Guy de Maupassant.
L’INUTILE BEAUTÉ.
1890.
À Henry Cazalis.
L’INUTILE BEAUTÉ
1
La victoria fort élégante,
attelée de deux superbes chevaux noirs,
attendait devant le perron de l’hôtel.
C’était à la fin de juin,
vers cinq heures et demie,
et, entre les toits
qui enfermaient la cour d’honneur,
le ciel apparaissait plein de clarté,
de chaleur, de gaieté.
La comtesse de Mascaret
se montra sur le perron
juste au moment où son mari,
qui rentrait,
arriva sous la porte cochère.
Il s’arrêta quelques secondes
pour regarder sa femme,
et il pâlit un peu.
Elle était fort belle, svelte,
distinguée avec sa longue figure ovale,
son teint d’ivoire doré,
ses grands yeux gris
et ses cheveux noirs ;
et elle monta dans sa voiture
sans le regarder,
sans paraître même l’avoir aperçu,
avec une allure
si particulièrement racée,
que l’infâme jalousie
dont il était depuis si longtemps dévoré,
le mordit au cœur de nouveau.
Il s’approcha, et la saluant :
— Vous allez vous promener ? dit-il.
Elle laissa passer quatre mots
entre ses lèvres dédaigneuses.
— Vous le voyez bien !
— Au bois ?
— C’est probable.
— Me serait-il permis
de vous accompagner ?
— La voiture est à vous.
Sans s’étonner du ton
dont elle lui répondait,
il monta et s’assit à côté de sa femme,
puis il ordonna :
— Au bois.
Le valet de pied sauta sur le siège
auprès du cocher ;
et les chevaux, selon leur habitude,
piaffèrent en saluant de la tête
jusqu’à ce qu’ils eussent tourné
dans la rue.
Les deux époux demeuraient côte à côte
sans se parler.
Il cherchait
comment entamer l’entretien,
mais elle gardait un visage
si obstinément dur
qu’il n’osait pas.
À la fin,
il glissa sournoisement sa main
vers la main gantée de la comtesse
et la toucha comme par hasard,
mais le geste qu’elle fit
en retirant son bras
fut si vif et si plein de dégoût
qu’il demeura anxieux,
malgré ses habitudes d’autorité
et de despotisme.
Alors il murmura :
— Gabrielle !
Elle demanda, sans tourner la tête :
— Que voulez-vous ?
— Je vous trouve adorable.
Elle ne répondit rien,
et demeurait étendue dans sa voiture
avec un air de reine irritée.
Ils montaient maintenant
les Champs-Élysées,
vers l’Arc de Triomphe de l’Étoile.
L’immense monument,
au bout de la longue avenue,
ouvrait dans un ciel rouge
son arche colossale.
Le soleil semblait descendre sur lui
en semant par l’horizon
une poussière de feu.
Et le fleuve des voitures,
éclaboussées de reflets
sur les cuivres,
sur les argentures et les cristaux
des harnais et des lanternes,
laissait couler un double courant
vers le bois et vers la ville.
Le comte de Mascaret reprit :
— Ma chère Gabrielle.
Alors, n’y tenant plus,
elle répliqua d’une voix exaspérée :
— Oh ! laissez-moi tranquille,
je vous prie.
Je n’ai même plus la liberté
d’être seule dans ma voiture,
à présent.
Il simula n’avoir point écouté,
et continua :
— Vous n’avez jamais été aussi jolie
qu’aujourd’hui.
Elle était certainement
à bout de patience
et elle répliqua avec une colère
qui ne se contenait point :
— Vous avez tort de vous en apercevoir,
car je vous jure bien
que je ne serai plus jamais à vous.
Certes, il fut stupéfait et bouleversé,
et, ses habitudes de violence
reprenant le dessus,
il jeta un « Qu’est-ce à dire ? »
qui révélait plus le maître brutal
que l’homme amoureux.
Elle répéta, à voix basse,
bien que leurs gens
ne pussent rien entendre
dans l’assourdissant
ronflement des roues :
— Ah ! qu’est-ce à dire ?
qu’est-ce à dire ?
Je vous retrouve donc !
Vous voulez que je vous le dise ?
— Oui.
— Que je vous dise tout ?
— Oui.
— Tout ce que j’ai sur le cœur
depuis que je suis la victime
de votre féroce égoïsme.
Il était devenu rouge d’étonnement
et d’irritation.
Il grogna, les dents serrées :
— Oui, dites ?
C’était un homme de haute taille,
à larges épaules,
à grande barbe rousse,
un bel homme,
un gentilhomme,
un homme du monde
qui passait pour un mari parfait
et pour un père excellent.
Pour la première fois
depuis leur sortie de l’hôtel
elle se retourna vers lui
et le regarda bien en face :
— Ah ! vous allez entendre
des choses désagréables,
mais sachez que je suis prête à tout,
que je braverai tout,
que je ne crains rien,
et vous aujourd’hui moins que personne.
Il la regardait aussi dans les yeux,
et une rage déjà le secouait.
Il murmura :
— Vous êtes folle !
— Non,
mais je ne veux plus être la victime
de l’odieux supplice de maternité
que vous m’imposez depuis onze ans !
je veux vivre enfin en femme du monde,
comme j’en ai le droit,
comme toutes les femmes
en ont le droit.
Redevenant pâle tout à coup,
il balbutia :
— Je ne comprends pas.
— Si, vous comprenez.
Il y a maintenant trois mois
que j’ai accouché
de mon dernier enfant,
et comme je suis encore très belle,
et, malgré vos efforts,
presque indéformable,
ainsi que vous venez de le reconnaître
en m’apercevant sur votre perron,
vous trouvez qu’il est temps
que je redevienne enceinte.
— Mais vous déraisonnez !
— Non.
J’ai trente ans et sept enfants,
et nous sommes mariés depuis onze ans,
et vous espérez
que cela continuera encore dix ans,
après quoi vous cesserez d’être jaloux.
Il lui saisit le bras et l’étreignant :
— Je ne vous permettrai pas
de me parler plus longtemps ainsi.
— Et moi,
je vous parlerai jusqu’au bout,
jusqu’à ce que j’aie fini
tout ce que j’ai à vous dire,
et si vous essayez de m’en empêcher,
j’élèverai la voix
de façon à être entendue
par les deux domestiques
qui sont sur le siège.
Je ne vous ai laissé monter ici
que pour cela,
car j’ai ces témoins
qui vous forceront à m’écouter
et à vous contenir.
Écoutez-moi.
Vous m’avez toujours été antipathique
et je vous l’ai toujours laissé voir,
car je n’ai jamais menti, monsieur.
Vous m’avez épousée malgré moi,
vous avez forcé mes parents
qui étaient gênés
à me donner à vous,
parce que vous êtes très riche.
Ils m’y ont contrainte,
en me faisant pleurer.
Vous m’avez donc achetée,
et dès que j’ai été en votre pouvoir,
dès que j’ai commencé
à devenir pour vous
une compagne prête à s’attacher,
à oublier vos procédés d’intimidation
et de coercition
pour me souvenir seulement
que je devais être une femme dévouée
et vous aimer autant
qu’il m’était possible de le faire,
vous êtes devenu jaloux, vous,
comme aucun homme ne l’a jamais été,
d’une jalousie d’espion,
basse, ignoble,
dégradante pour vous,
insultante pour moi.
Je n’étais pas mariée depuis huit mois
que vous m’avez soupçonnée
de toutes les perfidies.
Vous me l’avez même laissé entendre.
Quelle honte !
Et comme vous ne pouviez pas m’empêcher
d’être belle et de plaire,
d’être appelée dans les salons
et aussi dans les journaux
une des plus jolies femmes de Paris,
vous avez cherché
ce que vous pourriez imaginer
pour écarter de moi les galanteries,
et vous avez eu cette idée abominable
de me faire passer ma vie
dans une perpétuelle grossesse,
jusqu’au moment
où je dégoûterais tous les hommes.
Oh ! ne niez pas !
Je n’ai point compris
pendant longtemps,
puis j’ai deviné.
Vous vous en êtes vanté même
à votre sœur,
qui me l’a dit,
car elle m’aime et elle a été révoltée
de votre grossièreté de rustre.
Ah ! rappelez-vous nos luttes,
les portes brisées,
les serrures forcées !
À quelle existence
vous m’avez condamnée depuis onze ans,
une existence de jument poulinière
enfermée dans un haras.
Puis, dès que j’étais grosse,
vous vous dégoûtiez aussi de moi, vous,
et je ne vous voyais plus
durant des mois.
On m’envoyait à la campagne,
dans le château de la famille,
au vert, au pré, faire mon petit.
Et quand je reparaissais,
fraîche et belle,
indestructible,
toujours séduisante
et toujours entourée d’hommages,
espérant enfin
que j’allais vivre un peu
comme une jeune femme riche
qui appartient au monde,
la jalousie vous reprenait,
et vous recommenciez à me poursuivre
de l’infâme et haineux désir
dont vous souffrez en ce moment,
à mon côté.
Et ce n’est pas le désir de me posséder
- je ne me serais jamais
refusée à vous -
c’est le désir de me déformer.
Il s’est de plus passé
cette chose abominable
et si mystérieuse
que j’ai été longtemps à la pénétrer
(mais je suis devenue fine
à vous voir agir et penser) :
vous vous êtes attaché à vos enfants
de toute la sécurité
qu’ils vous ont donnée
pendant que je les portais
dans ma taille.
Vous avez fait de l’affection pour eux
avec toute l’aversion
que vous aviez pour moi,
avec toutes vos craintes ignobles
momentanément calmées
et avec la joie de me voir grossir.
Ah ! cette joie,
combien de fois je l’ai sentie en vous,
je l’ai rencontrée dans vos yeux,
je l’ai devinée.
Vos enfants,
vous les aimez comme des victoires
et non comme votre sang.
Ce sont des victoires sur moi,
sur ma jeunesse,
sur ma beauté,
sur mon charme,
sur les compliments qu’on m’adressait,
et sur ceux qu’on chuchotait
autour de moi, sans me les dire.
Et vous en êtes fier ;
vous paradez avec eux,
vous les promenez en break
au bois de Boulogne,
sur des ânes à Montmorency.
Vous les conduisez
aux matinées théâtrales
pour qu’on vous voit au milieu d’eux,
qu’on dise « quel bon père »
et qu’on le répète….
Il lui avait pris le poignet
avec une brutalité sauvage,
et il le serrait si violemment
qu’elle se tut,
une plainte lui déchirant la gorge.
Et il lui dit tout bas :
— J’aime mes enfants, entendez-vous !
Ce que vous venez de m’avouer
est honteux de la part d’une mère.
Mais vous êtes à moi.
Je suis le maître… votre maître…
je puis exiger de vous
ce que je voudrai,
quand je voudrai…
et j’ai la loi… pour moi !
Il cherchait à lui écraser les doigts
dans la pression de tenaille
de son gros poignet musculeux.
Elle, livide de douleur,
s’efforçait en vain d’ôter sa main
de cet étau qui la broyait ;
et la souffrance la faisant haleter,
des larmes lui vinrent aux yeux.
— Vous voyez bien
que je suis le maître, dit-il,
et le plus fort.
Il avait un peu desserré son étreinte.
Elle reprit :
— Me croyez-vous pieuse ?
Il balbutia, surpris.
— Mais oui.
— Pensez-vous que je croie à Dieu ?
— Mais oui.
— Que je pourrais mentir
en vous faisant un serment
devant un autel
où est enfermé le corps du Christ.
— Non.
— Voulez-vous m’accompagner
dans une église.
— Pourquoi faire ?
— Vous le verrez bien.
Voulez-vous ?
— Si vous y tenez, oui.
Elle éleva la voix, en appelant :
— Philippe.
Le cocher, inclinant un peu le cou,
sans quitter ses chevaux des yeux,
sembla tourner son oreille seule
vers sa maîtresse, qui reprit :
— Allez à l’église
Saint-Philippe-du-Roule.
Et la victoria qui arrivait
à la porte du Bois de Boulogne,
retourna vers Paris.
La femme et le mari
n’échangèrent plus une parole
pendant ce nouveau trajet.
Puis, lorsque la voiture fut arrêtée
devant l’entrée du temple,
Mme de Mascaret, sautant à terre,
y pénétra,
suivie à quelques pas, par le comte.
Elle alla, sans s’arrêter,
jusqu’à la grille du chœur,
et tombant à genoux contre une chaise,
cacha sa figure dans ses mains et pria.
Elle pria longtemps,
et lui, debout derrière elle,
s’aperçut enfin qu’elle pleurait.
Elle pleurait sans bruit,
comme pleurent les femmes
dans les grands chagrins poignants.
C’était, dans tout son corps,
une sorte d’ondulation
qui finissait par un petit sanglot,
caché, étouffé sous ses doigts.
Mais le comte de Mascaret
jugea que la situation
se prolongeait trop,
et il la toucha sur l’épaule.
Ce contact la réveilla
comme une brûlure.
Se dressant,
elle le regarda les yeux dans les yeux.
— Ce que j’ai à vous dire, le voici.
Je n’ai peur de rien,
vous ferez ce que vous voudrez.
Vous me tuerez si cela vous plaît.
Un de vos enfants n’est pas à vous,
un seul.
Je vous le jure devant le Dieu
qui m’entend ici.
C’était l’unique vengeance
que j’eusse contre vous,
contre votre abominable tyrannie de mâle,
contre ces travaux forcés
de l’engendrement
auxquels vous m’avez condamnée.
Qui fut mon amant ?
Vous ne le saurez jamais !
Vous soupçonnerez tout le monde.
Vous ne le découvrirez point.
Je me suis donnée à lui
sans amour et sans plaisir,
uniquement pour vous tromper.
Et il m’a rendue mère aussi, lui.
Qui est son enfant ?
Vous ne le saurez jamais.
J’en ai sept, cherchez !
Cela,
je comptais vous le dire plus tard,
bien plus tard,
car on ne s’est vengé d’un homme,
en le trompant,
que lorsqu’il le sait.
Vous m’avez forcée
à vous le confesser aujourd’hui,
j’ai fini.
Et elle s’enfuit à travers l’église,
vers la porte ouverte sur la rue,
s’attendant à entendre derrière elle
le pas rapide de l’époux bravé,
et à s’affaisser sur le pavé
sous le coup d’assommoir de son poing.
Mais elle n’entendit rien,
et gagna sa voiture.
Elle y monta d’un saut,
crispée d’angoisse,
haletante de peur,
et cria au cocher : « à l’hôtel ».
Les chevaux partirent au grand trot.
2
La comtesse de Mascaret,
enfermée en sa chambre,
attendait l’heure du dîner
comme un condamné à mort
attend l’heure du supplice.
Qu’allait-il faire ?
Était-il rentré ?
Despote, emporté,
prêt à toutes les violences,
qu’avait-il médité,
qu’avait-il préparé,
qu’avait-il résolu ?
Aucun bruit dans l’hôtel,
et elle regardait à tout instant
les aiguilles de sa pendule.
La femme de chambre était venue
pour la toilette crépusculaire ;
puis elle était partie.
Huit heures sonnèrent,
et, presque tout de suite
deux coups furent frappés à la porte.
— Entrez.
Le maître d’hôtel parut, et dit :
— Madame la comtesse est servie.
— Le comte est rentré ?
— Oui, madame la comtesse.
M. le comte est dans la salle à manger.
Elle eut,
pendant quelques secondes,
la pensée de s’armer
d’un petit revolver
qu’elle avait acheté
quelque temps auparavant,
en prévision du drame
qui se préparait dans son cœur.
Mais elle songea
que tous les enfants seraient là ;
et elle ne prit rien,
qu’un flacon de sels.
Lorsqu’elle entra dans la salle,
son mari, debout près de son siège,
attendait.
Ils échangèrent un léger salut,
et s’assirent.
Alors, les enfants, à leur tour,
prirent place.
Les trois fils,
avec leur précepteur, l’abbé Marin,
étaient à la droite de la mère ;
les trois filles,
avec la gouvernante anglaise,
Mlle Smith,
étaient à gauche.
Le dernier enfant, âgé de trois mois,
restait seul à la chambre
avec sa nourrice.
Les trois filles, toutes blondes,
dont l’aînée avait dix ans,
vêtues de toilettes bleues,
ornées de petites dentelles blanches,
ressemblaient à d’exquises poupées.
La plus jeune n’avait pas trois ans.
Toutes, jolies déjà,
promettaient de devenir belles
comme leur mère.
Les trois fils,
deux châtains,
et l’aîné, âgé de neuf ans, déjà brun,
semblaient annoncer
des hommes vigoureux,
de grande taille,
aux larges épaules.
La famille entière
semblait bien du même sang,
fort et vivace.
L’abbé prononça le bénédicité
selon l’usage,
lorsque personne n’était invité,
car, en présence des étrangers,
les enfants
ne venaient point à la table.
Puis on se mit à dîner.
La comtesse,
étreinte d’une émotion
qu’elle n’avait point prévue,
demeurait les yeux baissés,
tandis que le comte examinait
tantôt les trois garçons
et tantôt les trois filles,
avec des yeux incertains
qui allaient d’une tête à l’autre,
troublés d’angoisses.
Tout à coup,
en reposant devant lui son verre à pied,
il le cassa,
et l’eau rougie
se répandit sur la nappe.
Au léger bruit
que fit ce léger accident
la comtesse eut un soubresaut
qui la souleva sur sa chaise.
Pour la première fois
ils se regardèrent.
Alors, de moment en moment,
malgré eux,
malgré la crispation de leur chair
et de leur cœur,
dont les bouleversait
chaque rencontre de leurs prunelles,
ils ne cessaient plus de les croiser
comme des canons de pistolet.
L’abbé, sentant qu’une gêne existait
dont il ne devinait pas la cause,
essaya de semer une conversation.
Il égrenait des sujets
sans que ses inutiles tentatives
fissent éclore une idée,
fissent naître une parole.
La comtesse, par tact féminin,
obéissant à ses instincts
de femme du monde,
essaya deux ou trois fois
de lui répondre : mais en vain.
Elle ne trouvait point ses mots
dans la déroute de son esprit ;
et sa voix lui faisait presque peur
dans le silence de la grande pièce
où sonnaient seulement
les petits heurts
de l’argenterie et des assiettes.
Soudain son mari,
se penchant en avant, lui dit :
— En ce lieu,
au milieu de vos enfants,
me jurez-vous la sincérité
de ce que vous m’avez affirmé tantôt.
La haine fermentée dans ses veines
la souleva soudain,
et répondant à cette demande
avec la même énergie
qu’elle répondait à son regard,
elle leva ses deux mains,
la droite vers les fronts de ses fils,
la gauche
vers les fronts de ses filles,
et d’un accent ferme, résolu,
sans défaillance :
— Sur la tête de mes enfants,
je jure que je vous ai dit la vérité.
Il se leva, et, avec un geste exaspéré
ayant lancé sa serviette sur la table,
il se retourna
en jetant sa chaise contre le mur,
puis sortit sans ajouter un mot.
Mais elle, alors,
poussant un grand soupir,
comme après une première victoire,
reprit d’une voix calmée :
— Ne faites pas attention, mes chéris,
votre papa a éprouvé
un gros chagrin tantôt.
Et il a encore beaucoup de peine.
Dans quelques jours
il n’y paraîtra plus.
Alors elle causa avec l’abbé ;
elle causa avec Mlle Smith ;
elle eut pour tous ses enfants
des paroles tendres,
des gentillesses,
de ces douces gâteries de mère
qui dilatent les petits cœurs.
Quand le dîner fut fini,
elle passa au salon
avec toute sa maisonnée.
Elle fit bavarder les aînés,
conta des histoires aux derniers,
et, lorsque fut venue
l’heure du coucher général,
elle les baisa très longuement
puis, les ayant envoyés dormir,
elle rentra seule dans sa chambre.
Elle attendit,
car elle ne doutait pas
qu’il viendrait.
Alors, ses enfants étant loin d’elle,
elle se décida à défendre sa peau
d’être humain
comme elle avait défendu sa vie
de femme du monde ;
et elle cacha,
dans la poche de sa robe,
le petit revolver chargé
qu’elle avait acheté
quelques jours plus tôt.
Les heures passaient,
les heures sonnaient.
Tous les bruits de l’hôtel
s’éteignirent.
Seuls les fiacres
continuèrent dans les rues
leur roulement vague,
doux et lointain
à travers les tentures des murs.
Elle attendait,
énergique et nerveuse,
sans peur de lui maintenant,
prête à tout
et presque triomphante,
car elle avait trouvé pour lui
un supplice de tous les instants
et de toute la vie.
Mais les premières lueurs du jour
glissèrent entre les franges
du bas de ses rideaux,
sans qu’il fût entré chez elle.
Alors elle comprit, stupéfaite,
qu’il ne viendrait pas.
Ayant fermé sa porte à clef
et poussé le verrou de sûreté
qu’elle y avait fait appliquer,
elle se mit au lit enfin
et y demeura, les yeux ouverts,
méditant,
ne comprenant plus,
ne devinant pas ce qu’il allait faire.
Sa femme de chambre,
en lui apportant le thé,
lui remit une lettre de son mari.
Il lui annonçait
qu’il entreprendrait un voyage
assez long,
et la prévenait, en post-scriptum,
que son notaire
lui fournirait les sommes nécessaires
à toutes ses dépenses.
3
C’était à l’Opéra,
pendant un entracte
de Robert le Diable.
Dans l’orchestre, les hommes debout,
le chapeau sur la tête,
le gilet largement ouvert
sur la chemise blanche
où brillaient l’or et les pierres
des boutons,
regardaient les loges
pleines de femmes décolletées,
diamantées, emperlées,
épanouies dans cette serre illuminée
où la beauté des visages
et l’éclat des épaules
semblent fleurir pour les regards
au milieu de la musique
et des voix humaines.
Deux amis,
le dos tourné à l’orchestre,
lorgnaient, en causant,
toute cette galerie d’élégance,
toute cette exposition de grâce
vraie ou fausse,
de bijoux, de luxe et de prétention
qui s’étalait en cercle
autour du grand-théâtre.
Un d’eux, Roger de Salins,
dit à son compagnon Bernard Grandin :
— Regarde donc la comtesse de Mascaret
comme elle est toujours belle.
L’autre, à son tour, lorgna,
dans une loge de face,
une grande femme
qui paraissait encore très jeune,
et dont l’éclatante beauté
semblait appeler les yeux
de tous les coins de la salle.
Son teint pâle, aux reflets d’ivoire,
lui donnait un air de statue,
tandis qu’en ses cheveux
noirs comme une nuit,
un mince diadème en arc-en-ciel,
poudré de diamants,
brillait ainsi qu’une voie lactée.
Quand il l’eut regardée quelque temps,
Bernard Grandin répondit
avec un accent badin
de conviction sincère :
— Je te crois qu’elle est belle !
— Quel âge peut-elle avoir maintenant ?
— Attends.
Je vais te dire ça exactement.
Je la connais depuis son enfance.
Je l’ai vue débuter dans le monde
comme jeune fille.
Elle a… elle a… trente… trente…
trente-six ans.
— Ce n’est pas possible ?
— J’en suis sûr.
— Elle en porte vingt-cinq.
— Et elle a eu sept enfants.
— C’est incroyable.
— Ils vivent même tous les sept,
et c’est une fort bonne mère.
Je vais un peu dans la maison
qui est agréable,
très calme, très saine.
Elle réalise le phénomène de la famille
dans le monde.
— Est-ce bizarre ?
Et on n’a jamais rien dit d’elle ?
— Jamais.
— Mais, son mari ?
Il est singulier, n’est-ce pas ?
— Oui et non.
Il y a peut-être eu entre eux
un petit drame,
un de ces petits drames de ménage
qu’on soupçonne,
qu’on ne connaît jamais bien,
mais qu’on devine à peu près.
— Quoi ?
— Je n’en sais rien, moi.
Mascaret est grand viveur aujourd’hui,
après avoir été un parfait époux.
Tant qu’il est resté bon mari,
il a eu un affreux caractère,
ombrageux et grincheux.
Depuis qu’il fait la fête,
il est devenu très indifférent,
mais on dirait qu’il a un souci,
un chagrin,
un ver rongeur quelconque,
il vieillit beaucoup, lui.
Alors, les deux amis
philosophèrent quelques minutes
sur les peines secrètes,
inconnaissables,
que des dissemblances de caractères,
ou peut-être des antipathies physiques,
inaperçues d’abord,
peuvent faire naître dans une famille.
Roger de Salins,
qui continuait à lorgner
Mme de Mascaret,
reprit.
— Il est incompréhensible
que cette femme-là
ait eu sept enfants ?
— Oui, en onze ans.
Après quoi elle a clôturé,
à trente ans,
sa période de production
pour entrer dans la brillante période
de représentation,
qui ne semble pas près de finir.
— Les pauvres femmes !
— Pourquoi les plains-tu ?
— Pourquoi ?
Ah ! mon cher, songe donc !
Onze ans de grossesses
pour une femme comme ça !
quel enfer !
C’est toute la jeunesse,
toute la beauté,
toute l’espérance de succès,
tout l’idéal poétique de vie brillante,
qu’un sacrifice à cette abominable loi
de la reproduction
qui fait de la femme normale
une simple machine à pondre des êtres.
— Que veux-tu ? c’est la nature !
— Oui, mais je dis que la nature
est notre ennemie,
qu’il faut toujours lutter
contre la nature,
car elle nous ramène sans cesse
à l’animal.
Ce qu’il y a de propre,
de joli, d’élégant,
d’idéal sur la terre,
ce n’est pas Dieu qui l’y a mis,
c’est l’homme,
c’est le cerveau humain.
C’est nous
qui avons introduit dans la création,
en la chantant,
en l’interprétant,
en l’admirant en poètes,
en l’idéalisant en artistes,
en l’expliquant en savants
qui se trompent
mais qui trouvent aux phénomènes
des raisons ingénieuses,
un peu de grâce, de beauté,
de charme inconnu et de mystère.
Dieu n’a créé que des êtres grossiers,
pleins de germes des maladies,
qui, après quelques années
d’épanouissement bestial,
vieillissent dans les infirmités,
avec toutes les laideurs
et toutes les impuissances
de la décrépitude humaine.
Il ne les a faits, semble-t-il,
que pour se reproduire salement
et pour mourir ensuite,
ainsi que les insectes éphémères
des soirs d’été.
J’ai dit
« pour se reproduire salement » ;
j’insiste.
Qu’y a-t-il, en effet,
de plus ignoble,
de plus répugnant
que cet acte ordurier et ridicule
de la reproduction des êtres,
contre lequel toutes les âmes délicates
sont et seront éternellement révoltées.
Puisque tous les organes
inventés par ce créateur
économe et malveillant
servent à deux fins,
pourquoi n’en a-t-il pas choisi d’autres
qui ne fussent point malpropres
et souillés,
pour leur confier
cette mission sacrée,
la plus noble et la plus exaltante
des fonctions humaines.
La bouche, qui nourrit le corps
avec des aliments matériels,
répand aussi la parole et la pensée.
La chair se restaure par elle,
et c’est par elle, en même temps,
que se communique l’idée.
L’odorat,
qui donne aux poumons l’air vital,
donne au cerveau
tous les parfums du monde :
l’odeur des fleurs,
des bois, des arbres,
de la mer.
L’oreille, qui nous fait communiquer
avec nos semblables,
nous a permis encore
d’inventer la musique,
de créer du rêve, du bonheur,
de l’infini
et même du plaisir physique
avec des sons !
Mais on dirait que le Créateur,
sournois et cynique,
a voulu interdire à l’homme
de jamais anoblir,
embellir et idéaliser
sa rencontre avec la femme.
L’homme, cependant, a trouvé l’amour,
ce qui n’est pas mal
comme réplique au Dieu narquois,
et il l’a si bien paré
de poésie littéraire
que la femme souvent oublie
à quels contacts elle est forcée.
Ceux, parmi nous, qui sont impuissants
à se tromper en s’exaltant,
ont inventé le vice
et raffiné les débauches,
ce qui est encore une manière
de berner Dieu,
et de rendre hommage,
un hommage impudique,
à la beauté.
Mais l’être normal fait des enfants
ainsi qu’une bête accouplée par la loi.
Regarde cette femme !
n’est-ce pas abominable
de penser que ce bijou,
que cette perle née pour être belle,
admirée, fêtée et adorée,
a passé onze ans de sa vie
à donner des héritiers
au comte de Mascaret.
Bernard Grandin dit en riant :
— Il y a beaucoup de vrai
dans tout cela ;
mais peu de gens te comprendraient.
Salins s’animait.
— Sais-tu comment je conçois Dieu,
dit-il :
comme un monstrueux organe créateur
inconnu de nous,
qui sème par l’espace
des milliards de mondes,
ainsi qu’un poisson unique
pondrait des œufs dans la mer.
Il crée
parce que c’est sa fonction de Dieu ;
mais il est ignorant de ce qu’il fait,
stupidement prolifique,
inconscient
des combinaisons de toutes sortes
produites par ses germes éparpillés.
La pensée humaine
est un heureux petit accident
des hasards de ses fécondations,
un accident local,
passager, imprévu,
condamné à disparaître avec la terre,
et à recommencer peut-être
ici ou ailleurs,
pareil ou différent,
avec les nouvelles combinaisons
des éternels recommencements.
Nous lui devons,
à ce petit accident de l’intelligence,
d’être très mal en ce monde
qui n’est pas fait pour nous,
qui n’avait pas été préparé
pour recevoir, loger,
nourrir et contenter
des êtres pensants,
et nous lui devons aussi
d’avoir à lutter sans cesse,
quand nous sommes vraiment des raffinés
et des civilisés,
contre ce qu’on appelle encore
les desseins de la Providence.
Grandin,
qui l’écoutait avec attention,
connaissant de longue date
les surprises éclatantes
de sa fantaisie,
lui demanda :
— Alors, tu crois que la pensée humaine
est un produit spontané
de l’aveugle parturition divine ?
— Parbleu !
une fonction fortuite
des centres nerveux de notre cerveau,
pareille aux actions chimiques
imprévues
dues à des mélanges nouveaux,
pareille aussi
à une production d’électricité,
créée par des frottements
ou des voisinages inattendus,
à tous les phénomènes enfin engendrés
par les fermentations infinies
et fécondes
de la matière qui vit.
Mais, mon cher,
la preuve en éclate
pour quiconque regarde autour de soi.
Si la pensée humaine,
voulue par un créateur conscient,
avait dû être ce qu’elle est devenue,
si différente de la pensée
et de la résignation animales,
exigeante, chercheuse,
agitée, tourmentée,
est-ce que le monde créé pour recevoir
l’être que nous sommes aujourd’hui
aurait été cet inconfortable
petit parc à bestioles,
ce champ à salades,
ce potager sylvestre,
rocheux et sphérique
où votre Providence imprévoyante
nous avait destinés à vivre nus,
dans les grottes ou sous les arbres,
nourris de la chair massacrée
des animaux, nos frères,
ou des légumes crus
poussés sous le soleil et les pluies.
Mais il suffit de réfléchir une seconde
pour comprendre
que ce monde n’est pas fait
pour des créatures comme nous.
La pensée éclose et développée
par un miracle nerveux
des cellules de notre tête,
toute impuissante, ignorante
et confuse qu’elle est
et qu’elle demeurera toujours,
fait de nous tous, les intellectuels,
d’éternels et misérables exilés
sur cette terre.
Contemple-la, cette terre,
telle que Dieu l’a donnée
à ceux qui l’habitent.
N’est-elle pas visiblement
et uniquement disposée,
plantée et boisée
pour des animaux.
Qu’y a-t-il pour nous ?
Rien.
Et pour eux, tout :
les cavernes,
les arbres, les feuillages,
les sources,
le gîte,
la nourriture et la boisson.
Aussi les gens difficiles comme moi
n’arrivent-ils jamais
à s’y trouver bien.
Ceux-là seuls
qui se rapprochent de la brute
sont contents et satisfaits.
Mais les autres, les poètes,
les délicats,
les rêveurs,
les chercheurs,
les inquiets.
Ah ! les pauvres gens !
Je mange des choux et des carottes,
sacrebleu,
des oignons, des navets et des radis,
parce que nous avons été contraints
de nous y accoutumer,
même d’y prendre goût,
et parce qu’il ne pousse pas
autre chose,
mais c’est là une nourriture de lapins
et de chèvres,
comme l’herbe et le trèfle
sont des nourritures de cheval
et de vache.
Quand je regarde les épis
d’un champ de blé mur,
je ne doute pas
que cela n’ait germé dans le sol
pour des becs de moineaux
ou d’alouettes,
mais non point pour ma bouche.
En mastiquant du pain,
je vole donc les oiseaux,
comme je vole la belette et le renard
en mangeant des poules.
La caille, le pigeon et la perdrix
ne sont-ils pas les proies naturelles
de l’épervier ;
le mouton, le chevreuil et le bœuf,
celles des grands carnassiers,
plutôt que des viandes engraissées
pour nous être servies rôties
avec des truffes
qui auraient été déterrées
spécialement pour nous,
par les cochons.
Mais, mon cher,
les animaux n’ont rien à faire
pour vivre ici-bas.
Ils sont chez eux, logés et nourris,
ils n’ont qu’à brouter ou à chasser
et à s’entre-manger
selon leurs instincts,
car Dieu n’a jamais prévu la douceur
et les mœurs pacifiques ;
il n’a prévu que la mort
des êtres acharnés à se détruire
et à se dévorer.
Quant à nous !
Ah ! ah ! il nous en a fallu du travail,
de l’effort, de la patience,
de l’invention, de l’imagination,
de l’industrie,
du talent et du génie
pour rendre à peu près logeable
ce sol de racines et de pierres.
Mais songe à ce que nous avons fait,
malgré la nature, contre la nature,
pour nous installer
d’une façon médiocre,
à peine propre, à peine confortable,
à peine élégante,
pas digne de nous.
Et plus nous sommes civilisés,
intelligents, raffinés,
plus nous devons vaincre et dompter
l’instinct animal
qui représente en nous
la volonté de Dieu.
Songe qu’il nous a fallu inventer
la civilisation,
toute la civilisation,
qui comprend tant de choses,
tant, tant, de toutes sortes,
depuis les chaussettes
jusqu’au téléphone.
Songe à tout ce que tu vois
tous les jours,
à tout ce qui nous sert
de toutes les façons.
Pour adoucir notre sort de brutes,
nous avons découvert
et fabriqué de tout,
à commencer par des maisons,
puis des nourritures exquises,
des sauces,
des bonbons, des pâtisseries,
des boissons, des liqueurs,
des étoffes, des vêtements,
des parures,
des lits, des sommiers,
des voitures, des chemins de fer,
des machines innombrables ;
nous avons, de plus,
trouvé les sciences et les arts,
l’écriture et les vers.
Oui, nous avons créé les arts,
la poésie, la musique, la peinture.
Tout l’idéal vient de nous,
et aussi toute la coquetterie de la vie,
la toilette des femmes
et le talent des hommes
qui ont fini par un peu parer
à nos yeux,
par rendre moins nue,
moins monotone
et moins dure
l’existence de simples reproducteurs
pour laquelle la divine Providence
nous avait uniquement animés.
Regarde ce théâtre.
N’y a-t-il pas là-dedans
un monde humain créé par nous,
imprévu par les Destins éternels,
ignoré d’Eux,
compréhensible seulement
par nos esprits,
une distraction coquette,
sensuelle,
intelligente,
inventée uniquement pour et par
la petite bête mécontente et agitée
que nous sommes.
Regarde cette femme, Mme de Mascaret.
Dieu l’avait faite
pour vivre dans une grotte,
nue, ou enveloppée de peaux de bêtes.
N’est-elle pas mieux ainsi ?
Mais, à ce propos,
sait-on pourquoi et comment
sa brute de mari,
ayant près de lui une compagne pareille
et, surtout
après avoir été assez rustre
pour la rendre sept fois mère,
l’a lâchée tout à coup
pour courir les gueuses.
Grandin répondit.
— Eh ! mon cher,
c’est probablement là l’unique raison.
Il a fini par trouver
que cela lui coûtait trop cher,
de coucher toujours chez lui.
Il est arrivé,
par économie domestique,
aux mêmes principes
que tu poses en philosophe.
On frappait les trois coups
pour le dernier acte.
Les deux amis se retournèrent,
ôtèrent leur chapeau
et s’assirent.
4
Dans le coupé qui les ramenait chez eux
après la représentation de l’Opéra,
le comte et la comtesse de Mascaret,
assis côte à côte,
se taisaient.
Mais voilà que le mari, tout à coup,
dit à sa femme :
— Gabrielle !
— Que me voulez-vous ?
— Ne trouvez-vous pas
que ça a assez duré !
— Quoi donc ?
— L’abominable supplice
auquel, depuis six ans,
vous me condamnez.
— Que voulez-vous, je n’y puis rien.
— Dites-moi lequel, enfin ?
— Jamais.
— Songez que je ne puis plus
voir mes enfants,
les sentir autour de moi,
sans avoir le cœur broyé par ce doute.
Dites-moi lequel,
et je vous jure que je pardonnerai,
que je le traiterai comme les autres.
— Je n’en ai pas le droit.
— Vous ne voyez donc pas
que je ne peux plus supporter cette vie,
cette pensée qui me ronge,
et cette question
que je me pose sans cesse,
cette question qui me torture
chaque fois que je les regarde.
J’en deviens fou.
Elle demanda :
— Vous avez donc beaucoup souffert ?
— Affreusement.
Est-ce que j’aurais accepté,
sans cela,
l’horreur de vivre à votre côté,
et l’horreur, plus grande encore,
de sentir, de savoir parmi eux
qu’il y en a un,
que je ne puis connaître,
et qui m’empêche d’aimer les autres.
Elle répéta :
— Alors,
vous avez vraiment souffert beaucoup ?
Il répondit d’une voix contenue
et douloureuse :
— Mais, puisque je vous répète
tous les jours
que c’est pour moi
un intolérable supplice.
Sans cela, serais-je revenu ?
serais-je demeuré dans cette maison,
près de vous et près d’eux,
si je ne les aimais pas, eux.
Ah ! vous vous êtes conduite avec moi
d’une façon abominable.
J’ai pour mes enfants
la seule tendresse de mon cœur ;
vous le savez bien.
Je suis pour eux un père
des anciens temps,
comme j’ai été pour vous le mari
des anciennes familles,
car je reste, moi,
un homme d’instinct,
un homme de la nature,
un homme d’autrefois.
Oui, je l’avoue,
vous m’avez rendu jaloux atrocement,
parce que vous êtes une femme
d’une autre race,
d’une autre âme,
avec d’autres besoins.
Ah ! les choses que vous m’avez dites,
je ne les oublierai jamais.
À partir de ce jour, d’ailleurs,
je ne me suis plus soucié de vous.
Je ne vous ai pas tuée
parce que je n’aurais plus gardé
un moyen sur la terre
de découvrir jamais lequel de nos…
de vos enfants n’est pas à moi.
J’ai attendu,
mais j’ai souffert
plus que vous ne sauriez croire,
car je n’ose plus les aimer,
sauf les deux aînés peut-être ;
je n’ose plus les regarder,
les appeler,
les embrasser,
je ne peux plus
en prendre un sur mes genoux
sans me demander :
« N’est-ce pas celui-là ? »
J’ai été avec vous correct
et même doux et complaisant
depuis six ans.
Dites-moi la vérité
et je vous jure
que je ne ferai rien de mal.
Dans l’ombre de la voiture,
il crut deviner qu’elle était émue,
et sentant qu’elle allait enfin parler :
— Je vous en prie, dit-il,
je vous en supplie….
Elle murmura :
— J’ai été peut-être plus coupable
que vous ne croyez.
Mais je ne pouvais pas,
je ne pouvais plus continuer
cette vie odieuse de grossesses.
Je n’avais qu’un moyen
de vous chasser de mon lit.
J’ai menti devant Dieu,
et j’ai menti, la main levée
sur la tête de mes enfants,
car je ne vous ai jamais trompé.
Il lui saisit le bras dans l’ombre,
et le serrant comme il avait fait
au jour terrible
de leur promenade au bois,
il balbutia :
— Est-ce vrai ?
— C’est vrai.
Mais lui, soulevé d’angoisse, gémit :
— Ah !
je vais retomber en de nouveaux doutes
qui ne finiront plus !
Quel jour avez-vous menti,
autrefois ou aujourd’hui ?
Comment vous croire à présent ?
Comment croire une femme après cela ?
Je ne saurai plus jamais
ce que je dois penser.
J’aimerais mieux
que vous m’eussiez dit :
« C’est Jacques, ou c’est Jeanne. »
La voiture pénétrait
dans la cour de l’hôtel.
Quand elle se fut arrêtée
devant le perron,
le comte descendit le premier
et offrit, comme toujours,
le bras à sa femme
pour gravir les marches.
Puis, dès qu’ils atteignirent
le premier étage :
— Puis-je vous parler
encore quelques instants, dit-il ?
Elle répondit :
— Je veux bien.
Ils entrèrent dans un petit salon,
dont un valet de pied, un peu surpris,
alluma les bougies.
Puis, quand ils furent seuls,
il reprit :
— Comment savoir la vérité ?
Je vous ai supplié mille fois
de parler,
vous êtes restée muette,
impénétrable,
inflexible, inexorable,
et voilà qu’aujourd’hui
vous venez me dire que vous avez menti.
Pendant six ans
vous avez pu me laisser croire
une chose pareille !
Non, c’est aujourd’hui que vous mentez,
je ne sais pourquoi,
par pitié pour moi, peut-être ?
Elle répondit
avec un air sincère et convaincu :
— Mais sans cela
j’aurais eu encore quatre enfants
pendant les six dernières années.
Il s’écria :
— C’est une mère qui parle ainsi ?
— Ah ! dit-elle,
je ne me sens pas du tout la mère
des enfants qui ne sont pas nés,
il me suffit d’être la mère
de ceux que j’ai
et de les aimer de tout mon cœur.
Je suis, nous sommes des femmes
du monde civilisé,
monsieur.
Nous ne sommes plus
et nous refusons d’être
de simples femelles
qui repeuplent la terre.
Elle se leva ;
mais il lui saisit les mains.
— Un mot, un mot seulement, Gabrielle.
Dites-moi la vérité ?
— Je viens de vous la dire.
Je ne vous ai jamais trompé.
Il la regardait bien en face,
si belle, avec ses yeux gris
comme des ciels froids.
Dans sa sombre coiffure,
dans cette nuit opaque
des cheveux noirs
luisait le diadème poudré de diamants,
pareil à une voie lactée.
Alors, il sentit soudain,
il sentit par une sorte d’intuition
que cet être-là n’était plus seulement
une femme destinée à perpétuer sa race,
mais le produit bizarre et mystérieux
de tous nos désirs compliqués,
amassés en nous par les siècles,
détournés de leur but primitif
et divin,
errant vers une beauté mystique,
entrevue et insaisissable.
Elles sont ainsi quelques-unes
qui fleurissent uniquement
pour nos rêves,
parées de tout ce que la civilisation
a mis de poésie,
ce luxe idéal,
de coquetterie et de charme esthétique
autour de la femme,
cette statue de chair qui avive,
autant que les fièvres sensuelles,
d’immatériels appétits.
L’époux demeurait debout devant elle,
stupéfait de cette tardive
et obscure découverte,
touchant confusément la cause
de sa jalousie ancienne,
et comprenant mal tout cela.
Il dit enfin :
— Je vous crois.
Je sens qu’en ce moment
vous ne mentez pas ;
et, autrefois en effet,
il m’avait toujours semblé
que vous mentiez.
Elle lui tendit la main.
— Alors, nous sommes amis ?
Il prit cette main et la baisa,
en répondant :
— Nous sommes amis.
Merci, Gabrielle.
Puis il sortit,
en la regardant toujours,
émerveillé qu’elle fût encore si belle,
et sentant naître en lui
une émotion étrange,
plus redoutable peut-être
que l’antique et simple amour !
LE CHAMP D’OLIVIERS
1
Quand les hommes du port,
du petit port provençal de Garandou,
au fond de la baie Pisca,
entre Marseille et Toulon,
aperçurent la barque de l’abbé Vilbois
qui revenait de la pêche,
ils descendirent sur la plage
pour aider à tirer le bateau.
L’abbé était seul dedans,
et il ramait comme un vrai marin,
avec une énergie rare
malgré ses cinquante-huit ans.
Les manches retroussées
sur des bras musculeux,
la soutane relevée en bas
et serrée entre les genoux,
un peu déboutonnée sur la poitrine,
son tricorne sur le banc à son côté,
et la tête coiffée
d’un chapeau cloche en liège
recouvert de toile blanche,
il avait l’air
d’un solide et bizarre ecclésiastique
des pays chauds,
fait pour les aventures
plus que pour dire la messe.
De temps en temps,
il regardait derrière lui
pour bien reconnaître
le point d’abordage,
puis il recommençait à tirer,
d’une façon rythmée,
méthodique et forte,
pour montrer, une fois de plus,
à ces mauvais matelots du Midi,
comment nagent les hommes du Nord.
La barque lancée toucha le sable
et glissa dessus
comme si elle allait gravir
toute la plage
en y enfonçant sa quille ;
puis elle s’arrêta net,
et les cinq hommes
qui regardaient venir le curé
s’approchèrent,
affables, contents,
sympathiques au prêtre.
— Eh ben ! dit l’un
avec son fort accent de Provence,
bonne pêche, monsieur le curé ?
L’abbé Vilbois rentra ses avirons,
retira son chapeau cloche
pour se couvrir de son tricorne,
abaissa ses manches sur ses bras,
reboutonna sa soutane,
puis ayant repris sa tenue
et sa prestance
de desservant du village,
il répondit avec fierté :
— Oui, oui, très bonne, trois loups,
deux murènes et quelques girelles.
Les cinq pêcheurs
s’étaient approchés de la barque,
et penchés au-dessus du bordage,
ils examinaient,
avec un air de connaisseurs,
les bêtes mortes,
les loups gras,
les murènes à tête plate,
hideux serpents de mer,
et les girelles violettes
striées en zigzag de bandes dorées
de la couleur des peaux d’oranges.
Un d’eux dit :
— Je vais vous porter ça
dans votre bastide,
monsieur le curé.
— Merci, mon brave.
Ayant serré les mains,
le prêtre se mit en route,
suivi d’un homme
et laissant les autres occupés
à prendre soin de son embarcation.
Il marchait à grands pas lents,
avec un air de force et de dignité.
Comme il avait encore chaud
d’avoir ramé avec tant de vigueur,
il se découvrait par moments
en passant sous l’ombre légère
des oliviers,
pour livrer à l’air du soir,
toujours tiède,
mais un peu calmé
par une vague brise du large,
son front carré,
couvert de cheveux blancs,
droits et ras,
un front d’officier
bien plus qu’un front de prêtre.
Le village apparaissait sur une butte,
au milieu d’une large vallée
descendant en plaine vers la mer.
C’était par un soir de juillet.
Le soleil éblouissant,
tout près d’atteindre
la crête dentelée
de collines lointaines,
allongeait en biais
sur la route blanche,
ensevelie sous un suaire de poussière,
l’ombre interminable
de l’ecclésiastique
dont le tricorne démesuré
promenait dans le champ voisin
une large tache sombre
qui semblait jouer à grimper vivement
sur tous les troncs d’oliviers
rencontrés,
pour retomber aussitôt par terre,
où elle rampait entre les arbres.
Sous les pieds de l’abbé Vilbois,
un nuage de poudre fine,
de cette farine impalpable
dont sont couverts, en été,
les chemins provençaux,
s’élevait, fumant autour de sa soutane
qu’elle voilait et couvrait, en bas,
d’une teinte grise
de plus en plus claire.
Il allait, rafraîchi maintenant
et les mains dans ses poches,
avec l’allure lente et puissante
d’un montagnard faisant une ascension.
Ses yeux calmes regardaient le village,
son village
où il était curé depuis vingt ans,
village choisi par lui,
obtenu par grande faveur,
où il comptait mourir.
L’église, son église,
couronnait le large cône des maisons
entassées autour d’elle,
de ses deux tours de pierre brune,
inégales et carrées,
qui dressaient
dans ce beau vallon méridional
leurs silhouettes anciennes
plus pareilles
à des défenses de château fort,
qu’à des clochers de monument sacré.
L’abbé était content,
car il avait pris trois loups,
deux murènes et quelques girelles.
Il aurait ce nouveau petit triomphe
auprès de ses paroissiens,
lui, qu’on respectait surtout,
parce qu’il était peut-être,
malgré son âge,
l’homme le mieux musclé du pays.
Ces légères vanités innocentes
étaient son plus grand plaisir.
Il tirait au pistolet
de façon à couper des tiges de fleurs,
faisait quelquefois des armes
avec le marchand de tabac, son voisin,
ancien prévôt de régiment,
et il nageait
mieux que personne sur la côte.
C’était d’ailleurs
un ancien homme du monde,
fort connu jadis,
fort élégant,
le baron de Vilbois,
qui s’était fait prêtre,
à trente-deux ans,
à la suite d’un chagrin d’amour.
Issu d’une vieille famille picarde,
royaliste et religieuse,
qui depuis plusieurs siècles
donnait ses fils à l’armée,
à la magistrature
ou au clergé,
il songea d’abord
à entrer dans les ordres
sur le conseil de sa mère,
puis sur les instances de son père
il se décida
à venir simplement à Paris,
faire son droit,
et chercher ensuite
quelque grave fonction au Palais.
Mais pendant qu’il achevait ses études,
son père succomba à une pneumonie
à la suite de chasses au marais,
et sa mère, saisie par le chagrin,
mourut peu de temps après.
Donc, ayant hérité soudain
d’une grosse fortune,
il renonça
à des projets de carrière quelconque
pour se contenter de vivre
en homme riche.
Beau garçon, intelligent
bien que d’un esprit limité
par des croyances,
des traditions et des principes,
héréditaires comme ses muscles
de hobereau picard,
il plut,
il eut du succès dans le monde sérieux,
et goûta la vie en homme jeune,
rigide,
opulent
et considéré.
Mais voilà qu’à la suite
de quelques rencontres chez un ami
il devint amoureux d’une jeune actrice,
d’une toute jeune élève
du Conservatoire
qui débutait avec éclat à l’Odéon.
Il en devint amoureux
avec toute la violence,
avec tout l’emportement
d’un homme né pour croire
à des idées absolues.
Il en devint amoureux
en la voyant
à travers le rôle romanesque
où elle avait obtenu,
le jour même où elle se montra
pour la première fois au public,
un grand succès.
Elle était jolie,
nativement perverse,
avec un air d’enfant naïf
qu’il appelait son air d’ange.
Elle sut le conquérir complètement,
faire de lui
un de ces délirants forcenés,
un de ces déments en extase
qu’un regard ou qu’une jupe de femme
brûle sur le bûcher
des Passions Mortelles.
Il la prit donc pour maîtresse,
lui fit quitter le théâtre,
et l’aima, pendant quatre ans,
avec une ardeur toujours grandissante.
Certes, malgré son nom
et les traditions d’honneur
de sa famille,
il aurait fini par l’épouser,
s’il n’avait découvert, un jour
qu’elle le trompait depuis longtemps
avec l’ami
qui la lui avait fait connaître.
Le drame fut d’autant plus terrible
qu’elle était enceinte,
et qu’il attendait
la naissance de l’enfant
pour se décider au mariage.
Quant il tint entre ses mains
les preuves,
des lettres, surprises dans un tiroir,
il lui reprocha son infidélité,
sa perfidie,
son ignominie,
avec toute la brutalité
du demi-sauvage qu’il était.
Mais elle,
enfant des trottoirs de Paris,
impudente autant qu’impudique,
sûre de l’autre homme
comme de celui-là,
hardie d’ailleurs
comme ces filles du peuple
qui montent aux barricades
par simple crânerie,
le brava et l’insulta ;
et comme il levait la main,
elle lui montra son ventre.
Il s’arrêta, pâlissant,
songea qu’un descendant de lui
était là,
dans cette chair souillée,
dans ce corps vil,
dans cette créature immonde,
un enfant de lui !
Alors il se rua sur elle
pour les écraser tous les deux,
anéantir cette double honte.
Elle eut peur, se sentant perdue,
et comme elle roulait sous son poing,
comme elle voyait son pied
prêt à frapper par terre
le flanc gonflé
où vivait déjà un embryon d’homme,
elle lui cria,
les mains tendues
pour arrêter les coups :
— Ne me tue point.
Ce n’est pas à toi, c’est à lui.
Il fit un bond en arrière,
tellement stupéfait,
tellement bouleversé
que sa fureur resta suspendue
comme son talon,
et il balbutia :
— Tu… tu dis ?
Elle, folle de peur tout à coup
devant la mort entrevue dans les yeux
et dans le geste terrifiants
de cet homme,
répéta :
— Ce n’est pas à toi, c’est à lui.
Il murmura, les dents serrées,
anéanti :
— L’enfant ?
— Oui.
— Tu mens.
Et, de nouveau,
il commença le geste du pied
qui va écraser quelqu’un,
tandis que sa maîtresse,
redressée à genoux,
essayant de reculer,
balbutiait toujours.
— Puisque je te dis que c’est à lui.
S’il était à toi,
est-ce que je ne l’aurais pas eu
depuis longtemps ?
Cet argument le frappa
comme la vérité même.
Dans un de ces éclairs de pensée
où tous les raisonnements
apparaissent en même temps
avec une illuminante clarté,
précis, irréfutables,
concluants, irrésistibles,
il fut convaincu,
il fut sûr qu’il n’était point le père
du misérable enfant de gueuse
qu’elle portait en elle ;
et, soulagé, délivré,
presque apaisé soudain,
il renonça à détruire
cette infâme créature.
Alors il lui dit d’une voix plus calme :
— Lève-toi, va-t-en,
et que je ne te revoie jamais.
Elle obéit, vaincue, et s’en alla.
Il ne la revit jamais.
Il partit de son côté.
Il descendit vers le Midi,
vers le soleil,
et s’arrêta dans un village,
debout au milieu d’un vallon,
au bord de la Méditerranée.
Une auberge lui plut
qui regardait la mer ;
il y prit une chambre et y resta.
Il y demeura dix-huit mois,
dans le chagrin, dans le désespoir,
dans un isolement complet.
Il y vécut avec le souvenir dévorant
de la femme traîtresse,
de son charme,
de son enveloppement,
de son ensorcellement inavouable,
et avec le regret de sa présence
et de ses caresses.
Il errait par les vallons provençaux,
promenant au soleil
tamisé par les grisâtres feuillettes
des oliviers,
sa pauvre tête malade
où vivait une obsession.
Mais ses anciennes idées pieuses,
l’ardeur un peu calmée
de sa foi première
lui revinrent au cœur tout doucement
dans cette solitude douloureuse.
La religion
qui lui était apparue autrefois
comme un refuge contre la vie inconnue,
lui apparaissait maintenant
comme un refuge
contre la vie trompeuse et torturante.
Il avait conservé
des habitudes de prière.
Il s’y attacha dans son chagrin,
et il allait souvent, au crépuscule,
s’agenouiller dans l’église assombrie
où brillait seul, au fond du chœur,
le point de feu de la lampe,
gardienne sacrée du sanctuaire,
symbole de la présence divine.
Il confia sa peine à ce Dieu,
à son Dieu,
et lui dit toute sa misère.
Il lui demandait conseil,
pitié, secours,
protection, consolation,
et dans son oraison
répétée chaque jour plus fervente,
il mettait chaque fois
une émotion plus forte.
Son cœur meurtri,
rongé par l’amour d’une femme,
restait ouvert et palpitant,
avide toujours de tendresse ;
et peu à peu, à force de prier,
de vivre en ermite avec des habitudes
de piété grandissantes,
de s’abandonner
à cette communication secrète
des âmes dévotes
avec le Sauveur qui console
et attire les misérables,
l’amour mystique de Dieu entra en lui
et vainquit l’autre.
Alors il reprit ses premiers projets,
et se décida à offrir à l’Église
une vie brisée
qu’il avait failli lui donner vierge.
Il se fit donc prêtre.
Par sa famille, par ses relations
il obtint d’être nommé desservant
de ce village provençal
où le hasard l’avait jeté,
et, ayant consacré
à des œuvres bienfaisantes
une grande partie de sa fortune,
n’ayant gardé
que ce qui lui permettrait
de demeurer jusqu’à sa mort
utile et secourable aux pauvres,
il se réfugia dans une existence calme
de pratiques pieuses
et de dévouement à ses semblables.
Il fut un prêtre à vues étroites,
mais bon, une sorte de guide religieux
à tempérament de soldat,
un guide de l’Église
qui conduisait par force
dans le droit chemin
l’humanité errante, aveugle,
perdue en cette forêt de la vie
où tous nos instincts,
nos goûts, nos désirs,
sont des sentiers qui égarent.
Mais beaucoup de l’homme d’autrefois
restait toujours vivant en lui.
Il ne cessa pas d’aimer
les exercices violents,
les nobles sports, les armes,
et il détestait les femmes, toutes,
avec une peur d’enfant
devant un mystérieux danger.
2
Le matelot qui suivait le prêtre
se sentait sur la langue
une envie toute méridionale de causer.
Il n’osait pas,
car l’abbé exerçait sur ses ouailles
un grand prestige.
À la fin il s’y hasarda.
— Alors, dit-il, vous vous trouvez bien
dans votre bastide,
monsieur le curé ?
Cette bastide était une de ces maisons
microscopiques
où les provençaux
des villes et des villages
vont se nicher, en été,
pour prendre l’air.
L’abbé avait loué cette case
dans un champ,
à cinq minutes de son presbytère,
trop petit
et emprisonné au centre de la paroisse,
contre l’église.
Il n’habitait pas régulièrement,
même en été, cette campagne ;
il y allait seulement
passer quelques jours
de temps en temps,
pour vivre en pleine verdure
et tirer au pistolet.
— Oui, mon ami, dit le prêtre,
je m’y trouve très bien.
La demeure basse
apparaissait bâtie au milieu des arbres,
peinte en rose,
zébrée, hachée,
coupée en petits morceaux
par les branches
et les feuilles des oliviers
dont était planté le champ sans clôture
où elle semblait poussée
comme un champignon de Provence.
On apercevait aussi une grande femme
qui circulait devant la porte
en préparant une petite table à dîner
où elle posait à chaque retour,
avec une lenteur méthodique,
un seul couvert,
une assiette, une serviette,
un morceau de pain, un verre à boire.
Elle était coiffée
du petit bonnet des Arlésiennes,
cône pointu de soie ou de velours noir
sur qui fleurit un champignon blanc.
Quand l’abbé fut à portée de la voix,
il lui cria :
— Eh ! Marguerite ?
Elle s’arrêta pour regarder,
et reconnaissant son maître :
— Tè c’est vous, monsieur le curé ?
— Oui.
Je vous apporte une belle pêche,
vous allez tout de suite
me faire griller un loup,
un loup au beurre,
rien qu’au beurre, vous entendez ?
La servante,
venue au devant des hommes,
examinait d’un œil connaisseur
les poissons portés par le matelot.
— C’est que nous avons déjà
une poule au riz, dit-elle.
— Tant pis,
le poisson du lendemain
ne vaut pas le poisson sortant de l’eau.
Je vais faire
une petite fête de gourmand,
ça ne m’arrive pas trop souvent ;
et puis, le péché n’est pas gros.
La femme choisissait le loup,
et comme elle s’en allait
en l’emportant,
elle se retourna :
— Ah ! Il est venu un homme
vous chercher trois fois,
monsieur le curé.
Il demanda avec indifférence.
— Un homme ! Quel genre d’homme ?
— Mais un homme
qui ne se recommande pas de lui-même.
— Quoi ! Un mendiant ?
— Peut-être, oui, je ne dis pas.
Je croirais plutôt un maoufatan.
L’abbé Vilbois se mit à rire
de ce mot provençal
qui signifie malfaiteur,
rôdeur de routes,
car il connaissait l’âme timorée
de Marguerite
qui ne pouvait séjourner à la bastide
sans s’imaginer tout le long des jours
et surtout des nuits
qu’ils allaient être assassinés.
Il donna quelques sous au marin
qui s’en alla,
et, comme il disait,
ayant conservé toutes ses habitudes
de soins et de tenue d’ancien mondain :
« Je vas me passer un peu d’eau
sur le nez et sur les mains »,
Marguerite lui cria de sa cuisine
où elle grattait à rebours,
avec un couteau,
le dos du loup dont les écailles
un peu tachées de sang
se détachaient
comme d’infimes piécettes d’argent.
— Tenez, le voilà !
L’abbé vira vers la route
et aperçut en effet un homme,
qui lui parut, de loin,
fort mal vêtu,
et qui s’en venait, à petits pas,
vers la maison.
Il l’attendit,
souriant encore
de la terreur de sa domestique,
et pensant :
« Ma foi, je crois qu’elle a raison,
il a bien l’air d’un maoufatan. »
L’inconnu approchait,
les mains dans ses poches,
les yeux sur le prêtre,
sans se hâter.
Il était jeune,
portait toute la barbe blonde
et frisée ;
et des mèches de cheveux
se roulaient en boucles
au sortir d’un chapeau de feutre mou,
tellement sale et défoncé
que personne n’en aurait pu deviner
la couleur et la forme premières.
Il avait un long pardessus marron,
une culotte
dentelée autour des chevilles,
et il était chaussé d’espadrilles,
ce qui lui donnait une démarche molle,
muette, inquiétante,
un pas imperceptible de rôdeur.
Quant il fut à quelques enjambées
de l’ecclésiastique,
il ôta la loque
qui lui abritait le front,
en se découvrant
avec un air un peu théâtral,
et montrant une tête flétrie,
crapuleuse et jolie,
chauve sur le sommet du crâne,
marque de fatigue
ou de débauche précoce,
car cet homme assurément
n’avait pas plus de vingt-cinq ans.
Le prêtre, aussitôt,
se découvrit aussi,
devinant et sentant
que ce n’était pas là
le vagabond ordinaire,
l’ouvrier sans travail
ou le repris de justice
errant entre deux prisons
et qui ne sait plus guère parler
que le langage mystérieux des bagnes.
— Bonjour, monsieur le curé,
dit l’homme.
Le prêtre répondit simplement :
« Je vous salue »,
ne voulant pas appeler « Monsieur »
ce passant suspect et haillonneux.
Ils se contemplaient fixement
et l’abbé Vilbois,
devant le regard de ce rôdeur,
se sentait troublé,
ému comme en face d’un ennemi inconnu,
envahi
par une de ces inquiétudes étranges
qui se glissent en frissons
dans la chair et dans le sang.
À la fin, le vagabond reprit :
— Eh bien ! me reconnaissez-vous ?
Le prêtre, très étonné, répondit :
— Moi, pas du tout,
je ne vous connais point.
— Ah ! vous ne me connaissez point.
Regardez-moi davantage.
— J’ai beau vous regarder,
je ne vous ai jamais vu.
— Ça c’est vrai, reprit l’autre,
ironique,
mais je vais vous montrer quelqu’un
que vous connaissez mieux.
Il se recoiffa
et déboutonna son pardessus.
Sa poitrine était nue dedans.
Une ceinture rouge,
roulée autour de son ventre maigre,
retenait sa culotte
au-dessus de ses hanches.
Il prit dans sa poche une enveloppe,
une de ces invraisemblables enveloppes
que toutes les taches possibles
ont marbrées,
une de ces enveloppes qui gardent,
dans les doublures des gueux errants,
les papiers quelconques,
vrais ou faux,
volés ou légitimes,
précieux défenseurs de la liberté
contre le gendarme rencontré.
Il en tira une photographie,
une de ces cartes
grandes comme une lettre,
qu’on faisait souvent autrefois,
jaunie, fatiguée,
traînée longtemps partout,
chauffée contre la chair de cet homme
et ternie par sa chaleur.
Alors, l’élevant à côté de sa figure,
il demanda :
— Et celui-là, le connaissez-vous ?
L’abbé fit deux pas pour mieux voir
et demeura pâlissant, bouleversé,
car c’était son propre portrait,
fait pour Elle,
à l’époque lointaine de son amour.
Il ne répondait rien,
ne comprenant pas.
Le vagabond répéta :
— Le reconnaissez-vous, celui-là ?
Et le prêtre balbutia :
— Mais oui.
— Qui est-ce ?
— C’est moi.
— C’est bien vous ?
— Mais oui.
— Eh bien ! regardez-nous,
tous les deux, maintenant,
votre portrait et moi ?
Il avait vu déjà, le misérable homme,
il avait vu que ces deux êtres,
celui de la carte
et celui qui riait à côté,
se ressemblaient comme deux frères,
mais il ne comprenait pas encore,
et il bégaya :
— Que me voulez-vous, enfin ?
Alors, le gueux, d’une voix méchante :
— Ce que je veux, mais je veux
que vous me reconnaissiez d’abord.
— Qui êtes-vous donc ?
— Ce que je suis ?
Demandez-le
à n’importe qui sur la route,
demandez-le à votre bonne,
allons le demander au maire du pays
si vous voulez, en lui montrant ça ;
et il rira bien,
c’est moi qui vous le dis.
Ah ! vous ne voulez pas reconnaître
que je suis votre fils, papa curé ?
Alors le vieillard, levant ses bras
en un geste biblique et désespéré,
gémit :
— Ça n’est pas vrai.
Le jeune homme
s’approcha tout contre lui,
face à face.
— Ah ! ça n’est pas vrai.
Ah ! l’abbé, il faut cesser de mentir,
entendez-vous ?
Il avait une figure menaçante
et les poings fermés,
et il parlait
avec une conviction si violente,
que le prêtre, reculant toujours,
se demandait lequel des deux
se trompait en ce moment.
Encore une fois, cependant,
il affirma :
— Je n’ai jamais eu d’enfant.
L’autre ripostant :
— Et pas de maîtresse, peut-être ?
Le vieillard prononça résolument
un seul mot, un fier aveu :
— Si.
— Et cette maîtresse n’était pas grosse
quand vous l’avez chassée ?
Soudain, la colère ancienne,
étouffée vingt-cinq ans plus tôt,
non pas étouffée,
mais murée au fond du cœur de l’amant,
brisa les voûtes de foi,
de dévotion résignée,
de renoncement à tout,
qu’il avait construites sur elle,
et, hors de lui, il cria :
— Je l’ai chassée
parce qu’elle m’avait trompé
et qu’elle portait en elle
l’enfant d’un autre,
sans quoi, je l’aurais tuée, monsieur,
et vous avec elle.
Le jeune homme hésita,
surpris à son tour
par l’emportement sincère du curé,
puis il répliqua plus doucement :
— Qui vous a dit ça
que c’était l’enfant d’un autre ?
— Mais elle, elle-même, en me bravant.
Alors, le vagabond,
sans contester cette affirmation,
conclut avec un ton indifférent
de voyou qui juge une cause :
— Eh ben !
c’est maman qui s’est trompée
en vous narguant, v’là tout.
Redevenant aussi plus maître de lui,
après ce mouvement de fureur,
l’abbé, à son tour, interrogea :
— Et qui vous a dit, à vous,
que vous étiez mon fils ?
— Elle, en mourant,
m’sieu l’curé… Et puis ça !
Et il tendait,
sous les yeux du prêtre,
la petite photographie.
Le vieillard la prit,
et lentement, longuement,
le cœur soulevé d’angoisse,
il compara ce passant inconnu
avec son ancienne image,
et il ne douta plus,
c’était bien son fils.
Une détresse emporta son âme,
une émotion inexprimable,
affreusement pénible,
comme le remords d’un crime ancien.
Il comprenait un peu,
il devinait le reste,
il revoyait la scène brutale
de la séparation.
C’était pour sauver sa vie,
menacée par l’homme outragé,
que la femme,
la trompeuse et perfide femelle
lui avait jeté ce mensonge.
Et le mensonge avait réussi.
Et un fils de lui était né,
avait grandi,
était devenu
ce sordide coureur de routes,
qui sentait le vice
comme un bouc sent la bête.
Il murmura :
— Voulez-vous faire quelques pas
avec moi,
pour nous expliquer davantage ?
L’autre se mit à ricaner.
— Mais, parbleu !
C’est bien pour cela que je suis venu.
Ils s’en allèrent ensemble,
côte à côte,
par le champ d’oliviers.
Le soleil avait disparu.
La grande fraîcheur
des crépuscules du Midi
étendait sur la campagne
un invisible manteau froid.
L’abbé frissonnait
et levant soudain les yeux,
dans un mouvement habituel d’officiant,
il aperçut partout autour de lui,
tremblotant sur le ciel,
le petit feuillage grisâtre
de l’arbre sacré
qui avait abrité sous son ombre frêle
la plus grande douleur,
la seule défaillance du Christ.
Une prière jaillit de lui,
courte et désespérée,
faite avec cette voix intérieure
qui ne passe point par la bouche
et dont les croyants
implorent le Sauveur :
« Mon Dieu, secourez-moi. »
Puis se tournant vers son fils :
— Alors, votre mère est morte ?
Un nouveau chagrin s’éveillait en lui,
en prononçant ces paroles :
« Votre mère est morte »
et crispait son cœur,
une étrange misère de la chair
de l’homme
qui n’a jamais fini d’oublier,
et un cruel écho
de la torture qu’il avait subie,
mais plus encore peut-être,
puisqu’elle était morte,
un tressaillement de ce délirant
et court bonheur de jeunesse
dont rien maintenant ne restait plus
que la plaie de son souvenir.
Le jeune homme répondit :
— Oui, monsieur le curé,
ma mère est morte.
— Y a-t-il longtemps ?
— Oui, trois ans déjà.
Un doute nouveau envahit le prêtre.
— Et comment n’êtes-vous pas venu
me trouver plus tôt ?
L’autre hésita.
— Je n’ai pas pu.
J’ai eu des empêchements…
Mais, pardonnez-moi
d’interrompre ces confidences
que je vous ferai plus tard,
aussi détaillées qu’il vous plaira,
pour vous dire que je n’ai rien mangé
depuis hier matin.
Une secousse de pitié
ébranla tout le vieillard, et,
tendant brusquement les deux mains :
— Oh ! mon pauvre enfant, dit-il.
Le jeune homme
reçut ces grandes mains tendues,
qui enveloppèrent ses doigts,
plus minces, tièdes et fiévreux.
Puis il répondit avec cet air de blague
qui ne quittait guère ses lèvres :
— Eh ben ! vrai,
je commence à croire
que nous nous entendrons tout de même.
Le curé se mit à marcher.
— Allons dîner, dit-il.
Il songeait soudain,
avec une petite joie instinctive,
confuse et bizarre,
au beau poisson péché par lui,
qui joint à la poule au riz,
ferait, ce jour-là,
un bon repas pour ce misérable enfant.
L’Arlésienne,
inquiète et déjà grondeuse,
attendait devant la porte.
— Marguerite, cria l’abbé,
enlevez la table
et portez-la dans la salle,
bien vite, bien vite,
et mettez deux couverts,
mais bien vite.
La bonne restait effarée,
à la pensée que son maître
allait dîner avec ce malfaiteur.
Alors, l’abbé Vilbois
se mit lui-même à desservir
et à transporter,
dans l’unique pièce du rez-de-chaussée,
le couvert préparé pour lui.
Cinq minutes plus tard,
il était assis, en face du vagabond,
devant une soupière
pleine de soupe aux choux,
qui faisait monter,
entre leurs visages,
un petit nuage de vapeur bouillante.
3
Quand les assiettes furent pleines,
le rôdeur se mit à avaler sa soupe
avidement par cuillerées rapides.
L’abbé n’avait plus faim,
et il humait seulement avec lenteur
le savoureux bouillon des choux,
laissant le pain
au fond de son assiette.
Tout à coup il demanda :
— Comment vous appelez-vous ?
L’homme rit,
satisfait d’apaiser sa faim.
— Père inconnu, dit-il,
pas d’autre nom de famille
que celui de ma mère
que vous n’aurez probablement
pas encore oublié.
J’ai, par contre,
deux prénoms qui ne me vont guère,
entre parenthèses,
« Philippe-Auguste ».
L’abbé pâlit et demanda,
la gorge serrée :
— Pourquoi vous a-t-on donné ces prénoms ?
Le vagabond haussa les épaules.
— Vous devez bien le deviner.
Après vous avoir quitté,
maman a voulu faire croire
à votre rival
que j’étais à lui,
et il l’a cru
à peu près
jusqu’à mon âge de quinze ans.
Mais, à ce moment-là,
j’ai commencé à vous ressembler trop.
Et il m’a renié, la canaille.
On m’avait donc donné ses deux prénoms,
Philippe-Auguste ;
et si j’avais eu la chance
de ne ressembler à personne
ou d’être simplement le fils
d’un troisième larron
qui ne se serait pas montré,
je m’appellerais aujourd’hui
le vicomte
Philippe-Auguste de Pravallon,
fils tardivement reconnu
du comte du même nom, sénateur.
Moi, je me suis baptisé :
« Pas de veine ».
— Comment savez-vous tout cela ?
— Parce qu’il y a eu des explications
devant moi, parbleu,
et de rudes explications, allez.
Ah ! c’est ça qui vous apprend la vie.
Quelque chose de plus pénible
et de plus tenaillant
que tout ce qu’il avait ressenti
et souffert depuis une demi-heure
oppressait le prêtre.
C’était en lui une sorte d’étouffement
qui commençait,
qui allait grandir
et finirait par le tuer,
et cela lui venait,
non pas tant
des choses qu’il entendait,
que de la façon
dont elles étaient dites
et de la figure de crapule
du voyou qui les soulignait.
Entre cet homme et lui,
entre son fils et lui,
il commençait à sentir à présent
ce cloaque des saletés morales
qui sont, pour certaines âmes,
de mortels poisons.
C’était son fils cela ?
Il ne pouvait encore le croire.
Il voulait toutes les preuves, toutes ;
tout apprendre, tout entendre,
tout écouter, tout souffrir.
Il pensa de nouveau aux oliviers
qui entouraient sa petite bastide,
et il murmura pour la seconde fois :
« Oh ! mon Dieu, secourez-moi.»
Philippe-Auguste avait fini sa soupe.
Il demanda :
— On ne mange donc plus, l’Abbé ?
Comme la cuisine
se trouvait en dehors de la maison,
dans un bâtiment annexé,
et que Marguerite ne pouvait entendre
la voix de son curé,
il la prévenait de ses besoins
par quelques coups
donnés sur un gong chinois
suspendu près du mur,
derrière lui.
Il prit donc le marteau de cuir
et heurta plusieurs fois
la plaque ronde de métal.
Un son, faible d’abord, s’en échappa,
puis grandit, s’accentua,
vibrant, aigu, suraigu, déchirant,
horrible plainte du cuivre frappé.
La bonne apparut.
Elle avait une figure crispée
et elle jetait des regards furieux
sur le maoufatan
comme si elle eut pressenti,
avec son instinct de chien fidèle,
le drame abattu sur son maître.
En ses mains
elle tenait le loup grillé
d’où s’envolait une savoureuse odeur
de beurre fondu.
L’abbé, avec une cuiller,
fendit le poisson d’un bout à l’autre,
et offrant le filet du dos
à l’enfant de sa jeunesse :
— C’est moi qui l’ai pris tantôt,
dit-il, avec un reste de fierté
qui surnageait dans sa détresse.
Marguerite ne s’en allait pas.
Le prêtre reprit :
— Apportez du vin, du bon,
du vin blanc du cap Corse.
Elle eut presque un geste de révolte,
et il dut répéter,
en prenant un air sévère :
« Allez, deux bouteilles.»
Car,
lorsqu’il offrait du vin à quelqu’un,
plaisir rare,
il s’en offrait toujours une bouteille
à lui-même.
Philippe-Auguste, radieux, murmura :
— Chouette. Une bonne idée.
Il y a longtemps
que je n’ai mangé comme ça.
La servante
revint au bout de deux minutes.
L’abbé les jugea longues
comme deux éternités,
car un besoin de savoir
lui brûlait à présent le sang,
dévorant ainsi qu’un feu d’enfer.
Les bouteilles étaient débouchées,
mais la bonne restait là,
les yeux fixés sur l’homme.
— Laissez-nous, dit le curé.
Elle fit semblant de ne pas entendre.
Il reprit presque durement :
— Je vous ai ordonné
de nous laisser seuls.
Alors elle s’en alla.
Philippe-Auguste mangeait le poisson
avec une précipitation vorace ;
et son père le regardait,
de plus en plus surpris et désolé
de tout ce qu’il découvrait de bas
sur cette figure
qui lui ressemblait tant.
Les petits morceaux
que l’abbé Vilbois portait à ses lèvres
lui demeuraient dans la bouche,
sa gorge serrée
refusant de les laisser passer ;
et il les mâchait longtemps,
cherchant, parmi toutes les questions
qui lui venaient à l’esprit,
celle dont il désirait
le plus vite la réponse.
Il finit par murmurer :
— De quoi est-elle morte ?
— De la poitrine.
— A-t-elle été longtemps malade ?
— Dix-huit mois, à peu près.
— D’où cela lui était-il venu ?
— On ne sait pas.
Ils se turent.
L’abbé songeait.
Tant de choses l’oppressaient
qu’il aurait voulu déjà connaître,
car depuis le jour de la rupture,
depuis le jour
où il avait failli la tuer,
il n’avait rien su d’elle.
Certes,
il n’avait pas non plus désiré savoir,
car il l’avait jetée avec résolution
dans une fosse d’oubli,
elle, et ses jours de bonheur ;
mais voilà qu’il sentait naître en lui
tout à coup,
maintenant qu’elle était morte,
un ardent désir d’apprendre,
un désir jaloux,
presque un désir d’amant.
Il reprit :
— Elle n’était pas seule,
n’est-ce pas ?
— Non, elle vivait toujours avec lui.
Le vieillard tressaillit.
— Avec lui ! Avec Pravallon ?
— Mais oui.
Et l’homme jadis trahi,
calcula que cette même femme
qui l’avait trompé,
était demeurée plus de trente ans
avec son rival.
Ce fut presque malgré lui
qu’il balbutia :
— Furent-ils heureux ensemble ?
En ricanant, le jeune homme répondit :
— Mais oui, avec des hauts et des bas !
Ça aurait été très bien sans moi.
J’ai toujours tout gâté, moi.
— Comment, et pourquoi ?
dit le prêtre.
— Je vous l’ai déjà raconté.
Parce qu’il a cru que j’étais son fils
jusqu’à mon âge de quinze ans environ.
Mais il n’était pas bête, le vieux,
il a bien découvert tout seul
la ressemblance,
et alors il y a eu des scènes.
Moi, j’écoutais aux portes.
Il accusait maman
de l’avoir mis dedans.
Maman ripostait :
« Est-ce ma faute.
Tu savais très bien,
quand tu m’as prise,
que j’étais la maîtresse de l’autre. »
L’autre, c’était vous.
— Ah !
ils parlaient donc de moi quelquefois ?
— Oui,
mais ils ne vous ont jamais nommé
devant moi,
sauf à la fin, tout à la fin,
aux derniers jours,
quand maman s’est sentie perdue.
Ils avaient tout de même
de la méfiance.
— Et vous…
vous avez appris de bonne heure
que votre mère
était dans une situation irrégulière ?
— Parbleu !
Je ne suis pas naïf, moi, allez,
et je ne l’ai jamais été.
Ça se devine tout de suite
ces choses-là,
dès qu’on commence
à connaître le monde.
Philippe-Auguste se versait à boire
coup sur coup.
Ses yeux s’allumaient,
son long jeûne lui donnant
une griserie rapide.
Le prêtre s’en aperçut ;
il faillit l’arrêter,
puis la pensée l’effleura
que l’ivresse rendait imprudent
et bavard,
et, prenant la bouteille,
il emplit de nouveau
le verre du jeune homme.
Marguerite apportait la poule au riz.
L’ayant posée sur la table,
elle fixa de nouveau ses yeux
sur le rôdeur,
puis elle dit à son maître
avec un air indigné :
— Mais regardez qu’il est saoul,
monsieur le curé.
— Laisse-nous donc tranquilles,
reprit le prêtre,
et va-t-en.
Elle sortit en tapant la porte.
Il demanda :
— Qu’est-ce qu’elle disait de moi,
votre mère ?
— Mais ce qu’on dit d’ordinaire
d’un homme qu’on a lâché ;
que vous n’étiez pas commode,
embêtant pour une femme,
et qui lui auriez rendu la vie
très difficile avec vos idées.
— Souvent elle a dit cela ?
— Oui,
quelquefois avec des subterfuges,
pour que je ne comprenne point,
mais je devinais tout.
— Et vous, comment vous traitait-on
dans cette maison ?
— Moi ? très bien d’abord,
et puis très mal ensuite.
Quand maman
a vu que je gâtais son affaire,
elle m’a flanqué à l’eau.
— Comment ça ?
— Comment ça ! c’est bien simple.
J’ai fait quelques fredaines
vers seize ans ;
alors ces gouapes-là m’ont mis
dans une maison de correction,
pour se débarrasser de moi.
Il posa ses coudes sur la table,
appuya ses deux joues
sur ses deux mains
et, tout à fait ivre,
l’esprit chaviré dans le vin,
il fut saisi tout à coup
par une de ces irrésistibles envies
de parler de soi
qui font divaguer les pochards
en de fantastiques vantardises.
Et il souriait gentiment,
avec une grâce féminine sur les lèvres,
une grâce perverse
que le prêtre reconnut.
Non seulement il la reconnut,
mais il la sentit, haïe et caressante,
cette grâce qui l’avait conquis
et perdu jadis.
C’était à sa mère
que l’enfant, à présent,
ressemblait le plus,
non par les traits du visage,
mais par le regard captivant et faux
et surtout par la séduction
du sourire menteur
qui semblait ouvrir
la porte de la bouche
à toutes les infamies du dedans.
Philippe-Auguste raconta :
— Ah ! ah ! ah !
J’en ai eu une vie, moi,
depuis la maison de correction,
une drôle de vie
qu’un grand romancier payerait cher.
Vrai, le père Dumas,
avec son Monte-Cristo,
n’en a pas trouvé de plus cocasses
que celles qui me sont arrivées.
Il se tut,
avec une gravité philosophique
d’homme gris qui réfléchit,
puis, lentement :
— Quand on veut qu’un garçon
tourne bien,
on ne devrait jamais l’envoyer
dans une maison de correction,
à cause des connaissances de là-dedans,
quoi qu’il ait fait.
J’en avais fait une bonne, moi,
mais elle a mal tourné.
Comme je me balladais
avec trois camarades,
un peu éméchés tous les quatre,
un soir, vers neuf heures,
sur la grand’route,
auprès du gué de Folac,
voilà que je rencontre une voiture
où tout le monde dormait,
le conducteur et sa famille,
c’étaient des gens de Martinon
qui revenaient de dîner à la ville.
Je prends le cheval par la bride,
je le fais monter dans le bac
du passeur
et je pousse le bac
au milieu de la rivière.
Ça fait du bruit,
le bourgeois qui conduisait se réveille,
il ne voit rien, il fouette.
Le cheval part
et saute dans le bouillon
avec la voiture.
Tous noyés !
Les camarades m’ont dénoncé.
Ils avaient bien ri d’abord
en me voyant faire ma farce.
Vrai, nous n’avions pas pensé
que ça tournerait si mal.
Nous espérions seulement un bain,
histoire de rire.
Depuis ça, j’en ai fait de plus raides
pour me venger de la première,
qui ne méritait pas la correction,
sur ma parole.
Mais ce n’est pas la peine
de les raconter.
Je vais vous dire seulement la dernière,
parce que celle-là
elle vous plaira,
j’en suis sûr.
Je vous ai vengé, papa.
L’abbé regardait son fils
avec des yeux terrifiés,
et il ne mangeait plus rien.
Philippe-Auguste
allait se remettre à parler.
— Non, dit le prêtre,
pas à présent, tout à l’heure.
Se retournant, il battit et fit crier
la stridente cymbale chinoise.
Marguerite entra aussitôt.
Et son maître commanda,
avec une voix si rude
qu’elle baissa la tête,
effrayée et docile :
— Apporte-nous la lampe
et tout ce que tu as encore
à mettre sur la table,
puis tu ne paraîtras plus
tant que je n’aurai pas frappé le gong.
Elle sortit,
revint et posa sur la nappe
une lampe de porcelaine blanche,
coiffée d’un abat-jour vert,
un gros morceau de fromage,
des fruits,
puis s’en alla.
Et l’abbé dit résolument.
— Maintenant, je vous écoute.
Philippe-Auguste
emplit avec tranquillité
son assiette de dessert
et son verre de vin.
La seconde bouteille
était presque vide,
bien que le curé n’y eût point touché.
Le jeune homme reprit, bégayant,
la bouche empâtée de nourriture
et de saoulerie.
— La dernière, la voilà.
C’en est une rude :
J’étais revenu à la maison…
et j’y restais malgré eux
parce qu’ils avaient peur de moi…
peur de moi…
Ah ! faut pas qu’on m’embête, moi…
je suis capable de tout
quand on m’embête…
Vous savez… ils vivaient ensemble
et pas ensemble.
Il avait deux domiciles, lui,
un domicile de sénateur
et un domicile d’amant.
Mais il vivait chez maman
plus souvent que chez lui,
car il ne pouvait plus se passer d’elle.
Ah ! … en voilà une fine,
et une forte… maman…
elle savait vous tenir un homme,
celle-là !
Elle l’avait pris corps et âme,
et elle l’a gardé jusqu’à la fin.
C’est-il bête, les hommes !
Donc, j’étais revenu
et je les maîtrisais par la peur.
Je suis débrouillard, moi,
quand il faut,
et pour la malice, pour la ficelle,
pour la poigne aussi,
je ne crains personne.
Voilà que maman tombe malade
et il l’installe
dans une belle propriété
près de Meulan,
au milieu d’un parc
grand comme une forêt.
Ça dure dix-huit mois environ…
comme je vous ai dit.
Puis nous sentons approcher la fin.
Il venait tous les jours de Paris,
et il avait du chagrin,
mais là, du vrai.
Donc, un matin,
ils avaient jacassé ensemble
près d’une heure,
et je me demandais
de quoi ils pouvaient jaboter
si longtemps
quand on m’appelle.
Et maman me dit :
— Je suis près de mourir
et il y a quelque chose
que je veux te révéler,
malgré l’avis du comte.
- Elle l’appelait toujours « le comte »
en parlant de lui. -
C’est le nom de ton père,
qui vit encore.
Je le lui avais demandé
plus de cent fois… plus de cent fois...
le nom de mon père…
plus de cent fois…
et elle avait toujours refusé
de le dire…
Je crois même qu’un jour
j’y ai flanqué des gifles
pour la faire jaser,
mais ça n’a servi de rien.
Et puis, pour se débarrasser de moi,
elle m’a annoncé
que vous étiez mort sans le sou,
que vous étiez un pas grand chose,
une erreur de sa jeunesse,
une gaffe de vierge, quoi.
Elle me l’a si bien raconté
que j’y ai coupé, mais en plein,
dans votre mort.
Donc elle me dit :
— C’est le nom de ton père.
L’autre,
qui était assis dans un fauteuil,
réplique comme ça, trois fois :
— Vous avez tort, vous avez tort,
vous avez tort, Rosette.
Maman s’assied dans son lit.
Je la vois encore
avec ses pommettes rouges
et ses yeux brillants ;
car elle m’aimait bien tout de même ;
et elle lui dit :
— Alors faites quelque chose pour lui,
Philippe !
En lui parlant,
elle le nommait « Philippe »
et moi « Auguste ».
Il se mit à crier comme un forcené :
— Pour cette crapule-là, jamais,
pour ce vaurien,
ce repris de justice, ce… ce… ce….
Et il en trouva des noms pour moi,
comme s’il n’avait cherché que ça
toute sa vie.
J’allais me fâcher,
maman me fait taire,
et elle lui dit :
— Vous voulez donc qu’il meure de faim,
puisque je n’ai rien, moi.
Il répliqua, sans se troubler :
— Rosette, je vous ai donné
trente-cinq mille francs par an,
depuis trente ans,
cela fait plus d’un million.
Vous avez vécu par moi en femme riche,
en femme aimée,
j’ose dire, en femme heureuse.
Je ne dois rien à ce gueux
qui a gâté nos dernières années ;
et il n’aura rien de moi.
Il est inutile d’insister.
Nommez-lui l’autre si vous voulez.
Je le regrette,
mais je m’en lave les mains.
Alors, maman se tourne vers moi.
Je me disais : « Bon…
v’là que je retrouve mon vrai père…
s’il a de la galette,
je suis un homme sauvé… »
Elle continua :
— Ton père, le baron de Vilbois,
s’appelle aujourd’hui l’abbé Vilbois,
curé de Garandou, près de Toulon.
Il était mon amant
quand je l’ai quitté pour celui-ci.
Et voilà qu’elle me conte tout,
sauf qu’elle vous a mis dedans aussi
au sujet de sa grossesse.
Mais les femmes, voyez-vous,
ça ne dit jamais la vérité.
Il ricanait, inconscient,
laissant sortir librement
toute sa fange.
Il but encore,
et la face toujours hilare, continua :
— Maman mourut deux jours…
deux jours plus tard.
Nous avons suivi son cercueil
au cimetière, lui et moi…
est-ce drôle… dites… lui et moi…
et trois domestiques… c’est tout.
Il pleurait comme une vache…
nous étions côte à côte…
on eût dit papa et le fils à papa.
Puis nous voilà revenus à la maison.
Rien que nous deux.
Moi je me disais :
« Faut filer, sans un sou. »
J’avais juste cinquante francs.
Qu’est-ce que je pourrais bien trouver
pour me venger.
Il me touche le bras, et me dit.
— J’ai à vous parler.
Je le suivis dans son cabinet.
Il s’assit devant sa table,
puis, en barbotant dans ses larmes,
il me raconte
qu’il ne veut pas être pour moi
aussi méchant qu’il le disait à maman ;
il me prie de ne pas vous embêter…
- Ça… ça nous regarde, vous et moi… -
Il m’offre un billet de mille…
mille… mille…
qu’est-ce que je pouvais faire
avec mille francs…
moi… un homme comme moi.
Je vis qu’il y en avait d’autres
dans le tiroir, un vrai tas.
La vue de c’papier là,
ça me donne une envie de chouriner.
Je tends la main
pour prendre celui qu’il m’offrait,
mais au lieu de recevoir son aumône,
je saute dessus,
je le jette par terre,
et je lui serre la gorge
jusqu’à lui faire tourner de l’œil ;
puis, quand je vis qu’il allait passer,
je le bâillonne,
je le ligote,
je le déshabille,
je le retourne et puis…
ah ! ah ! ah !…
je vous ai drôlement vengé !
Philippe-Auguste toussait,
étranglé de joie,
et toujours sur sa lèvre
relevée d’un pli féroce et gai,
l’abbé Vilbois retrouvait
l’ancien sourire de la femme
qui lui avait fait perdre la tête.
— Après ? dit-il.
— Après… Ah ! ah ! ah !…
Il y avait grand feu dans la cheminée…
c’était en décembre…
par le froid… qu’elle est morte…
maman…
grand feu de charbon…
Je prends le tisonnier…
je le fais rougir…
et voilà…
que je lui fais des croix dans le dos,
huit, dix, je ne sais pas combien,
puis je le retourne
et je lui en fais autant sur le ventre.
Est-ce drôle, hein ! papa.
C’est ainsi qu’on marquait les forçats
autrefois.
Il se tortillait comme une anguille…
mais je l’avais bien bâillonné,
il ne pouvait pas crier.
Puis, je pris les billets - douze -
avec le mien ça faisait treize…
ça ne m’a pas porté chance.
Et je me suis sauvé
en disant aux domestiques
de ne pas déranger monsieur le comte
jusqu’à l’heure du dîner
parce qu’il dormait.
Je pensais bien qu’il ne dirait rien,
par peur du scandale,
vu qu’il est sénateur.
Je me suis trompé.
Quatre jours après j’étais pincé
dans un restaurant de Paris.
J’ai eu trois ans de prison.
C’est pour ça que je n’ai pas pu venir
vous trouver plus tôt.
Il but encore,
et bredouillant
de façon à prononcer à peine les mots.
— Maintenant… papa… papa curé !...
Est-ce drôle
d’avoir un curé pour papa !…
Ah ! ah ! faut être gentil,
bien gentil avec bibi,
parce que bibi n’est pas ordinaire…
et qu’il en a fait une bonne… pas vrai…
une bonne… au vieux….
La même colère
qui avait affolé jadis l’abbé Vilbois
devant la maîtresse trahissante,
le soulevait à présent
devant cet abominable homme.
Lui qui avait tant pardonné,
au nom de Dieu,
les secrets infâmes chuchotés
dans le mystère des confessionnaux,
il se sentait sans pitié,
sans clémence en son propre nom,
et il n’appelait plus maintenant
à son aide
ce Dieu secourable et miséricordieux,
car il comprenait qu’aucune protection
céleste ou terrestre
ne peut sauver ici-bas
ceux sur qui tombent de tels malheurs.
Toute l’ardeur de son cœur passionné
et de son sang violent,
éteinte par l’épiscopat,
se réveillait
dans une révolte irrésistible
contre ce misérable qui était son fils,
contre cette ressemblance avec lui,
et aussi avec la mère,
la mère indigne
qui l’avait conçu pareil à elle,
et contre la fatalité
qui rivait ce gueux à son pied paternel
ainsi qu’un boulet de galérien.
Il voyait, il prévoyait tout
avec une lucidité subite,
réveillé par ce choc
de ses vingt-cinq ans de pieux sommeil
et de tranquillité.
Convaincu soudain
qu’il fallait parler fort
pour être craint de ce malfaiteur
et le terrifier du premier coup,
il lui dit,
les dents serrées par la fureur,
et ne songeant plus à son ivresse :
— Maintenant
que vous m’avez tout raconté,
écoutez-moi.
Vous partirez demain matin.
Vous habiterez un pays
que je vous indiquerai
et que vous ne quitterez jamais
sans mon ordre.
Je vous y payerai une pension
qui vous suffira pour vivre,
mais petite, car je n’ai pas d’argent.
Si vous désobéissez une seule fois,
ce sera fini
et vous aurez affaire à moi…
Bien qu’abruti par le vin,
Philippe-Auguste comprit la menace ;
et le criminel qui était en lui
surgit tout à coup.
Il cracha ces mots, avec des hoquets :
— Ah ! papa, faut pas me la faire…
T’es curé…
je te tiens… et tu fileras doux,
comme les autres !
L’abbé sursauta ;
et ce fut,
dans ses muscles de vieil hercule,
un invincible besoin
de saisir ce monstre,
de le plier comme une baguette
et de lui montrer qu’il faudrait céder.
Il lui cria, en secouant la table
et en la lui jetant dans la poitrine.
— Ah ! prenez garde, prenez garde…
je n’ai peur de personne, moi….
L’ivrogne, perdant l’équilibre,
oscillait sur sa chaise.
Sentant qu’il allait tomber
et qu’il était au pouvoir du prêtre,
il allongea sa main,
avec un regard d’assassin,
vers un des couteaux
qui traînaient sur la nappe.
L’abbé Vilbois vit le geste,
et il donna à la table une telle poussée
que son fils culbuta sur le dos
et s’étendit par terre.
La lampe roula et s’éteignit.
Pendant quelques secondes
une fine sonnerie de verres heurtés
chanta dans l’ombre ;
puis ce fut une sorte de rampement
de corps mou sur le pavé,
puis plus rien.
Avec la lampe brisée,
la nuit subite s’était répandue sur eux
si prompte,
inattendue et profonde,
qu’ils en furent stupéfaits
comme d’un événement effrayant.
L’ivrogne, blotti contre le mur,
ne remuait plus ;
et le prêtre restait sur sa chaise,
plongé dans ces ténèbres,
qui noyaient sa colère.
Ce voile sombre jeté sur lui
arrêtant son emportement,
immobilisa aussi
l’élan furieux de son âme ;
et d’autres idées lui vinrent,
noires et tristes comme l’obscurité.
Le silence se fit,
un silence épais de tombe fermée,
où rien ne semblait plus vivre
et respirer.
Rien non plus ne venait du dehors,
pas un roulement de voiture au loin,
pas un aboiement de chien,
pas même un glissement
dans les branches ou sur les murs,
d’un léger souffle de vent.
Cela dura longtemps, très longtemps,
peut-être une heure.
Puis, soudain le gong tinta !
Il tinta frappé d’un seul coup dur,
sec et fort,
que suivit un grand bruit bizarre
de chute et de chaise renversée.
Marguerite, aux aguets, accourut ;
mais dès qu’elle eut ouvert la porte,
elle recula épouvantée
devant l’ombre impénétrable.
Puis tremblante, le cœur précipité,
la voix haletante et basse,
elle appela :
— M’sieu l’curé, m’sieu l’curé.
Personne ne répondit, rien ne bougea.
« Mon Dieu, mon Dieu, pensa-t-elle,
qu’est-ce qu’ils ont fait,
qu’est-ce qu’est arrivé. »
Elle n’osait pas avancer,
elle n’osait pas retourner
prendre une lumière ;
et une envie folle de se sauver,
de fuir et de hurler la saisit,
bien qu’elle se sentît
les jambes brisées
à tomber sur place.
Elle répétait :
— M’sieu le curé, m’sieu le curé,
c’est moi, Marguerite.
Mais soudain, malgré sa peur,
un désir instinctif
de secourir son maître,
et une de ces bravoures de femmes
qui les rendent par moments héroïques
emplirent son âme d’audace terrifiée,
et, courant à sa cuisine,
elle rapporta son quinquet.
Sur la porte de la salle,
elle s’arrêta.
Elle vit d’abord le vagabond,
étendu contre le mur,
et qui dormait ou semblait dormir,
puis la lampe cassée,
puis, sous la table,
les deux pieds noirs
et les jambes aux bas noirs
de l’abbé Vilbois,
qui avait dû s’abattre sur le dos
en heurtant le gong de sa tête.
Palpitante d’effroi,
les mains tremblantes, elle répétait :
— Mon Dieu, mon Dieu,
qu’est-ce que c’est ?
Et comme elle avançait à petits pas,
avec lenteur,
elle glissa dans quelque chose de gras
et faillit tomber.
Alors, s’étant penchée,
elle s’aperçut que sur le pavé rouge,
un liquide rouge aussi coulait,
s’étendant autour de ses pieds
et courant vite vers la porte.
Elle devina que c’était du sang.
Folle, elle s’enfuit,
jetant sa lumière
pour ne plus rien voir,
et elle se précipita dans la campagne,
vers le village.
Elle allait, heurtant les arbres,
les yeux fixés vers les feux lointains
et hurlant.
Sa voix aiguë s’envolait par la nuit
comme un sinistre cri de chouette
et clamait sans discontinuer :
— Le maoufatan… le maoufatan…
le maoufatan…
Lorsqu’elle atteignit
les premières maisons,
des hommes effarés sortirent
et l’entourèrent ;
mais elle se débattait sans répondre,
car elle avait perdu la tête.
On finit par comprendre
qu’un malheur venait d’arriver
dans la campagne du curé,
et une troupe s’arma
pour courir à son aide.
Au milieu du champ d’oliviers
la petite bastide peinte en rose
était devenue invisible et noire
dans la nuit profonde et muette.
Depuis que la lueur unique
de sa fenêtre éclairée
s’était éteinte
comme un œil fermé,
elle demeurait noyée dans l’ombre,
perdue dans les ténèbres,
introuvable pour quiconque
n’était pas enfant du pays.
Bientôt des feux coururent
au ras de terre,
à travers les arbres,
venant vers elle.
Ils promenaient sur l’herbe brûlée
de longues clartés jaunes ;
et sous leurs éclats errants
les troncs tourmentés des oliviers
ressemblaient parfois à des monstres,
à des serpents d’enfer
enlacés et tordus.
Les reflets projetés au loin
firent soudain surgir dans l’obscurité
quelque chose de blanchâtre
et de vague,
puis, bientôt le mur bas et carré
de la petite demeure
redevint rose devant les lanternes.
Quelques paysans les portaient,
escortant deux gendarmes,
revolver au poing,
le garde-champêtre, le maire
et Marguerite
que des hommes soutenaient
car elle défaillait.
Devant la porte demeurée ouverte,
effrayante,
il y eut un moment d’hésitation.
Mais le brigadier saisissant un falot,
entra, suivi par les autres.
La servante n’avait pas menti.
Le sang, figé maintenant,
couvrait le pavé comme un tapis.
Il avait coulé jusqu’au vagabond,
baignant une de ses jambes
et une de ses mains.
Le père et le fils dormaient,
l’un, la gorge coupée,
du sommeil éternel,
l’autre du sommeil des ivrognes.
Les deux gendarmes
se jetèrent sur celui-ci,
et avant qu’il fût réveillé
il avait des chaînes aux poignets.
Il frotta ses yeux, stupéfait,
abruti de vin ;
et lorsqu’il vit le cadavre du prêtre,
il eut l’air terrifié,
et de ne rien comprendre.
— Comment ne s’est-il pas sauvé ?
dit le maire.
— Il était trop saoul,
répliqua le brigadier.
Et tout le monde fut de son avis,
car l’idée ne serait venue à personne
que l’abbé Vilbois, peut-être,
avait pu se donner la mort.
MOUCHE
SOUVENIR D’UN CANOTIER
Il nous dit :
En ai-je vu, de drôles de choses
et de drôles de filles
aux jours passés où je canotais.
Que de fois j’ai eu envie d’écrire
un petit livre, titré « Sur la Seine »,
pour raconter cette vie
de force et d’insouciance,
de gaieté et de pauvreté,
de fête robuste et tapageuse
que j’ai menée de vingt à trente ans.
J’étais un employé sans le sou ;
maintenant, je suis un homme arrivé
qui peut jeter des grosses sommes
pour un caprice d’une seconde.
J’avais au cœur mille désirs modestes
et irréalisables
qui me doraient l’existence
de toutes les attentes imaginaires.
Aujourd’hui, je ne sais pas vraiment
quelle fantaisie
me pourrait faire lever
du fauteuil où je somnole.
Comme c’était simple, et bon,
et difficile de vivre ainsi,
entre le bureau à Paris
et la rivière à Argenteuil.
Ma grande, ma seule,
mon absorbante passion,
pendant dix ans, ce fut la Seine.
Ah ! la belle, calme, variée
et puante rivière
pleine de mirage et d’immondices.
Je l’ai tant aimée, je crois,
parce qu’elle m’a donné,
me semble-t-il,
le sens de la vie.
Ah ! les promenades
le long des berges fleuries,
mes amies les grenouilles qui rêvaient,
le ventre au frais,
sur une feuille de nénuphar,
et les lis d’eau coquets et frêles,
au milieu des grandes herbes fines
qui m’ouvraient soudain,
derrière un saule,
un feuillet d’album japonais
quand le martin-pêcheur
fuyait devant moi
comme une flamme bleue !
Ai-je aimé tout cela,
d’un amour instinctif des yeux
qui se répandait dans tout mon corps
en une joie naturelle et profonde.
Comme d’autres ont des souvenirs
de nuits tendres,
j’ai des souvenirs de levers de soleil
dans les brumes matinales, flottantes,
errantes vapeurs, blanches
comme des mortes avant l’aurore,
puis, au premier rayon
glissant sur les prairies,
illuminées de rose à ravir le cœur ;
et j’ai des souvenirs de lune
argentant l’eau frémissante
et courante,
d’une lueur
qui faisait fleurir tous les rêves.
Et tout cela,
symbole de l’éternelle illusion,
naissait pour moi sur de l’eau croupie
qui charriait vers la mer
toutes les ordures de Paris.
Puis quelle vie gaie
avec les camarades.
Nous étions cinq, une bande,
aujourd’hui des hommes graves ;
et comme nous étions tous pauvres,
nous avions fondé,
dans une affreuse gargote d’Argenteuil,
une colonie inexprimable
qui ne possédait qu’une chambre-dortoir
où j’ai passé les plus folles soirées,
certes,
de mon existence.
Nous n’avions souci de rien
que de nous amuser et de ramer,
car l’aviron pour nous,
sauf pour un,
était un culte.
Je me rappelle
de si singulières aventures,
de si invraisemblables farces,
inventées par ces cinq chenapans,
que personne aujourd’hui
ne les pourrait croire.
On ne vit plus ainsi,
même sur la Seine,
car la fantaisie enragée
qui nous tenait en haleine
est morte dans les âmes actuelles.
À nous cinq
nous possédions un seul bateau,
acheté à grand’peine
et sur lequel nous avons ri
comme nous ne rirons plus jamais.
C’était une large yole un peu lourde,
mais solide, spacieuse et confortable.
Je ne vous ferai point
le portrait de mes camarades.
Il y en avait un petit, très malin,
surnommé Petit Bleu ;
un grand, à l’air sauvage,
avec des yeux gris
et des cheveux noirs,
surnommé Tomahawk ;
un autre, spirituel et paresseux,
surnommé La Tôque,
le seul qui ne touchât jamais une rame
sous prétexte
qu’il ferait chavirer le bateau ;
un mince, élégant, très soigné,
surnommé « N’a-qu’un-Œil »
en souvenir d’un roman alors récent
de Cladel,
et parce qu’il portait un monocle ;
enfin moi qu’on avait baptisé
Joseph Prunier.
Nous vivions en parfaite intelligence
avec le seul regret
de n’avoir pas une barreuse.
Une femme,
c’est indispensable dans un canot.
Indispensable
parce que ça tient l’esprit et le cœur
en éveil,
parce que ça anime, ça amuse,
ça distrait, ça pimente
et ça fait décor
avec une ombrelle rouge
glissant sur les berges vertes.
Mais il ne nous fallait pas
une barreuse ordinaire,
à nous cinq qui ne ressemblions guère
à tout le monde.
Il nous fallait quelque chose
d’imprévu, de drôle, de prêt à tout,
de presque introuvable, enfin.
Nous en avions essayé beaucoup
sans succès,
des filles de barre,
pas des barreuses,
canotières imbéciles
qui préféraient toujours
le petit vin qui grise,
à l’eau qui coule
et qui porte les yoles.
On les gardait un dimanche,
puis on les congédiait avec dégoût.
Or, voilà qu’un samedi soir
« N’a-qu’un-Œil »
nous amena une petite créature fluette,
vive, sautillante,
blagueuse et pleine de drôlerie,
de cette drôlerie,
qui tient lieu d’esprit
aux titis mâles et femelles
éclos sur le pavé de Paris.
Elle était gentille,
pas jolie,
une ébauche de femme
où il y avait de tout,
une de ces silhouettes
que les dessinateurs
crayonnent en trois traits
sur une nappe de café après dîner
entre un verre d’eau-de-vie
et une cigarette.
La nature en fait quelquefois comme ça.
Le premier soir, elle nous étonna,
nous amusa,
et nous laissa sans opinion
tant elle était inattendue.
Tombée dans ce nid d’hommes
prêts à toutes les folies,
elle fut bien vite
maîtresse de la situation,
et dès le lendemain
elle nous avait conquis.
Elle était d’ailleurs
tout à fait toquée,
née avec un verre d’absinthe
dans le ventre,
que sa mère avait dû boire
au moment d’accoucher,
et elle ne s’était jamais dégrisée
depuis,
car sa nourrice, disait-elle,
se refaisait le sang à coups de tafia ;
et elle-même
n’appelait jamais autrement
que « ma sainte famille »
toutes les bouteilles
alignées derrière le comptoir
des marchands de vin.
Je ne sais lequel de nous
la baptisa « Mouche »
ni pourquoi ce nom lui fut donné,
mais il lui allait bien, et lui resta.
Et notre yole,
qui s’appelait Feuille-à-l’Envers
fit flotter chaque semaine
sur la Seine,
entre Asnières et Maisons-Laffitte,
cinq gars, joyeux et robustes,
gouvernés,
sous un parasol de papier peint,
par une vive et écervelée personne
qui nous traitait comme des esclaves
chargés de la promener sur l’eau,
et que nous aimions beaucoup.
Nous l’aimions tous beaucoup,
pour mille raisons d’abord,
pour une seule ensuite.
Elle était,
à l’arrière de notre embarcation,
une espèce de petit moulin à paroles,
jacassant au vent qui filait sur l’eau.
Elle bavardait sans fin
avec le léger bruit continu
de ces mécaniques ailées
qui tournent dans la brise ;
et elle disait étourdiment
les choses les plus inattendues,
les plus cocasses,
les plus stupéfiantes.
Il y avait dans cet esprit,
dont toutes les parties
semblaient disparates
à la façon de loques de toute nature
et de toute couleur,
non pas cousues ensemble
mais seulement faufilées,
de la fantaisie
comme dans un conte de fées,
de la gauloiserie,
de l’impudeur,
de l’impudence,
de l’imprévu,
du comique,
et de l’air, de l’air et du paysage
comme dans un voyage en ballon.
On lui posait des questions
pour provoquer des réponses
trouvées on ne sait où.
Celle dont on la harcelait
le plus souvent
était celle-ci :
— Pourquoi t’appelle-t-on Mouche ?
Elle découvrait des raisons
tellement invraisemblables
que nous cessions de nager
pour en rire.
Elle nous plaisait aussi, comme femme ;
et La Tôque,
qui ne ramait jamais
et qui demeurait tout le long des jours
assis à côté d’elle
au fauteuil de barre,
répondit une fois
à la demande ordinaire :
— Pourquoi t’appelle-t-on Mouche ?
— Parce que c’est une petite
cantharide !
Oui, une petite cantharide
bourdonnante et enfiévrante,
non pas la classique cantharide
empoisonneuse,
brillante et mantelée,
mais une petite cantharide
aux ailes rousses
qui commençait à troubler étrangement
l’équipage entier
de la Feuille-à-l’Envers.
Que de plaisanteries stupides,
encore, sur cette feuille
où s’était arrêtée cette Mouche.
« N’a-qu’un-Œil »,
depuis l’arrivée de « Mouche »
dans le bateau,
avait pris au milieu de nous
un rôle prépondérant, supérieur,
le rôle d’un monsieur qui a une femme
à côté de quatre autres
qui n’en ont pas.
Il abusait de ce privilège
au point de nous exaspérer parfois
en embrassant Mouche devant nous,
en l’asseyant sur ses genoux
à la fin des repas
et par beaucoup d’autres
prérogatives humiliantes
autant qu’irritantes.
On les avait isolés dans le dortoir
par un rideau.
Mais je m’aperçus bientôt
que mes compagnons et moi
devions faire
au fond de nos cerveaux de solitaires
le même raisonnement :
« Pourquoi,
en vertu de quelle loi d’exception,
de quel principe inacceptable,
Mouche,
qui ne paraissait gênée
par aucun préjugé,
serait-elle fidèle à son amant,
alors que les femmes du meilleur monde
ne le sont pas à leurs maris ? »
Notre réflexion était juste.
Nous en fûmes bientôt convaincus.
Nous aurions dû seulement
la faire plus tôt
pour n’avoir pas à regretter
le temps perdu.
Mouche trompa « N’a-qu’un-Œil »
avec tous les autres matelots
de la Feuille-à-l’Envers.
Elle le trompa sans difficulté,
sans résistance,
à la première prière de chacun de nous.
Mon Dieu, les gens pudiques
vont s’indigner beaucoup !
Pourquoi ?
Quelle est la courtisane en vogue
qui n’a pas une douzaine d’amants,
et quel est celui de ces amants
assez bête pour l’ignorer ?
La mode n’est-elle pas d’avoir un soir
chez une femme célèbre et cotée,
comme on a un soir à l’Opéra,
aux Français ou à l’Odéon,
depuis qu’on y joue
les demi-classiques.
On se met à dix
pour entretenir une cocotte
qui fait de son temps
une distribution difficile,
comme on se met à dix
pour posséder un cheval de course
que monte seulement un jockey,
véritable image de l’amant de cœur.
On laissait par délicatesse
Mouche à « N’a-qu’un-Œil »,
du samedi soir au lundi matin.
Les jours de navigation étaient à lui.
Nous ne le trompions qu’en semaine,
à Paris, loin de la Seine,
ce qui, pour des canotiers comme nous,
n’était presque plus tromper.
La situation avait ceci de particulier
que les quatre maraudeurs
des faveurs de Mouche
n’ignoraient point ce partage,
qu’ils en parlaient entre eux,
et même avec elle,
par allusions voilées
qui la faisaient beaucoup rire.
Seul, « N’a-qu’un-Œil »
semblait tout ignorer ;
et cette position spéciale
faisait naître une gêne
entre lui et nous,
paraissait le mettre à l’écart,
l’isoler,
élever une barrière
à travers notre ancienne confiance
et notre ancienne intimité.
Cela lui donnait pour nous
un rôle difficile, un peu ridicule,
un rôle d’amant trompé,
presque de mari.
Comme il était fort intelligent,
doué d’un esprit spécial
de pince-sans-rire,
nous nous demandions quelquefois,
avec une certaine inquiétude,
s’il ne se doutait de rien.
Il eut soin de nous renseigner,
d’une façon pénible pour nous.
On allait déjeuner à Bougival,
et nous ramions avec vigueur,
quand La Tôque
qui avait, ce matin-là,
une allure triomphante
d’homme satisfait
et qui, assis côte à côte
avec la barreuse,
semblait se serrer contre elle
un peu trop librement à notre avis,
arrêta la nage en criant : « Stop ! »
Les huit avirons sortirent de l’eau.
Alors, se tournant vers sa voisine,
il demanda :
— Pourquoi t’appelle-t-on Mouche ?
Avant qu’elle eût pu répondre,
la voix de « N’a-qu’un-Œil »,
assis à l’avant,
articula d’un ton sec :
— Parce qu’elle se pose
sur toutes les charognes.
Il y eut d’abord un grand silence,
une gêne,
que suivit une envie de rire.
Mouche elle-même demeurait interdite.
Alors, La Tôque commanda :
— Avant partout.
Le bateau se remit en route.
L’incident était clos,
la lumière faite.
Cette petite aventure
ne changea rien à nos habitudes.
Elle rétablit seulement la cordialité
entre « N’a-qu’un-Œil » et nous.
Il redevint le propriétaire honoré
de Mouche,
du samedi soir au lundi matin,
sa supériorité sur nous tous
ayant été bien établie
par cette définition,
qui clôtura d’ailleurs
l’ère des questions
sur le mot « Mouche ».
Nous nous contentâmes à l’avenir
du rôle secondaire
d’amis reconnaissants et attentionnés
qui profitaient discrètement
des jours de la semaine
sans contestation d’aucune sorte
entre nous.
Cela marcha très bien
pendant trois mois environ.
Mais voilà que tout à coup
Mouche prit, vis-à-vis de nous tous,
des attitudes bizarres.
Elle était moins gaie,
nerveuse, inquiète,
presque irritable.
On lui demandait sans cesse :
— Qu’est-ce que tu as ?
Elle répondait :
— Rien. Laisse-moi tranquille.
La révélation nous fut faite
par « N’a-qu’un-Œil »,
un samedi soir.
Nous venions de nous mettre à table
dans la petite salle à manger
que notre gargotier Barbichon
nous réservait dans sa guinguette,
et, le potage fini,
on attendait la friture
quand notre ami,
qui paraissait aussi soucieux,
prit d’abord la main de Mouche
et ensuite parla :
— Mes chers camarades, dit-il,
j’ai une communication des plus graves
à vous faire
et qui va peut-être
amener de longues discussions.
Nous aurons le temps d’ailleurs
de raisonner entre les plats.
Cette pauvre Mouche
m’a annoncé une désastreuse nouvelle
dont elle m’a chargé en même temps
de vous faire part.
Elle est enceinte.
Je n’ajoute que deux mots :
Ce n’est pas le moment de l’abandonner
et la recherche de la paternité
est interdite.
Il y eut d’abord de la stupeur,
la sensation d’un désastre :
et nous nous regardions
les uns les autres
avec l’envie d’accuser quelqu’un.
Mais lequel ?
Ah ! lequel ?
Jamais je n’avais senti
comme en ce moment
la perfidie
de cette cruelle farce de la nature
qui ne permet jamais à un homme
de savoir d’une façon certaine
s’il est le père de son enfant.
Puis peu à peu
une espèce de consolation nous vint
et nous réconforta,
née au contraire
d’un sentiment confus de solidarité.
Tomahawk, qui ne parlait guère,
formula ce début de rassérènement
par ces mots :
— Ma foi, tant pis,
l’union fait la force.
Les goujons entraient
apportés par un marmiton.
On ne se jetait pas dessus,
comme toujours,
car on avait tout de même
l’esprit troublé.
N’a-qu’un-Œil reprit :
— Elle a eu, en cette circonstance,
la délicatesse
de me faire des aveux complets.
Mes amis,
nous sommes tous également coupables.
Donnons-nous la main
et adoptons l’enfant.
La décision fut prise à l’unanimité.
On leva les bras
vers le plat de poissons frits
et on jura.
— Nous l’adoptons.
Alors, sauvée tout d’un coup,
délivrée du poids horrible d’inquiétude
qui torturait depuis un mois
cette gentille et détraquée
pauvresse de l’amour,
Mouche s’écria :
— Oh ! mes amis ! mes amis !
Vous êtes de braves cœurs…
de braves cœurs… de braves cœurs…
Merci tous !
Et elle pleura,
pour la première fois, devant nous.
Désormais
on parla de l’enfant dans le bateau
comme s’il était né déjà,
et chacun de nous s’intéressait,
avec une sollicitude de participation
exagérée,
au développement lent et régulier
de la taille de notre barreuse.
On cessait de ramer pour demander :
— Mouche ?
Elle répondait :
— Présente.
— Garçon ou fille ?
— Garçon.
— Que deviendra-t-il ?
Alors elle donnait essor
à son imagination
de la façon la plus fantastique.
C’étaient des récits interminables,
des inventions stupéfiantes,
depuis le jour de la naissance
jusqu’au triomphe définitif.
Il fut tout, cet enfant,
dans le rêve naïf,
passionné et attendrissant
de cette extraordinaire petite créature,
qui vivait maintenant, chaste,
entre nous cinq,
qu’elle appelait ses « cinq papas ».
Elle le vit et le raconta marin,
découvrant un nouveau monde
plus grand que l’Amérique,
général rendant à la France
l’Alsace et la Lorraine,
puis empereur
et fondant une dynastie de souverains
généreux et sages
qui donnaient à notre patrie
le bonheur définitif,
puis savant
dévoilant d’abord le secret
de la fabrication de l’or,
ensuite celui de la vie éternelle,
puis aéronaute inventant le moyen
d’aller visiter les astres
et faisant du ciel infini
une immense promenade pour les hommes,
réalisation de tous les songes
les plus imprévus,
et les plus magnifiques.
Dieu, fut-elle gentille et amusante,
la pauvre petite,
jusqu’à la fin de l’été !
Ce fut le vingt septembre
que creva son rêve.
Nous revenions de déjeuner
à Maisons-Laffitte
et nous passions devant Saint-Germain,
quand elle eut soif
et nous demanda
de nous arrêter au Pecq.
Depuis quelque temps,
elle devenait lourde,
et cela l’ennuyait beaucoup.
Elle ne pouvait plus gambader
comme autrefois,
ni bondir du bateau sur la berge,
ainsi qu’elle avait coutume de faire.
Elle essayait encore,
malgré nos cris et nos efforts ;
et vingt fois,
sans nos bras tendus pour la saisir,
elle serait tombée.
Ce jour-là, elle eut l’imprudence
de vouloir débarquer
avant que le bateau fût arrêté,
par une de ces bravades
où se tuent parfois
les athlètes malades ou fatigués.
Juste au moment
où nous allions accoster,
sans qu’on pût prévoir
ou prévenir son mouvement,
elle se dressa, prit son élan
et essaya de sauter sur le quai.
Trop faible,
elle ne toucha que du bout du pied
le bord de la pierre,
glissa,
heurta de tout son ventre l’angle aigu,
poussa un grand cri
et disparut dans l’eau.
Nous plongeâmes
tous les cinq en même temps
pour ramener un pauvre être défaillant,
pâle comme une morte
et qui souffrait déjà
d’atroces douleurs.
Il fallut la porter bien vite
dans l’auberge la plus voisine,
où un médecin fut appelé.
Pendant dix heures
que dura la fausse couche
elle supporta avec un courage d’héroïne
d’abominables tortures.
Nous nous désolions autour d’elle,
enfiévrés d’angoisse et de peur.
Puis on la délivra d’un enfant mort ;
et pendant quelques jours encore
nous eûmes pour sa vie
les plus grandes craintes.
Le docteur, enfin, nous dit un matin :
« Je crois qu’elle est sauvée.
Elle est en acier, cette fille.»
Et nous entrâmes ensemble
dans sa chambre,
le cœur radieux.
« N’a-qu’un-Œil »,
parlant pour tous, lui dit :
— Plus de danger, petite Mouche,
nous sommes bien contents.
Alors, pour la seconde fois,
elle pleura devant nous,
et, les yeux sous une glace de larmes,
elle balbutia :
— Oh ! si vous saviez,
si vous saviez…
quel chagrin… quel chagrin…
je ne me consolerai jamais.
— De quoi donc, petite Mouche ?
— De l’avoir tué, car je l’ai tué !
oh ! sans le vouloir !
quel chagrin !
Elle sanglotait.
Nous l’entourions, émus,
ne sachant quoi lui dire.
Elle reprit :
— Vous l’avez vu, vous ?
Nous répondîmes, d’une seule voix :
— Oui.
— C’était un garçon, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Beau, n’est-ce pas ?
On hésita beaucoup.
Petit-Bleu, le moins scrupuleux,
se décida à affirmer.
— Très beau.
Il eut tort, car elle se mit à gémir,
presque à hurler de désespoir.
Alors, N’a-qu’un-Œil,
qui l’aimait peut-être le plus,
eut pour la calmer
une invention géniale,
et baisant ses yeux
ternis par les pleurs :
— Console-toi, petite Mouche,
console-toi,
nous t’en ferons un autre.
Le sens comique
qu’elle avait dans les moelles
se réveilla tout à coup,
et à moitié convaincue,
à moitié gouailleuse,
toute larmoyante encore
et le cœur crispé de peine,
elle demanda, en nous regardant tous :
— Bien vrai ?
Et nous répondîmes ensemble :
— Bien vrai.
LE NOYÉ
1
Tout le monde, dans Fécamp,
connaissait l’histoire
de la mère Patin.
Certes, elle n’avait pas été heureuse
avec son homme, la mère Patin ;
car son homme la battait de son vivant,
comme on bat le blé dans les granges.
Il était patron d’une barque de pêche,
et l’avait épousée, jadis,
parce qu’elle était gentille,
quoiqu’elle fût pauvre.
Patin, bon matelot, mais brutal,
fréquentait le cabaret du père Auban,
où il buvait aux jours ordinaires,
quatre ou cinq petits verres de fil
et, aux jours de chance à la mer,
huit ou dix, et même plus,
suivant sa gaieté de cœur, disait-il.
Le fil était servi aux clients
par la fille au père Auban,
une brune plaisante à voir
et qui attirait le monde à la maison
par sa bonne mine seulement,
car on n’avait jamais jasé sur elle.
Patin, quand il entrait au cabaret,
était content de la regarder
et lui tenait des propos de politesse,
des propos tranquilles
d’honnête garçon.
Quand il avait bu
le premier verre de fil,
il la trouvait déjà plus gentille ;
au second, il clignait de l’œil ;
au troisième, il disait :
« Si vous vouliez, mam’zelle Désirée… »
sans jamais finir sa phrase ;
au quatrième,
il essayait de la retenir par sa jupe
pour l’embrasser ;
et, quand il allait jusqu’à dix,
c’était le père Auban
qui servait les autres.
Le vieux chand de vin,
qui connaissait tous les trucs,
faisait circuler Désirée
entre les tables,
pour activer la consommation ;
et Désirée, qui n’était pas pour rien
la fille au père Auban,
promenait sa jupe autour des buveurs,
et plaisantait avec eux,
la bouche rieuse et l’œil malin.
À force de boire des verres de fil,
Patin s’habitua si bien
à la figure de Désirée,
qu’il y pensait même à la mer,
quand il jetait ses filets à l’eau,
au grand large,
par les nuits de vent
ou les nuits de calme,
par les nuits de lune
ou les nuits de ténèbres.
Il y pensait en tenant sa barre,
à l’arrière de son bateau,
tandis que ses quatre compagnons
sommeillaient, la tête sur leur bras.
Il la voyait toujours lui sourire,
verser l’eau-de-vie jaune
avec un mouvement de l’épaule,
et puis s’en aller en disant :
— Voilà ! Êtes-vous satisfait ?
Et, à force de la garder ainsi
dans son œil et dans son esprit,
il fut pris d’une telle envie
de l’épouser
que, n’y pouvant plus tenir,
il la demanda en mariage.
Il était riche,
propriétaire de son embarcation,
de ses filets
et d’une maison au pied de la côte
sur la Retenue ;
tandis que le père Auban n’avait rien.
Il fut donc agréé avec empressement,
et la noce
eut lieu le plus vite possible,
les deux parties ayant hâte
que la chose fût faite,
pour des raisons différentes.
Mais,
trois jours après le mariage conclu,
Patin ne comprenait plus du tout
comment il avait pu croire Désirée
différente des autres femmes.
Vrai, fallait-il qu’il eût été bête
pour s’embarrasser d’une sans le sou
qui l’avait enjôlé avec sa fine,
pour sûr, de la fine où elle avait mis,
pour lui,
quelque sale drogue.
Et il jurait, tout le long des marées,
cassait sa pipe entre ses dents,
bourrait son équipage ;
et, ayant sacré à pleine bouche
avec tous les termes usités
et contre tout ce qu’il connaissait,
il expectorait
ce qui lui restait de colère au ventre
sur les poissons et les homards
tirés un à un des filets,
et ne les jetait plus dans les mannes
qu’en les accompagnant d’injures
et de termes malpropres.
Puis, rentré chez lui,
ayant à portée de la bouche
et de la main
sa femme, la fille au père Auban,
il ne tarda guère à la traiter
comme la dernière des dernières.
Puis, comme elle l’écoutait résignée,
accoutumée aux violences paternelles,
il s’exaspéra de son calme ;
et, un soir, il cogna.
Ce fut alors, chez lui,
une vie terrible.
Pendant dix ans
on ne parla sur la Retenue
que des tripotées
que Patin flanquait à sa femme
et que de sa manière de jurer,
à tout propos, en lui parlant.
Il jurait, en effet,
d’une façon particulière,
avec une richesse de vocabulaire
et une sonorité d’organe
qu’aucun autre homme, dans Fécamp,
ne possédait.
Dès que son bateau
se présentait à l’entrée du port,
en revenant de la pêche,
on attendait la première bordée
qu’il allait lancer,
de son pont sur la jetée,
dès qu’il aurait aperçu
le bonnet blanc de sa compagne.
Debout, à l’arrière, il manœuvrait,
l’œil sur l’avant et sur la voile,
aux jours de grosse mer,
et, malgré la préoccupation
du passage étroit et difficile,
malgré les vagues de fond
qui entraient comme des montagnes
dans l’étroit couloir,
il cherchait, au milieu des femmes
attendant les marins,
sous l’écume des lames,
à reconnaître la sienne,
la fille au père Auban, la gueuse !
Alors, dès qu’il l’avait vue,
malgré le bruit des flots et du vent,
il lui jetait une engueulade,
avec une telle force de gosier,
que tout le monde en riait,
bien qu’on la plaignît fort.
Puis, quand le bateau arrivait à quai,
il avait une manière
de décharger son lest de politesse,
comme il disait,
tout en débarquant son poisson,
qui attirait autour de ses amarres
tous les polissons
et tous les désœuvrés du port.
Cela lui sortait de la bouche,
tantôt comme des coups de canon,
terribles et courts,
tantôt comme des coups de tonnerre
qui roulaient durant cinq minutes
un tel ouragan de gros mots,
qu’il semblait avoir dans les poumons
tous les orages du Père-Éternel.
Puis, quand il avait quitté son bord
et qu’il se trouvait face à face
avec elle au milieu des curieux
et des harengères,
il repêchait à fond de cale
toute une cargaison nouvelle d’injures
et de duretés,
et il la reconduisait ainsi
jusqu’à leur logis,
elle devant, lui derrière,
elle pleurant, lui criant.
Alors, seul avec elle,
les portes fermées,
il tapait sous le moindre prétexte.
Tout lui suffisait pour lever la main
et, dès qu’il avait commencé,
il ne s’arrêtait plus,
en lui crachant alors au visage
les vrais motifs de sa haine.
À chaque gifle,
à chaque horion
il vociférait :
« Ah ! sans le sou,
ah ! va-nu-pieds,
ah ! crève-la-faim,
j’en ai fait un joli coup
le jour où je me suis rincé la bouche
avec le tord-boyaux
de ton filou de père ! »
Elle vivait, maintenant,
la pauvre femme,
dans une épouvante incessante,
dans un tremblement continu
de l’âme et du corps,
dans une attente éperdue
des outrages et des rossées.
Et cela dura dix ans.
Elle était si craintive
qu’elle pâlissait
en parlant à n’importe qui,
et qu’elle ne pensait plus à rien
qu’aux coups dont elle était menacée,
et qu’elle était devenue plus maigre,
jaune et sèche qu’un poisson fumé.
2
Une nuit, son homme étant à la mer,
elle fut réveillée tout à coup
par ce grognement de bête
que fait le vent quand il arrive
ainsi qu’un chien lâché !
Elle s’assit dans son lit, émue,
puis, n’entendant plus rien,
se recoucha ;
mais, presque aussitôt,
ce fut dans sa cheminée un mugissement
qui secouait la maison tout entière,
et cela s’étendit par tout le ciel
comme si un troupeau d’animaux furieux
eût traversé l’espace
en soufflant et en beuglant.
Alors elle se leva
et courut au port.
D’autres femmes y arrivaient
de tous les côtés
avec des lanternes.
Les hommes accouraient
et tous regardaient
s’allumer dans la nuit, sur la mer,
les écumes au sommet des vagues.
La tempête dura quinze heures.
Onze matelots ne revinrent pas,
et Patin fut de ceux-là.
On retrouva, du côté de Dieppe,
des débris de la Jeune-Amélie,
sa barque.
On ramassa, vers Saint-Valéry,
les corps de ses matelots,
mais on ne découvrit jamais le sien.
Comme la coque de l’embarcation
semblait avoir été coupée en deux,
sa femme, pendant longtemps,
attendit et redouta son retour ;
car, si un abordage avait eu lieu,
il se pouvait faire
que le bâtiment abordeur
l’eût recueilli, lui seul,
et emmené au loin.
Puis, peu à peu, elle s’habitua
à la pensée qu’elle était veuve,
tout en tressaillant
chaque fois qu’une voisine,
qu’un pauvre
ou qu’un marchand ambulant
entrait brusquement chez elle.
Or, un après-midi,
quatre ans environ
après la disparition de son homme,
elle s’arrêta,
en suivant la rue aux Juifs,
devant la maison d’un vieux capitaine,
mort récemment,
et dont on vendait les meubles.
Juste en ce moment,
on adjugeait un perroquet,
un perroquet vert à tête bleue,
qui regardait tout ce monde
d’un air mécontent et inquiet.
— Trois francs ! criait le vendeur ;
un oiseau qui parle comme un avocat,
trois francs !
Une amie de la Patin
lui poussa le coude :
— Vous devriez acheter ça,
vous qu’êtes riche, dit-elle.
Ça vous tiendrait compagnie ;
il vaut plus de trente francs,
c’t’oiseau-là.
Vous le revendrez toujours ben
vingt à vingt-cinq !
— Quatre francs !
mesdames, quatre francs !
répétait l’homme.
Il chante vêpres et prêche
comme M. le curé.
C’est un phénomène… un miracle !
La Patin ajouta cinquante centimes,
et on lui remit, dans une petite cage,
la bête au nez crochu,
qu’elle emporta.
Puis elle l’installa chez elle
et, comme elle ouvrait
la porte de fil de fer
pour offrir à boire à l’animal,
elle reçut, sur le doigt,
un coup de bec qui coupa la peau
et fit venir le sang.
— Ah ! qu’il est mauvais, dit-elle.
Elle lui présenta cependant du chènevis
et du maïs,
puis le laissa lisser ses plumes
en guettant d’un air sournois
sa nouvelle maison
et sa nouvelle maîtresse.
Le jour commençait à poindre,
le lendemain,
quand la Patin entendit,
de la façon la plus nette,
une voix, une voix forte,
sonore, roulante,
la voix de Patin, qui criait :
— Te lèveras-tu, charogne !
Son épouvante fut telle
qu’elle se cacha la tête
sous ses draps,
car, chaque matin, jadis,
dès qu’il avait ouvert les yeux,
son défunt
les lui hurlait dans l’oreille,
ces quatre mots
qu’elle connaissait bien.
Tremblante, roulée en boule,
le dos tendu à la rossée
qu’elle attendait déjà,
elle murmurait,
la figure cachée dans la couche :
— Dieu Seigneur, le v’là !
Dieu Seigneur, le v’là !
Il est r’venu, Dieu Seigneur !
Les minutes passaient ;
aucun bruit ne troublait plus
le silence de la chambre.
Alors, en frémissant,
elle sortit sa tête du lit,
sûre qu’il était là, guettant,
prêt à battre.
Elle ne vit rien,
rien qu’un trait de soleil
passant par la vitre
et elle pensa :
— Il est caché, pour sûr.
Elle attendit longtemps,
puis, un peu rassurée, songea :
— Faut croire que j’ai rêvé,
p’isqu’il n’se montre point.
Elle refermait les yeux,
un peu rassurée,
quand éclata, tout près,
la voix furieuse,
la voix de tonnerre du noyé
qui vociférait :
— Nom d’un nom,
d’un nom, d’un nom, d’un nom,
te lèveras-tu, ch… !
Elle bondit hors du lit,
soulevée par l’obéissance,
par sa passive obéissance
de femme rouée de coups,
qui se souvient encore,
après quatre ans,
et qui se souviendra toujours,
et qui obéira toujours
à cette voix-là !
Et elle dit :
— Me v’là, Patin ; qué que tu veux ?
Mais Patin ne répondit pas.
Alors, éperdue,
elle regarda autour d’elle,
puis elle chercha partout,
dans les armoires,
dans la cheminée,
sous le lit,
sans trouver personne,
et elle se laissa choir enfin
sur une chaise,
affolée d’angoisse,
convaincue que l’âme de Patin, seule,
était là, près d’elle,
revenue pour la torturer.
Soudain, elle se rappela le grenier,
où on pouvait monter du dehors
par une échelle.
Assurément, il s’était caché là
pour la surprendre.
Il avait dû,
gardé par des sauvages
sur quelque côte,
ne pouvoir s’échapper plus tôt,
et il était revenu,
plus méchant que jamais.
Elle n’en pouvait douter,
rien qu’au timbre de sa voix.
Elle demanda,
la tête levée vers le plafond :
— T’es-ti là-haut, Patin ?
Patin ne répondit pas.
Alors elle sortit
et, avec une peur affreuse
qui lui secouait le cœur,
elle monta l’échelle,
ouvrit la lucarne,
regarda, ne vit rien,
entra, chercha
et ne trouva pas.
Assise sur une botte de paille,
elle se mit à pleurer ;
mais, pendant qu’elle sanglotait,
traversée d’une terreur poignante
et surnaturelle,
elle entendit,
dans sa chambre, au-dessous d’elle,
Patin qui racontait des choses.
Il semblait moins en colère,
plus tranquille,
et il disait :
— Sale temps ! Gros vent ! Sale temps !
J’ai pas déjeuné, nom d’un nom !
Elle cria à travers le plafond :
— Me v’là, Patin ;
j’vas te faire la soupe.
Te fâche pas, j’arrive.
Et elle redescendit en courant.
Il n’y avait personne chez elle.
Elle se sentit défaillir
comme si la Mort la touchait,
et elle allait se sauver
pour demander secours aux voisins,
quand la voix,
tout près de son oreille, cria :
— J’ai pas déjeuné, nom d’un nom !
Et le perroquet, dans sa cage,
la regardait de son œil rond,
sournois et mauvais.
Elle aussi, le regarda, éperdue,
murmurant :
— Ah ! c’est toi !
Il reprit, en remuant sa tête :
— Attends, attends, attends,
je vas t’apprendre à fainéanter !
Que se passa-t-il en elle ?
Elle sentit,
elle comprit que c’était bien lui,
le mort, qui revenait,
qui s’était caché
dans les plumes de cette bête
pour recommencer à la tourmenter,
qu’il allait jurer,
comme autrefois, tout le jour,
et la mordre,
et crier des injures
pour ameuter les voisins
et les faire rire.
Alors elle se rua, ouvrit la cage,
saisit l’oiseau qui, se défendant,
lui arrachait la peau
avec son bec et avec ses griffes.
Mais elle le tenait de toute sa force,
à deux mains,
et, se jetant par terre,
elle se roula dessus
avec une frénésie de possédée,
l’écrasa, en fit une loque de chair,
une petite chose molle, verte,
qui ne remuait plus,
qui ne parlait plus,
et qui pendait ;
puis, l’ayant enveloppée d’un torchon
comme d’un linceul,
elle sortit, en chemise, nu-pieds,
traversa le quai,
que la mer battait de courtes vagues,
et, secouant le linge,
elle laissa tomber dans l’eau
cette petite chose morte
qui ressemblait à un peu d’herbe ;
puis elle rentra,
se jeta à genoux devant la cage vide,
et, bouleversée
de ce qu’elle avait fait,
demanda pardon au bon Dieu,
en sanglotant,
comme si elle venait de commettre
un horrible crime.
L’ÉPREUVE
1
Un bon ménage, le ménage Bondel,
bien qu’un peu guerroyant.
On se querellait souvent,
pour des causes futiles,
puis on se réconciliait.
Ancien commerçant retiré des affaires
après avoir amassé de quoi vivre
selon ses goûts simples,
Bondel avait loué à Saint-Germain
un petit pavillon
et s’était gîté là, avec sa femme.
C’était un homme calme,
dont les idées, bien assises,
se levaient difficilement.
Il avait de l’instruction,
lisait des journaux graves
et appréciait cependant
l’esprit gaulois.
Doué de raison, de logique,
de ce bon sens pratique
qui est la qualité maîtresse
de l’industrieux bourgeois français,
il pensait peu, mais sûrement,
et ne se décidait aux résolutions
qu’après des considérations
que son instinct
lui révélait infaillibles.
C’était un homme de taille moyenne,
grisonnant,
à la physionomie distinguée.
Sa femme,
pleine de qualités sérieuses,
avait aussi quelques défauts.
D’un caractère emporté,
d’une franchise d’allures
qui touchait à la violence,
et d’un entêtement invincible,
elle gardait contre les gens
des rancunes inapaisables.
Jolie autrefois,
puis devenue trop grosse, trop rouge,
elle passait encore,
dans leur quartier, à Saint-Germain,
pour une très belle femme,
qui représentait la santé
avec un air pas commode.
Leurs dissentiments, presque toujours,
commençaient au déjeuner,
au cours de quelque discussion
sans importance,
puis jusqu’au soir,
souvent jusqu’au lendemain
ils demeuraient fâchés.
Leur vie si simple, si bornée,
donnait de la gravité
à leurs préoccupations les plus légères,
et tout sujet de conversation
devenait un sujet de dispute.
Il n’en était pas ainsi jadis,
lorsqu’ils avaient des affaires
qui les occupaient,
qui mariaient leurs soucis,
serraient leurs cœurs,
les enfermant
et les retenant pris ensemble
dans le filet de l’association
et de l’intérêt commun.
Mais à Saint-Germain
on voyait moins de monde.
Il avait fallu
refaire des connaissances,
se créer, au milieu d’étrangers,
une existence nouvelle
toute vide d’occupations.
Alors,
la monotonie des heures pareilles
les avait un peu aigris
l’un et l’autre ;
et le bonheur tranquille,
espéré, attendu avec l’aisance,
n’apparaissait pas.
Ils venaient de se mettre à table,
par un matin du mois de juin,
quand Bondel demanda :
— Est-ce que tu connais les gens
qui demeurent
dans ce petit pavillon rouge
au bout de la rue du Berceau ?
Mme Bondel devait être mal levée.
Elle répondit :
— Oui et non, je les connais,
mais je ne tiens pas à les connaître.
— Pourquoi donc ?
Ils ont l’air très gentils.
— Parce que…
— J’ai rencontré le mari ce matin
sur la terrasse
et nous avons fait deux tours ensemble.
Comprenant
qu’il y avait du danger dans l’air,
Bondel ajouta :
— C’est lui qui m’a abordé
et parlé le premier.
La femme le regardait
avec mécontentement.
Elle reprit :
— Tu aurais aussi bien fait de l’éviter.
— Mais pourquoi donc ?
— Parce qu’il y a des potins sur eux.
— Quels potins ?
— Quels potins !
Mon Dieu,
des potins comme on en fait souvent.
M.Bondel eut le tort d’être un peu vif.
— Ma chère amie,
tu sais que j’ai horreur des potins.
Il me suffit qu’on en fasse
pour me rendre les gens sympathiques.
Quant à ces personnes,
je les trouve fort bien, moi.
Elle demanda, rageuse :
— La femme aussi, peut-être ?
— Mon Dieu, oui, la femme aussi,
quoique je l’aie à peine aperçue.
Et la discussion continua,
s’envenimant lentement,
acharnée sur le même sujet,
par pénurie d’autres motifs.
Mme Bondel s’obstinait
à ne pas dire quels potins
couraient sur ces voisins,
laissant entendre de vilaines choses,
sans préciser.
Bondel haussait les épaules,
ricanait, exaspérait sa femme.
Elle finit par crier :
— Eh bien !
ce monsieur est cornard, voilà !
Le mari répondit sans s’émouvoir :
— Je ne vois pas en quoi cela
atteint l’honorabilité d’un homme ?
Elle parut stupéfaite.
— Comment, tu ne vois pas ?...
tu ne vois pas ?…
elle est trop forte,
en vérité… tu ne vois pas ?
Mais c’est un scandale public ;
il est taré à force d’être cornard !
Il répondit :
— Ah ! mais non !
Un homme serait taré
parce qu’on le trompe,
taré parce qu’on le trahit,
taré parce qu’on le vole ?...
Ah ! mais non.
Je te l’accorde pour la femme,
mais pas pour lui.
Elle devenait furieuse.
— Pour lui comme pour elle.
Ils sont tarés,
c’est une honte publique.
Bondel, très calme, demanda :
— D’abord, est-ce vrai ?
Qui peut affirmer une chose pareille
tant qu’il n’y a pas flagrant délit.
Mme Bondel s’agitait sur son siège.
— Comment ? qui peut affirmer ?
mais tout le monde ! tout le monde !
ça se voit
comme les yeux dans le visage,
une chose pareille.
Tout le monde le sait,
tout le monde le dit.
Il n’y a pas à douter.
C’est notoire comme une grande fête.
Il ricanait.
— On a cru longtemps aussi
que le soleil
tournait autour de la terre
et mille autres choses
non moins notoires,
qui étaient fausses.
Cet homme adore sa femme ;
il en parle avec tendresse,
avec vénération.
Ça n’est pas vrai.
Elle balbutia, trépignant :
— Avec ça qu’il le sait,
cet imbécile, ce crétin, ce taré !
Bondel ne se fâchait pas ;
il raisonnait.
— Pardon.
Ce monsieur n’est pas bête.
Il m’a paru au contraire
fort intelligent et très fin ;
et tu ne me feras pas croire
qu’un homme d’esprit ne s’aperçoive pas
d’une chose pareille dans sa maison,
quand les voisins,
qui n’y sont pas, dans sa maison,
n’ignorent aucun détail
de cet adultère,
car ils n’ignorent aucun détail,
assurément.
Mme Bondel
eut un accès de gaieté rageuse
qui irrita les nerfs de son mari.
— Ah ! ah ! ah !
tous les mêmes, tous, tous !
Avec ça qu’il y en a un seul au monde
qui découvre cela,
à moins qu’on ne lui mette
le nez dessus.
La discussion déviait.
Elle partit à fond de train
sur l’aveuglement des époux trompés
dont il doutait
et qu’elle affirmait
avec des airs de mépris si personnels
qu’il finit par se fâcher.
Alors, ce fut une querelle
pleine d’emportement,
où elle prit le parti des femmes,
où il prit la défense des hommes.
Il eut la fatuité de déclarer :
— Eh bien moi,
je te jure que si j’avais été trompé,
je m’en serais aperçu,
et tout de suite encore.
Et je t’aurais fait passer ce goût-là,
d’une telle façon,
qu’il aurait fallu plus d’un médecin
pour te remettre sur pied.
Elle fut soulevée de colère
et lui cria dans la figure :
— Toi ? toi !
Mais tu es aussi bête que les autres,
entends-tu !
Il affirma de nouveau :
— Je te jure bien que non.
Elle lâcha un rire
d’une telle impertinence
qu’il sentit un battement de cœur,
et un frisson sur sa peau.
Pour la troisième fois il dit :
— Moi, je l’aurais vu.
Elle se leva,
riant toujours de la même façon.
— Non, c’est trop, fit-elle.
Et elle sortit en tapant la porte.
2
Bondel resta seul, très mal à l’aise.
Ce rire insolent, provocateur,
l’avait touché
comme un de ces aiguillons
de mouche venimeuse
dont on ne sent pas
la première atteinte,
mais dont la brûlure s’éveille bientôt
et devient intolérable.
Il sortit, marcha, rêvassa.
La solitude de sa vie nouvelle
le poussait à penser tristement,
à voir sombre.
Le voisin
qu’il avait rencontré le matin
se trouva tout à coup devant lui.
Ils se serrèrent la main
et se mirent à causer.
Après avoir touché divers sujets,
ils en vinrent à parler
de leurs femmes.
L’un et l’autre semblaient avoir
quelque chose à confier,
quelque chose d’inexprimable, de vague,
de pénible sur la nature même
de cet être associé à leur vie :
une femme.
Le voisin disait :
— Vrai, on croirait
qu’elles ont parfois contre leur mari
une sorte d’hostilité particulière,
par cela seul qu’il est leur mari.
Moi, j’aime ma femme.
Je l’aime beaucoup,
je l’apprécie et je la respecte ;
eh bien !
elle a quelquefois l’air de montrer
plus de confiance et d’abandon
à nos amis qu’à moi-même.
Bondel aussitôt pensa :
« Ça y est, ma femme avait raison. »
Lorsqu’il eût quitté cet homme,
il se remit à songer.
Il sentait en son âme un mélange confus
de pensées contradictoires,
une sorte de bouillonnement douloureux,
et il gardait dans l’oreille
le rire impertinent,
ce rire exaspéré qui semblait dire :
« Mais il en est de toi
comme des autres,
imbécile. »
Certes, c’était là une bravade,
une de ces impudentes bravades
de femmes qui osent tout,
qui risquent tout pour blesser,
pour humilier l’homme
contre lequel elles sont irritées.
Donc ce pauvre monsieur
devait être aussi un mari trompé,
comme tant d’autres.
Il avait dit, avec tristesse :
« Elle a quelquefois l’air de montrer
plus de confiance et d’abandon
à nos amis qu’à moi-même. »
Voilà donc comment un mari,
- cet aveugle sentimental
que la loi nomme un mari, -
formulait ses observations
sur les attentions particulières
de sa femme pour un autre homme.
C’était tout.
Il n’avait rien vu de plus.
Il était pareil aux autres…
Aux autres !
Puis,
comme sa propre femme, à lui, Bondel,
avait ri d’une façon bizarre :
« Toi aussi… toi aussi… »
Comme elles sont folles et imprudentes
ces créatures
qui peuvent faire entrer
de pareils soupçons dans le cœur
pour le seul plaisir de braver.
Il remontait leur vie commune,
cherchant dans leurs relations anciennes
si elle avait jamais paru
montrer à quelqu’un
plus de confiance et d’abandon
qu’à lui-même.
Il n’avait jamais suspecté personne,
tant il était tranquille,
sûr d’elle, confiant.
Mais oui, elle avait eu un ami,
un ami intime,
qui pendant près d’un an
vint dîner chez eux
trois fois par semaine,
Tancret, ce bon Tancret,
ce brave Tancret,
que lui, Bondel, aima comme un frère
et qu’il continuait à voir en cachette
depuis que sa femme s’était fâchée,
il ne savait pourquoi,
avec cet aimable garçon.
Il s’arrêta, pour réfléchir,
regardant le passé
avec des yeux inquiets.
Puis une révolte surgit en lui
contre lui-même,
contre cette honteuse insinuation
du moi défiant, du moi jaloux,
du moi méchant que nous portons tous.
Il se blâma, il s’accusa,
il s’injuria,
tout en se rappelant les visites,
les allures de cet ami
que sa femme appréciait tant
et qu’elle expulsa
sans raison sérieuse.
Mais soudain
d’autres souvenirs lui vinrent,
de ruptures pareilles
dues au caractère vindicatif
de Mme Bondel
qui ne pardonnait jamais
un froissement.
Il rit alors franchement de lui-même,
du commencement d’angoisse
qui l’avait étreint ;
et se souvenant des mines haineuses
de son épouse
quand il lui disait,
le soir, en rentrant :
« J’ai rencontré ce bon Tancret,
il m’a demandé de tes nouvelles »,
il se rassura complètement.
Elle répondait toujours :
« Quand tu verras ce monsieur,
tu peux lui dire que je le dispense
de s’occuper de moi. »
Oh ! de quel air irrité,
de quel air féroce
elle prononçait ces paroles.
Comme on sentait bien
qu’elle ne pardonnait pas,
qu’elle ne pardonnerait point…
Et il avait pu soupçonner ?...
même une seconde ?...
Dieu, quelle bêtise !
Pourtant,
pourquoi s’était-elle fâchée ainsi ?
Elle n’avait jamais raconté
le motif précis de cette brouille
et la raison de son ressentiment.
Elle lui en voulait bien fort !
bien fort ?
Est-ce que ?...
Mais non… mais non…
Et Bondel se déclara
qu’il s’avilissait lui-même
en songeant à des choses pareilles.
Oui, il s’avilissait sans aucun doute,
mais il ne pouvait s’empêcher
de songer à cela
et il se demanda avec terreur
si cette idée entrée en lui
n’allait pas y demeurer,
s’il n’avait pas là, dans le cœur,
la larve d’un long tourment.
Il se connaissait ;
il était homme à ruminer son doute,
comme il ruminait autrefois
ses opérations commerciales,
pendant les jours et les nuits,
en pesant le pour et le contre,
interminablement.
Déjà il devenait agité,
il marchait plus vite
et perdait son calme.
On ne peut rien contre l’Idée.
Elle est imprenable,
impossible à chasser,
impossible à tuer.
Et soudain un projet naquit en lui,
hardi, si hardi qu’il douta d’abord
s’il l’exécuterait.
Chaque fois qu’il rencontrait Tancret,
celui-ci demandait des nouvelles
de Mme Bondel ;
et Bondel répondait :
« Elle est toujours un peu fâchée. »
Rien de plus,
- Dieu…
avait-il été assez mari lui-même !...
Peut-être !
Donc il allait prendre le train
pour Paris,
se rendre chez Tancret
et le ramener avec lui,
ce soir-là même,
en lui affirmant
que la rancune inconnue de sa femme
était passée.
Oui,
mais quelle tête ferait Mme Bondel…
quelle scène !... quelle fureur !...
quel scandale !...
Tant pis, tant pis…
ce serait la vengeance du rire,
et, en les voyant soudain
en face l’un de l’autre,
sans qu’elle fût prévenue,
il saurait bien saisir sur les figures
l’émotion de la vérité.
3
Il se rendit aussitôt à la gare,
prit son billet, monta dans un wagon
et lorsqu’il se sentit emporté
par le train
qui descendait la rampe du Pecq,
il eut un peu peur,
une sorte de vertige
devant ce qu’il allait oser.
Pour ne pas fléchir,
reculer, revenir seul,
il s’efforça de n’y plus penser,
de se distraire sur d’autres idées,
de faire ce qu’il avait décidé
avec une résolution aveugle,
et il se mit à chantonner
des airs d’opérette et de café-concert
jusqu’à Paris
afin d’étourdir sa pensée.
Des envies de s’arrêter le saisirent
aussitôt qu’il eut devant lui
les trottoirs qui allaient le conduire
à la rue de Tancret.
Il flâna devant quelques boutiques,
remarqua les prix de certains objets,
s’intéressa à des articles nouveaux,
eut envie de boire un bock,
ce qui n’était guère
dans ses habitudes,
et en approchant du logis de son ami,
désira fort ne point le rencontrer.
Mais Tancret était chez lui,
seul, lisant.
Il fut surpris, se leva, s’écria :
— Ah ! Bondel ! Quelle chance !
Et Bondel, embarrassé, répondit :
— Oui, mon cher,
je suis venu faire quelques courses
à Paris
et je suis monté
pour vous serrer la main.
— Ça c’est gentil, gentil !
D’autant plus
que vous aviez un peu perdu l’habitude
d’entrer chez moi.
— Que voulez-vous,
on subit malgré soi des influences,
et comme ma femme
avait l’air de vous en vouloir !
— Bigre… avait l’air…
elle a fait mieux que cela,
puisqu’elle m’a mis à la porte.
— Mais à propos de quoi ?
Je ne l’ai jamais su, moi.
— Oh ! à propos de rien… d’une bêtise…
d’une discussion
où je n’étais pas de son avis.
— Mais à quel sujet cette discussion ?
— Sur une dame
que vous connaissez peut-être de nom ;
Mme Boutin, une de mes amies.
— Ah ! vraiment… Eh bien !
je crois qu’elle ne vous en veut plus,
ma femme,
car elle m’a parlé de vous, ce matin,
en termes fort amicaux.
Tancret eut un tressaillement,
et parut tellement stupéfait
que pendant quelques instants
il ne trouva rien à dire.
Puis il reprit :
— Elle vous a parlé de moi…
en termes amicaux….
— Mais oui.
— Vous en êtes sûr ?
— Parbleu !… je ne rêve pas.
— Et puis ?
— Et puis… comme je venais à Paris,
j’ai cru vous faire plaisir
en vous le disant.
— Mais oui… Mais oui….
Bondel parut hésiter,
puis, après un petit silence :
— J’avais même une idée… originale.
— Laquelle ?
— Vous ramener avec moi
pour dîner à la maison.
À cette proposition,
Tancret, d’un naturel prudent,
parut inquiet.
— Oh ! vous croyez… est-ce possible…
ne nous exposons-nous pas à…
à… des histoires….
— Mais non… mais non.
— C’est que… vous savez…
elle a de la rancune, Mme Bondel.
— Oui, mais je vous assure
qu’elle ne vous en veut plus.
Je suis même convaincu
que cela lui fera grand plaisir
de vous voir comme ça, à l’improviste.
— Vrai ?
— Oh ! vrai.
— Eh bien ! allons, mon cher.
Moi, je suis enchanté.
Voyez-vous, cette brouille-là
me faisait beaucoup de peine.
Et ils se mirent en route
vers la gare Saint-Lazare
en se tenant par le bras.
Le trajet fut silencieux.
Tous deux semblaient perdus
en des songeries profondes.
Assis l’un en face de l’autre,
dans le wagon,
ils se regardaient sans parler,
constatant l’un et l’autre
qu’ils étaient pâles.
Puis ils descendirent du train
et se reprirent le bras,
comme pour s’unir contre un danger.
Après quelques minutes de marche
ils s’arrêtèrent,
un peu haletants tous les deux,
devant la maison des Bondel.
Bondel fit entrer son ami,
le suivit dans le salon,
appela sa bonne et lui dit :
« Madame est ici ? »
— Oui, monsieur.
— Priez-la de descendre tout de suite,
s’il vous plaît.
— Oui, monsieur.
Et ils attendirent,
tombés sur deux fauteuils,
émus à présent de la même envie
de s’en aller au plus vite,
avant que n’apparût sur le seuil
la grande personne redoutée.
Un pas connu, un pas puissant
descendit les marches de l’escalier.
Une main toucha la serrure,
et les yeux des deux hommes
virent tourner la poignée de cuivre.
Puis la porte s’ouvrit toute grande
et Mme Bondel s’arrêta,
voulant voir avant d’entrer.
Donc elle regarda, rougit, frémit,
recula d’un demi-pas,
puis demeura immobile,
le sang aux joues
et les mains posées sur les deux murs
de l’entrée.
Tancret, pâle à présent
comme s’il allait défaillir,
s’était levé,
laissant tomber son chapeau,
qui roula sur le parquet.
Il balbutiait.
— Mon Dieu… Madame… c’est moi…
j’ai cru… j’ai osé…
Cela me faisait tant de peine….
Comme elle ne répondait pas,
il reprit :
— Me pardonnez-vous… enfin ?
Alors, brusquement,
emportée par une impulsion,
elle marcha vers lui
les deux mains tendues ;
et quand il eut pris,
serré et gardé ces deux mains,
elle dit, avec une petite voix émue,
brisée, défaillante,
que son mari ne lui connaissait point :
— Ah ! mon cher ami…
Ça me fait bien plaisir !
Et Bondel, qui les contemplait,
se sentit glacé de la tête aux pieds,
comme si on l’eût trempé
dans un bain froid.
LE MASQUE
Il y avait bal costumé,
à l’Élysée-Montmartre,
ce soir-là.
C’était à l’occasion de la Mi-Carême,
et la foule entrait,
comme l’eau dans une vanne d’écluse,
dans le couloir illuminé
qui conduit à la salle de danse.
Le formidable appel de l’orchestre,
éclatant comme un orage de musique,
crevait les murs et le toit,
se répandait sur le quartier,
allait éveiller,
par les rues
et jusqu’au fond des maisons voisines,
cet irrésistible désir de sauter,
d’avoir chaud,
de s’amuser
qui sommeille
au fond de l’animal humain.
Et les habitués du lieu
s’en venaient aussi
des quatre coins de Paris,
gens de toutes les classes,
qui aiment le gros plaisir tapageur,
un peu crapuleux,
frotté de débauche.
C’étaient des employés,
des souteneurs,
des filles,
des filles de tous draps,
depuis le coton vulgaire
jusqu’à la plus fine batiste,
des filles riches,
vieilles et diamantées,
et des filles pauvres,
de seize ans,
pleines d’envie de faire la fête,
d’être aux hommes,
de dépenser de l’argent.
Des habits noirs élégants
en quête de chair fraîche,
de primeurs déflorées,
mais savoureuses,
rôdaient dans cette foule échauffée,
cherchaient, semblaient flairer,
tandis que les masques
paraissaient agités surtout
par le désir de s’amuser.
Déjà des quadrilles renommés
amassaient autour de leurs bondissements
une couronne épaisse de public.
La haie onduleuse, la pâte remuante
de femmes et d’hommes
qui encerclait les quatre danseurs
se nouait autour comme un serpent,
tantôt rapprochée, tantôt écartée
suivant les écarts des artistes.
Les deux femmes,
dont les cuisses
semblaient attachées au corps
par des ressorts de caoutchouc,
faisaient avec leurs jambes
des mouvements surprenants.
Elles les lançaient en l’air
avec tant de vigueur
que le membre paraissait s’envoler
vers les nuages,
puis soudain les écartant
comme si elles se fussent ouvertes
jusqu’à mi-ventre,
glissant l’une en avant,
l’autre en arrière,
elles touchaient le sol de leur centre
par un grand écart rapide,
répugnant et drôle.
Leurs cavaliers bondissaient,
tricotaient des pieds, s’agitaient,
les bras remués et soulevés
comme des moignons d’ailes sans plumes,
et on devinait, sous leurs masques,
leur respiration essoufflée.
Un d’eux, qui avait pris place
dans le plus réputé des quadrilles
pour remplacer une célébrité absente,
le beau « Songe-au-Gosse »,
et qui s’efforçait de tenir tête
à l’infatigable « Arête-de-Veau »
exécutait des cavaliers seuls bizarres
qui soulevaient la joie
et l’ironie du public.
Il était maigre, vêtu en gommeux,
avec un joli masque verni
sur le visage,
un masque à moustache blonde frisée
que coiffait une perruque à boucles.
Il avait l’air d’une figure de cire
du musée Grévin,
d’une étrange et fantasque caricature
du charmant jeune homme
des gravures de mode,
et il dansait avec un effort convaincu,
mais maladroit,
avec un emportement comique.
Il semblait rouillé à côté des autres,
en essayant d’imiter leurs gambades ;
il semblait perclus,
lourd comme un roquet
jouant avec des lévriers.
Des bravos moqueurs l’encourageaient.
Et lui, ivre d’ardeur,
gigotait avec une telle frénésie
que, soudain,
emporté par un élan furieux,
il alla donner de la tête
dans la muraille du public
qui se fendit devant lui
pour le laisser passer,
puis se referma autour du corps inerte,
étendu sur le ventre,
du danseur inanimé.
Des hommes le ramassèrent,
l’emportèrent.
On criait : « un médecin ».
Un monsieur se présenta,
jeune, très élégant, en habit noir
avec de grosses perles
à sa chemise de bal.
« Je suis professeur à la Faculté »,
dit-il d’une voix modeste.
On le laissa passer,
et il rejoignit dans une petite pièce
pleine de cartons
comme un bureau d’agent d’affaires,
le danseur toujours sans connaissance
qu’on allongeait sur des chaises.
Le docteur
voulut d’abord ôter le masque
et reconnut qu’il était attaché
d’une façon compliquée
avec une multitude
de menus fils de métal,
qui le liaient adroitement
aux bords de sa perruque
et enfermaient la tête entière
dans une ligature solide
dont il fallait avoir le secret.
Le cou lui-même était emprisonné
dans une fausse peau
qui continuait le menton,
et cette peau de gant,
peinte comme de la chair,
attenait au col de la chemise.
Il fallut couper tout cela
avec de forts ciseaux ;
et quand le médecin eut fait,
dans ce surprenant assemblage,
une entaille
allant de l’épaule à la tempe,
il entr’ouvrit cette carapace
et y trouva une vieille figure d’homme
usée, pâle, maigre et ridée.
Le saisissement fut tel
parmi ceux qui avaient apporté
ce jeune masque frisé,
que personne ne rit,
que personne ne dit un mot.
On regardait,
couché sur des chaises de paille,
ce triste visage aux yeux fermés,
barbouillé de poils blancs,
les uns longs,
tombant du front sur la face,
les autres courts,
poussés sur les joues et le menton,
et, à côté de cette pauvre tête,
ce petit, ce joli masque verni,
ce masque frais qui souriait toujours.
L’homme revint à lui
après être demeuré longtemps
sans connaissance,
mais il paraissait encore si faible,
si malade
que le médecin redoutait
quelque complication dangereuse.
— Où demeurez-vous ? dit-il.
Le vieux danseur
parut chercher dans sa mémoire,
puis se souvenir,
et il dit un nom de rue
que personne ne connaissait.
Il fallut donc lui demander encore
des détails sur le quartier.
Il les fournissait
avec une peine infinie,
avec une lenteur et une indécision
qui révélaient le trouble de sa pensée.
Le médecin reprit :
— Je vais vous reconduire moi-même.
Une curiosité l’avait saisi
de savoir qui était cet étrange baladin,
de voir où gîtait
ce phénomène sauteur.
Et un fiacre bientôt
les emporta tous deux,
de l’autre côté des buttes Montmartre.
C’était dans une haute maison
d’aspect pauvre,
où montait un escalier gluant,
une de ces maisons toujours inachevées,
criblées de fenêtres,
debout entre deux terrains vagues,
niches crasseuses
où habite une foule d’êtres guenilleux
et misérables.
Le docteur, cramponné à la rampe,
tige de bois tournante
où la main restait collée,
soutint jusqu’au quatrième étage
le vieil homme étourdi
qui reprenait des forces.
La porte à laquelle ils avaient frappé
s’ouvrit
et une femme apparut,
vieille aussi, propre,
avec un bonnet de nuit bien blanc
encadrant une tête osseuse,
aux traits accentués,
une de ces grosses têtes
bonnes et rudes des femmes d’ouvrier
laborieuses et fidèles.
Elle s’écria :
— Mon Dieu ! qu’est-ce qu’il a eu ?
Lorsque la chose eut été dite
en vingt paroles,
elle se rassura,
et rassura le médecin lui-même,
en lui racontant que, souvent déjà,
pareille aventure était arrivée.
— Faut le coucher, monsieur,
rien autre chose,
il dormira,
et d’main n’y paraîtra plus.
Le docteur reprit :
— Mais c’est à peine s’il peut parler.
— Oh ! c’est rien,
un peu d’boisson, pas autre chose.
Il n’a pas dîné pour être souple,
et puis il a bu deux vertes,
pour se donner de l’agitation.
La verte, voyez-vous,
ça lui r’fait des jambes,
mais ça lui coupe les idées
et les paroles.
Ça n’est plus de son âge
de danser comme il fait.
Non, vrai, c’est à désespérer
qu’il ait jamais une raison !
Le médecin, surpris, insista.
— Mais pourquoi danse-t-il
d’une pareille façon,
vieux comme il est ?
Elle haussa les épaules,
devenue rouge sous la colère
qui l’excitait peu à peu.
— Ah ! oui, pourquoi !
Parlons-en,
pour qu’on le croie jeune
sous son masque,
pour que les femmes
le prennent encore pour un godelureau
et lui disent des cochonneries
dans l’oreille,
pour se frotter à leur peau,
à toutes leurs sales peaux
avec leurs odeurs
et leurs poudres et leurs pommades…
Ah ! c’est du propre !
Allez, j’en ai eu une vie,
moi, monsieur,
depuis quarante ans que cela dure…
Mais faut le coucher
d’abord pour qu’il ne prenne pas mal.
Ça ne vous ferait-il rien de m’aider.
Quand il est comme ça,
je n’en finis pas, toute seule.
Le vieux était assis sur son lit,
l’air ivre,
ses longs cheveux blancs
tombés sur le visage.
Sa compagne le regardait
avec des yeux attendris et furieux.
Elle reprit :
— Regardez s’il n’a pas une belle tête
pour son âge ;
et faut qu’il se déguise en polisson
pour qu’on le croie jeune.
Si c’est pas une pitié !
Vrai, qu’il a une belle tête,
monsieur ?
Attendez, j’vais vous la montrer
avant de le coucher.
Elle alla vers une table
qui portait la cuvette,
le pot à eau, le savon,
le peigne et la brosse.
Elle prit la brosse,
puis revint vers le lit
et relevant toute la chevelure emmêlée
du pochard,
elle lui donna,
en quelques instants,
une figure de modèle de peintre,
à grandes boucles tombant sur le cou.
Puis, reculant afin de le contempler :
— Vrai qu’il est bien, pour son âge ?
— Très bien, affirma le docteur
qui commençait à s’amuser beaucoup.
Elle ajouta :
— Et si vous l’aviez connu
quand il avait vingt-cinq ans !
Mais faut le mettre au lit ;
sans ça ses vertes
lui tourneraient dans le ventre.
Tenez, monsieur,
voulez-vous tirer sa manche ?...
plus haut… comme ça…
bon… la culotte maintenant…
attendez,
je vais lui ôter ses chaussures…
c’est bien.
À présent, tenez-le debout
pour que j’ouvre le lit…
voilà… couchons-le…
si vous croyez qu’il se dérangera
tout à l’heure
pour me faire de la place,
vous vous trompez.
Faut que je trouve mon coin, moi,
n’importe où.
Ça ne l’occupe pas.
Ah ! jouisseur, va !
Dès qu’il se sentit étendu
dans ses draps,
le bonhomme ferma les yeux,
les rouvrit,
les ferma de nouveau,
et dans toute sa figure satisfaite
apparaissait la résolution énergique
de dormir.
Le docteur, en l’examinant
avec un intérêt sans cesse accru,
demanda :
— Alors il va faire le jeune homme
dans les bals costumés ?
— Dans tous, monsieur,
et il me revient au matin
dans un état qu’on ne se figure pas.
Voyez-vous,
c’est le regret qui le conduit là
et qui lui fait mettre
une figure de carton sur la sienne.
Oui, le regret
de n’être plus ce qu’il a été,
et puis de n’avoir plus ses succès !
Il dormait maintenant,
et commençait à ronfler.
Elle le contemplait d’un air apitoyé,
et elle reprit :
— Ah ! il en a eu des succès,
cet homme-là !
Plus qu’on ne croirait, monsieur,
plus que les plus beaux messieurs
du monde
et que tous les ténors
et que tous les généraux.
— Vraiment ? Que faisait-il donc ?
— Oh ! ça va vous étonner d’abord,
vu que vous ne l’avez pas connu
dans son beau temps.
Moi, quand je l’ai rencontré,
c’était à un bal aussi,
car il les a toujours fréquentés.
J’ai été prise en l’apercevant,
mais prise comme un poisson
avec une ligne.
Il était gentil, monsieur,
gentil à faire pleurer
quand on le regardait,
brun comme un corbeau, et frisé,
avec des yeux noirs
aussi grands que des fenêtres.
Ah ! oui, c’était un joli garçon.
Il m’a emmenée ce soir-là,
et je ne l’ai plus quitté, jamais,
pas un jour, malgré tout !
Oh ! il m’en a fait voir de dures !
Le docteur demanda :
— Vous êtes mariés ?
Elle répondit simplement :
— Oui, monsieur…
sans ça il m’aurait lâchée
comme les autres.
J’ai été sa femme et sa bonne,
tout, tout ce qu’il a voulu…
et il m’en a fait pleurer…
des larmes que je ne lui montrais pas !
Car il me racontait ses aventures,
à moi… à moi… monsieur…
sans comprendre quel mal
ça me faisait de l’écouter….
— Mais quel métier faisait-il, enfin ?
— C’est vrai…
j’ai oublié de vous le dire.
Il était premier garçon chez Martel,
mais un premier
comme on n’en avait jamais eu…
un artiste à dix francs l’heure,
en moyenne….
— Martel ? … qui ça, Martel ?
— Le coiffeur, monsieur,
le grand coiffeur de l’Opéra
qui avait toute la clientèle
des actrices.
Oui, toutes les actrices
les plus huppées
se faisaient coiffer par Ambroise
et lui donnaient des gratifications
qui lui ont fait une fortune.
Ah ! monsieur,
toutes les femmes sont pareilles,
oui, toutes.
Quand un homme leur plaît,
elles se l’offrent.
C’est si facile…
et ça fait tant de peine à apprendre.
Car il me disait tout…
il ne pouvait pas se taire… non,
il ne pouvait pas.
Ces choses-là
donnent tant de plaisir aux hommes !
plus de plaisir encore à dire
qu’à faire peut-être.
Quand je le voyais rentrer le soir,
un peu pâlot,
l’air content, l’œil brillant,
je me disais : « Encore une.
Je suis sûre
qu’il en a levé encore une ».
Alors j’avais envie de l’interroger,
une envie qui me cuisait le cœur,
et aussi une autre envie
de ne pas savoir,
de l’empêcher de parler
s’il commençait.
Et nous nous regardions.
Je savais bien qu’il ne se tairait pas,
qu’il allait en venir à la chose.
Je sentais cela à son air,
à son air de rire,
pour me faire comprendre.
« J’en ai une bonne aujourd’hui,
Madeleine. »
Je faisais semblant de ne pas voir,
de ne pas deviner ;
et je mettais le couvert ;
j’apportais la soupe ;
je m’asseyais en face de lui.
Dans ces moments-là, monsieur,
c’est comme si
on m’avait écrasé mon amitié pour lui
dans le corps,
avec une pierre.
Ça fait mal, allez, rudement.
Mais il ne saisissait pas, lui,
il ne savait pas ;
il avait besoin de conter cela
à quelqu’un,
de se vanter,
de montrer combien on l’aimait…
et il n’avait que moi à qui le dire…
vous comprenez… que moi…
Alors… il fallait bien l’écouter
et prendre ça comme du poison.
Il commençait à manger sa soupe
et puis il disait :
— Encore une, Madeleine.
Moi je pensais : « Ça y est.
Mon Dieu, quel homme !
Faut-il que je l’aie rencontré. »
Alors, il partait :
«Encore une, et puis une chouette… »
Et c’était une petite du Vaudeville
ou bien une petite des Variétés,
et puis aussi des grandes,
les plus connues
de ces dames de théâtre.
Il me disait leurs noms,
leurs mobiliers,
et tout, tout, oui tout, monsieur…
Des détails à m’arracher le cœur.
Et il revenait là-dessus,
il recommençait son histoire,
d’un bout à l’autre,
si content
que je faisais semblant de rire
pour qu’il ne se fâche pas contre moi.
Ce n’était peut-être pas vrai tout ça !
Il aimait tant se glorifier
qu’il était bien capable
d’inventer des choses pareilles !
C’était peut-être vrai aussi !
Ces soirs-là,
il faisait semblant d’être fatigué,
de vouloir se coucher après souper.
On soupait à onze heures, monsieur,
car il ne rentrait jamais plus tôt,
à cause des coiffures de soirée.
Quand il avait fini son aventure,
il fumait des cigarettes
en se promenant dans la chambre,
et il était si joli garçon,
avec sa moustache
et ses cheveux frisés,
que je pensais :
« C’est vrai, tout de même,
ce qu’il raconte.
Puisque j’en suis folle, moi,
de cet homme-là,
pourquoi donc les autres
n’en seraient-elles pas aussi toquées. »
Ah ! j’en ai eu
des envies de pleurer,
et de crier,
et de me sauver,
et de me jeter par la fenêtre,
tout en desservant la table
pendant qu’il fumait toujours.
Il bâillait, en ouvrant la bouche,
pour me montrer combien il était las,
et il disait deux ou trois fois
avant de se mettre au lit.
« Dieu que je dormirai bien
cette nuit ! »
Je ne lui en veux pas,
car il ne savait point
combien il me peinait.
Non, il ne pouvait pas le savoir !
il aimait se vanter des femmes
comme un paon qui fait la roue.
Il en était arrivé à croire
que toutes le regardaient
et le voulaient.
Ça a été dur quand il a vieilli.
Oh ! monsieur,
quand j’ai vu son premier cheveu blanc,
j’ai eu un saisissement
à perdre le souffle,
et puis une joie - une vilaine joie -
mais si grande, si grande !
Je me suis dit :
« C’est la fin… c’est la fin… »
Il m’a semblé
qu’on allait me sortir de prison.
Je l’aurais donc pour moi toute seule,
quand les autres n’en voudraient plus.
C’était un matin, dans notre lit.
- Il dormait encore,
et je me penchais sur lui
pour le réveiller en l’embrassant
lorsque j’aperçus dans ses boucles,
sur la tempe,
un petit fil qui brillait
comme de l’argent.
Quelle surprise !
Je n’aurais pas cru cela possible !
D’abord j’ai pensé à l’arracher
pour qu’il ne le vît pas, lui !
mais, en regardant bien
j’en aperçus un autre plus haut.
Des cheveux blancs !
il allait avoir des cheveux blancs !
J’en avais le cœur battant
et une moiteur à la peau ;
pourtant, j’étais bien contente,
au fond !
C’est laid de penser ainsi,
mais j’ai fait mon ménage de bon cœur
ce matin-là,
sans le réveiller encore ;
et quand il eut ouvert les yeux,
tout seul,
je lui dis :
— Sais-tu ce que j’ai découvert
pendant que tu dormais ?
— Non.
— J’ai découvert
que tu as des cheveux blancs.
Il eut une secousse de dépit
qui le fit asseoir
comme si je l’avais chatouillé
et il me dit d’un air méchant :
— C’est pas vrai !
— Oui, sur la tempe gauche.
Il y en a quatre.
Il sauta du lit pour courir à la glace.
Il ne les trouvait pas.
Alors je lui montrai le premier,
le plus bas, le petit frisé,
et je lui disais :
— Ça n’est pas étonnant
avec la vie que tu mènes.
D’ici à deux ans tu seras fini.
Eh bien ! monsieur, j’avais dit vrai,
deux ans après
on ne l’aurait pas reconnu.
Comme ça change vite un homme !
Il était encore beau garçon
mais il perdait sa fraîcheur,
et les femmes ne le recherchaient plus.
Ah ! j’en ai mené une dure d’existence,
moi, en ce temps-là !
il m’en a fait voir de cruelles !
Rien ne lui plaisait, rien de rien.
Il a quitté son métier
pour la chapellerie,
dans quoi il a mangé de l’argent.
Et puis il a voulu être acteur
sans y réussir,
et puis il s’est mis à fréquenter
les bals publics.
Enfin, il a eu le bon sens
de garder un peu de bien,
dont nous vivons.
Ça suffit, mais ça n’est pas lourd !
Dire qu’il a eu presque une fortune
à un moment.
Maintenant vous voyez ce qu’il fait.
C’est comme une frénésie qui le tient.
Faut qu’il soit jeune,
faut qu’il danse avec des femmes
qui sentent l’odeur et la pommade.
Pauvre vieux chéri, va !
Elle regardait, émue, prête à pleurer,
son vieux mari qui ronflait.
Puis, s’approchant de lui à pas légers,
elle mit un baiser dans ses cheveux.
Le médecin s’était levé,
et se préparait à s’en aller,
ne trouvant rien à dire
devant ce couple bizarre.
Alors, comme il partait,
elle demanda :
— Voulez-vous tout de même
me donner votre adresse.
S’il était plus malade
j’irais vous chercher.
UN PORTRAIT
— Tiens, Milial !
dit quelqu’un près de moi.
Je regardai l’homme qu’on désignait,
car, depuis longtemps
j’avais envie de connaître ce Don Juan.
Il n’était plus jeune.
Les cheveux gris, d’un gris trouble,
ressemblaient un peu
à ces bonnets à poil dont se coiffent
certains peuples du Nord,
et sa barbe fine, assez longue,
tombant sur la poitrine,
avait aussi des airs de fourrure.
Il causait avec une femme,
penché vers elle,
parlant à voix basse,
en la regardant avec un œil doux,
plein d’hommages et de caresses.
Je savais sa vie,
ou du moins ce qu’on en connaissait.
Il avait été aimé follement,
plusieurs fois ;
et des drames avaient eu lieu
où son nom se trouvait mêlé.
On parlait de lui
comme d’un homme très séduisant,
presque irrésistible.
Lorsque j’interrogeais les femmes
qui faisaient le plus son éloge,
pour savoir d’où lui venait
cette puissance,
elles répondaient toujours,
après avoir quelque temps cherché :
— Je ne sais pas… c’est du charme.
Certes, il n’était pas beau.
Il n’avait rien des élégances
dont nous supposons doués
les conquérants de cœurs féminins.
Je me demandais, avec intérêt,
où était cachée sa séduction.
Dans l’esprit ?...
On ne m’avait jamais cité ses mots
ni même célébré son intelligence…
Dans le regard ?… Peut-être…
Ou dans la voix ?...
La voix de certains êtres
a des grâces sensuelles,
irrésistibles,
la saveur des choses exquises à manger.
On a faim de les entendre,
et le son de leurs paroles
pénètre en nous comme une friandise.
Un ami passait.
Je lui demandai :
— Tu connais M.Milial ?
— Oui.
— Présente-nous donc l’un à l’autre.
Une minute plus tard,
nous échangions une poignée de main
et nous causions entre deux portes.
Ce qu’il disait était juste,
agréable à entendre,
sans contenir rien de supérieur.
La voix, en effet, était belle,
douce, caressante, musicale ;
mais j’en avais entendu
de plus prenantes, de plus remuantes.
On l’écoutait avec plaisir,
comme on regarderait couler
une jolie source.
Aucune tension de pensée
n’était nécessaire pour le suivre,
aucun sous-entendu
ne surexcitait la curiosité,
aucune attente
ne tenait en éveil l’intérêt.
Sa conversation était plutôt reposante
et n’allumait point en nous
soit un vif désir de répondre
et de contredire,
soit une approbation ravie.
Il était d’ailleurs aussi facile
de lui donner la réplique
que de l’écouter.
La réponse
venait aux lèvres d’elle-même,
dès qu’il avait fini de parler,
et les phrases allaient vers lui
comme si ce qu’il avait dit
les faisait sortir de la bouche
naturellement.
Une réflexion me frappa bientôt.
Je le connaissais
depuis un quart d’heure,
et il me semblait
qu’il était un de mes anciens amis,
que tout, de lui,
m’était familier depuis longtemps :
sa figure, ses gestes,
sa voix, ses idées.
Brusquement,
après quelques instants de causerie,
il me paraissait installé
dans mon intimité.
Toutes les portes étaient ouvertes
entre nous,
et je lui aurais fait peut-être,
sur moi-même,
s’il les avait sollicitées,
ces confidences
que, d’ordinaire, on ne livre
qu’aux plus anciens camarades.
Certes, il y avait là un mystère.
Ces barrières fermées
entre tous les êtres,
et que le temps pousse une à une,
lorsque la sympathie,
les goûts pareils,
une même culture intellectuelle
et des relations constantes
les ont décadenassées peu à peu,
semblaient ne pas exister
entre lui et moi,
et, sans doute, entre lui et tous ceux,
hommes et femmes,
que le hasard jetait sur sa route.
Au bout d’une demi-heure,
nous nous séparâmes
en nous promettant
de nous revoir souvent,
et il me donna son adresse
après m’avoir invité à déjeuner,
le surlendemain.
Ayant oublié l’heure,
j’arrivai trop tôt ;
il n’était pas rentré.
Un domestique correct et muet
ouvrît devant moi un beau salon
un peu sombre, intime, recueilli.
Je m’y sentis à l’aise,
comme chez moi.
Que de fois j’ai remarqué
l’influence des appartements
sur le caractère et sur l’esprit !
Il y a des pièces
où on se sent toujours bête ;
d’autres, au contraire,
où on se sent toujours verveux.
Les unes attristent,
bien que claires, blanches et dorées ;
d’autres égayent,
bien que tenturées d’étoffes calmes.
Notre œil, comme notre cœur,
a ses haines et ses tendresses,
dont souvent
il ne nous fait point part,
et qu’il impose secrètement,
furtivement,
à notre humeur.
L’harmonie des meubles, des murs,
le style d’un ensemble
agissent instantanément
sur notre nature intellectuelle
comme l’air des bois,
de la mer ou de la montagne
modifie notre nature physique.
Je m’assis sur un divan
disparu sous les coussins,
et je me sentis soudain soutenu, porté,
capitonné par ces petits sacs de plume
couverts de soie,
comme si la forme
et la place de mon corps
eussent été marquées d’avance
sur ce meuble.
Puis je regardai.
Rien d’éclatant dans la pièce ;
partout de belles choses modestes,
des meubles simples et rares,
des rideaux d’Orient
qui ne semblaient pas venir du Louvre,
mais de l’intérieur d’un harem,
et, en face de moi,
un portrait de femme.
C’était un portrait
de moyenne grandeur,
montrant la tête et le haut du corps,
et les mains qui tenaient un livre.
Elle était jeune, nu-tête,
coiffée de bandeaux plats,
souriant un peu tristement.
Est-ce parce qu’elle avait la tête nue,
ou bien par l’impression de son allure
si naturelle,
mais jamais portrait de femme
ne me parut être chez lui
autant que celui-là,
dans ce logis.
Presque tous ceux que je connais
sont en représentation,
soit que la dame
ait des vêtements d’apparat,
une coiffure seyante,
un air de bien savoir
qu’elle pose devant le peintre d’abord,
et ensuite
devant tous ceux qui la regarderont,
soit qu’elle ait pris
une attitude abandonnée
dans un négligé bien choisi.
Les unes sont debout,
majestueuses, en pleine beauté,
avec un air de hauteur
qu’elles n’ont pas dû garder longtemps
dans l’ordinaire de la vie.
D’autres minaudent,
dans l’immobilité de la toile ;
et toutes ont un rien,
une fleur ou un bijou,
un pli de robe ou de lèvre
qu’on sent posé par le peintre,
pour l’effet.
Qu’elles portent un chapeau,
une dentelle sur la tête,
ou leurs cheveux seulement,
on devine en elles quelque chose
qui n’est point tout à fait naturel.
Quoi ? On l’ignore,
puisqu’on ne les a pas connues,
mais on le sent.
Elles semblent en visite quelque part,
chez des gens
à qui elles veulent plaire,
à qui elles veulent se montrer
avec tout leur avantage ;
et elles ont étudié leur attitude,
tantôt modeste, tantôt hautaine.
Que dire de celle-là ?
Elle était chez elle, et seule.
Oui, elle était seule,
car elle souriait comme on sourit
quand on pense solitairement
à quelque chose de triste et de doux,
et non comme on sourit
quand on est regardée.
Elle était tellement seule,
et chez elle,
qu’elle faisait le vide
en tout ce grand appartement,
le vide absolu.
Elle l’habitait, l’emplissait,
l’animait seule ;
il y pouvait entrer beaucoup de monde,
et tout ce monde pouvait parler,
rire, même chanter ;
elle y serait toujours seule,
avec un sourire solitaire,
et, seule, elle le rendrait vivant,
de son regard de portrait.
Il était unique aussi, ce regard.
Il tombait sur moi tout droit,
caressant et fixe,
sans me voir.
Tous les portraits
savent qu’ils sont contemplés,
et ils répondent avec les yeux,
avec des yeux qui voient, qui pensent,
qui nous suivent, sans nous quitter,
depuis notre entrée
jusqu’à notre sortie
de l’appartement qu’ils habitent.
Celui-là ne me voyait pas,
ne voyait rien,
bien que son regard fût planté sur moi,
tout droit.
Je me rappelai le vers surprenant
de Baudelaire :
Et tes yeux attirants
comme ceux d’un portrait.
Ils m’attiraient, en effet,
d’une façon irrésistible,
jetaient en moi un trouble étrange,
puissant, nouveau,
ces yeux peints, qui avaient vécu,
ou qui vivaient encore, peut-être.
Oh ! quel charme infini
et amollissant
comme une brise qui passe,
séduisant
comme un ciel mourant de crépuscule
lilas, rose et bleu,
et un peu mélancolique
comme la nuit qui vient derrière,
sortait de ce cadre sombre
et de ces yeux impénétrables.
Ces yeux, ces yeux créés
par quelques coups de pinceau,
cachaient en eux le mystère
de ce qui semble être
et n’existe pas,
de ce qui peut apparaître
en un regard de femme,
de ce qui fait germer l’amour en nous.
La porte s’ouvrit.
M.Milial entrait.
Il s’excusa d’être en retard.
Je m’excusai d’être en avance.
Puis je lui dis :
— Est-il indiscret de vous demander
quelle est cette femme ?
Il répondit :
— C’est ma mère, morte toute jeune.
Et je compris alors d’où venait
l’inexplicable séduction de cet homme !
L’INFIRME
Cette aventure m’est arrivée vers 1882.
Je venais de m’installer
dans le coin d’un wagon vide,
et j’avais refermé la portière,
avec l’espérance de rester seul,
quand elle se rouvrit brusquement,
et j’entendis une voix qui disait :
— Prenez garde, monsieur,
nous nous trouvons
juste au croisement des lignes ;
le marchepied est très haut.
Une autre voix répondit :
— Ne crains rien, Laurent,
je vais prendre les poignées.
Puis une tête apparut
coiffée d’un chapeau rond,
et deux mains, s’accrochant
aux lanières de cuir et de drap
suspendues
des deux côtés de la portière,
hissèrent lentement un gros corps,
dont les pieds firent sur le marchepied
un bruit de canne frappant le sol.
Or, quand l’homme
eut fait entrer son torse
dans le compartiment,
je vis apparaître
dans l’étoffe flasque du pantalon,
le bout peint en noir
d’une jambe de bois,
qu’un autre pilon pareil
suivit bientôt.
Une tête se montra
derrière ce voyageur,
et demanda :
— Vous êtes bien, monsieur ?
— Oui, mon garçon.
— Alors, voilà vos paquets
et vos béquilles.
Et un domestique,
qui avait l’air d’un vieux soldat,
monta à son tour,
portant en ses bras un tas de choses,
enveloppées
en des papiers noirs et jaunes,
ficelées soigneusement,
et les déposa, l’une après l’autre,
dans le filet
au-dessus de la tête de son maître.
Puis il dit :
— Voilà, monsieur, c’est tout.
Il y en a cinq.
Les bonbons, la poupée,
le tambour, le fusil
et le pâté de foies gras.
— C’est bien, mon garçon.
— Bon voyage, monsieur.
— Merci, Laurent ; bonne santé !
L’homme s’en alla
en repoussant la porte,
et je regardai mon voisin.
Il pouvait avoir trente-cinq ans,
bien que ses cheveux
fussent presque blancs ;
il était décoré,
moustachu,
fort gros,
atteint de cette obésité poussive
des hommes actifs et forts
qu’une infirmité tient immobiles.
Il s’essuya le front, souffla
et, me regardant bien en face :
— La fumée vous gêne-t-elle,
monsieur ?
— Non, monsieur.
Cet œil, cette voix, ce visage,
je les connaissais.
Mais d’où, de quand ?
Certes, j’avais rencontré ce garçon-là,
je lui avais parlé,
je lui avais serré la main.
Cela datait de loin, de très loin,
c’était perdu dans cette brume
où l’esprit
semble chercher à tâtons les souvenirs
et les poursuit,
comme des fantômes fuyants,
sans les saisir.
Lui aussi, maintenant, me dévisageait
avec la ténacité et la fixité
d’un homme qui se rappelle un peu,
mais pas tout à fait.
Nos yeux,
gênés de ce contact obstiné des regards,
se détournèrent ;
puis, au bout de quelques secondes,
attirés de nouveau
par la volonté obscure et tenace
de la mémoire en travail,
ils se rencontrèrent encore,
et je dis :
— Mon Dieu, monsieur,
au lieu de nous observer à la dérobée
pendant une heure,
ne vaudrait-il pas mieux
chercher ensemble
où nous nous sommes connus ?
Le voisin répondit avec bonne grâce :
— Vous avez tout à fait raison,
monsieur.
Je me nommai :
— Je m’appelle Henry Bonclair,
magistrat.
Il hésita quelques secondes ;
puis,
avec ce vague de l’œil et de la voix
qui accompagne
les grandes tensions d’esprit :
— Ah ! parfaitement,
je vous ai rencontré chez les Poincel,
autrefois, avant la guerre,
voilà douze ans de cela !
— Oui, monsieur… Ah ! … ah !...
vous êtes le lieutenant Revalière ?
— Oui…
Je fus même le capitaine Revalière
jusqu’au jour où j’ai perdu mes pieds…
tous les deux d’un seul coup,
sur le passage d’un boulet.
Et nous nous regardâmes de nouveau,
maintenant que nous nous connaissions.
Je me rappelais parfaitement
avoir vu ce beau garçon mince
qui conduisait les cotillons
avec une furie agile et gracieuse
et qu’on avait surnommé, je crois,
« la Trombe ».
Mais derrière cette image,
nettement évoquée,
flottait encore quelque chose
d’insaisissable,
une histoire que j’avais sue
et oubliée,
une de ces histoires
auxquelles on prête une attention
bienveillante et courte,
et qui ne laissent dans l’esprit
qu’une marque presque imperceptible.
Il y avait de l’amour là-dedans.
J’en retrouvais
la sensation particulière
au fond de ma mémoire,
mais rien de plus,
sensation comparable au fumet
que sème pour le nez d’un chien
le pied d’un gibier sur le sol.
Peu à peu, cependant,
les ombres s’éclaircirent
et une figure de jeune fille
surgit devant mes yeux.
Puis son nom éclata dans ma tête
comme un pétard qui s’allume :
Mlle de Mandal.
Je me rappelais tout, maintenant.
C’était, en effet,
une histoire d’amour,
mais banale.
Cette jeune fille
aimait ce jeune homme,
lorsque je l’avais rencontré,
et on parlait de leur prochain mariage.
Il paraissait lui-même très épris,
très heureux.
Je levai les yeux vers le filet
où tous les paquets, apportés
par le domestique de mon voisin,
tremblotaient aux secousses du train,
et la voix du serviteur me revint
comme s’il finissait à peine de parler.
Il avait dit :
— Voilà, monsieur, c’est tout.
Il y en a cinq :
les bonbons, la poupée,
le tambour, le fusil
et le pâté de foies gras.
Alors, en une seconde,
un roman se composa
et se déroula dans ma tête.
Il ressemblait d’ailleurs
à tous ceux que j’avais lus
où, tantôt le jeune homme,
tantôt la jeune fille,
épouse son fiancé ou sa fiancée
après la catastrophe,
soit corporelle, soit financière.
Donc, cet officier
mutilé pendant la guerre
avait retrouvé,
après la campagne,
la jeune fille
qui s’était promise à lui ;
et, tenant son engagement,
elle s’était donnée.
Je jugeais cela beau, mais simple,
comme on juge simples
tous les dévouements
et tous les dénouements
des livres et du théâtre.
Il semble toujours, quand on lit,
ou quand on écoute,
à ces écoles de magnanimité,
qu’on se serait sacrifié soi-même
avec un plaisir enthousiaste,
avec un élan magnifique.
Mais on est de fort mauvaise humeur,
le lendemain,
quand un ami misérable
vient vous emprunter quelque argent.
Puis, soudain, une autre supposition,
moins poétique et plus réaliste,
se substitua à la première.
Peut-être s’était-il marié
avant la guerre,
avant l’épouvantable accident
de ce boulet lui coupant les jambes,
et avait-elle dû, désolée et résignée,
recevoir, soigner,
consoler, soutenir ce mari,
parti fort et beau,
revenu avec les pieds fauchés,
affreux débris voué à l’immobilité,
aux colères impuissantes
et à l’obésité fatale.
Était-il heureux ou torturé ?
Une envie, légère d’abord,
puis grandissante, puis irrésistible,
me saisit de connaître son histoire,
d’en savoir au moins
les points principaux,
qui me permettraient de deviner
ce qu’il ne pourrait pas
ou ne voudrait pas me dire.
Je lui parlais, tout en songeant.
Nous avions échangé
quelques paroles banales ;
et moi, les yeux levés vers le filet,
je pensais :
« Il a donc trois enfants :
les bonbons sont pour sa femme,
la poupée pour sa petite fille,
le tambour et le fusil pour ses fils,
ce pâté de foies gras pour lui. »
Soudain, je lui demandai :
— Vous êtes père, monsieur ?
Il répondit :
— Non, monsieur.
Je me sentis soudain confus
comme si j’avais commis
une grosse inconvenance
et je repris :
— Je vous demande pardon.
Je l’avais pensé
en entendant votre domestique
parler de jouets.
On entend sans écouter,
et on conclut malgré soi.
Il sourit, puis murmura :
— Non, je ne suis même pas marié.
J’en suis resté aux préliminaires.
J’eus l’air de me souvenir tout à coup.
— Ah ! … c’est vrai, vous étiez fiancé,
quand je vous ai connu,
fiancé avec Mlle de Mandal, je crois.
— Oui, monsieur,
votre mémoire est excellente.
J’eus une audace excessive,
et j’ajoutai :
— Oui, je crois me rappeler aussi
avoir entendu dire que Mlle de Mandal
avait épousé monsieur… monsieur….
Il prononça tranquillement ce nom.
— M. de Fleurel.
— Oui, c’est cela !
Oui… je me rappelle même, à ce propos,
avoir entendu parler de votre blessure.
Je le regardais bien en face ;
et il rougit.
Sa figure pleine, bouffie,
que l’afflux constant de sang
rendait déjà pourpre,
se teinta davantage encore.
Il répondit avec vivacité,
avec l’ardeur soudaine d’un homme
qui plaide une cause perdue d’avance,
perdue dans son esprit
et dans son cœur,
mais qu’il veut gagner devant l’opinion.
— On a tort, monsieur,
de prononcer à côté du mien
le nom de Mme de Fleurel.
Quand je suis revenu de la guerre,
sans mes pieds, hélas !
je n’aurais jamais accepté, jamais,
qu’elle devînt ma femme.
Est-ce que c’était possible ?
Quand on se marie, monsieur,
ce n’est pas
pour faire parade de générosité :
c’est pour vivre, tous les jours,
toutes les heures, toutes les minutes,
toutes les secondes,
à côté d’un homme ;
et, si cet homme est difforme,
comme moi,
on se condamne, en l’épousant,
à une souffrance
qui durera jusqu’à la mort !
Oh ! je comprends,
j’admire tous les sacrifices,
tous les dévouements,
quand ils ont une limite,
mais je n’admets pas
le renoncement d’une femme
à toute une vie
qu’elle espère heureuse,
à toutes les joies, à tous les rêves,
pour satisfaire
l’admiration de la galerie.
Quand j’entends
sur le plancher de ma chambre
le battement de mes pilons
et celui de mes béquilles,
ce bruit de moulin
que je fais à chaque pas,
j’ai des exaspérations
à étrangler mon serviteur.
Croyez-vous qu’on puisse
accepter d’une femme
de tolérer
ce qu’on ne supporte pas soi-même ?
Et puis,
vous imaginez-vous que c’est joli,
mes bouts de jambes ?
Il se tut.
Que lui dire ?
Je trouvais qu’il avait raison !
Pouvais-je la blâmer, la mépriser,
même lui donner tort, à elle ?
Non.
Cependant ?
Le dénouement conforme à la règle,
à la moyenne,
à la vérité, à la vraisemblance,
ne satisfaisait pas
mon appétit poétique.
Ces moignons héroïques
appelaient un beau sacrifice
qui me manquait,
et j’en éprouvais une déception.
Je lui demandai tout à coup :
— Mme de Fleurel a des enfants ?
— Oui, une fille et deux garçons.
C’est pour eux que je porte ces jouets.
Son mari et elle
ont été très bons pour moi.
Le train montait la rampe
de Saint-Germain.
Il passa les tunnels,
entra en gare, s’arrêta.
J’allais offrir mon bras
pour aider la descente
de l’officier mutilé
quand deux mains se tendirent vers lui,
par la portière ouverte :
— Bonjour ! mon cher Revalière.
— Ah ! bonjour, Fleurel.
Derrière l’homme, la femme souriait,
radieuse, encore jolie,
envoyant des « bonjour ! »
de ses doigts gantés.
Une petite fille, à côté d’elle,
sautillait de joie,
et deux garçonnets
regardaient avec des yeux avides
le tambour et le fusil
passant du filet du wagon
entre les mains de leur père.
Quand l’infirme fut sur le quai,
tous les enfants l’embrassèrent.
Puis on se mit en route,
et la fillette, par amitié,
tenait dans sa petite main
la traverse vernie d’une béquille,
comme elle aurait pu tenir,
en marchand à son côté,
le pouce de son grand ami.
LES VINGT-CINQ FRANCS
DE LA SUPÉRIEURE
Ah ! certes,
il était drôle, le père Pavilly,
avec ses grandes jambes d’araignée
et son petit corps,
et ses longs bras,
et sa tête en pointe surmontée
d’une flamme de cheveux rouges
sur le sommet du crâne.
C’était un clown, un clown paysan,
naturel, né pour faire des farces,
pour faire rire,
pour jouer des rôles,
des rôles simples
puisqu’il était fils de paysan,
paysan lui-même,
sachant à peine lire.
Ah ! oui, le bon Dieu l’avait créé
pour amuser les autres,
les pauvres diables de la campagne
qui n’ont pas de théâtres et de fêtes ;
et il les amusait en conscience.
Au café, on lui payait des tournées
pour le garder,
et il buvait intrépidement,
riant et plaisantant,
blaguant tout le monde
sans fâcher personne,
pendant qu’on se tordait autour de lui.
Il était si drôle
que les filles elles-mêmes
ne lui résistaient pas,
tant elles riaient,
bien qu’il fût très laid.
Il les entraînait, en blaguant,
derrière un mur,
dans un fossé,
dans une étable,
puis il les chatouillait
et les pressait,
avec des propos si comiques
qu’elles se tenaient les côtes
en le repoussant.
Alors il gambadait,
faisait mine de se vouloir pendre,
et elles se tordaient,
les larmes aux yeux ;
il choisissait un moment
et les culbutait
avec tant d’à-propos
qu’elles y passaient toutes,
même celles qui l’avaient bravé,
histoire de s’amuser.
Donc, vers la fin de juin
il s’engagea,
pour faire la moisson,
chez maître Le Harivau
près de Rouville.
Pendant trois semaines entières
il réjouit les moissonneurs,
hommes et femmes,
par ses farces,
tant le jour que la nuit.
Le jour on le voyait dans la plaine,
au milieu des épis fauchés,
on le voyait coiffé
d’un vieux chapeau de paille
qui cachait son toupet roussâtre,
ramassant avec ses longs bras maigres
et liant en gerbes le blé jaune ;
puis s’arrêtant
pour esquisser un geste drôle
qui faisait rire à travers la campagne
le peuple des travailleurs
qui ne le quittait point de l’œil.
La nuit
il se glissait comme une bête rampante,
dans la paille des greniers
où dormaient les femmes,
et ses mains rôdaient,
éveillaient des cris,
soulevaient des tumultes.
On le chassait à coups de sabots
et il fuyait à quatre pattes,
pareil à un singe fantastique
au milieu des fusées de gaieté
de la chambrée tout entière.
Le dernier jour,
comme le char des moissonneurs,
enrubanné et cornemusant,
plein de cris, de chants,
de joie et d’ivresse,
allait sur la grande route blanche,
au pas lent de six chevaux pommelés,
conduit par un gars en blouse
portant cocarde à sa casquette,
Pavilly,
au milieu des femmes vautrées,
dansait un pas de satyre ivre
qui tenait, bouche bée,
sur les talus des fermes
les petits garçons morveux
et les paysans stupéfaits
de sa structure invraisemblable.
Tout à coup, en arrivant à la barrière
de la ferme de maître Le Harivau,
il fit un bond en élevant les bras,
mais par malheur il heurta,
en retombant,
le bord de la longue charrette,
culbuta par dessus,
tomba sur la roue
et rebondit sur le chemin.
Ses camarades s’élancèrent.
Il ne bougeait plus,
un œil fermé, l’autre ouvert,
blême de peur,
ses grands membres
allongés dans la poussière.
Quant on toucha sa jambe droite,
il se mit à pousser des cris
et, quand on voulut le mettre debout,
il s’abattit.
— Je crais ben qu’il a une patte cassée,
dit un homme.
Il avait, en effet, une jambe cassée.
Maître Le Harivau
le fit étendre sur une table,
et un cavalier courut à Rouville
pour chercher le médecin,
qui arriva une heure après.
Le fermier fut très généreux
et annonça qu’il payerait
le traitement de l’homme à l’hôpital.
Le docteur emporta donc Pavilly
dans sa voiture
et le déposa dans un dortoir
peint à la chaux
où sa fracture fut réduite.
Dès qu’il comprit
qu’il n’en mourrait pas
et qu’il allait être soigné,
guéri, dorloté,
nourri à rien faire,
sur le dos, entre deux draps,
Pavilly fut saisi d’une joie débordante,
et il se mit à rire
d’un rire silencieux et continu
qui montrait ses dents gâtées.
Dès qu’une sœur approchait de son lit,
il lui faisait
des grimaces de contentement,
clignait de l’œil,
tordait sa bouche,
remuait son nez qu’il avait très long
et mobile à volonté.
Ses voisins de dortoir,
tout malades qu’ils étaient,
ne pouvaient se tenir de rire,
et la sœur supérieure
venait souvent à son lit
pour passer
un quart d’heure d’amusement.
Il trouvait pour elle
des farces plus drôles,
des plaisanteries inédites
et comme il portait en lui
le germe de tous les cabotinages,
il se faisait dévot pour lui plaire,
parlait du bon Dieu
avec des airs sérieux
d’homme qui sait les moments
où il ne faut plus badiner.
Un jour,
il imagina de lui chanter des chansons.
Elle fut ravie et revint plus souvent ;
puis, pour utiliser sa voix,
elle lui apporta un livre de cantiques.
On le vit alors assis dans son lit,
car il commençait à se remuer,
entonnant d’une voix de fausset
les louanges de l’Éternel,
de Marie et du Saint-Esprit,
tandis que la grosse bonne sœur,
debout à ses pieds,
battait la mesure avec un doigt
en lui donnant l’intonation.
Dès qu’il put marcher,
la supérieure lui offrit de le garder
quelque temps de plus
pour chanter les offices
dans la chapelle,
tout en servant la messe
et remplissant aussi
les fonctions de sacristain.
Il accepta.
Et pendant un mois entier
on le vit, vêtu d’un surplis blanc,
et boitillant,
entonner les répons et les psaumes
avec des ports de tête si plaisants
que le nombre des fidèles augmenta,
et qu’on désertait la paroisse
pour venir à vêpres à l’hôpital.
Mais comme tout finit en ce monde,
il fallut bien le congédier
quand il fut tout à fait guéri.
La supérieure, pour le remercier,
lui fit cadeau de vingt-cinq francs.
Dès que Pavilly se vit dans la rue
avec cet argent dans sa poche,
il se demanda ce qu’il allait faire.
Retournerait-il au village ?
Pas avant d’avoir bu un coup
certainement,
ce qui ne lui était pas arrivé
depuis longtemps,
et il entra dans un café.
Il ne venait pas à la ville
plus d’une fois ou deux par an,
et il lui était resté,
d’une de ces visites en particulier,
un souvenir confus et enivrant d’orgie.
Donc il demanda un verre de fine
qu’il avala d’un trait
pour graisser le passage,
puis il s’en fît verser un second
afin d’en prendre le goût.
Dès que l’eau-de-vie,
forte et poivrée,
lui eut touché le palais et la langue,
réveillant plus vive,
après cette longue sobriété,
la sensation aimée et désirée
de l’alcool qui caresse,
et pique, et aromatise,
et brûle la bouche,
il comprit qu’il boirait la bouteille
et demanda tout de suite
ce qu’elle valait,
afin d’économiser sur le détail.
On la lui compta trois francs,
qu’il paya ;
puis il commença à se griser
avec tranquillité.
Il y mettait pourtant de la méthode
voulant garder assez de conscience
pour d’autres plaisirs.
Donc
aussitôt qu’il se sentit sur le point
de voir saluer les cheminées
il se leva,
et s’en alla, d’un pas hésitant,
sa bouteille sous le bras,
en quête d’une maison de filles.
Il la trouva, non sans peine,
après l’avoir demandée à un charretier
qui ne la connaissait pas,
à un facteur qui le renseigna mal,
à un boulanger qui se mit à jurer
en le traitant de vieux porc,
et, enfin, à un militaire
qui l’y conduisit obligeamment,
en l’engageant à choisir la Reine.
Pavilly, bien qu’il fût à peine midi,
entra dans ce lieu de délices
où il fut reçu par une bonne
qui voulait le mettre à la porte.
Mais il la fit rire par une grimace,
montra trois francs,
prix normal
des consommations spéciales du lieu,
et la suivit avec peine
le long d’un escalier fort sombre
qui menait au premier étage.
Quand il fut entré dans une chambre,
il réclama la venue de la Reine
et l’attendit en buvant un nouveau coup
au goulot même de sa bouteille.
La porte s’ouvrit, une fille parut.
Elle était grande,
grasse, rouge, énorme.
D’un coup d’œil sûr,
d’un coup d’œil de connaisseur,
elle toisa l’ivrogne
écroulé sur un siège
et lui dit :
— T’as pas honte à c’t’heure-ci ?
Il balbutia :
— De quoi, princesse ?
— Mais de déranger une dame
avant qu’elle ait seulement
mangé la soupe.
Il voulut rire.
— Y a pas d’heure pour les braves.
— Y a pas d’heure non plus
pour se saouler, vieux pot.
Pavilly se fâcha.
— Je sieus pas un pot, d’abord,
et puis je sieus pas saoul.
— Pas saoul ?
— Non, je sieus pas saoul.
— Pas saoul,
tu pourrais pas seulement
te tenir debout.
Elle le regardait
avec une colère rageuse
de femme dont les compagnes dînent.
Il se dressa.
— Mé, mé, que je danserais une polka.
Et, pour prouver sa solidité,
il monta sur la chaise,
fit une pirouette
et sauta sur le lit
où ses gros souliers vaseux
plaquèrent deux taches épouvantables.
— Ah ! salop ! cria la fille.
S’élançant,
elle lui jeta un coup de poing
dans le ventre,
un tel coup de poing
que Pavilly perdit l’équilibre,
bascula sur les pieds de la couche,
fit une complète cabriole,
retomba sur la commode
entraînant avec lui la cuvette
et le pot à l’eau,
puis s’écroula par terre
en poussant des hurlements.
Le bruit fut si violent
et ses cris si perçants
que toute la maison accourut,
monsieur, madame,
la servante et le personnel.
Monsieur, d’abord,
voulut ramasser l’homme,
mais, dès qu’il l’eût mis debout,
le paysan
perdit de nouveau l’équilibre,
puis se mit à vociférer
qu’il avait la jambe cassée,
l’autre, la bonne, la bonne !
C’était vrai.
On courut chercher un médecin.
Ce fut justement
celui qui avait soigné Pavilly
chez maître Le Harivau.
— Comment, c’est encore vous ?
dit-il.
— Oui, m’sieu.
— Qu’est-ce que vous avez ?
— L’autre qu’on m’a cassé itou,
m’sieu l’docteur.
— Qu’est-ce qui vous a fait ça,
mon vieux ?
— Une femelle donc.
Tout le monde écoutait.
Les filles en peignoir, en cheveux,
la bouche encore grasse
du dîner interrompu,
madame furieuse,
monsieur inquiet.
— Ça va faire une vilaine histoire,
dit le médecin.
Vous savez que la municipalité
vous voit d’un mauvais œil.
Il faudrait tâcher
qu’on ne parlât point
de cette affaire-là.
— Comment faire ? demanda monsieur.
— Mais, le mieux,
serait d’envoyer cet homme à l’hôpital,
d’où il sort, d’ailleurs,
et de payer son traitement.
Monsieur répondit :
— J’aime encore mieux ça
que d’avoir des histoires.
Donc Pavilly, une demi-heure après,
rentrait ivre et geignant
dans le dortoir
d’où il était sorti une heure plus tôt.
La supérieure leva les bras, affligée,
car elle l’aimait,
et souriante,
car il ne lui déplaisait pas
de le revoir.
— Eh bien ! mon brave,
qu’est-ce que vous avez ?
— L’autre jambe cassée,
madame la bonne sœur.
— Ah ! vous êtes donc encore monté
sur une voiture de paille,
vieux farceur ?
Et Pavilly, confus et sournois,
balbutia :
— Non… non… Pas cette fois…
pas cette fois… Non… non…
C’est point d’ma faute,
point d’ma faute…
C’est une paillasse qu’en est cause.
Elle ne put en tirer
d’autre explication
et ne sut jamais que cette rechute
était due à ses vingt-cinq francs.
UN CAS DE DIVORCE
L’avocat de Mme Chassel
prit la parole :
MONSIEUR LE PRÉSIDENT,
MESSIEURS LES JUGES,
La cause que je suis chargé de défendre
devant vous
relève bien plus de la médecine
que de la justice,
et constitue bien plus
un cas pathologique
qu’un cas de droit ordinaire.
Les faits semblent simples
au premier abord.
Un homme jeune, très riche,
d’âme noble et exaltée,
de cœur généreux,
devient amoureux d’une jeune fille
absolument belle,
plus que belle, adorable,
aussi gracieuse, aussi charmante,
aussi bonne,
aussi tendre que jolie,
et il l’épouse.
Pendant quelque temps,
il se conduit envers elle
en époux plein de soins
et de tendresse ;
puis il la néglige,
la rudoie,
semble éprouver pour elle
une répulsion insurmontable,
un dégoût irrésistible.
Un jour même il la frappe,
non seulement sans aucune raison,
mais même sans aucun prétexte.
Je ne vous ferai point le tableau,
messieurs, de ses allures bizarres,
incompréhensibles pour tous.
Je ne vous dépeindrai point
la vie abominable de ces deux êtres,
et la douleur horrible
de cette jeune femme.
Il me suffira pour vous convaincre
de vous lire
quelques fragments d’un journal
écrit chaque jour par ce pauvre homme,
par ce pauvre fou.
Car c’est en face d’un fou
que nous nous trouvons, messieurs,
et le cas est d’autant plus curieux,
d’autant plus intéressant
qu’il rappelle en beaucoup de points
la démence du malheureux prince,
mort récemment,
du roi bizarre
qui régna platoniquement
sur la Bavière.
J’appellerai ce cas :
la folie poétique.
Vous vous rappelez
tout ce qu’on raconta
de ce prince étrange.
Il fit construire
au milieu des paysages
les plus magnifiques de son royaume
de vrais châteaux de féerie.
La réalité même
de la beauté des choses et des lieux
ne lui suffisant pas,
il imagina, il créa,
dans ces manoirs invraisemblables,
des horizons factices,
obtenus au moyen d’artifices de théâtre,
des changements à vue,
des forêts peintes,
des empires de contes
où les feuilles des arbres
étaient des pierres précieuses.
Il eut des Alpes et des glaciers,
des steppes,
des déserts de sable
brûlés par le soleil ;
et, la nuit,
sous les rayons de la vraie lune,
des lacs
qu’éclairaient par dessous
de fantastiques lueurs électriques.
Sur ces lacs nageaient des cygnes
et glissaient des nacelles,
tandis qu’un orchestre,
composé des premiers exécutants
du monde,
enivrait de poésie l’âme du fou royal.
Cet homme était chaste,
cet homme était vierge.
Il n’aima jamais qu’un rêve,
son rêve, son rêve divin.
Un soir,
il emmena dans sa barque une femme,
jeune, belle,
une grande artiste
et il la pria de chanter.
Elle chanta,
grisée elle-même
par l’admirable paysage,
par la douceur tiède de l’air,
par le parfum des fleurs
et par l’extase de ce prince
jeune et beau.
Elle chanta, comme chantent les femmes
que touche l’amour,
puis, éperdue, frémissante,
elle tomba sur le cœur du roi
en cherchant ses lèvres.
Mais il la jeta dans le lac,
et prenant ses rames gagna la berge,
sans s’inquiéter si on la sauvait.
Nous nous trouvons,
messieurs les juges,
devant un cas tout à fait semblable.
Je ne ferai plus que lire maintenant
des passages du journal
que nous avons surpris
dans un tiroir du secrétaire.
"Comme tout est triste et laid,
toujours pareil,
toujours odieux.
Comme je rêve une terre plus belle,
plus noble, plus variée.
Comme elle serait pauvre
l’imagination de leur Dieu,
si leur Dieu existait
ou s’il n’avait pas créé
d’autres choses, ailleurs.
Toujours des bois, de petits bois,
des fleuves
qui ressemblent aux fleuves,
des plaines
qui ressemblent aux plaines,
tout est pareil et monotone.
Et l’homme !… L’homme ?...
Quel horrible animal, méchant,
orgueilleux et répugnant."
"Il faudrait aimer, aimer éperdument,
sans voir ce qu’on aime.
Car voir c’est comprendre,
et comprendre c’est mépriser.
Il faudrait aimer,
en s’enivrant d’elle
comme on se grise de vin,
de façon à ne plus savoir
ce qu’on boit.
Et boire, boire, boire,
sans reprendre haleine, jour et nuit !"
"J’ai trouvé, je crois.
Elle a dans toute sa personne
quelque chose d’idéal
qui ne semble point de ce monde
et qui donne des ailes à mon rêve.
Ah ! mon rêve,
comme il me montre les êtres
différents de ce qu’ils sont.
Elle est blonde, d’un blond léger
avec des cheveux
qui ont des nuances inexprimables.
Ses yeux sont bleus !
Seuls les yeux bleus emportent mon âme.
Toute la femme, la femme qui existe
au fond de mon cœur,
m’apparaît dans l’œil,
rien que dans l’œil.
Oh ! mystère ! Quel mystère ?
L’œil ?...
Tout l’univers est en lui,
puisqu’il le voit,
puisqu’il le reflète.
Il contient l’univers,
les choses et les êtres,
les forêts et les océans,
les hommes et les bêtes,
les couchers de soleil,
les étoiles, les arts, tout, tout,
il voit, cueille et emporte tout ;
et il y a plus encore en lui,
il y a l’âme,
il y a l’homme qui pense,
l’homme qui aime,
l’homme qui rit,
l’homme qui souffre !
Oh !
regardez les yeux bleus des femmes,
ceux qui sont profonds comme la mer,
changeants comme le ciel,
si doux, si doux,
doux comme les brises,
doux comme la musique,
doux comme des baisers,
et transparents,
si clairs qu’on voit derrière,
on voit l’âme,
l’âme bleue qui les colore,
qui les anime, qui les divinise.
Oui, l’âme a la couleur du regard.
L’âme bleue seule
porte en elle du rêve,
elle a pris son azur
aux flots et à l’espace.
L’œil ! Songez à lui ! L’œil !
Il boit la vie apparente
pour en nourrir la pensée.
Il boit le monde,
la couleur, le mouvement,
les livres, les tableaux,
tout ce qui est beau
et tout ce qui est laid,
et il en fait des idées.
Et quand il nous regarde,
il nous donne la sensation d’un bonheur
qui n’est point de cette terre.
Il nous fait pressentir
ce que nous ignorerons toujours ;
il nous fait comprendre
que les réalités de nos songes
sont de méprisables ordures."
"Je l’aime aussi pour sa démarche.
« Même quand l’oiseau marche
on sent qu’il a des ailes »,
a dit le poète.
Quand elle passe
on sent qu’elle est d’une autre race
que les femmes ordinaires,
d’une race plus légère et plus divine."
"Je l’épouse demain… J’ai peur…
j’ai peur de tant de choses…"
"Deux bêtes, deux chiens,
deux loups, deux renards,
rôdent par les bois
et se rencontrent.
L’un est mâle, l’autre femelle.
Ils s’accouplent.
Ils s’accouplent
par un instinct bestial
qui les force à continuer la race,
leur race,
celle dont ils ont la forme,
le poil, la taille,
les mouvements et les habitudes.
Toutes les bêtes en font autant,
sans savoir pourquoi !
Nous aussi…"
"C’est cela que j’ai fait
en l’épousant,
j’ai obéi à cet imbécile emportement
qui nous jette vers la femelle.
Elle est ma femme.
Tant que je l’ai idéalement désirée
elle fut pour moi le rêve irréalisable
près de se réaliser.
À partir de la seconde même
où je l’ai tenue dans mes bras,
elle ne fut plus que l’être
dont la nature s’était servie
pour tromper toutes mes espérances.
Les a-t-elle trompées ? - Non.
Et pourtant je suis las d’elle,
las à ne pouvoir la toucher,
l’effleurer de ma main ou de mes lèvres
sans que mon cœur soit soulevé
par un dégoût inexprimable,
non peut-être le dégoût d’elle,
mais un dégoût plus haut,
plus grand,
plus méprisant,
le dégoût de l’étreinte amoureuse,
si vile, qu’elle est devenue,
pour tous les êtres affinés,
un acte honteux qu’il faut cacher,
dont on ne parle qu’à voix basse,
en rougissant…"
"Je ne peux plus voir ma femme
venir vers moi,
m’appelant du sourire,
du regard et des bras.
Je ne peux plus.
J’ai cru jadis que son baiser
m’emporterait dans le ciel.
Elle fut souffrante, un jour,
d’une fièvre passagère,
et je sentis dans son haleine
le souffle léger, subtil,
presque insaisissable
des pourritures humaines.
Je fus bouleversé !
Oh ! la chair,
fumier séduisant et vivant,
putréfaction qui marche,
qui pense, qui parle,
qui regarde et qui sourit,
où les nourritures fermentent
et qui est rose, jolie, tentante,
trompeuse comme l’âme."
"Pourquoi les fleurs, seules,
sentent-elles si bon,
les grandes fleurs éclatantes ou pâles,
dont les tons, les nuances
font frémir mon cœur
et troublent mes yeux.
Elles sont si belles,
de structures si fines,
si variées et si sensuelles,
entr’ouvertes comme des organes,
plus tentantes que des bouches,
et creuses avec des lèvres retournées,
dentelées,
charnues,
poudrées d’une semence de vie
qui, dans chacune,
engendre un parfum différent.
Elles se reproduisent,
elles, elles seules, au monde,
sans souillure
pour leur inviolable race,
évaporant autour d’elles
l’encens divin de leur amour,
la sueur odorante de leurs caresses,
l’essence de leurs corps incomparables,
de leurs corps parés
de toutes les grâces,
de toutes les élégances,
de toutes les formes,
qui ont la coquetterie
de toutes les colorations
et la séduction enivrante
de toutes les senteurs…"
Fragments choisis, six mois plus tard.
"… J’aime les fleurs,
non point comme des fleurs,
mais comme des êtres matériels
et délicieux ;
je passe mes jours et mes nuits
dans les serres où je les cache
ainsi que les femmes des harems.
Qui connaît, hors moi, la douceur,
l’affolement,
l’extase frémissante,
charnelle, idéale,
surhumaine de ces tendresses ;
et ces baisers sur la chair rose,
sur la chair rouge,
sur la chair blanche
miraculeusement différente,
délicate, rare, fine,
onctueuse des admirables fleurs.
J’ai des serres
où personne ne pénètre que moi
et celui qui en prend soin.
J’entre là comme on se glisse
en un lieu de plaisir secret.
Dans la haute galerie de verre,
je passe d’abord
entre deux foules de corolles fermées,
entr’ouvertes ou épanouies
qui vont en pente de la terre au toit.
C’est le premier baiser
qu’elles m’envoient.
Celles-là, ces fleurs-là,
celles qui parent ce vestibule
de mes passions mystérieuses
sont mes servantes
et non mes favorites.
Elles me saluent au passage
de leur éclat changeant
et de leurs fraîches exhalaisons.
Elles sont mignonnes, coquettes,
étagées sur huit rangs à droite
et sur huit rangs à gauche,
et si pressées
qu’elles ont l’air de deux jardins
venant jusqu’à mes pieds.
Mon cœur palpite,
mon œil s’allume à les voir,
mon sang s’agite dans mes veines,
mon âme s’exalte,
et mes mains déjà frémissent
du désir de les toucher.
Je passe.
Trois portes sont fermées
au fond de cette haute galerie.
Je peux choisir.
J’ai trois harems.
Mais j’entre le plus souvent
chez les orchidées,
mes endormeuses préférées.
Leur chambre est basse,
étouffante.
L’air humide et chaud
rend moite la peau,
fait haleter la gorge
et trembler les doigts.
Elles viennent, ces filles étranges,
de pays marécageux,
brûlants et malsains.
Elles sont attirantes
comme des sirènes,
mortelles comme des poisons,
admirablement bizarres,
énervantes, effrayantes.
En voici qui semblent des papillons
avec des ailes énormes,
des pattes minces, des yeux !
Car elles ont des yeux !
Elles me regardent, elles me voient,
êtres prodigieux, invraisemblables,
fées, filles de la terre sacrée,
de l’air impalpable
et de la chaude lumière,
cette mère du monde.
Oui, elles ont des ailes,
et des yeux
et des nuances
qu’aucun peintre n’imite,
tous les charmes, toutes les grâces,
toutes les formes qu’on peut rêver.
Leur flanc se creuse,
odorant et transparent,
ouvert pour l’amour
et plus tentant
que toute la chair des femmes.
Les inimaginables dessins
de leurs petits corps
jettent l’âme grisée
dans le paradis des images
et des voluptés idéales.
Elles tremblent sur leurs tiges
comme pour s’envoler.
Vont-elles s’envoler, venir à moi ?
Non, c’est mon cœur
qui vole au-dessus d’elles
comme un mâle mystique
et torturé d’amour.
Aucune aile de bête
ne peut les effleurer.
Nous sommes seuls, elles et moi,
dans la prison claire
que je leur ai construite.
Je les regarde et je les contemple,
je les admire,
je les adore l’une après l’autre.
Comme elles sont grasses,
profondes,
roses, d’un rose
qui mouille les lèvres de désir !
Comme je les aime !
Le bord de leur calice est frisé,
plus pâle que leur gorge
et la corolle s’y cache,
bouche mystérieuse, attirante,
sucrée sous la langue,
montrant et dérobant
les organes délicats,
admirables et sacrés
de ces divines petites créatures
qui sentent bon et ne parlent pas.
J’ai parfois pour une d’elles
une passion
qui dure autant que son existence,
quelques jours, quelques soirs.
On l’enlève alors de la galerie commune
et on l’enferme
dans un mignon cabinet de verre
où murmure un fil d’eau
contre un lit de gazon tropical
venu des îles du grand Pacifique.
Et je reste près d’elle,
ardent, fiévreux et tourmenté,
sachant sa mort si proche,
et la regardant se faner,
tandis que je la possède,
que j’aspire, que je bois,
que je cueille sa courte vie
d’une inexprimable caresse."
Lorsqu’il eût terminé
la lecture de ces fragments,
l’avocat reprit :
La décence, messieurs les juges,
m’empêche de continuer
à vous communiquer
les singuliers aveux de ce fou
honteusement idéaliste.
Les quelques fragments
que je viens de vous soumettre
vous suffiront, je crois,
pour apprécier ce cas
de maladie mentale,
moins rare qu’on ne croit
dans notre époque de démence hystérique
et de décadence corrompue.
Je pense donc que ma cliente
est plus autorisée
qu’aucune autre femme
à réclamer le divorce,
dans la situation exceptionnelle
où la place
l’étrange égarement des sens
de son mari.
