole ?
Mais, pour cette parole, il mourut.
Jour est pris, terme fixé.
Le duc vient avec ses amis,
Tristan avec les siens.
Le chapelain chante la messe.
Devant tous, à la porte du moutier,
selon la loi de sainte Eglise,
Tristan épouse Iseut aux Blanches Mains.
Les noces furent grandes et riches.
Mais la nuit venue,
tandis que les hommes de Tristan
le dépouillaient de ses vêtements,
il advint que, en retirant
la manche trop étroite de son bliau,
ils enlevèrent et firent choir
de son doigt son anneau de jaspe vert,
l'anneau d'Iseut la Blonde.
Il sonne clair sur les dalles.
Tristan regarde et le voit.
Alors son ancien amour se réveille,
et Tristan connaît son forfait.
Il lui ressouvint du jour
où Iseut la Blonde
lui avait donné cet anneau :
c'était dans la forêt, où, pour lui,
elle avait mené l'âpre vie.
Et, couché auprès de l'autre Iseut,
il revit la hutte du Morois.
Par quelle forsennerie
avait-il en son cœur accusé
son amie de trahison ?
Non,
elle souffrait pour lui toute misère,
et lui seul l'avait trahie.
Mais il prenait aussi
en compassion Iseut,
sa femme, la simple, la belle.
Les deux Iseut l'avaient aimé
à la male heure.
À toutes les deux il avait menti sa foi.
Pourtant, Iseut aux Blanches Mains
s'étonnait de l'entendre soupirer,
étendu à ses côtés.
Elle lui dit enfin, un peu honteuse :
« Cher seigneur,
vous ai-je offensé en quelque chose ?
Pourquoi ne me donnez-vous pas
un seul baiser ?
Dites-le-moi,
que je connaisse mon tort,
et je vous en ferai belle amendise,
si je puis.
– Amie, dit Tristan,
ne vous courroucez pas,
mais j'ai fait un vœu.
Naguère, en un autre pays,
j'ai combattu un dragon,
et j'allais périr,
quand je me suis souvenu
de la Mère de Dieu :
je lui ai promis que,
délivré du monstre par sa courtoisie,
si jamais je prenais femme,
tout un an je m'abstiendrais
de l'accoler et de l'embrasser….
– Or donc, dit Iseut aux Blanches Mains,
je le souffrirai bonnement.
Mais quand les servantes,
au matin, lui ajustèrent la guimpe
des femmes épousées,
elle sourit tristement,
et songea qu'elle n'avait guère droit
à cette parure.
Chapitre 16.
KAHERDIN.
À quelques jours de là, le duc Hoël,
son sénéchal et tous ses veneurs,
Tristan, Iseut aux Blanches Mains
et Kaherdin
sortirent ensemble du château
pour chasser en forêt.
Sur une route étroite,
Tristan chevauchait
à la gauche de Kaherdin,
qui de sa main droite
retenait par les rênes le palefroi
d'Iseut aux Blanches Mains.
Or,
le palefroi buta dans une flaque d'eau.
Son sabot fit rejaillir
l'eau si fort sous les vêtements
d'Iseut qu'elle en fut toute mouillée
et sentit la froidure
plus haute que son genou.
Elle jeta un cri léger,
et d'un coup d'éperon
enleva son cheval en riant
d'un rire si haut et si clair
que Kaherdin, poignant après elle
et l'ayant rejointe, lui demanda :
« Belle sœur, pourquoi riez-vous ?
– Pour un penser qui me vint,
beau frère.
Quand cette eau a jailli vers moi,
je lui ai dit : « Eau,
tu es plus hardie
que ne fut jamais le hardi Tristan ! »
C'est de quoi j'ai ri.
Mais déjà j'ai trop parlé,
frère, et m'en repens.
Kaherdin, étonné,
la pressa si vivement
qu'elle lui dit enfin
la vérité de ses noces.
Alors Tristan les rejoignit,
et tous trois chevauchèrent en silence
jusqu'à la maison de chasse.
Là, Kaherdin appela Tristan
à parlement et lui dit :
« Sire Tristan,
ma sœur m'a avoué la vérité de ses noces.
Je vous tenais à pair et à compagnon.
Mais vous avez faussé votre foi
et honni ma parenté.
Désormais, si vous ne me faites droit,
sachez que je vous défie.
Tristan lui répondit :
« Oui, je suis venu parmi vous
pour votre malheur.
Mais apprends ma misère,
beau doux ami, frère et compagnon,
et peut-être ton cœur s'apaisera.
Sache que j'ai une autre Iseut,
plus belle que toutes les femmes,
qui a souffert et qui souffre encore
pour moi maintes peines.
Certes, ta sœur m'aime et m'honore ;
mais, pour l'amour de moi,
l'autre Iseut traite à plus d'honneur
encore que ta sœur
ne me traite un chien
que je lui ai donné.
Viens ; quittons cette chasse,
suis-moi où je te mènerai ;
je te dirai la misère de ma vie.
Tristan tourna bride
et brocha son cheval.
Kaherdin poussa le sien sur ses traces.
Sans une parole, ils coururent
jusqu'au plus profond de la forêt.
Là, Tristan dévoila sa vie à Kaherdin.
Il dit comment, sur la mer,
il avait bu l'amour et la mort ;
il dit la traîtrise des barons et du nain,
la reine menée au bûcher,
livrée aux lépreux,
et leurs amours dans la forêt sauvage ;
comment il l'avait rendue au roi Marc,
et comment, l'ayant fuie,
il avait voulu aimer
Iseut aux Blanches Mains ;
comment il savait désormais
qu'il ne pouvait vivre
ni mourir sans la reine.
Kaherdin se tait et s'étonne.
Il sent sa colère qui,
malgré lui, s'apaise.
« Ami, dit-il enfin,
j'entends merveilleuses paroles,
et vous avez ému mon cœur à pitié :
car vous avez enduré telles peines
dont Dieu garde chacun et chacune !
Retournons vers Carhaix :
au troisième jour, si je puis,
je vous dirai ma pensée.
En sa chambre, à Tintagel,
Iseut la Blonde soupire
à cause de Tristan qu'elle appelle.
L'aimer toujours,
elle n'a d'autre penser,
d'autre espoir, d'autre vouloir.
En lui est tout son désir,
et depuis deux années
elle ne sait rien de lui.
Où est-il ? En quel pays ?
Vit-il seulement. ?
En sa chambre,
Iseut la Blonde est assise,
et fait un triste lai d'amour.
Elle dit comment Guron fut surpris
et tué pour l'amour de la dame
qu'il aimait sur toute chose,
et comment par ruse le comte
donna le cœur de Guron
à manger à sa femme,
et la douleur de celle-ci.
La reine chante doucement ;
elle accorde sa voix à la harpe.
Les mains sont belles, le lai bon,
le ton bas et douce la voix.
Or, survient Kariado,
un riche comte d'une île lointaine.
Il était venu à Tintagel pour offrir
à la reine son service,
et, plusieurs fois
depuis le départ de Tristan,
il l'avait requise d'amour.
Mais la reine rebutait sa requête
et la tenait à folie.
Il était beau chevalier,
orgueilleux et fier, bien emparlé,
mais il valait mieux dans les chambres
des dames qu'en bataille.
Il trouva Iseut, qui faisait son lai.
Il lui dit en riant :
« Dame, quel triste chant,
triste comme celui de l'orfraie !
Ne dit-on pas que l'orfraie chante
pour annoncer la mort ?
C'est ma mort sans doute
qu'annonce votre lai :
car je meurs pour l'amour de vous !
– Soit, lui dit Iseut.
Je veux bien que mon chant
signifie votre mort,
car jamais vous n'êtes venu
céans sans m'apporter
une nouvelle douloureuse.
C'est vous qui toujours avez été orfraie
ou chat-huant pour médire de Tristan.
Aujourd'hui, quelle male nouvelle
me direz-vous encore ?
Kariado lui répondit :
Reine, vous êtes irritée,
et je ne sais de quoi ;
mais bien fou qui s'émeut de vos dires !
Quoi qu'il advienne de la mort
que m'annonce l'orfraie,
voici donc la male nouvelle
que vous apporte le chat-huant :
Tristan, votre ami,
est perdu pour vous, dame Iseut.
Il a pris femme en autre terre.
Désormais,
vous pourrez vous pourvoir ailleurs,
car il dédaigne votre amour.
Il a pris femme à grand honneur,
Iseut aux Blanches Mains,
la fille du duc de Bretagne.
Kariado s'en va, courroucé.
Iseut la Blonde baisse la tête
et commence à pleurer.
Au troisième jour,
Kaherdin appelle Tristan :
« Ami, j'ai pris conseil en mon cœur.
Oui, si vous m'avez dit la vérité,
la vie que vous menez en cette terre
est forsennerie et folie,
et nul bien n'en peut venir ni pour vous,
ni pour ma sœur Iseut aux Blanches Mains.
Donc entendez mon propos.
Nous voguerons ensemble vers Tintagel :
vous reverrez la reine,
et vous éprouverez si toujours
elle vous regrette et vous porte foi.
Si elle vous a oublié,
peut-être alors aurez-vous
plus chère Iseut ma sœur,
la simple, la belle.
Je vous suivrai :
ne suis-je pas votre pair
et votre compagnon ?
– Frère, dit Tristan, on dit bien :
le cœur d'un homme
vaut tout l'or d'un pays.
Bientôt Tristan et Kaherdin
prirent le bourdon
et la chape des pèlerins,
comme s'ils voulaient visiter
les corps saints en terre lointaine.
Ils prirent congé du duc Hoël.
Tristan emmenait Gorvenal,
et Kaherdin un seul écuyer.
Secrètement ils équipèrent une nef,
et tous quatre ils voguèrent
vers la Cornouailles.
Le vent leur fut léger et bon,
tant qu'ils atterrirent un matin,
avant l'aurore, non loin de Tintagel,
dans une crique déserte,
voisine du château de Lidan.
Là, sans doute, Dinas de Lidan,
le bon sénéchal, les hébergerait
et saurait cacher leur venue.
Au petit jour, les quatre compagnons
montaient vers Lidan,
quand ils virent venir
derrière eux un homme qui suivait
la même route au petit pas de son cheval.
Ils se jetèrent sous bois,
et l'homme passa sans les voir,
car il sommeillait en selle.
Tristan le reconnut :
« Frère, dit-il tout bas à Kaherdin,
c'est Dinas de Lidan lui-même.
Il dort.
Sans doute il revient de chez son amie
et rêve encore d'elle :
il ne serait pas courtois de l'éveiller,
mais suis-moi de loin.
Il rejoignit Dinas,
prit doucement son cheval par la bride,
et chemina sans bruit à ses côtés.
Enfin, un faux pas du cheval
réveilla le dormeur. Il ouvre les yeux,
voit Tristan, hésite.
« C'est toi, c'est toi, Tristan !
Dieu bénisse l'heure où je te revois :
je l'ai si longtemps attendue !
– Ami, Dieu vous sauve !
Quelles nouvelles me direz-vous
de la reine ?
– Hélas ! de dures nouvelles.
Le roi la chérit et veut lui faire fête ;
mais depuis ton exil elle languit
et pleure pour toi.
Ah ! pourquoi revenir près d'elle ?
Veux-tu chercher encore
ta mort et la sienne ?
Tristan, aie pitié de la reine,
laisse-la à son repos !
– Ami, dit Tristan,
octroyez-moi un don :
cachez-moi à Lidan,
portez-lui mon message et faites
que je la revoie une fois,
une seule fois !
Dinas répondit :
« J'ai pitié de ma dame,
et ne veux faire
ton message que si je sais
qu'elle t'est restée chère
par-dessus toutes les femmes.
– Ah ! sire,
dites-lui qu'elle m'est restée chère
par-dessus toutes les femmes,
et ce sera vérité.
– Or donc, suis-moi, Tristan :
je t'aiderai en ton besoin.
À Lidan, le sénéchal hébergea Tristan,
Gorvenal, Kaherdin et son écuyer,
et quand Tristan lui eut conté
de point en point l'aventure de sa vie,
Dinas s'en fut à Tintagel pour s'enquérir
des nouvelles de la cour.
Il apprit qu'à trois jours de là,
la reine Iseut, le roi Marc,
toute sa mesnie,
tous ses écuyers et tous ses veneurs
quitteraient Tintagel
pour s'établir
au château de la Blanche-Lande,
où de grandes chasses étaient préparées.
Alors Tristan confia au sénéchal
son anneau de jaspe vert et le message
qu'il devait redire à la reine.
Chapitre 17.
DINAS DE LIDAN.
Dinas retourna donc à Tintagel,
monta les degrés et entra dans la salle.
Sous le dais,
le roi Marc et Iseut la Blonde
étaient assis à l'échiquier.
Dinas prit place sur un escabeau
près de la reine,
comme pour observer son jeu,
et par deux fois,
feignant de lui désigner les pièces,
il posa sa main sur l'échiquier :
à la seconde fois,
Iseut reconnut à son doigt
l'anneau de jaspe.
Alors, elle eut assez joué.
Elle heurta légèrement le bras de Dinas,
en telle guise que plusieurs paonnets
tombèrent en désordre.
« Voyez, sénéchal, dit-elle,
vous avez troublé mon jeu,
et de telle sorte
que je ne saurais le reprendre.
Marc quitte la salle,
Iseut se retire en sa chambre
et fait venir le sénéchal auprès d'elle :
« Ami, vous êtes messager de Tristan ?
– Oui, reine, il est à Lidan,
caché dans mon château.
– Est-il vrai qu'il ait pris femme
en Bretagne ?
– Reine, on vous a dit la vérité.
Mais il assure
qu'il ne vous a point trahie ;
que pas un seul jour
il n'a cessé de vous chérir
pardessus toutes les femmes ;
qu'il mourra, s'il ne vous revoit…
une fois seulement :
il vous semond d'y consentir,
par la promesse que vous lui fîtes
le dernier jour où il vous parla.
La reine se tut quelque temps,
songeant à l'autre Iseut.
Enfin, elle répondit :
« Oui, au dernier jour où il me parla,
j'ai dit, il m'en souvient :
«Si jamais je revois
l'anneau de jaspe vert,
ni tour, ni fort château,
ni défense royale
ne m'empêcheront de faire la volonté
de mon ami,
que ce soit sagesse ou folie… »
– Reine, à deux jours d'ici,
la cour doit quitter Tintagel
pour gagner la Blanche-Lande ;
Tristan vous mande
qu'il sera caché sur la route,
dans un fourré d'épines.
Il vous mande
que vous le preniez en pitié.
– Je l'ai dit :
ni tour, ni fort château,
ni défense royale
ne m'empêcheront de faire la volonté
de mon ami.
Le surlendemain,
tandis que toute la cour de Marc
s'apprêtait au départ de Tintagel,
Tristan et Gorvenal,
Kaherdin et son écuyer
revêtirent le haubert,
prirent leurs épées et leurs écus
et, par des chemins secrets,
se mirent à la voie vers le lieu désigné.
À travers la forêt, deux routes
conduisaient vers la Blanche-Lande :
l'une belle et bien ferrée,
par où devait passer le cortège,
l'autre pierreuse et abandonnée.
Tristan et Kaherdin apostèrent
sur celle-ci leurs deux écuyers ;
ils les attendraient en ce lieu,
gardant leurs chevaux et leurs écus.
Eux-mêmes se glissèrent sous bois
et se cachèrent dans un fourré.
Devant ce fourré, sur la route,
Tristan déposa une branche
de coudrier où s'enlaçait
un brin de chèvrefeuille.
Bientôt,
le cortège apparaît sur la route.
C'est d'abord la troupe du roi Marc.
Viennent en belle ordonnance
les fourriers et les maréchaux,
les queux et les échansons,
viennent les chapelains,
viennent les valets
de chiens menant lévriers et brachets,
puis les fauconniers
portant les oiseaux sur le poing gauche,
puis les veneurs,
puis les chevaliers et les barons ;
ils vont leur petit train,
bien arrangés deux par deux,
et il fait beau les voir,
richement montés sur chevaux
harnachés de velours semé d'orfèvrerie.
Puis le roi Marc passa,
et Kaherdin s'émerveillait
de voir ses privés autour de lui,
deux deçà et deux delà,
habillés tous de drap d'or ou d'écarlate.
Alors s'avance le cortège de la reine.
Les lavandières et les chambrières
viennent en tête, ensuite les femmes
et les filles des barons et des comtes.
Elles passent une à une ;
un jeune chevalier
escorte chacune d'elles.
Enfin approche un palefroi monté
par la plus belle
que Kaherdin ait jamais vue de ses yeux :
elle est bien faite de corps
et de visage, les hanches un peu basses,
les sourcils bien tracés,
les yeux riants, les dents menues ;
une robe de rouge samit la couvre ;
un mince chapelet d'or et de pierreries
pare son front poli.
« C'est la reine,
dit Kaherdin à voix basse.
– La reine ? dit Tristan ; non,
c'est Camille, sa servante.
Alors s'en vient, sur un palefroi vair,
une autre damoiselle,
plus blanche que neige en février,
plus vermeille que rose ;
ses yeux clairs frémissent
comme l'étoile dans la fontaine.
« Or, je la vois, c'est la reine !
dit Kaherdin.
– Eh ! non, dit Tristan,
c'est Brangien la Fidèle.
Mais la route s'éclaira tout à coup,
comme si le soleil ruisselait soudain
à travers les feuillages
des grands arbres,
et Iseut la Blonde apparut.
Le duc Andret, que Dieu honnisse !
chevauchait à sa droite.
À cet instant,
partirent du fourré d'épines
des chants de fauvettes et d'alouettes,
et Tristan mettait en ces mélodies
toute sa tendresse.
La reine a compris le message de son ami.
Elle remarque sur le sol
la branche de coudrier
où le chèvrefeuille s'enlace fortement,
et songe en son cœur :
« Ainsi va de nous, ami ;
 ni vous sans moi, ni moi sans vous. »
Elle arrête son palefroi,
descend, vient vers une haquenée
qui portait une niche
enrichie de pierreries ;
là, sur un tapis de pourpre,
était couché le chien Petit-Crû :
elle le prend entre ses bras,
le flatte de la main,
le caresse de son manteau d'hermine,
lui fait mainte fête.
Puis, l'ayant replacé dans sa châsse,
elle se tourne vers le fourré d'épines
et dit à voix haute :
« Oiseaux de ce bois,
qui m'avez réjouie de vos chansons,
je vous prends à louage.
Tandis que mon seigneur Marc chevauchera
jusqu'à la Blanche-Lande,
je veux séjourner
dans mon château de Saint-Lubin.
Oiseaux, faites-moi cortège jusque-là ;
ce soir,
je vous récompenserai richement,
comme de bons ménestrels.
Tristan retint ses paroles et se réjouit.
Mais déjà Andret le Félon s'inquiétait.
Il remit la reine en selle,
et le cortège s'éloigna.
Or, écoutez une male aventure.
Dans le temps
où passait le cortège royal, là-bas,
sur l'autre route où Gorvenal
et l'écuyer de Kaherdin
gardaient les chevaux de leurs seigneurs,
survint un chevalier en armes,
nommé Bleheri.
Il reconnut de loin Gorvenal
et l'écu de Tristan :
 « Qu'ai-je vu ? pensa-t-il ;
c'est Gorvenal
et cet autre est Tristan lui-même. »
Il éperonna son cheval vers eux et cria :
« Tristan ! »
Mais déjà les deux écuyers
avaient tourné bride et fuyaient.
Bleheri, lancé à leur poursuite,
répétait :
« Tristan, arrête,
je t'en conjure par ta prouesse !
Mais les écuyers ne se retournèrent pas.
Alors Bleheri cria :
« Tristan, arrête,
je t'en conjure par le nom
d'Iseut la Blonde !
Trois fois il conjura les fuyards
par le nom d'Iseut la Blonde.
Vainement : ils disparurent,
et Bleheri ne put atteindre
qu'un de leurs chevaux,
qu'il emmena comme sa capture.
Il parvint au château de Saint-Lubin
au moment où la reine
venait de s'y héberger.
Et, l'ayant trouvée seule,
il lui dit :
« Reine, Tristan est dans ce pays.
Je l'ai vu sur la route abandonnée
qui vient de Tintagel.
Il a pris la fuite.
Trois fois je lui ai crié de s'arrêter,
le conjurant au nom d'Iseut la Blonde ;
mais il avait pris peur,
il n'a pas osé m'attendre.
– Beau sire,
vous dites mensonge et folie :
comment Tristan serait-il en ce pays ?
Comment aurait-il fui devant vous ?
Comment ne se serait-il pas arrêté,
conjuré par mon nom ?
– Pourtant, dame, je l'ai vu,
à telles enseignes que j'ai pris
l'un de ses chevaux.
Voyez-le tout harnaché,
là-bas, sur l'aire.
Mais Bleheri vit Iseut courroucée.
Il en eut deuil,
car il aimait Tristan et la reine.
Il la quitta,
regrettant d'avoir parlé.
Alors, Iseut pleura et dit :
« Malheureuse ! j'ai trop vécu,
puisque j'ai vu le jour
où Tristan me raille et me honnit !
Jadis, conjuré par mon nom,
quel ennemi n'aurait-il pas affronté ?
Il est hardi de son corps :
s'il a fui devant Bleheri,
s'il n'a pas daigné
s'arrêter au nom de son amie, ah !
c'est que l'autre Iseut le possède !
Pourquoi est-il revenu ?
Il m'avait trahie,
il a voulu me honnir par surcroît !
N'avait-il pas assez
de mes tourments anciens ?
Qu'il s'en retourne donc,
honni à son tour,
vers Iseut aux Blanches Mains !
Elle appela Perinis le Fidèle,
et lui redit les nouvelles
que Bleheri lui avait portées.
Elle ajouta :
« Ami, cherche Tristan
sur la route abandonnée
qui va de Tintagel à Saint-Lubin.
Tu lui diras que je ne le salue pas,
et qu'il ne soit pas si hardi
que d'oser approcher de moi,
car je le ferais chasser
par les sergents et les valets.
Perinis se mit en quête,
tant qu'il trouva Tristan et Kaherdin.
Il leur fit le message de la reine.
« Frère, s'écria Tristan, qu'as-tu dit ?
Comment aurais-je fui devant Bleheri,
puisque, tu le vois,
nous n'avons pas même nos chevaux ?
Gorvenal et un écuyer les gardaient,
nous ne les avons pas retrouvés
au lieu désigné,
et nous les cherchons encore.
À cet instant revinrent Gorvenal
et l'écuyer de Kaherdin :
ils confessèrent leur aventure.
« Perinis, beau doux ami, dit Tristan,
retourne en hâte vers ta dame.
Dis-lui que je lui envoie salut et amour,
que je n'ai pas failli à la loyauté
que je lui dois,
qu'elle m'est chère
par-dessus toutes les femmes ;
dis-lui qu'elle te renvoie vers moi
me porter sa merci ;
j'attendrai ici que tu reviennes.
Perinis retourna donc
vers la reine et lui redit
ce qu'il avait vu et entendu.
Mais elle ne le crut pas :
« Ah ! Perinis,
tu étais mon privé et mon fidèle,
et mon père t'avait destiné,
tout enfant, à me servir.
Mais Tristan l'enchanteur
t'a gagné par ses mensonges
et ses présents.
Toi aussi, tu m'as trahie ; va-t'en !
Perinis s'agenouilla devant elle :
« Dame, j'entends paroles dures.
Jamais je n'eus telle peine en ma vie.
Mais peu me chaut de moi :
j'ai deuil pour vous, dame,
qui faites outrage à mon seigneur Tristan,
et qui trop tard en aurez regret.
– Va-t'en, je ne te crois pas !
Toi aussi, Perinis,
Perinis le Fidèle, tu m'as trahie !
Tristan attendit longtemps
que Perinis lui portât
le pardon de la reine.
Perinis ne vint pas.
Au matin, Tristan s'atourne
d'une grande chape en lambeaux.
Il peint par places
son visage de vermillon
et de brou de noix,
en sorte qu'il ressemble
à un malade rongé par la lèpre.
Il prend en ses mains
un hanap de bois veiné
à recueillir les aumônes,
et une crécelle de ladre.
II entre dans les rues de Saint-Lubin,
et, muant sa voix,
mendie à tous venants.
Pourra-t-il seulement
apercevoir la reine ?
Elle sort enfin du château ;
Brangien et ses femmes, ses valets
et ses sergents l'accompagnent.
Elle prend la voie qui mène à l'église.
Le lépreux suit les valets,
fait sonner sa crécelle,
supplie à voix dolente :
« Reine, faites-moi quelque bien ;
vous ne savez pas
comme je suis besogneux !
À son beau corps, à sa stature,
Iseut l'a reconnu. Elle frémit toute,
mais ne daigne baisser
son regard vers lui.
Le lépreux l'implore,
et c'est pitié de l'ouïr ;
il se traîne après elle :
« Reine, si j'ose approcher de vous,
ne vous courroucez pas ;
ayez pitié de moi,
je l'ai bien mérité !
Mais la reine appelle les valets
et les sergents :
« Chassez ce ladre ! » leur dit-elle.
Les valets le repoussent, le frappent.
Il leur résiste, et s'écrie :
« Reine, ayez pitié !
Alors Iseut éclata de rire.
Son rire sonnait encore
quand elle entra dans l'église.
Quand il l'entendit rire,
le lépreux s'en alla.
La reine fit quelques pas
dans la nef du moutier !
mais ses membres fléchirent ;
elle tomba sur les genoux,
puis sa tête se renversa en arrière
et buta contre les dalles.
Le même jour,
Tristan prit congé de Dinas,
à tel déconfort
qu'il semblait avoir perdu le sens,
et sa nef appareilla pour la Bretagne.
Hélas ! bientôt la reine se repentit.
Quand elle sut par Dinas de Lidan
que Tristan était parti à tel deuil,
elle se prit à croire
que Perinis lui avait dit la vérité ;
que Tristan n'avait pas fui,
conjuré par son nom ;
qu'elle l'avait chassé à grand tort.
« Quoi ! pensait-elle,
je vous ai chassé, vous, Tristan, ami !
Vous me haïssez désormais,
et jamais je ne vous reverrai.
Jamais vous n'apprendrez seulement
mon repentir, ni quel châtiment
je veux m'imposer et vous offrir
comme un gage menu de mon remords !
De ce jour,
pour se punir de son erreur
et de sa folie,
Iseut la Blonde revêtit un cilice
et le porta contre sa chair.
Chapitre 18.
TRISTAN FOU.
Tristan revit la Bretagne, Carhaix,
le duc Hoël et sa femme
Iseut aux Blanches Mains.
Tous lui firent accueil,
mais Iseut la Blonde l'avait chassé :
rien ne lui était plus.
Longuement, il languit loin d'elle ;
puis, un jour,
il songea qu'il voulait la revoir,
dût-elle le faire encore battre vilement
par ses sergents et ses valets.
Loin d'elle,
il savait sa mort sûre et prochaine ;
plutôt mourir d'un coup que lentement,
chaque jour !
Qui vit à douleur est tel qu'un mort.
Tristan désire la mort,
il veut la mort :
mais que la reine apprenne
du moins qu'il a péri
pour l'amour d'elle ;
qu'elle l'apprenne,
il mourra plus doucement.
Il partit de Carhaix
sans avertir personne,
ni ses parents, ni ses amis,
ni même Kaherdin, son cher compagnon.
Il partit misérablement vêtu,
car nul ne prend garde
aux pauvres truands
qui cheminent sur les grandes routes.
Il marcha tant qu'il atteignit
le rivage de la mer.
Au port,
une grande nef marchande appareillait :
déjà les mariniers halaient la voile
et levaient l'ancre
pour cingler vers la haute mer.
« Dieu vous garde, seigneurs,
et puissiez-vous naviguer heureusement !
Vers quelle terre irez-vous ?
– Vers Tintagel.
– Vers Tintagel ! Ah !
seigneurs, emmenez-moi !
Il s'embarque.
Un vent propice gonfle la voile,
la nef court sur les vagues.
Cinq nuits et cinq jours
elle vogua droit vers la Cornouailles,
et le sixième jour
jeta l'ancre dans le port de Tintagel.
Au-delà du port,
le château se dressait sur la mer,
bien clos de toutes parts :
on n'y pouvait entrer
que par une seule porte de fer,
et deux prud'hommes la gardaient
jour et nuit.
Comment y pénétrer ?
Tristan descendit de la nef
et s'assit sur le rivage.
Il apprit d'un homme qui passait
que Marc était au château
et qu'il venait d'y tenir une grande cour.
« Mais où est la reine ?
et Brangien, sa belle servante ?
– Elles sont aussi à Tintagel,
et récemment je les ai vues :
la reine Iseut semblait triste,
comme à son ordinaire.
Au nom d'Iseut,
Tristan soupira et songea que,
ni par ruse, ni par prouesse,
il ne réussira à revoir son amie :
car le roi Marc le tuerait….
« Mais qu'importe qu'il me tue ?
Iseut, ne dois-je pas mourir
pour l'amour de vous ?
Et que fais-je chaque jour,
sinon mourir ?
Mais vous pourtant, Iseut,
si vous me saviez ici,
daigneriez-vous seulement parler
à votre ami ?
Ne me feriez-vous pas chasser
par vos sergents ?
Oui, je veux tenter une ruse…
je me déguiserai en fou,
et cette folie sera grande sagesse.
Tel me tiendra pour assoté
qui sera moins sage que moi,
tel me croira fou
qui aura plus fou dans sa maison.
Un pêcheur s'en venait,
vêtu d'une gonelle de bure velue,
à grand chaperon.
Tristan le voit, lui fait un signe,
le prend à l'écart.
« Ami, veux-tu troquer tes draps
contre les miens ?
Donne-moi ta cotte, qui me plaît fort.
Le pêcheur regarda
les vêtements de Tristan,
les trouva meilleurs que les siens,
les prit aussitôt et s'en alla bien vite,
heureux de l'échange.
Alors Tristan
tondit sa belle chevelure blonde,
au ras de la tête,
en y dessinant une croix.
Il enduisit sa face d'une liqueur
faite d'une herbe magique
apportée de son pays,
et aussitôt sa couleur
et l'aspect de son visage
muèrent si étrangement
que nul homme au monde n'aurait pu
le reconnaître.
Il arracha d'une haie
une pousse de châtaignier,
s'en fit une massue
et la pendit à son cou ;
les pieds nus,
il marcha droit vers le château.
Le portier crut
qu'assurément il était fou, et lui dit :
« Approchez ;
où donc êtes-vous resté si longtemps. ?
Tristan contrefit sa voix et répondit :
« Aux noces de l'abbé du Mont,
qui est de mes amis.
Il a épousé une abbesse,
une grosse dame voilée.
De Besançon jusqu'au Mont
tous les prêtres, abbés,
moines et clercs ordonnés
ont été mandés à ces épousailles :
et tous sur la lande,
portant bâtons et crosses,
sautent, jouent et dansent à l'ombre
des grands arbres.
Mais je les ai quittés pour venir ici :
car je dois aujourd'hui servir
à la table du roi.
Le portier lui dit :
« Entrez donc, seigneur,
fils d'Urgan le Velu ;
vous êtes grand et velu comme lui,
et vous ressemblez assez à votre père.
Quand il entra dans le bourg,
jouant de sa massue, valets et écuyers
s'amassèrent sur son passage,
le pourchassant comme un loup :
« Voyez le fol ! hu ! hu ! et hu !
Ils lui lancent des pierres,
l'assaillent de leurs bâtons ;
mais il leur tient tête en gambadant
et se laisse faire :
si on l'attaque à sa gauche,
il se retourne et frappe à sa droite.
Au milieu des rires et des huées,
traînant après lui la foule ameutée,
il parvint au seuil de la porte
où, sous le dais, aux côtés de la reine,
le roi Marc était assis.
Il approcha de la porte,
pendit la massue à son cou et entra.
Le roi le vit et dit :
« Voilà un beau compagnon ;
faites-le approcher.
On l'amène, la massue au cou :
« Ami, soyez le bienvenu !
Tristan répondit,
de sa voix étrangement contrefaite :
« Sire, bon et noble
entre tous les rois,
je le savais, qu'à votre vue mon cœur
se fondrait de tendresse.
Dieu vous protège, beau sire !
– Ami, qu'êtes-vous venu quérir céans ?
– Iseut, que j'ai tant aimée.
J'ai une sœur que je vous amène,
la très belle Brunehaut.
La reine vous ennuie,
essayez de celle-ci : faisons l'échange,
je vous donne ma sœur,
baillez-moi Iseut ; je la prendrai
et vous servirai par amour.
Le roi s'en rit et dit au fou :
« Si je te donne la reine,
qu'en voudras-tu faire ?
Où l'emmèneras-tu ?
– Là-haut, entre le ciel et la nue,
dans ma belle maison de verre.
Le soleil la traverse de ses rayons,
les vents ne peuvent l'ébranler ;
j'y porterai la reine
en une chambre de cristal,
toute fleurie de roses,
toute lumineuse au matin
quand le soleil la frappe.
Le roi et ses barons
se dirent entre eux :
« Voilà un bon fou, habile en paroles !
Il s'était assis sur un tapis
et regardait tendrement Iseut.
« Ami, lui dit Marc,
d'où te vient l'espoir
que ma dame prendra garde
à un fou hideux comme toi.
– Sire, j'y ai bien droit :
j'ai accompli pour elle maint travail,
et c'est par elle
que je suis devenu fou.
– Qui donc es-tu ?
– Je suis Tristan,
celui qui a tant aimé la reine,
et qui l'aimera jusqu'à la mort.
À ce nom, Iseut soupira,
changea de couleur et,
courroucée, lui dit :
« Va-t'en ! Qui t'a fait entrer céans ?
Va-t'en, mauvais fou !
Le fou remarqua sa colère et dit :
« Reine Iseut,
ne vous souvient-il pas du jour, où,
navré par l'épée empoisonnée du Morholt,
emportant ma harpe sur la mer,
j'ai été poussé vers vos rivages ?
Vous m'avez guéri.
Ne vous en souvient-il plus, reine ?
Iseut répondit :
« Va-t'en d'ici, fou ;
ni tes jeux ne me plaisent, ni toi.
Aussitôt,
le fou se retourna vers les barons,
les chassa vers la porte en criant :
« Folles gens, hors d'ici !
Laissez-moi seul
tenir conseil avec Iseut ;
car je suis venu céans pour l'aimer.
Le roi s'en rit, Iseut rougit :
« Sire, chassez ce fou !
Mais le fou reprit,
de sa voix étrange :
« Reine Iseut, ne vous souvient-il pas
du grand dragon que j'ai occis
en votre terre ?
J'ai caché sa langue dans ma chausse,
et, tout brûlé par son venin,
je suis tombé près du marécage.
J'étais alors un merveilleux chevalier !
… et j'attendais la mort,
quand vous m'avez secouru.
Iseut répond :
« Tais-toi,
tu fais injure aux chevaliers,
car tu n'es qu'un fou de naissance.
Maudits soient les mariniers
qui t'apportèrent ici,
au lieu de te jeter à la mer !
Le fou éclata de rire et poursuivit :
« Reine Iseut,
ne vous souvient-il pas du bain
où vous vouliez me tuer de mon épée ?
et du conte du cheveu d'or
qui vous apaisa ?
et comment je vous ai défendue
contre le sénéchal couard ?
– Taisez-vous, méchant conteur !
Pourquoi venez-vous ici
débiter vos songeries ?
Vous étiez ivre hier soir sans doute,
et l'ivresse vous a donné ces rêves.
– C'est vrai, je suis ivre,
et de telle boisson
que jamais cette ivresse ne se dissipera.
Reine Iseut, ne vous souvient-il pas
de ce jour si beau,
si chaud, sur la haute mer ?
Vous aviez soif,
ne vous en souvient-il pas, fille de roi ?
Nous bûmes tous deux au même hanap.
Depuis, j'ai toujours été ivre,
et d'une mauvaise ivresse… »
Quand Iseut entendit ces paroles
qu'elle seule pouvait comprendre,
elle se cacha la tête dans son manteau,
se leva et voulut s'en aller.
Mais le roi la retint
par sa chape d'hermine
et la fit rasseoir à ses côtés :
« Attendez un peu, Iseut, amie,
que nous entendions
ces folies jusqu'au bout.
Fou, quel métier sais-tu faire ?
– J'ai servi des rois et des comtes.
– En vérité,
sais-tu chasser aux chiens ?
aux oiseaux ?
– Certes, quand il me plaît,
de chasser en forêt,
je sais prendre, avec mes lévriers,
les grues qui volent dans les nuées ;
avec mes limiers, les cygnes,
les oies bises ou blanches,
les pigeons sauvages ; avec mon arc,
les plongeons et les butors !
Tous s'en rirent bonnement,
et le roi demanda :
« Et que prends-tu, frère,
quand tu chasses au gibier de rivière ?
– Je prends tout ce que je trouve :
avec mes autours,
les loups des bois et les grands ours ;
avec mes gerfauts,
les sangliers ; avec mes faucons,
les chevreuils et les daims ;
les renards, avec mes éperviers ;
les lièvres, avec mes émerillons.
Et quand je rentre chez qui m'héberge,
je sais bien jouer de la massue,
partager les tisons entre les écuyers,
accorder ma harpe et chanter en musique,
et aimer les reines,
et jeter par les ruisseaux
des copeaux bien taillés.
En vérité,
ne suis-je pas bon ménestrel ?
Aujourd'hui, vous avez vu
comme je sais m'escrimer du bâton.
Et il frappe de sa massue autour de lui.
« Allez-vous-en d'ici, crie-t-il,
seigneurs cornouaillais !
Pourquoi rester encore ?
N'avez-vous pas déjà mangé ?
N'êtes-vous pas repus ?
Le roi, s'étant diverti du fou,
demanda son destrier
et ses faucons et emmena en chasse
chevaliers et écuyers.
« Sire, lui dit Iseut,
je me sens lasse et dolente.
Permettez que j'aille reposer
dans ma chambre ;
je ne puis écouter plus longtemps
ces folies.
Elle se retira toute pensive
en sa chambre, s'assit sur son lit,
et mena grand deuil :
« Chétive ! pourquoi suis-je née ?
J'ai le cœur lourd et marri.
Brangien, chère sœur,
ma vie est si âpre et si dure
que mieux me vaudrait la mort !
Il y a là un fou, tondu en croix,
venu céans à la male heure :
ce fou, ce jongleur est chanteur ou devin,
car il sait de point en point
mon être et ma vie ;
il sait des choses que nul ne sait,
hormis vous, moi et Tristan ;
il les sait, le truand,
par enchantement et sortilège.
Brangien répondit :
« Ne serait-ce pas Tristan lui-même ?
– Non, car Tristan est beau
et le meilleur des chevaliers ;
mais cet homme est hideux et contrefait.
Maudit soit-il de Dieu !
maudite soit l'heure où il est né,
et maudite la nef qui l'apporta,
au lieu de le noyer là-dehors,
sous les vagues profondes !
– Apaisez-vous, dame, dit Brangien.
Vous savez trop bien, aujourd'hui,
maudire et excommunier !
Où donc avez-vous appris un tel métier ?
Mais peut-être cet homme
serait-il le messager de Tristan ?
– Je ne crois pas,
je ne l'ai pas reconnu.
Mais allez le trouver,
belle amie, parlez-lui,
voyez si vous le reconnaîtrez.
Brangien s'en fut vers la salle
où le fou, assis sur un banc,
était resté seul.
Tristan la reconnut,
laissa tomber sa massue et lui dit :
« Brangien, franche Brangien,
je vous conjure par Dieu,
ayez pitié de moi !
– Vilain fou,
quel diable vous a enseigné mon nom ?
– Belle, dès longtemps je l'ai appris !
Par mon chef, qui naguère fut blond,
si la raison s'est enfuie de cette tête,
c'est vous, belle, qui en êtes cause.
N'est-ce pas vous qui deviez garder
le breuvage que je bus sur la haute mer ?
J'en bus à la grande chaleur
dans un hanap d'argent,
et je le tendis à Iseut.
Vous seule l'avez su, belle :
ne vous en souvient-il plus ?
– Non ! » répondit Brangien,
et, toute troublée,
elle se rejeta vers la chambre d'Iseut ;
mais le fou
se précipita derrière elle criant :
« Pitié !
Il entre, il voit Iseut,
s'élance vers elle, les bras tendus,
veut la serrer sur sa poitrine ;
mais, honteuse,
mouillée d'une sueur d'angoisse,
elle se rejette en arrière, l'esquive ;
et, voyant qu'elle évite son approche,
Tristan tremble de vergogne et de colère,
se recule vers la paroi,
près de la porte ; et,
de sa voix toujours contrefaite :
« Certes, dit-il,
j'ai vécu trop longtemps,
puisque j'ai vu le jour
où Iseut me repousse,
ne daigne m'aimer, me tient pour vil !
Ah ! Iseut, qui bien aime tard oublie !
Iseut, c'est une chose belle et précieuse
qu'une source abondante qui s'épanche
et court à flots larges et clairs ;
le jour où elle se dessèche,
elle ne vaut plus rien :
tel un amour qui tarit.
Iseut répondit :
« Frère, je vous regarde,
je doute, je tremble, je ne sais,
je ne reconnais pas Tristan.
– Reine Iseut, je suis Tristan,
celui qui vous a tant aimée.
Ne vous souvient-il pas
du nain qui sema la farine
entre nos lits ?
et du bond que je fis
et du sang qui coula de ma blessure ?
et du présent que je vous adressai,
le chien Petit-Crû au grelot magique ?
Ne vous souvient-il pas
des morceaux de bois bien taillés
que je jetais au ruisseau ?
Iseut le regarde, soupire,
ne sait que dire et que croire,
voit bien qu'il sait toutes choses,
mais ce serait folie d'avouer
qu'il est Tristan ;
et Tristan lui dit :
« Dame reine, je sais bien
que vous vous êtes retirée de moi
et je vous accuse de trahison.
J'ai connu, pourtant, belle,
des jours où vous m'aimiez d'amour.
C'était dans la forêt profonde,
sous la loge de feuillage.
Vous souvient-il encore du jour
où je vous donnai mon bon chien Husdent ?
Ah ! celui-là m'a toujours aimé,
et pour moi
il quitterait Iseut la Blonde.
Où est-il ?
Qu'en avez-vous fait ?
Lui, du moins, il me reconnaîtrait.
– Il vous reconnaîtrait ?
Vous dites folie ;
car, depuis que Tristan est parti,
il reste là-bas, couché dans sa niche,
et s'élance contre tout homme
qui s'approche de lui.
Brangien, amenez-le-moi.
Brangien l'amène.
« Viens çà, Husdent,
dit Tristan ; tu étais à moi,
je te reprends.
Quand Husdent entend sa voix,
il fait voler sa laisse
des mains de Brangien,
court à son maître,
se roule à ses pieds,
lèche ses mains, aboie de joie.
« Husdent, s'écrie le fou,
bénie soit, Husdent,
la peine que j'ai mise à te nourrir !
Tu m'as fait meilleur accueil
que celle que j'aimais tant.
Elle ne veut pas me reconnaître :
reconnaîtra-t-elle seulement
cet anneau qu'elle me donna jadis,
avec des pleurs et des baisers,
au jour de la séparation ?
Ce petit anneau de jaspe
ne m'a guère quitté :
souvent je lui ai demandé conseil
dans mes tourments,
souvent j'ai mouillé ce jaspe vert
de mes chaudes larmes.
Iseut a vu l'anneau.
Elle ouvre ses bras tout grands :
« Me voici ! Prends-moi, Tristan !
Alors Tristan cessa
de contrefaire sa voix :
« Amie, comment m'as-tu si longtemps
pu méconnaître,
plus longtemps que ce chien ?
Qu'importe cet anneau ?
Ne sens-tu pas qu'il m'aurait été plus
doux d'être reconnu au seul rappel
de nos amours passées ?
Qu'importe le son de ma voix ?
C'est le son de mon cœur
que tu devais entendre.
– Ami, dit Iseut,
peut-être l'ai-je entendu plus tôt
que tu ne penses ;
mais nous sommes enveloppés de ruses :
devais-je, comme ce chien,
suivre mon désir,
au risque de te faire prendre
et tuer sous mes yeux ?
Je me gardais et je te gardais.
Ni le rappel de ta vie passée,
ni le son de ta voix,
ni cet anneau même ne me prouvent rien,
car ce peuvent être
les jeux méchants d'un enchanteur.
Je me rends pourtant,
à la vue de l'anneau :
n'ai-je pas juré que,
sitôt que je le reverrais,
dussé-je me perdre,
je ferais toujours
ce que tu me manderais,
que ce fût sagesse ou folie ?
Sagesse ou folie, me voici ;
prends-moi, Tristan !
Elle tomba pâmée
sur la poitrine de son ami.
Quand elle revint à elle,
Tristan la tenait embrassée
et baisait ses yeux et sa face.
II entre avec elle sous la courtine.
Entre ses bras il tient la reine.
Pour s'amuser du fou,
les valets l'hébergèrent
sous les degrés de la salle,
comme un chien dans un chenil.
Il endurait doucement
leurs railleries et leurs coups,
car parfois,
reprennent sa forme et sa beauté,
il passait de son taudis
à la chambre de la reine.
Mais, après quelques jours écoulés,
deux chambrières soupçonnèrent la fraude ;
elles avertirent Andret,
qui aposta
devant les chambres des femmes
trois espions bien armés.
Quand Tristan voulut franchir la porte :
« Arrière, fou, crièrent-ils,
retourne te coucher
sur ta botte de paille !
– Eh quoi ! beaux seigneurs, dit le fou,
faut-il pas que j'aille
ce soir embrasser la reine ?
Ne savez-vous pas qu'elle m'aime
et qu'elle m'attend ?
Tristan brandit sa massue ;
ils eurent peur et le laissèrent entrer.
Il prit Iseut entre ses bras :
« Amie, il me faut fuir déjà,
car bientôt je serais découvert.
Il me faut fuir et jamais sans doute
je ne reviendrai.
Ma mort est prochaine : loin de vous,
je mourrai de mon désir.
– Ami, ferme tes bras et accole-moi
si étroitement que,
dans cet embrassement,
nos deux cœurs se rompent
et nos âmes s'en aillent !
Emmène-moi au pays fortuné
dont tu parlais jadis :
au pays dont nul ne retourne,
où des musiciens insignes
chantent des chants sans fin.
Emmène-moi !
– Oui, je t'emmènerai au pays fortuné
des Vivants.
Le temps approche ; n'avons-nous pas bu
déjà toute misère et toute joie ?
Le temps approche ;
quand il sera tout accompli,
si je t'appelle, Iseut, viendras-tu ?
– Ami, appelle-moi,
tu le sais bien que je viendrai !
– Amie ! que Dieu t'en récompense !
Lorsqu'il franchit le seuil,
les espions se jetèrent contre lui.
Mais le fou éclata de rire,
fit tourner sa massue et dit :
« Vous me chassez,
beaux seigneurs ; à quoi bon ?
Je n'ai plus que faire céans,
puisque ma dame m'envoie au loin
préparer la maison claire
que je lui ai promise,
la maison de cristal,
fleurie de roses, lumineuse au matin
quand reluit le soleil !
– Va-t'en donc, fou, à la male heure !
Les valets s'écartèrent,
et le fou, sans se hâter,
s'en fut en dansant.
Chapitre 19.
LA MORT.
À peine était-il revenu
en Petite-Bretagne, à Carhaix,
il advint que Tristan,
pour porter aide
à son cher compagnon Kaherdin,
guerroya un baron nommé Bedalis.
Il tomba dans une embuscade
dressée par Bedalis et ses frères.
Tristan tua les sept frères.
Mais lui-même fut blessé
d'un coup de lance,
et la lance était empoisonnée.
Il revint à grand'peine
jusqu'au château de Carhaix
et fit appareiller ses plaies.
Les médecins vinrent en nombre,
mais nul ne sut le guérir du venin,
car ils ne le découvrirent même pas.
Ils ne surent faire aucun emplâtre
pour attirer le poison au dehors ;
vainement ils battent et broient
leurs racines, cueillent des herbes,
composent des breuvages :
Tristan ne fait qu'empirer,
le venin s'épand par son corps ;
il blêmit et ses os
commencent à se découvrir.
Il sentit que sa vie se perdait,
il comprit qu'il fallait mourir.
Alors il voulut revoir Iseut la Blonde.
Mais comment aller vers elle ?
Il est si faible que la mer le tuerait ;
et si même il parvenait en Cornouailles,
comment y échapper à ses ennemis ?
Il se lamente, le venin l'angoisse,
il attend la mort.
Il manda Kaherdin en secret
pour lui découvrir sa douleur,
car tous deux s'aimaient
d'un loyal amour.
Il voulut que personne ne restât
dans sa chambre,
hormis Kaherdin
et même que nul ne se tînt
dans les salles voisines.
Iseut, sa femme,
s'émerveilla en son cœur
de cette étrange volonté.
Elle en fut tout effrayée
et voulut entendre l'entretien.
Elle vint s'appuyer
en dehors de la chambre,
contre la paroi
qui touchait au lit de Tristan.
Elle écoute ;
un de ses fidèles,
pour que nul ne la surprenne,
guette au dehors.
Tristan rassemble ses forces,
se redresse,
s'appuie contre la muraille ;
Kaherdin s'assied près de lui,
et tous deux pleurent ensemble tendrement.
Ils pleurent
le bon compagnonnage d'armes,
si tôt rompu,
leur grande amitié et leurs amours ;
et l'un se lamente sur l'autre.
« Beau doux ami, dit Tristan,
je suis sur une terre étrangère,
où je n'ai ni parent,
ni ami, vous seul excepté ;
vous seul, en cette contrée,
m'avez donné joie et consolation.
Je perds ma vie,
je voudrais revoir Iseut la Blonde.
Mais comment, par quelle ruse
lui faire connaître mon besoin ?
Ah ! si je savais un messager
qui voulût aller vers elle,
elle viendrait, tant elle m'aime !
Kaherdin, beau compagnon,
par notre amitié,
par la noblesse de votre cœur,
par notre compagnonnage,
je vous en requiers :
tentez pour moi cette aventure,
et si vous emportez mon message,
je deviendrai votre homme lige
et vous aimerai
par-dessus tous les hommes.
Kaherdin voit Tristan pleurer,
se déconforter, se plaindre ;
son cœur s'amollit de tendresse ;
il répond doucement, par amour :
« Beau compagnon, ne pleurez plus,
je ferai tout votre désir.
Certes, ami, pour l'amour de vous
je me mettrais en aventure de mort.
Nulle détresse,
nulle angoisse ne m'empêchera
de faire selon mon pouvoir.
Dites ce que vous voulez mander
à la reine,
et je fais mes apprêts.
Tristan répondit :
« Ami, soyez remercié !
Or, écoutez ma prière.
Prenez cet anneau :
c'est une enseigne entre elle et moi.
Et quand vous arriverez en sa terre,
faites-vous passer
à la cour pour un marchand.
Présentez-lui des étoffes de soie,
faites qu'elle voie cet anneau :
aussitôt elle cherchera une ruse
pour vous parler en secret.
Alors, dites-lui que mon cœur la salue ;
que, seule,
elle peut me porter réconfort ;
dites-lui que,
si elle ne vient pas, je meurs ;
dites-lui qu'il lui souvienne
de nos plaisirs passés,
et des grandes peines,
et des grandes tristesses,
et des joies, et des douleurs
de notre amour loyal et tendre ;
qu'il lui souvienne du breuvage
que nous bûmes ensemble sur la mer ;
ah !
c'est notre mort que nous avons bue !
Qu'il lui souvienne
du serment que je lui fis
de n'aimer jamais qu'elle :
j'ai tenu cette promesse !
Derrière la paroi,
Iseut aux Blanches Mains
entendit ces paroles ;
elle défaillit presque.
« Hâtez-vous, compagnon,
et revenez bientôt vers moi ;
si vous tardez,
vous ne me reverrez plus.
Prenez un terme de quarante jours
et ramenez Iseut la Blonde.
Cachez votre départ à votre sœur,
ou dites que vous allez quérir un médecin.
Vous emmènerez ma belle nef ;
prenez avec vous deux voiles,
l'une blanche, l'autre noire.
Si vous ramenez la reine Iseut,
dressez au retour la voile blanche ;
et, si vous ne la ramenez pas,
cinglez avec la voile noire.
Ami, je n'ai plus rien à vous dire :
que Dieu vous guide
et vous ramène sain et sauf !
Il soupire, pleure et se lamente,
et Kaherdin pleure pareillement,
baise Tristan et prend congé.
Au premier vent il se mit en mer.
Les mariniers halèrent les ancres,
dressèrent la voile,
cinglèrent par un vent léger,
et leur proue trancha
les vagues hautes et profondes.
Ils emportaient de riches marchandises :
des draps de soie
teints de couleurs rares,
de la belle vaisselle de Tours,
des vins de Poitou,
des gerfauts d'Espagne,
et par cette ruse
Kaherdin pensait parvenir auprès d'Iseut.
Huit jours et huit nuits,
ils fendirent les vagues
et voguèrent à pleines voiles
vers la Cornouailles.
Colère de femme est chose redoutable,
et que chacun s'en garde !
Là où une femme aura le plus aimé,
là aussi elle se vengera
le plus cruellement.
L'amour des femmes vient vite,
et vite vient leur haine ;
et leur inimitié, une fois venue,
dure plus que l'amitié.
Elles savent tempérer l'amour,
mais non la haine.
Debout contre la paroi,
Iseut aux Blanches Mains
avait entendu chaque parole.
Elle avait tant aimé Tristan ! …
Elle connaissait enfin
son amour pour une autre.
Elle retint les choses entendues :
si elle le peut un jour,
comme elle se vengera
sur ce qu'elle aime le plus au monde !
Pourtant, elle n'en fit nul semblant,
et dès qu'on ouvrit les portes,
elle entra dans la chambre de Tristan,
et, cachant son courroux,
continua de le servir
et de lui faire belle chère,
ainsi qu'il sied à une amante.
Elle lui parlait doucement,
le baisait sur les lèvres,
et lui demandait si
Kaherdin reviendrait bientôt
avec le médecin qui devait le guérir.
Mais toujours
elle cherchait sa vengeance.
Kaherdin ne cessa de naviguer,
tant qu'il jeta l'ancre
dans le port de Tintagel.
Il prit sur son poing un grand autour,
il prit un drap de couleur rare,
une coupe bien ciselée :
il en fit présent au roi Marc
et lui demanda courtoisement
sa sauvegarde et sa paix,
afin qu'il pût trafiquer en sa terre,
sans craindre nul dommage
de chambellan ni de vicomte.
Et le roi le lui octroya
devant tous les hommes de son palais.
Alors,
Kaherdin offrit à la reine
un fermail ouvré d'or fin :
« Reine, dit-il, l'or en est bon » ;
et, retirant de son doigt
l'anneau de Tristan,
il le mit à côté du joyau :
«Voyez, reine,
l'or de ce fermail est plus riche,
et pourtant l'or de cet anneau
a bien son prix.
Quand Iseut reconnut l'anneau
de jaspe vert,
son cœur frémit et sa couleur mua,
et, redoutant ce qu'elle allait ouïr,
elle attira Kaherdin à l'écart
près d'une croisée,
comme pour mieux voir
et marchander le fermail.
Kaherdin lui dit simplement :
« Dame, Tristan est blessé
d'une épée empoisonnée et va mourir.
Il vous mande que,
seule, vous pouvez lui porter réconfort.
Il vous rappelle les grandes peines
et les douleurs
que vous avez subies ensemble.
Gardez cet anneau, il vous le donne.
Iseut répondit, défaillante :
« Ami, je vous suivrai.
Demain, au matin,
que votre nef soit prête
à l'appareillage !
Le lendemain, au matin,
la reine dit qu'elle voulait chasser
au faucon et fit préparer
ses chiens et ses oiseaux.
Mais le duc Andret,
qui toujours guettait, l'accompagna.
Quand ils furent aux champs,
non loin du rivage de la mer,
un faisan s'enleva.
Andret laissa aller
un faucon pour le prendre ;
mais le temps était clair et beau :
le faucon s'essora et disparut.
« Voyez, sire Andret, dit la reine :
le faucon s'est perché là-bas,
au port, sur le mât d'une nef
que je ne connaissais pas.
À qui est-elle ?
– Dame, fit Andret,
c'est la nef de ce marchand de Bretagne
qui hier vous présenta un fermail d'or.
Allons-y reprendre notre faucon.
Kaherdin avait jeté une planche,
comme un ponceau, de sa nef au rivage.
Il vint à la rencontre de la reine :
« Dame, s'il vous plaisait,
vous entreriez dans ma nef,
et je vous montrerais
mes riches marchandises.
– Volontiers, sire », dit la reine.
Elle descend de cheval,
va droit à la planche,
la traverse, entre dans la nef.
Andret veut la suivre,
et s'engage sur la planche :
mais Kaherdin, debout sur le plat-bord,
le frappe de son aviron ;
Andret trébuche et tombe dans la mer.
Il veut se reprendre ;
Kaherdin le refrappe à coups d'aviron
et le rabat sous les eaux, et crie :
« Meurs, traître !
Voici ton salaire pour tout le mal
que tu as fait souffrir
à Tristan et à la reine Iseut !
Ainsi Dieu vengea les amants
des félons qui les avaient tant haïs !
Tous quatre sont morts :
Guenelon, Gondoïne, Denoalen, Andret.
L'ancre était relevée,
le mât dressé, la voile tendue.
Le vent frais du matin bruissait
dans les haubans et gonflait les toiles.
Hors du port, vers la haute mer
toute blanche et lumineuse au loin
sous les rais du soleil,
la nef s'élança.
À Carhaix, Tristan languit.
Il convoite la venue d'Iseut.
Rien ne le conforte plus,
et s'il vit encore,
c'est qu'il l'attend.
Chaque jour,
il envoyait au rivage guetter
si la nef revenait,
et la couleur de sa voile ;
nul autre désir
ne lui tenait plus au cœur.
Bientôt il se fit porter
sur la falaise de Penmarch,
et, si longtemps que le soleil
se tenait à l'horizon,
il regardait au loin la mer.
Écoutez, seigneurs,
une aventure douloureuse,
pitoyable à ceux qui aiment.
Déjà Iseut approchait ;
déjà la falaise de Penmarch
surgissait au loin,
et la nef cinglait plus joyeuse.
Un vent d'orage grandit tout à coup,
frappe droit contre la voile
et fait tourner la nef sur elle-même.
Les mariniers courent au lof,
et contre leur gré virent en arrière.
Le vent fait rage,
les vagues profondes s'émeuvent,
l'air s'épaissit en ténèbres,
la mer noircit,
la pluie s'abat en rafales.
Haubans et boulines se rompent,
les mariniers baissent la voile
et louvoient au gré de l'onde et du vent.
Ils avaient, pour leur malheur,
oublié de hisser à bord
la barque amarrée à la poupe
et qui suivait le sillage de la nef.
Une vague la brise et l'emporte.
Iseut s'écrie :
« Hélas ! chétive !
Dieu ne veut pas que je vive assez
pour voir Tristan, mon ami,
une fois encore, une fois seulement ;
il veut que je sois noyée en cette mer.
Tristan,
si je vous avais parlé une fois encore,
je me soucierais peu de mourir après.
Ami, si je ne viens pas jusqu'à vous,
c'est que Dieu ne le veut pas,
et c'est ma pire douleur.
Ma mort ne m'est rien,
puisque Dieu la veut,
je l'accepte ; mais, ami,
quand vous l'apprendrez,
vous mourrez, je le sais bien.
Notre amour est de telle guise
que vous ne pouvez mourir sans moi,
ni moi sans vous.
Je vois votre mort
devant moi en même temps que la mienne.
Hélas ! ami, j'ai failli à mon désir :
il était de mourir dans vos bras,
d'être ensevelie dans votre cercueil ;
mais nous y avons failli.
Je vais mourir seule, et, sans vous,
disparaître dans la mer.
Peut-être vous ne saurez pas ma mort,
vous vivrez encore,
attendant toujours que je vienne.
Si Dieu le veut, vous guérirez même…
Ah ! peut-être après moi
vous aimerez une autre femme,
vous aimerez Iseut aux Blanches Mains.
Je ne sais ce qui sera de vous :
pour moi, ami, si je vous savais mort,
je ne vivrais guère après.
Que Dieu nous accorde, ami,
ou que je vous guérisse,
ou que nous mourions tous deux
d'une même angoisse !
Ainsi gémit la reine,
tant que dura la tourmente.
Mais, après cinq jours,
l'orage s'apaisa.
Au plus haut du mât,
Kaherdin hissa joyeusement
la voile blanche,
afin que Tristan reconnût
de plus loin sa couleur.
Déjà Kaherdin voit la Bretagne…
 Hélas ! presque aussitôt le calme
suivit la tempête,
la mer devint douce et toute plate,
le vent cessa de gonfler la voile,
et les mariniers louvoyèrent vainement
en amont et en aval,
en avant et en arrière.
Au loin, ils apercevaient la côte,
mais la tempête
avait emporté leur barque,
en sorte qu'ils ne pouvaient atterrir.
À la troisième nuit,
Iseut songea qu'elle tenait
en son giron la tête d'un grand sanglier
qui honnissait sa robe de sang,
et connut par là
qu'elle ne reverrait plus son ami vivant.
Tristan était trop faible
désormais pour veiller encore
sur la falaise de Penmarch,
et depuis de longs jours,
enfermé loin du rivage,
il pleurait pour Iseut qui ne venait pas.
Dolent et las,
il se plaint, soupire, s'agite ;
peu s'en faut qu'il ne meure de son désir.
Enfin, le vent fraîchit
et la voile blanche apparut.
Alors,
Iseut aux Blanches Mains se vengea.
Elle vient vers le lit de Tristan et dit :
« Ami, Kaherdin arrive.
J'ai vu sa nef en mer :
elle avance à grand'peine ;
pourtant je l'ai reconnue ;
puisse-t-il apporter
ce qui doit vous guérir !
Tristan tressaille :
« Amie belle,
vous êtes sûre que c'est sa nef ?
Or, dites-moi comment est la voile.
– Je l'ai bien vue,
ils l'ont ouverte et dressée très haut,
car ils ont peu de vent.
Sachez qu'elle est toute noire.
Tristan se tourna
vers la muraille et dit :
« Je ne puis retenir
ma vie plus longtemps. »
Il dit trois fois : « Iseut, amie ! »
À la quatrième, il rendit l'âme.
Alors, par la maison,
pleurèrent les chevaliers,
les compagnons de Tristan.
Ils l'ôtèrent de son lit,
l'étendirent sur un riche tapis
et recouvrirent son corps d'un linceul.
Sur la mer, le vent s'était levé
et frappait la voile en plein milieu.
Il poussa la nef jusqu'à terre.
Iseut la Blonde débarqua.
Elle entendit de grandes plaintes
par les rues,
et les cloches sonner aux moutiers,
aux chapelles.
Elle demanda aux gens
du pays pourquoi ces glas,
pourquoi ces pleurs.
Un vieillard lui dit :
« Dame, nous avons une grande douleur.
Tristan le franc, le preux, est mort.
Il était large aux besogneux,
secourable aux souffrants.
C'est le pire désastre
qui soit jamais tombé sur ce pays.
Iseut l'entend,
elle ne peut dire une parole.
Elle monte vers le palais.
Elle suit la rue, sa guimpe déliée.
Les Bretons s'émerveillaient
à la regarder ;
jamais ils n'avaient vu femme
d'une telle beauté.
Qui est-elle ? D'où vient-elle ?
Auprès de Tristan,
Iseut aux Blanches Mains,
affolée par le mal qu'elle avait causé,
poussait de grands cris sur le cadavre.
L'autre Iseut entra et lui dit :
« Dame, relevez-vous,
et laissez-moi approcher.
J'ai plus de droits à le pleurer que vous,
croyez-m'en. Je l'ai plus aimé.
Elle se tourna vers l'orient
et pria Dieu.
Puis elle découvrit un peu le corps,
s'étendit près de lui,
tout le long de son ami,
lui baisa la bouche et la face,
et le serra étroitement :
corps contre corps,
bouche contre bouche,
elle rend ainsi son âme ;
elle mourut auprès de lui
pour la douleur de son ami.
Quand le roi Marc
apprit la mort des amants,
il franchit la mer
et, venu en Bretagne,
fit ouvrer deux cercueils,
l'un de calcédoine pour Iseut,
l'autre de béryl pour Tristan.
Il emporta sur sa nef
vers Tintagel leurs corps aimés.
Auprès d'une chapelle,
à gauche et à droite de l'abside,
il les ensevelit en deux tombeaux.
Mais, pendant la nuit,
de la tombe de Tristan
jaillit une ronce verte et feuillue,
aux forts rameaux,
aux fleurs odorantes,
qui, s'élevant par-dessus la chapelle,
s'enfonça dans la tombe d'Iseut.
Les gens du pays coupèrent la ronce :
au lendemain elle renaît,
aussi verte, aussi fleurie,
aussi vivace,
et plonge encore
au lit d'Iseut la Blonde.
Par trois fois
ils voulurent la détruire ; vainement.
Enfin, ils rapportèrent la merveille
au roi Marc :
le roi défendit
de couper la ronce désormais.
Seigneurs, les bons trouvères d'antan,
Béroul et Thomas,
et monseigneur Eilhart
et maître Gottfried, ont conté ce conte
pour tous ceux qui aiment,
non pour les autres.
Ils vous mandent par moi leur salut.
Ils saluent ceux qui sont pensifs
et ceux qui sont heureux,
les mécontents et les désireux,
ceux qui sont joyeux
et ceux qui sont troublés,
tous les amants.
Puissent-ils trouver ici
consolation contre l'inconstance,
contre l'injustice,
contre le dépit, contre la peine,
contre tous les maux d'amour !
