AUTHOR François Rabelais

TITLE LES FRANFRELUCHES ANTIDOTÉES, TROUVÉES EN UN MONUMENT ANTIQUE

RHYME a b a b b c b c

Voici venu le grand dompteur des Cimbres, 
passant par l'aer, de peur de la rousée. 
À sa venue on a remply les timbres 
de beure fraiz, tombant par une housée. 
Duquel quand fut la grand mere arrousée,
cria tout hault: "hers, par grace, peschez le; 
car sa barbe est presque toute embousée, 
ou pour le moins tenez luy une eschelle." 

RHYME a b a b b c b c

Aulcuns disoient que leicher sa pantoufle 
estoit meilleur que guaigner les pardons; 
mais il survint un affecté marroufle, 
sorti du creux où l'on pesche aux gardons, 
qui dict: "messieurs, pour Dieu nous en gardons! 
L'anguille y est et en cest estau musse; 
là trouverez (si de près regardons) 
une grand tare au fond de son aumusse." 

RHYME a b a b b c b c

Quand fut au poinct de lire le chapitre, 
on n'y trouva que les cornes d'un veau: 
"je (disoit il) sens le fond de ma mitre
si froid que autour me morfond le cerveau." 
On l'eschaufa d'un parfunct de naveau, 
et fut content de soy tenir es atres, 
pourveu qu'on feist un limonnier noveau 
à tant de gens qui sont acariatres. 

RHYME a b a b b c b c

Leur propos fut du trou de sainct Patrice, 
de Gilbathar, et de mille aultres trous: 
s'on les pourroit reduire à cicatrice 
par tel moien que plus n'eussent la tous, 
veu qu'il sembloit impertinent à tous 
les veoir ainsi à chascun vent baisler; 
si d'adventure ilz estoient à poinct clous,
on les pourroit pour houstage bailler. 

RHYME a b a b b c b c

En cest arrest le courbeau fut pelé 
par Hercules, qui venoit de Libye. 
"Quoy! Dist Minos, que n'y suis je appellé? 
Excepté moy, tout le monde on convie, 
et puis l'on veult que passe mon envie 
à les fournir d'huytres et de grenoilles; 
je donne au diable en quas que de ma vie 
preigne à mercy leur vente de quenoilles." 

RHYME a b a b b c b c

Pour les matter survint q. B. Qui clope, 
au sauconduit des mistes sansonnetz. 
Le tamiseur, cousin du grand Cyclope, 
les massacra. Chascun mousche son nez: 
en ce gueret peu de bougrins sont nez, 
qu'on n'ait berné sus le moulin à tan. 
Courrez y tous et à l'arme sonnez: 
plus y aurez que n'y eustes antan.

RHYME a b a b b c b c

Bien peu après, l'oyseau de Jupiter 
delibera pariser pour le pire, 
mais, les voyant tant fort se despiter, 
craignit qu'on mist ras, jus, bas, mat l'empire, 
et mieulx ayma le feu du ciel empire 
au tronc ravir où l'on vend les soretz, 
que aer serain, contre qui l'on conspire, 
assubjectir es dictz des Massoretz. 

RHYME a b a b b c b c

Le tout conclud fut à poincte affilée, 
maulgré Até, la cuisse heronniere, 
que là s'asist, voyant Pentasilée 
sur ses vieux ans prinse pour cressonniere. 
Chascun crioit: "vilaine charbonniere, 
t'appartient il toy trouver par chemin? 
Tu la tolluz, la Romaine baniere
qu'on avoit faict au traict du parchemin! " 

RHYME a b a b b c b c

Ne fust Juno, que dessoubz l'arc celeste 
avec son duc tendoit à la pipée, 
on luy eust faict un tour si tres moleste 
que de tous poincts elle eust esté frippée. 
L'accord fut tel que d'icelle lippée 
elle en auroit deux oeufz de Proserpine, 
et, si jamais elle y estoit grippée, 
on la lieroit au mont de l'albespine. 

RHYME a b a b b c b c

Sept moys après-houstez en vingt et deux - 
cil qui jadis anihila Carthage 
courtoysement se mist en mylieu d'eux, 
les requerent d'avoir son heritage, 
ou bien qu'on feist justement le partage 
selon la loy que l'on tire au rivet,
distribuent un tatin du potage 
à ses facquins qui firent le brevet. 

RHYME a b a b b c b c

Mais l'an viendra, signé d'un arc turquoys, 
de cinq fuseaulx et troys culz de marmite, 
onquel le dos d'un roy trop peu courtoys 
poyvré sera soubz un habit d'hermite. 
Ô la pitié! Pour une chattemite 
laisserez vous engouffrer tant d'arpens?
Cessez, cessez! Ce masque nul n'imite; 
retirez vous au frere des serpens. 

RHYME a b a b b c b c

Cest an passé, cil qui est regnera 
paisiblement avec ses bons amis. 
Ny brusq ny smach lors ne dominera; 
tout bon vouloir aura son compromis, 
et le solas, qui jadis fut promis 
es gens du ciel, viendra en son befroy; 
lors les haratz, qui estoient estommis, 
triumpheront en royal palefroy. 

RHYME a b a b b c b c

Et durera ce temps de passe passe 
jusques à tant que Mars ayt les empas. 
Puis en viendra un qui tous aultres passe, 
delitieux, plaisant, beau sans compas. 
Levez voz cueurs, tendez à ce repas,
tous mes feaulx, car tel est trespassé 
qui pour tout bien ne retourneroit pas, 
tant sera lors clamé le temps passé. 

RHYME a b a b b c b c

Finablement, celluy qui fut de cire 
sera logé au gond du Jacquemart. 
Plus ne sera reclamé: "cyre, cyre", 
le brimbaleur qui tient le cocquemart. 
Heu, qui pourroit saisir son braquemart, 
toust seroient netz les tintouins cabus,
et pourroit on, à fil de poulemart, 
tout baffouer le maguazin d'abus.

TITLE ENIGME EN PROPHETIE

RHYME a a *

Pauvres humains qui bon heur attendez, 
levez vos cueurs et mes dictz entendez. 

RHYME a a *

S'il est permis de croyre fermement 
que par les corps qui sont au firmament 
humain esprit de soy puisse advenir 
à prononcer les choses à venir, 
ou si l'on peut par divine puissance 
du sort futur avoir la congnoissance, 
tant que l'on juge en asseuré discours 
des ans loingtains la destinée et cours, 
je fois sçavoir à qui le veult entendre 
que cest hyver prochain, sans plus attendre, 
voyre plus tost, en ce lieu où nous sommes 
il sortira une maniere d'hommes 
las du repoz et faschez du sejour, 
qui franchement iront, et de plein jour, 
subourner gens de toutes qualitez
à different et partialitez. 

RHYME a a *

Et qui vouldra les croyre et escouter 
(quoy qu'il en doibve advenir et couster), 
ilz feront mettre en debatz apparentz 
amys entre eulx et les proches parents; 
le filz hardy ne craindra l'impropere 
de se bender contre son propre pere; 
mesmes les grandz, de noble lieu sailliz, 
de leurs subjectz se verront assailliz, 
et le debvoir d'honneur et reverence 
perdra pour lors tout ordre et difference, 
car ilz diront que chascun à son tour 
doibt aller hault et puis faire retour, 
et sur ce poinct aura tant de meslées, 
tant de discordz, venues et allées, 
que nulle histoyre, où sont les grands merveilles, 
a faict recit d'esmotions pareilles. 

RHYME a a *

Lors se verra maint homme de valeur, 
par l'esguillon de jeunesse et chaleur 
et croire trop ce fervent appetit, 
mourir en fleur et vivre bien petit. 
Et ne pourra nul laisser cest ouvrage, 
si une fois il y met le couraige,
qu'il n'ayt emply par noises et debatz 
le ciel de bruit et la terre de pas. 

RHYME a a *

Alors auront non moindre authorité 
hommes sans foy que gens de verité; 
car tous suyvront la creance et estude 
de l'ignorante et sotte multitude, 
dont le plus lourd sera receu pour juge. 
Ô dommaigeable et penible deluge! 

RHYME a a *

Deluge, dy je, et à bonne raison, 
car ce travail ne perdra sa saison 
ny n'en sera delivrée la terre 
jusques à tant qu'il en sorte à grand erre 
soubdaines eaux, dont les plus attrempez 
en combatant seront pris et trempez, 
et à bon droict, car leur cueur, adonné 
à ce combat, n'aura point perdonné 
mesme aux troppeaux des innocentes bestes, 
que de leurs nerfz et boyaulx deshonnestes 
il ne soit faict, non aux dieux sacrifice, 
mais aux mortelz ordinaire service. 

RHYME a a *

Or maintenant je vous laisse penser
comment le tout se pourra dispenser 
et quel repoz en noise si profonde 
aura le corps de la machine ronde! 

RHYME a a *

Les plus heureux, qui plus d'elle tiendront, 
moins de la perdre et gaster s'abstiendront, 
et tascheront en plus d'une maniere 
à l'asservir et rendre prisonniere 
en tel endroict que la pauvre deffaicte 
n'aura recours que à celluy qui l'a faicte; 
et, pour le pis de son triste accident, 
le clair soleil, ains que estre en Occident, 
lairra espandre obscurité sur elle 
plus que d'eclipse ou de nuyct naturelle, 
dont en un coup perdra sa liberté 
et du hault ciel la faveur et clarté, 
ou pour le moins demeurera deserte. 
Mais elle, avant ceste ruyne et perte, 
aura longtemps monstré sensiblement 
un violent et si grand tremblement, 
que lors Ethna ne feust tant agitée 
quand sur un filz de Titan fut jectée; 
et plus soubdain ne doibt estre estimé 
le mouvement que feit Inarimé 
quand Tiphoeus si fort se despita 
que dens la mer les montz precipita. 

RHYME a a *

Ainsi sera en peu d'heure rengée
à triste estat, et si souvent changée, 
que mesme ceulx qui tenue l'auront 
aulx survenans occuper la lairront. 
Lors sera pres le temps bon et propice 
de mettre fin à ce long exercice: 
car les grans eaulx dont oyez deviser 
feront chascun la retraicte adviser; 
et toutesfoys, devant le partement, 
on pourra veoir en l'air apertement 
l'aspre chaleur d'une grand flamme esprise 
pour mettre à fin les eaulx et l'entreprise. 

RHYME a a *

Reste, en apres ces accidens parfaictz,
que les esleuz, joyeusement refaictz, 
soient de tous biens et de manne celeste, 
et d'abondant par recompense honeste 
enrichiz soient; les aultres en la fin 
soient denuez. C'est la raison, affin 
que, ce travail en tel poinct terminé, 
un chascum ayt son sort predestiné. 
Tel feut l'accord. Ô qu'est à reverer 
cil qui en fin pourra perseverer. 

