AUTHOR Pierre de Ronsard

TITLE Le Second livre des amours 

RHYME a b b a a b b a c c d d d c

Tyard, on me blasmoit à mon commencement, 
Que j'estois trop obscur au simple populaire: 
Mais on dit aujourd'huy que je suis au contraire, 
Et que je me démens, parlant trop bassement. 
Toy, de qui le labeur enfante doctement 
Des livres immortels, dy- moy, que doy- je faire? 
Dy- moy (car tu sçais tout) comme doy- je complaire 
À ce monstre testu, divers en jugement? 
Quand je brave en mes vers, il a peur de me lire: 
Quand ma voix se desenfle, il ne fait que mesdire. 
Dy moy de quels liens, et de quel rang de clous
Tiendray- je ce prothé, qui se change à tous coups? 
Tyard, je t'enten bien, il le faut laisser dire, 
Et nous rire de luy, comme il se rit de nous.

RHYME a b b a a b b a c d c d c d c

Docte buttet, qui as monstré la voye 
Aux tiens de suivre apollon et son choeur, 
Qui le premier t'espoinçonnant le coeur 
Te fist chanter sur les monts de savoye: 
Puis que l'amour à la mort me convoye, 
De sur ma tombe (apres que la douleur 
M'aura tué) engrave mon malheur 
De ces sept vers que pleurant je t'envoye. 
Celuy qui gist sous ceste tombe icy, 
Aima premiere une belle cassandre, 
Aima seconde une marie aussi, 
Tant en amour il fut facile à prendre: 
De la premiere il eut le coeur transsi, 
De la seconde il eut le coeur en cendre, 
Servant quinze ans leurs beautez sans merci.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Marie, vous avez la jouë aussi vermeille 
Qu'une rose de may, vous avez les cheveux 
Entre bruns et chastains, frisez de mille noeuds, 
Gentement tortillez tout-au-tour de l'oreille. 
Quand vous estiez petite, une mignarde abeille 
Sur voz lèvres forma son nectar savoureux, 
Amour laissa ses traits en voz yeux rigoureux, 
Pithon vous feit la voix à nulle autre pareille. 
Vous avez les tetins comme deux monts de lait, 
Qui pommelent ainsi qu'au printemps nouvelet 
Pommelent deux boutons que leur chasse environne. 
De junon sont voz bras, des graces vostre sein, 
Vous avez de l'aurore et le front et la main, 
Mais vous avez le coeur d'une fiere lionne.

TITLE 

RHYME a b a b c c

Petite pucelle angevine, 
Qui m'as d'un amoureux souris 
Tiré le coeur de la poitrine: 
Puis, dés l'heure que tu le pris, 
Tu l'enfermas contre raison 
Dans les liens de ta prison. 

RHYME a b a b c c

Ainsi perdant la jouyssance 
De sa premiere liberté, 
Il vit sous ton obeyssance 
Si mal-mené, si mal traité, 
Qu'un lion enflé de rigueur 
Auroit pitié de sa langueur. 

RHYME a b a b c c

Car toy, de façon plus cruelle 
Qu'un roc pendu dessus la mer, 
Tu te fais tous les jours plus belle
Du mal qui le vient consommer, 
Honorant depuis que tu l'as, 
Tes victoires de son trespas. 

RHYME a b a b c c

Non seulement comme trop rude, 
Tu fais languir mon coeur à tort 
Par une honneste ingratitude, 
Luy donnant une lente mort, 
Voyant pasmer en triste esmoy 
En tes liens mon coeur et moy. 

RHYME a b a b c c

Mais en lieu d'un sacré poete, 
Qui si haut chantoit ton honneur, 
Tu as nouvelle amitié faite 
Avecques un nouveau seigneur, 
Qui maintenant tout seul te tient, 
Et plus de moy ne te souvient. 

RHYME a b a b c c

Hà vierge simple et sans malice, 
Tu ne sçais encore que c'est 
De faire aux grands seigneurs service, 
Qui en amour n'ont point d'arrest, 
Et qui suivent sans loyautez 
En un jour dix mille beautez.

RHYME a b a b c c

Si tost qu'une proye ils ont prise, 
Ils la desdaignent tout expres, 
Afin qu'une autre soit conquise 
Pour s'en mocquer bien tost apres, 
Et n'ont jamais autre plaisir 
Que de changer, et de choisir. 

RHYME a b a b c c

Celuy qui ores est ton maistre, 
Et qui te tient comme veinqueur, 
Te laissera demain, peut estre. 
Hé, je le voudrois de bon coeur. 
Si le ciel de nous a soucy, 
Puisse arriver demain ainsi. 

RHYME a b a b c c

Le ciel qui les amans contemple, 
Les meschans sçait bien rechercher: 
Anaxarete en sert d'exemple, 
Qui fut changée en un rocher, 
Portant la semblable rigueur 
Au rocher, qu'elle avoir au coeur.

TITLE

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Jodelle, l'autre jour l'enfant de cytherée 
Au combat m'appella, courbant son arc turquois: 
Et lors comme hardy, je vesty le harnois, 
Pour avoir contre luy la chair plus asseurée. 
Il me tira premier une fleche acerée 
Droit au coeur, puis une autre, et puis tout à la fois 
Il descocha sur moy les traits de son carquois, 
Sans qu'il eust d'un seul coup ma poitrine enferrée. 
Mais quand il vit son arc de fleches desarmé, 
Tout despit s'est luy-mesme en fleche transformé, 
Puis en moy se rua d'une puissance extresme. 
Quand je me vy vaincu, je me desarmay lors: 
Car rien ne m'eust servy de m'armer par dehors, 
Puisque mon ennemy estoit dedans moy-mesme.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Le vingtiesme d'avril couché sur l'herbelette, 
Je vy ce me sembloit, en dormant un chevreuil, 
Qui çà, qui là marchoit où le menoit son vueil, 
Foulant les belles fleurs de mainte gambelette. 
Une corne et une autre encore nouvelette 
Enfloit son petit front d'un gracieux orgueil: 
Comme un soleil luisoit la rondeur de son oeil, 
Et un carquan pendoit sous sa gorge douillette. 
Si tost que je le vy, je voulu courre apres, 
Et luy qui m'avisa, print sa fuite ès forests, 
Où se mocquant de moy, ne me voulut attendre: 
Mais en suivant son trac, je ne m'avisay pas 
D'un piege entre les fleurs, qui me lia les pas; 
Ainsi pour prendre autruy, moymesme me feis prendre

RHYME a b b a a b b a c d c d e e

Ce-pendant que tu vois le superbe rivage 
De la riviere tusque, et le mont palatin, 
Et que l'air des latins te fait parler latin, 
Changeant à l'estranger ton naturel langage: 
Une fille d'anjou me detient en servage, 
Ores baisant sa main, et ores son tetin, 
Et ores ses beaux yeux, astres de mon destin, 
Je vy (comme lon dit) trop plus heureux que sage. 
Tu diras à maigni, lisant ces vers icy, 
C'est grand cas que ronsard est encore amoureux? 
Mon bellay, je le suis, et le veux estre aussi, 
Et ne veux confesser qu'amour soit malheureux, 
Ou si c'est un malheur, baste, je delibere 
De vivre malheureux en si belle misere.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Douce, belle, amoureuse, et bien-fleurante rose, 
Que tu es à bon droit aux amours consacrée! 
Ta delicate odeur hommes et dieux recrée, 
Et bref, rose, tu es belle sur toute chose. 
Marie pour son chef un beau bouquet compose 
De ta fueille, et tousjours sa teste en est parée: 
Tousjours ceste angevine unique cytherée, 
Du parfum de ton eau sa jeune face arrose. 
Ha dieu, que je suis aise alors que je te voy 
Esclorre au poinct du jour sur l'espine à requoy, 
Aux jardins de bourgueil pres d'une eau solitaire! 
De toy les nymphes ont les coudes et le sein, 
De toy l'aurore emprunte et sa jouë, et sa main, 
Et son teint la beauté qu'on adore en cythere.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Prenez mon coeur, dame, prenez mon coeur, 
Prenez mon coeur, je vous l'offre, ma dame: 
Il est tout vostre, et ne peut d'autre fame, 
Tant vostre il est, devenir serviteur. 
Doncques si vostre, il meurt vostre en langueur: 
Vostre à jamais, vostre en sera le blâme: 
Et si là bas on punira vostre ame 
Pour tel peché d'une juste rigueur. 
Quand vous seriez quelque fille d'un scythe, 
Encor l'amour qui les tygres incite, 
Vous flechiroit: mais trop cruellement 
Vous me percez d'amoureuses halesnes, 
Pour faire foy que du commencement 
L'hommes nasquit de rochers et de chesnes.

RHYME a b b a a b b a c d c d c d

Mon docte peletier, le temps leger s'enfuit, 
Je change nuict et jour de poil et de jeunesse: 
Mais je ne change pas l'amour d'une maistresse, 
Qui dans mon coeur collée eternelle me suit. 
Toy qui es dés enfance en tout sçavoir instruit 
(Si de nostre amitié l'antique neud te presse) 
Comme sage et plus vieil, donne moy quelque adresse 
Pour eviter ce mal, qui ma raison seduit. 
Aide- moy, peletier, si par philosophie 
Ou par le cours des cieux tu as jamais appris 
Un remede d'amour, dy- le moy je te prie. 
Du chesne tu auras la couronne et le pris 
D'avoir par le conseil de tes doctes escris 
Sauvé de ton amy la franchise et la vie.

TITLE Les Amours 

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Divin troupeau, qui sur les rives molles
Du fleuve Eurote, ou sur le mont natal,
Ou sur le bord du chevalin crystal,
Assis, tenez vos plus sainctes escolles:
Si quelque foys aux saultz de vos carolles
M' avez receu par ung astre fatal,
Plus dur qu' en fer, qu' en cuyvre ou qu' en metal,
Dans vostre temple engravez ces paroles:
Ronsard, affin que le siecle a venir,
De pere en filz se puisse souvenir,
D' une beauté qui sagement affolé,
De la main dextre append a nostre autel,
L' humble discours de son livre immortel,
Son cuoeur de l' autre, aux piedz de ceste idole.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Qui voudra voyr comme un Dieu me surmonte,
Comme il m' assault, comme il se fait vainqueur,
Comme il r' enflamme, et r' englace mon cuoeur,
Comme il reçoit un honneur de ma honte,
Qui voudra voir une jeunesse prompte
A suyvre en vain l' object de son malheur,
Me vienne voir: il voirra ma douleur,
Et la rigueur de l' Archer qui me donte.
Il cognoistra combien la raison peult
Contre son arc, quand une foys il veult
Que nostre cuoeur son esclave demeure:
Et si voirra que je suis trop heureux,
D' avoir au flanc l' aiguillon amoureux,
Plein du venin dont il fault que je meure.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Nature ornant la dame qui devoyt
De sa douceur forcer les plus rebelles,
Luy fit present des beautez les plus belles,
Que des mille ans en espargne elle avoyt
Tout ce qu' Amour avarement couvoyt,
De beau, de chaste, et d' honneur soubz ses ailles,
Emmiella les graces immortelles
De son bel oeil qui les dieux emouvoyt.
Du ciel à peine elle estoyt descendue,
Quand je la vi, quand mon ame ésperdue
En devint folle: et d' un si poignant trait,
Le fier destin l' engrava dans mon ame,
Que vif ne mort, jamais d' une aultre dame
Empraint au cuoeur je n' auray le portraict.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Dans le serain de sa jumelle flamme
Je vis Amour, qui son arc desbandoit,
Et sus mon cuoeur le brandon éspandoit,
Qui des plus froids les moëlles enflamme.
Puis çà puis là pres les yeulx de ma dame
Entre cent fleurs un retz d' or me tendoit,
Qui tout crespu blondement descendoit
A flotz ondez pour enlasser mon ame.
Qu' eussay-je faict l' Archer estoit si doulx,
Si doulx son feu, si doulx l' or de ses noudz,
Qu' en leurs filetz encore je m' oublie:
Mais cest oubli ne me tourmente point,
Tant doulcement le doulx Archer me poingt,
Le feu me brusle, et l' or crespe me lie.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Je ne suis point, ma guerriere Cassandre,
Ne Myrmidon, ne Dolope souldart,
Ne cest Archer, dont l' homicide dart
Occit ton frere, et mit ta ville en cendre.
En ma faveur pour esclave te rendre
Un camp armé d' Aulide ne depart,
Et tu ne voys au pied de ton rempart
Pour t' emmener mille barques descendre.
Mais bien je suis ce Chorébe insensé,
Qui pour t' amour ay le cuoeur offensé,
Non de la main du Gregeois Penelée:
Mais de cent traitz qu' un Archerot vainqueur,
Par une voye en mes yeulx recelée,
Sans y penser me ficha dans le cuoeur.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Pareil j' egalle au soleil que j' adore
L' autre soleil. Cestuy là de ses yeulx
Enlustre, enflamme, enlumine les cieulx
Et cestuy ci toute la terre honore.
L' art, la Nature et les Astres encore
Les Elements, les Graces et les Dieux
Ont prodigué le parfaict de leur mieux,
Dans son beau jour qui le nostre décore.
Heureux, cent foys heureux, si le destin
N' eust emmuré d' un fort diamantin
Si chaste cuoeur dessoubz si belle face:
Et plus heureux si je n' eusse arraché
Mon cuoeur de moy, pour l' avoyr attaché
De cloudz de feu sur le froid de sa glace.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Ces liens d' or, ceste bouche vermeille,
Pleine de lis, de roses, et d' oeuilletz,
Et ces couraulx chastement vermeilletz,
Et ceste joue à l' Aurore pareille:
Ces mains, ce col, ce front, et ceste oreille,
Et de ce sein les boutons verdeletz,
Et de ces yeulx les astres jumeletz,
Qui font trembler les ames de merveille:
Feirent nicher Amour dedans mon sein,
Qui gros de germe avoit le ventre plein,
D' oeufz non formez et de glaires nouvelles.
Et luy couvant (qui de mon cuoeur jouit
Neuf mois entiers) en un jour m' eclouit
Mille amoureaux chargez de traits et d' aisles.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Bien qu' à grand tort il te plaist d' allumer
Dedans mon cuoeur, siege à ta seigneurie,
Non d' une amour, ainçois d' une furie
Le feu cruel pour mes os consumer,
L' aspre torment ne m' est point si amer,
Qu' il ne me plaise, et si n' ay pas envie
De me douloir: car je n' ayme ma vie
Si non d' autant qu' il te plaist de l' aimer.
Mais si les cieulx m' ont fait naistre, Ma dame.
Pour estre tien, ne genne plus mon ame,
Mais pren en gré ma ferme loyaulté.
Vault il pas mieulx en tirer du service,
Que par l' horreur d' un cruel sacrifice,
L' occire aux piedz de ta fiere beauté?

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Lors que mon oeil pour t' oeillader s' amuse,
Le tien habile à ses traits decocher,
Estrangement m' empierre en un rocher,
Comme au regard d' une horrible Meduse.
Moy donc rocher, si dextrement je n' use
L' outil des Seurs pour ta gloire esbaucher,
Qu' un seul Tuscan est digne de toucher,
Non le changé, mais le changeur accuse.
Las, qu' ay je dit? Dans un roc emmuré,
En te blamant je ne suis asseuré,
Tant j' ay grand peur des flammes de ton ire,
Et que mon chef par le feu de tes yeux
Soit diffamé, comme les monts d' Epire
Sont diffamez par les flammes des cieulx.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Le plus toffu d' un solitaire boys,
Le plus aigu d' une roche sauvage,
Le plus desert d' un separé rivage,
Et la frayeur des antres les plus coys:
Soulagent tant les soupirs de ma voix,
Qu' au seul escart de leur secret ombrage,
Je sens garir une amoureuse rage,
Qui me raffolle au plus verd de mes moys.
Là, renversé dessus leur face dure,
Hors de mon sein je tire une peinture,
De touts mes maulx le seul allegement,
Dont les beaultez par Denisot encloses,
Me font sentir mille metamorphoses
Tout en un coup, d' un regard seulement.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Je pais mon cuoeur d' une telle ambrosie,
Que je ne suis à bon droit envieux
De ceste là qui le pere des dieux
Chez l' Ocean friande resasie.
Celle qui tient ma liberté saisie,
Voire mon cuoeur dans le jour de ses yeux,
Nourrist ma faim d' un fruict si precieux,
Qu' autre appareil ne paist ma fantaisie.
De l' avaller je ne me puis lasser,
Tant le plaisir d' un variant penser
Mon appetit nuict et jour faict renaistre.
Et si le fiel n' amoderoit un peu
Le doux du miel duquel je suis repeu,
Entre les dieux, dieu je ne voudroys estre.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Amour, amour, donne moy paix ou trefve,
Ou bien retire, et d' un garrot plus fort
Tranche ma vie, et m' avance la mort,
Me bienheurant d' une langueur plus bréve.
Soit que le jour ou se couche, ou se leve,
Je sens tousjours un penser qui me mord,
Et contumax au cours de son effort,
De pis en pis mes angoisses r' engreve.
Que dois je faire? Amour me faict errer,
Si haultement que je n' ose esperer
De mon salut que la desesperance.
Puis qu' Amour donc ne me veult secourir
Pour me deffendre il me plaist de mourir,
Et par la mort trouver ma delivrance?

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

J' espere et crains, je me tais et supplie,
Or je suis glace et ores un feu chault,
J' admire tout, et de rien ne me chault,
Je me delace, et puis je me relie.
Rien ne me plaist si non ce qui m' ennuye,
Je suis vaillant, et le cuoeur me default,
J' ay l' espoir bas, j' ay le courage hault,
Je doubte Amour, et si je le deffie.
Plus je me picque, et plus je suis restif,
J' ayme estre libre, et veulx estre captif,
Cent foys je meur, cent foys je prens naissance.
Un Promethée en passions je suis,
Et pour aymer perdant toute puissance,
Ne pouvant rien je fay ce que je puis.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Pour estre en vain tes beaulx soleilz aymant,
Non pour ravir leur divine estincelle,
Contre le roc de ta rigueur cruelle
Amour m' atache à mille cloux d' aymant.
En lieu d' un Aigle, un soing horriblement
Claquant du bec, et siflant de son aille,
Ronge goulu ma poictrine immortelle,
Par un desir qui naist journellement.
Mais de cent maulx, et de cent que j' endure,
Fiché, cloué, dessus ta rigueur dure,
Le plus cruel me seroit le plus doulx,
Si j' esperoys, apres un long espace,
Venir vers moy l' Hercule de ta grace
Pour delacer le moindre de mes nouds.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Je vy tes yeulx desoubz telle planette,
Qu' autre plaisir ne me peult contenter,
Si non le jour, si non la nuict, chanter,
Allege moy doulce plaisant' brunette.
O liberté combien je te regrette!
Combien le jour que je vy t' absenter,
Pour me laisser sans espoir tourmenter.
En ceste genne, où si mal on me traicte!
L' an est passé, le vingtuniesme jour
Du mois d' Avril, que je vins au sejour,
De la prison, où les amours me pleurent:
Et si ne voy (tant les liens sont fors)
Un seul moyen pour me tirer dehors,
Si par la mort toutes mes mors ne meurent.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Hé qu' à bon droit les Charites d' Homere
Un faict soudain comparent au penser,
Qui parmy l' air scauroit bien devancer
Le Chevalier qui tua la Chimaire.
Si tost que luy une nef passagere
De mer en mer ne pourroit s' élancer,
Ny par les champs ne le sçauroit lasser
Du faux et vray la prompte messagere.
Le vent Borée ignorant le repos,
Conceut le mien, qui viste et qui dispos,
Et dans le ciel, et par la mer encore,
Et sur les champs, fait aillé belliqueur,
Comme un Zethés, s' envolle apres mon cueur,
Qu' une Harpye humainement devore.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Je veulx darder par l' univers ma peine,
Plus tost qu' un trait ne volle au descocher:
Je veulx de miel mes oreilles boucher
Pour n' ouir plus la voix de ma Sereine.
Je veulx muer mes deux yeulx en fontaine,
Mon cuoeur en feu, ma teste en un rocher,
Mes piedz en tronc, pour jamais n' aprocher
De sa beaulté si fierement humaine.
Je veulx changer mes pensers en oyseaux,
Mes doux souspirs en zephyres nouveaux,
Qui par le monde evanteront ma pleinte.
Et veulx encor de ma palle couleur,
Dessus le Loyr enfanter une fleur,
Qui de mon nom et de mon mal soit peinte.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Par un destin dedans mon cuoeur demeure,
L' oeil, et la main, et le crin delié,
Qui m' ont si fort, bruslé, serré, lié
Qu' ars, prins, lassé, par eulx fault que je meure.
Le feu, la serre, et le ret à toute heure,
Ardant, pressant, nouant mon amitié,
Occise aux piedz de ma fiere moitié
Font par sa mort ma vie estre meilleure.
Oeil, main et crin, qui flammez et gennez,
Et r' enlassez mon cuoeur que vous tenez:
Au labyrint de vostre crespe voye.
Hé que ne suis je Ovide bien disant!
Oeil tu seroys un bel Astre luisant,
Main un beau lis, crin un beau ret de soye.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Un chaste feu qui les cuoeurs illumine,
Un or frisé de meint crespe annelet,
Un front de rose, un teint damoiselet,
Un ris qui l' ame aux astres achemine:
Une vertu de telles beaultez digne,
Un col de neige, une gorge de laict,
Un cuoeur ja meur dans un sein verdelet,
En dame humaine une beaulté divine
Un oeil puissant de faire jours les nuictz,
Une main forte à piller les ennuiz,
Qui tient ma vie en ses doitz enfermée,
Avecque un chant offensé doulcement
Ore d' un ris, or d' un gémissement:
De telz sorciers ma raison fut charmée.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Avant le temps tes temples fleuriront,
De peu de jours ta fin sera bornée,
Avant ton soir, se clorra ta journée,
Trahis d' espoir tes pensers periront.
Sans me fleschir tes escriptz flétriront,
En ton desastre ira ma destinée,
Ta mort sera pour m' amour terminée,
De tes souspirs tes nepveux se riront.
Tu seras faict d' un vulgaire la fable,
Tu bastiras sur l' incertain du sable,
Et vainement tu peindras dans les cieulx:
Ainsi disoit la Nymphe qui m' afolle,
Lors que le ciel pour séeller sa parolle
D' un dextre ésclair fut presage à mes yeulx.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Je vouldroy bien richement jaunissant
En pluye d' or goute à goute descendre
Dans le beau sein de ma belle Cassandre,
Lors qu' en ses yeulx le somme va glissant.
Je vouldroy bien en toreau blandissant
Me transformer pour finement la prendre,
Quand elle va par l' herbe la plus tendre
Seule à l' escart mille fleurs ravissant.
Je vouldroy bien afin d' aiser ma peine
Estre un Narcisse, et elle une fontaine
Pour m' y plonger une nuict à sejour:
Et vouldroy bien que ceste nuict encore
Durast tousjours sans que jamais l' Aurore
D' un front nouveau nous r' allumast le jour.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Qu' Amour mon cuoeur, qu' Amour mon ame sonde,
Lui qui congnoist ma seulle intention,
Il trouvera que toute passion
Veuve d' espoir, par mes veines abonde.
Mon Dieu que j' ayme! est il possible au monde
De voyr un cuoeur si plein d' affection,
Pour le parfaict d' une perfection,
Qui m' est dans l' ame en playe si profonde?
Le cheval noir qui ma Royne conduit
Par le sentier où ma Chair la seduit,
A tant erré d' une vaine traverse,
Que j' ay grand peur, (si le blanc ne contraint
Sa course vague, et ses pas ne refraint
Dessoubz le joug) que ma raison ne verse.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Cent et cent foys penser un penser mesme,
A deux beaulx yeulx montrer à nud son cuoeur,
Se desoyfver d' une amere liqueur,
S' aviander d' une amertume estresme:
Avoyr la face amoureusement blesme,
Plus souspirer, moins fleschir la rigueur,
Mourir d' ennuy, receler sa langueur,
Du vueil d' aultruy des loix faire à soy mesme:
Un court despit, une aimantine foy,
Aymer trop mieulx son ennemi que soy,
Peindre en ses yeulx mille vaines figures:
Vouloir parler et n' oser respirer,
Esperer tout et se desesperer,
Sont de ma mort les plus certains augures.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Ce beau coral, ce marbre qui souspire,
Et cest ébénne ornement d' un sourci,
Et cest albastre en vouste racourci,
Et ces zaphirs, ce jaspe, et ce porphyre,
Ces diaments, ces rubis qu' un zephyre
Tient animez d' un souspir adouci,
Et ces oeilletz, et ces roses aussi,
Et ce fin or, où l' or mesme se mire,
Me sont au cuoeur en si profond esmoy,
Qu' un autre object ne se présente à moy,
Si non le beau de leur beau que j' adore,
Et le plaisir qui ne se peult passer
De les songer, penser, et repenser,
Songer, penser, et repenser encore.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Tes yeulx divins me promettent le don
Qui d' un espoir me r' enflamme et r' englace,
Las, mais j' ay peur qu' ilz tiennent de la race
De ton ayeul le roy Laomedon.
Au flamboyer de leur double brandon
De peu à peu l' esperance m' embrasse,
Ja prevoyant par le ris de leur grace
Que mon service aura quelque guerdon.
Tant seulement ta bouche m' espouvante,
Bouche vrayment qui prophéte me chante
Tout le rebours de tes yeulx amoureux.
Ainsi je vis, ainsi je meurs en doubte
L' un me r' appelle, et l' autre me reboute,
D' un seul object heureux et malheureux.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Ces deux yeulx bruns, deux flambeaulx de ma vie,
Dessus les miens fouldroyans leur clarté,
Ont esclavé ma jeune liberté,
Pour la damner en prison asservie.
De voz doulx feux ma raison fut ravie,
Si qu' esblouy de vostre grand' beaulté,
Opiniastre à garder loyaulté
Aultres yeulx voyr depuis je n' euz envie.
D' autre esperon mon Tyran ne me poingt,
Aultres pensers en moy ne couvent point,
Ny aultre idole en mon cuoeur je n' adore.
Ma main ne sçait cultiver aultre nom,
Et mon papier n' est esmaillé, si non
De voz beaultez que ma plume colore.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Plus tost le bal de tant d' astres divers
Sera lassé, plus tost la terre et l' onde,
Et du grand Tout l' ame en tout vagabonde
Animera les abysmes ouverts:
Plus tost les cieulx des mers seront couverts,
Plus tost sans forme ira confus le monde:
Que je soys serf d' une maistresse blonde,
Ou que j' adore une femme aux yeulx verds.
Car cest oeil brun qui vint premier esteindre
Le jour des miens, les sceut si bien attaindre,
Qu' autre oeil jamais n' en sera le vainqueur.
Et quant la mort m' aura la vie ostée,
Encor là bas je veulx aymer l' Idée
De ces beaulx yeulx que j' ay fichez au cuoeur.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Bien mille fois et mille j' ay tenté
De fredonner sus les nerfz de ma lyre,
Et sus le blanc de cent papiers escrire,
Le nom, qu' Amour dans le cuoeur m' a planté.
Mais tout soubdain je suis espovanté,
Car sa grandeur qui l' esprit me martyre
Sans la chanter arriere me retire
De cent fureurs pantoyment tourmenté.
Je suis semblable à la prestresse folle,
Qui bégue perd la voix et la parolle,
Dessoubz le Dieu qu' elle fuit pour neant.
Ainsi picqué de l' Amour qui me touche
Si fort au cuoeur, la voix fraude ma bouche,
Et voulant dire en vain je suis béant.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Injuste amour, fuzil de toute rage,
Que peult un cuoeur soubmis à ton pouvoyr,
Quand il te plaist par les sens esmouvoyr
Nostre raison qui preside au courage?
Je ne voy pré, fleur, antre, ny rivage,
Champ, roc, ny boys, ny flotz dedans le Loyr,
Que, peinte en eulx, il ne me semble voyr
Ceste beaulté qui me tient en servage.
Ores en forme, ou d' un foudre enflammé,
Ou d' une nef ou d' un Tigre affamé,
Amour la nuict devant mes yeulx la guide:
Mais quand mon bras en songe les poursuit,
Le feu, la nef, et le Tigre s' enfuit,
Et pour le vray je ne pren que le vuide.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Si mille oeilletz, si mille liz j' embrasse,
Entortillant mes bras tout alentour,
Plus fort qu' un cep, qui d' un amoureux tour,
La branche aymée impatient enlasse:
Si le souci ne jaunist plus ma face,
Si le plaisir fonde en moy son sejour,
Si j' ayme mieulx les ombres que le jour,
Songe divin, cela vient de ta grace.
Avecque toy je volleroys aux cieulx,
Mais ce portraict qui nage dans mes yeulx,
Fraude tousjours ma joye entrerompuë.
Et tu me fuis au meillieu de mon bien,
Comme l' esclair qui se finist en rien,
Ou comme au vent s' esvanouit la nuë.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Ange divin, qui mes playes embasme,
Le truchement et le herault des Dieux,
De quelle porte es tu coullé des cieulx
Pour soulager les peines de mon ame?
Toy, quand la nuict comme un fourneau m' enflamme,
Ayant pitié de mon mal soulcieux,
Or dans mes bras, ore dedans mes yeulx,
Tu fais nouer l' idole de ma Dame.
Las, où fuis tu? Atten encor un peu,
Que vainement je me soye repeu
De ce beau sein, dont l' appetit me ronge,
Et de ces flancz qui me font trespasser:
Sinon d' effect, seuffre au moins que par songe
Toute une nuict je les puisse embrasser.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Aillez Démons, qui tenez de la terre,
Et du hault ciel justement le meillieu:
Postes divins, divins postes de Dieu,
Qui ses segretz nous apportez grand erre.
Dictes Courriers (ainsi ne vous enserre
Quelque sorcier dans un cerne de feu)
Rasant noz champz, dictes, avous point veu
Ceste beaulté qui tant me fait de guerre?
Si l' un de vous la contemple çà bas,
Libre par l' air il ne refuira pas,
Tant doulcement sa doulce force abuse.
Ou, comme moy, esclave le fera
Ou bien en pierre ell' le transformera
D' un seul regard ainsi qu' une Meduse.

RHYME a b b a a b b a c d e e d

Quand au premier la Dame que j' adore
Vint embellir le sejour de noz cieulx,
Le filz de Rhée appella tous les Dieux,
Pour faire encor d' elle une aultre Pandore.
Lors Apollin richement la decore,
Or, de ses raiz luy façonnant les yeulx,
Or, luy donnant son chant melodieux,
Or, son oracle et ses beaulx vers encore.
Mars luy donna sa fiere cruaulté,
Peithon sa voix, Ceres son abondance.
L' Aube ses doigtz et ses crins deliez,
Amour son arc, Thetis donna ses piedz,
Cleion sa gloyre, et Pallas sa prudence.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

D' un abusé je ne seroy la fable,
Fable future au peuple survivant,
Si ma raison alloyt bien ensuyvant
L' arrest fatal de ta voix veritable.
Chaste prophete, et vrayment pitoyable,
Pour m' avertir tu me prediz souvent,
Que je mourray, Cassandre, en te servant:
Mais le malheur ne te rend point croyable.
Car ton destin, qui cele mon trespas,
Et qui me force à ne te croyre pas,
D' un faulx espoir tes oracles me cache.
Et si voy bien, veu l' estat où je suis,
Que tu dis vray: toutesfoys je ne puis
D' autour du col me desnouer l' attache.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Las, je me plain de mille et mille et mille
Souspirs, qu' en vain des flancz je vois tirant,
Heureusement mon plaisir martirant
Au fond d' une eau qui de mes pleurs distille.
Puis je me plain d' un portraict inutile,
Ombre du vray que je suis adorant,
Et de ces yeulx qui me vont devorant,
Le cuoeur bruslé d' une flamme gentille.
Mais parsus tout je me plain d' un penser,
Qui trop souvent dans mon cuoeur faict passer
Le souvenir d' une beaulté cruelle,
Et d' un regret qui me pallist si blanc,
Que je n' ay plus en mes veines de sang,
Aux nerfz de force, en mes oz de moëlle.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Puisse avenir, qu' une fois je me vange
De ce penser qui devore mon cuoeur,
Et qui tousjours, comme un lion vainqueur,
Soubz soy l' estrangle, et sans pitié le mange.
Avec le temps, le temps mesme se change,
Mais ce cruel qui suçe ma vigueur,
Opiniatre au cours de sa rigueur,
En aultre lieu qu' en mon cuoeur ne se range.
Bien est il vray, qu' il contraint un petit
Durant le jour son segret appetit,
Et dans mes flancz ses griffes il n' allonge:
Mais quand la nuict tient le jour enfermé,
Il sort en queste, et Lion affamé,
De mille dentz toute nuict il me ronge.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Pour la douleur, qu' amour veult que je sente,
Ainsi que moy, Phebus, tu lamentoys,
Quand amoureux, loing du ciel tu chantoys
Pres d' Ilion sus les rives de Xanthe.
Pinçant en vain ta lyre blandissante,
Et fleurs, et flots, mal sain, tu echantoys,
Non la beaulté qu' en l' ame tu sentoys
Dans le plus doulx d' une playe esgrissante.
Là de ton teint se pallissoyent les fleurs,
Et l' eau croissant' du dégout de tes pleurs,
Parloit tes criz, dont elle roulloyt pleine:
Pour mesme nom, les fleuréttes du Loyr,
Pres de Vandosme, et daignent me douloyr,
Et l' eau se plaindre aux souspirs de ma peine.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Les petitz corps, culbutans de travers,
Parmi leur cheute en byaiz vagabonde
Hurtez ensemble, ont composé le monde,
S' entracrochans d' acrochementz divers.
L' ennuy, le soing, et les pensers ouvers,
Chocquans le vain de mon amour profonde,
Ont façonné d' une attache féconde,
Dedans mon cuoeur l' amoureux univers.
Mais s' il avient, que ces tresses orines,
Ces doigtz rosins, et ces mains ivoyrines
Froyssent ma vie, en quoy retournera
Ce petit tout? En eau, air, terre, ou flamme?
Non, mais en voix qui tousjours de ma dame
Par le grand Tout les honneurs sonnera.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Doulx fut le traict, qu' Amour hors de sa trousse,
Pour me tuer me tira doulcement,
Quand je fuz pris au doulx commencement
D' une doulceur si doulcettement doulce.
Doulx est son ris, et sa voix qui me poulse
L' ame du corps, pour errer lentement,
Devant son chant marié gentement
Avec mes vers animez de son poulce.
Telle doulceur de sa voix coulle à bas,
Que sans l' ouir vrayment on ne scayt pas,
Comme en ses retz Amour nous encordelle:
Sans l' ouir, di-je, Amour mesme enchanter,
Doulcement rire, et doulcement chanter,
Et moy mourir doulcement aupres d' elle.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Pleut il à Dieu n' avoir jamais tâté
Si follement le tetin de m' amie!
Sans lui vraiment l' autre plus grande envie,
Helas! ne m' eut, ne m' eut jamais tanté.
Comme un poisson, pour s' estre trop hâté,
Par un apât, suit la fin de sa vie,
Ainsi je vois où la mort me convie,
D' un beau tetin doucement apâté.
Qui eut pensé, que le cruel destin
Eut enfermé sous un si beau tetin
Un si grand feu, pour m' en faire la proïe?
Avisés donc, quel seroit le coucher
Entre ses bras, puis qu' un simple toucher
De mille mors, innocent, me foudroïe.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Contre mon gré l' atrait de tes beaus yeus
Donte mon coeur, mais quand je te veus dire
Quell' est ma mort, tu ne t' en fais que rire,
Et de mon mal tu as le coeur joïeus.
Puis qu' en t' aimant je ne puis avoir mieus,
Soufre du moins que pour toi je soupire:
Assés et trop ton bel oeil me martire,
Sans te moquer de mon mal soucieus.
Moquer mon mal, rire de ma douleur,
Par un dedain redoubler mon malheur,
Haïr qui t' aime, et vivre de ses pleintes,
Rompre ta foi, manquer de ton devoir,
Cela, cruelle, et n' est-ce pas avoir
Tes mains de sang, et d' homicide teintes?

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Ha, seigneur dieu, que de graces écloses
Dans le jardin de ce sein verdelet,
Enflent le rond de deus gazons de lait,
Où des Amours les fléches sont encloses!
Je me transforme en cent metamorfoses,
Quand je te voi, petit mont jumelet,
Ains du printans un rosier nouvelet,
Qui le matin bienveigne de ses roses.
S' Europe avoit l' estomac aussi beau,
De t' estre fait, Jupiter, un toreau,
Je te pardonne. Hé, que ne sui-je puce!
La baisotant, tous les jours je mordroi
Ses beaus tetins, mais la nuit je voudroi
Que rechanger en homme je me pusse.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Quand au matin ma Deesse s' abille
D' un riche or crespe ombrageant ses talons,
Et que les retz de ses beaulx cheveux blondz
En cent façons ennonde et entortille:
Je l' accompare à l' escumiere fille,
Qui or peignant les siens jaunement longz,
Or les ridant en mille crespillons
Nageoyt abord dedans une coquille.
De femme humaine encore ne sont pas
Son ris, son front, ses gestes, ny ses pas,
Ny de ses yeulx l' une et l' autre chandelle:
Rocz, eaux, ny boys, ne celent point en eulx
Nymphe, qui ait si follastres cheveux,
Ny l' oeil si beau, ny la bouche si belle.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Avec les liz, les oeilletz mesliez,
N' egallent point le pourpre de sa face:
Ny l' or filé ses cheveux ne surpasse,
Ore tressez et ore deliez.
De ses couraux en vouste repliez
Naist le doulx ris qui mes soulciz efface:
Et çà et là par tout où elle passe,
Un pré de fleurs s' esmaille soubz ses piedz.
D' ambre et de musq sa bouche est toute pleine.
Que diray plus? J' ay veu dedans la plaine,
Lors que plus fort le ciel vouloyt tançer,
Cent fois son oeil, qui des Dieux s' est faict maistre,
De Juppiter rasserener la dextre
Ja ja courbé pour sa fouldre eslancer.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Ores l' effroy et ores l' esperance,
De ça de là se campent en mon cuoeur,
Or l' une vainq, ores l' autre est vainqueur,
Pareilz en force et en perseverance.
Ores doubteux, ores plain d' asseurance,
Entre l' espoyr et le froyd de la peur,
Heureusement de moy mesme trompeur,
Au cuoeur captif je prometz delivrance.
Verray-je point avant mourir le temps,
Que je tondray la fleur de son printemps,
Soubz qui ma vie à l' ombrage demeure?
Verray-je point qu' en ses bras enlassé,
De trop combatre honnestement lassé,
Honnestement entre ses bras je meure?

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Je voudrois estre Ixion et Tantale,
Dessus la roüe, et dans les eaus là bas:
Et quelque fois presser entre mes bras
Cette beauté qui les anges égale.
(S' ainsin étoit) toute peine fatale
Me seroit douce, et ne me chaudroit pas,
Non d' un vautour fussai-je le repas,
Non, qui le roc remonte et redevale.
Lui tatonner seulement le tetin
Echangeroit l' oscur de mon destin
Au sort meilleur des princes de l' Asie:
Un demi dieu me feroit son baiser,
Et flanc à flanc entre ses bras m' aiser,
Un de ceus là qui mengent l' Ambrosie.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Amour me tue, et si je ne veus dire
Le plaisant mal que ce m' est de mourir:
Tant j' ai grand peur, qu' on vueille secourir
Le mal, par qui doucement je soupire.
Il est bien vrai, que ma langueur desire
Qu' avec le tans je me puisse guerir:
Mais je ne veus ma dame requerir
Pour ma santé: tant me plaist mon martire.
Tai toi langueur: je sen venir le jour,
Que ma maistresse, apres si long sejour,
Voiant le soin qui ronge ma pensée,
Toute une nuit, folatrement m' aiant
Entre ses bras, prodigue, ira paiant
Les intérés de ma peine avancée.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Je veus mourir pour tes beautés, Maistresse,
Pour ce bel oeil, qui me prit à son hain,
Pour ce dous ris, pour ce baiser tout plein
D' ambre, et de musq, baiser d' une Deesse.
Je veus mourir pour cette blonde tresse,
Pour l' embonpoint de ce trop chaste sein,
Pour la rigueur de cette douce main,
Qui tout d' un coup me guerit et me blesse.
Je veus mourir pour le brun de ce teint,
Pour ce maintien, qui, divin, me contreint
De trop aimer: mais par sus toute chose,
Je veus mourir es amoureus combas,
Souflant l' amour, qu' au coeur je porte enclose
Toute une nuit, au millieu de tes bras.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Dame, depuis que la premiere fléche
De ton bel oeil m' avança la douleur,
Et que sa blanche et sa noire couleur
Forçant ma force, au coeur me firent bréche:
Je sen toujours une amoureuse méche,
Qui se ralume au meillieu de mon coeur,
Dont le beau rai (ainsi comme une fleur
S' écoule au chaut) dessus le pié me séche.
Ni nuit, ne jour, je ne fai que songer,
Limer mon coeur, le mordre et le ronger,
Priant Amour, qu' il me tranche la vie.
Mais lui, qui rit du torment qui me point,
Plus je l' apelle, et plus je le convie,
Plus fait le sourd, et ne me répond point.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Ni de son chef le tresor crépelu,
Ni de sa joüe une et l' autre fossette,
Ni l' embonpoint de sa gorge grassette,
Ni son menton rondement fosselu,
Ni son bel oeil que les miens ont voulu
Choisir pour prince à mon ame sugette,
Ni son beau sein, dont l' Archerot me gette
Le plus agu de son trait émoulu,
Ni de son ris les miliers de Charites,
Ni ses beautés en mile coeurs écrites,
N' ont esclavé ma libre affection.
Seul son esprit, où tout le ciel abonde,
Et les torrens de sa douce faconde,
Me font mourir pour sa perfection.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Mon dieu, mon dieu, que ma maistresse est belle!
Soit que j' admire ou ses yeus, mes seigneurs,
Ou de son front les dous-graves honneurs,
Ou l' Orient de sa levre jumelle.
Mon dieu, mon dieu, que ma dame est cruelle!
Soit qu' un raport rengrege mes douleurs,
Soit qu' un depit parannise mes pleurs,
Soit qu' un refus mes plaïes renouvelle.
Ainsi le miel de sa douce beauté
Nourrit mon coeur: ainsi sa cruauté
D' aluine amere enamere ma vie.
Ainsi repeu d' un si divers repas,
Ores je vi, ores je ne vi pas
Egal au sort des freres d' Oebalie.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Cent fois le jour, à part moi je repense,
Que c' est qu' Amour, quelle humeur l' entretient,
Quel est son arc, et quelle place il tient
Dedans nos coeurs, et quelle est son essence.
Je conoi bien des astres la puissance,
Je sai, comment la mer fuit, et revient,
Comme en son Tout le Monde se contient:
De lui sans plus me fuit la conoissance.
Si sai-je bien, que c' est un puissant Dieu,
Et que, mobile, ores il prend son lieu
Dedans mon coeur, et ores dans mes veines:
Et que depuis qu' en sa douce prison
Dessous mes sens fit serve ma raison
Toujours, mal sain, je n' ai langui qu' en peines.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Mile, vraiment, et mile voudroient bien,
Et mile encor, ma guerriere Cassandre,
Qu' en te laissant, je me voulusse rendre
Franc de ton ret, pour vivre en leur lien.
Las! mais mon coeur, ainçois qui n' est plus mien,
Comme un vrai serf, ne sauroit plus entendre
A qui l' apelle, et mieus voudroit atendre
Dix mile mors qu' il fût autre que tien.
Tant que la rose en l' epine naitra,
Tant que sous l' eau, la baleine paitra,
Tant que les cerfs aimeront les ramées,
Et tant qu' Amour se nourrira de pleurs,
Toujours au coeur ton nom et tes valeurs,
Et tes beautés me seront imprimées.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Avant qu' Amour, du Chaos otieux
Ouvrist le sein, qui couvoit la lumiere,
Avec la terre, avec l' onde premiere,
Sans art, sans forme, estoyent brouillez les cieulx.
Ainsi mon tout erroit seditieux
Dans le giron de ma lourde matiere,
Sans art, sans forme, et sans figure entiere,
Alors qu' Amour le perça de ses yeulx.
Il arondit de mes affections
Les petitz corps en leurs perfections,
Il anima mes pensers de sa flamme.
Il me donna la vie, et le pouvoyr,
Et de son branle il fit d' ordre mouvoyr
Les pas suyviz du globe de mon ame.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Par ne scay quelle estrange inimitié,
J' ay veu tomber mon esperance à terre,
Non de rocher, mais tendre comme verre,
Et mes desirs rompre par la moytié.
Dame où le ciel logea mon amitié,
Pour un flateur qui si laschement erre,
Et pour quoy tant me brasses tu de guerre,
Privant mon cuoeur de ta doulce pitié?
Or s' il te plaist fay moy languir en peine,
Tant que la mort me desnerve et desveine,
Je seray tien: et plus tost le Chaos
Se troublera de sa noyse ancienne,
Que par rigueur aultre amour que la tienne,
Soubz aultre joug me captive le doz.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

O doulx parler, dont l' appast doulcereux
Nourrit encor la faim de ma memoire,
O front, d' Amour le Trophée et la gloire
O riz sucrez, o baisers savoureux.
O cheveulx d' or, o coustaulx plantureux
De liz, d' oeilletz, de Porphyre, et d' ivoyre,
O feuz jumeaulx dont le ciel me fit boyre
A si longs traitz le venin amoureux.
O vermeillons, o perlettes encloses,
O diamantz, o liz pourprez de roses,
O chant qui peulx les plus durs esmovoyr,
Et dont l' accent dans les ames demeure.
Et dea beaultez, reviendra jamais l' heure
Qu' entre mes bras je vous puisse r' avoyr?

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Verray-je plus le doulx jour qui m' apporte
Ou trefve ou paix, ou la vie ou la mort,
Pour edenter le souci, qui me mord
Le cuoeur à nud d' une lime si forte?
Verray-je plus que ma Naiade sorte
Du fond de l' eau pour m' enseigner le port?
Nourai-je plus ainsi qu' Ulysse abord
Ayant au flanc son linge pour escorte?
Verray-je plus que ces astres jumeaulx,
En ma faveur encore par les eaulx,
Montrent leur flamme à ma Caréne lasse?
Verray-je point tant de vents s' accorder,
Et calmement mon navire aborder,
Comme il souloit au havre de sa grace.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Quel dieu malin, quel astre me fit estre,
Et de misere et de tourment si plein?
Quel destin fit, que tousjours je me plain
De la rigueur d' un trop rigoreux maistre?
Quelle des Seurs, à l' heure de mon estre
Noircit le fil de mon sort inhumain?
Et quel Démon d' une senestre main
Berça mon corps quand le ciel me fit naistre.
Heureux ceulx là dont la terre a lez oz,
Heureux vous rien, que la nuict du Chaos
Presse au giron de sa masse brutalle!
Sans sentiment vostre rien est heureux:
Que suis je, las! moy chetif amoureux,
Pour trop sentir, qu' un Sisyphe ou Tantale?

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Divin Bellay, dont les nombreuses loix,
Par une ardeur du peuple separée,
Ont revestu l' enfant de Cytherée,
D' arc, de flambeau, de traitz et de carquoys:
Si le doulx feu dont chaste tu ardoys
Enflamme encor ta poitrine sacrée,
Si ton oreille encore se recrée
D' ouyr les plaints des amoureuses voix:
Oy ton Ronsard, qui sanglotte et lamente,
Palle, agité des flotz de la tourmente,
Croysant en vain ses mains devers les Dieux,
En fraisle nef, et sans voyle, et sans rame,
Et loing du bord, où pour astre sa Dame
Le conduisoyt du Phare de ses yeulx.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Quand le Soleil à chef renversé plonge
Son char doré dans le sein du viellard,
Et que la nuict un bandeau sommeillard
Des deux coustez de l' orizon alonge:
Amour adonc qui sape, mine, et ronge
De ma raison le chancelant rempart,
Pour l' assaillir à l' heure à l' heure part,
Armant son camp des ombres et du songe.
Lors ma raison, et lors ce dieu cruel,
Seulz per à per d' un choc continuel
Vont redoublant mille escarmouches fortes:
Si bien qu' Amour n' en seroit le vainqueur,
Sans mes pensers, qui luy ouvrent les portes,
Par la traison que me brasse mon cuoeur.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Comme un chevreuil, quand le printemps destruit
L' oyseux crystal de la morne gelée,
Pour mieulx brouster l' herbette emmielée
Hors de son boys avec l' Aube s' en fuit,
Et seul, et seur, loing de chiens et de bruit,
Or sur un mont, or dans une vallée,
Or pres d' une onde à l' escart recelée,
Libre follastre où son pied le conduit:
De retz ne d' arc sa liberté n' a crainte,
Sinon alors que sa vie est attainte,
D' un trait meurtrier empourpré de son sang:
Ainsi j' alloy sans espoyr de dommage,
Le jour qu' un oeil sur l' avril de mon age
Tira d' un coup mille traitz dans mon flanc.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Ny voyr flamber au point du jour les roses,
Ny lis planté sus le bord d' un ruisseau,
Ny chant de luth, ny ramage d' oyseau,
Ny dedans l' or les gemmes bien encloses:
Ny des zephyrs les gorgettes descloses,
Ny sur la mer le ronfler d' un vaisseau,
Ny bal de Nymphe au gazouilliz de l' eau,
Ny de mon cuoeur mille metamorphoses:
Ny camp armé de lances herissé,
Ny antre verd de mousse tapissé,
Ny les Sylvains qui les Dryades pressent,
Et ja desja les dontent à leur gré,
Tant de plaisirs ne me donnent qu' un Pré,
Où sans espoyr mes esperances paissent.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Dedans des Prez je vis une Dryade,
Qui comme fleur s' assisoyt par les fleurs,
Et mignotoyt un chappeau de couleurs,
Eschevelée en simple verdugade.
Des ce jour là ma raison fut malade,
Mon cuoeur pensif; mes yeulx chargez de pleurs,
Moy triste et lent: tel amas de douleurs
En ma franchise imprima son oeillade.
Là je senty dedans mes yeulx voller
Un doulx venin, qui se vint escouler
Au fond de l' ame: et depuis cest oultrage,
Comme un beau lis, au moys de Juin blessé
D' un ray trop chault, languist à chef baissé,
Je me consume au plus verd de mon age.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Quand ces beaulx yeulx jugeront que je meure,
Avant mes jours me fouldroyant là-bas,
Et que la Parque aura porté mes pas
A l' aultre flanc de la rive meilleure:
Antres et prez, et vous forestz, à l' heure,
Je vous supply, ne me desdaignez pas,
Ains donnez moy, soubz l' ombre de voz bras,
Quelque repos de paisible demeure.
Puisse avenir qu' un poëte amoureux,
Ayant horreur de mon sort malheureux,
Dans un cyprez notte cest epigramme:
Cy dessoubz gist un amant vandomoys,
Que la douleur tua dedans ce boys:
Pour aymer trop les beaux yeullx de sa dame.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Qui vouldra voyr dedans une jeunesse,
La beaulté jointe avec la chasteté,
L' humble doulceur, la grave magesté,
Toutes vertus, et toute gentillesse:
Qui vouldra voyr les yeulx d' une deesse,
Et de noz ans la seule nouveauté,
De ceste Dame oeillade la beaulté,
Que le vulgaire appelle ma maistresse.
Il apprendra comme Amour rid et mord,
Comme il guarit, comme il donne la mort,
Puis il dira voyant chose si belle:
Heureux vrayment, heureux qui peult avoyr
Heureusement cest heur que de la voyr,
Et plus heureux qui meurt pour l' amour d' elle.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Tant de couleurs le grand arc ne varie
Contre le front du Soleil radieux,
Lors que Junon, par un temps pluvieux,
Renverse l' eau dont sa mere est nourrie:
Ne Juppiter armant sa main marrie
En tant d' esclairs ne fait rougir les cieulx,
Lors qu' il punist d' un fouldre audacieux
Les montz d' Epire, ou l' orgueil de Carie:
Ny le Soleil ne rayonne si beau,
Quand au matin il nous monstre un flambeau,
Pur, net, et clayr, comme je vy ma Dame
De cent couleurs son visage acoustrer,
Flamber ses yeulx, et claire se monstrer,
Le premier jour qu' elle ravit mon ame.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Quand j' aperçoy ton beau chef jaunissant,
Qui l' or filé des Charites efface,
Et ton bel oeil qui les astres surpasse,
Et ton beau sein chastement rougissant:
A front baissé je pleure gemissant,
De quoy je suis (pardon digne de grace)
Soubz l' humble voix de ma rime si basse,
De tes beaultez les honneurs trahissant.
Je cognoy bien que je devroy me taire,
Ou mieux parler: mais l' amoureux ulcere
Qui m' ard le cuoeur, me force de chanter.
Doncque (mon Tout) si dignement je n' use
L' encre et la voix à tes graces vanter,
Non l' ouvrier, non, mais son destin accuse.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Ciel, air, et vents, plains et montz descouvers,
Tertres fourchuz, et forestz verdoyantes,
Rivages tortz, et sources ondoyantes,
Taillis razez, et vous bocages verds,
Antres moussus à demyfront ouvers,
Prez, boutons, fleurs, et herbes rousoyantes,
Coustaux vineux, et plages blondoyantes,
Gastine, Loyr, et vous mes tristes vers:
Puis qu' au partir, rongé de soing et d' ire,
A ce bel oeil, l' Adieu je n' ay sceu dire,
Qui pres et loing me detient en esmoy:
Je vous supply, Ciel, ait, ventz, montz et plaines,
Tailliz, forestz, rivages et fontaines,
Antres, prez, fleurs, dictes le luy pour moy.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Voïant les yeus de toi, Maitresse elüe,
A qui j' ai dit, seule à mon coeur tu plais,
D' un si dous fruit mon ame je repais,
Que plus en mange, et plus en est goulüe.
Amour qui seul les bons espris englüe,
Et qui ne daigne ailleurs perdre ses trais,
M' alege tant du moindre de tes rais,
Qu' il m' a du coeur toute peine tolüe.
Non, ce n' est point une peine qu' aimer:
C' est un beau mal, et son feu dous-amer
Plus doucement qu' amerement nous brûle.
O moi deus fois, voire trois bienheureus,
S' Amour m' occit, et si avec Tibulle
J' erre là-bas sous le bois amoureus.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

L' oeil qui rendroit le plus barbare apris,
Qui tout orgueil en humblesse destrampe,
Par la vertu de ne sçay quelle trampe
Qui sainctement affine les espritz,
M' a tellement de ses beaultez espris,
Qu' autre beaulté dessus mon coeur ne rampe,
Et m' est avis, sans voyr un jour la lampe
De ses beaulx yeulx, que la mort me tient pris.
Cela vrayment, que l' air est aux oyseaulx,
Les boys aux cerfz, et aux poissons les eaux,
Son bel oeil m' est. O lumiere enrichie
D' un feu divin qui m' ard si vivement,
Pour me donner et force et mouvement,
N' este vous pas ma seulle Endelechie?

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

De quelle plante, ou de quelle racine,
De quel unguent, ou de quelle liqueur,
Oindroy-je bien la playe de mon cuoeur
Qui d' oz en oz incurable chemine?
Ny vers charmez, pierre, ny medecine,
Drogue, ny just, ne romproyent ma langueur,
Tant je sen moindre et moindre ma vigueur,
Ja me traisner dans la Barque voysine.
Las, toy qui scays des herbes le pouvoyr,
Et qui la playe au cuoeur m' as faict avoyr,
Guary le mal, que ta beaulté me livre:
De tes beaulx yeulx allege mon soucy,
Et par pitié retien encor ici
Ce pauvre amant qu' Amour soulle de vivre.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Ja desja Mars ma trompe avoit choisie,
Et, dans mes vers ja françoys, devisoyt:
Sus ma fureur ja sa lance aiguizoit,
Epoinçonnant ma brave poësie.
Ja d' une horreur la Gaule estoit saisie,
Et soubz le fer ja Sene treluisoit,
Et ja Francus à son bord conduisoit
L' ombre d' Hector, et l' honneur de l' Asie,
Quand l' archerot emplumé par le dos
D' un trait certain me playant jusqu' à l' os,
De sa grandeur le sainct prestre m' ordonne:
Armes adieu. Le Myrte Paphien
Ne cede point au Laurier Delphien,
Quand de sa main Amour mesme le donne.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Petit nombril, que mon penser adore,
Non pas mon oeil, qui n' eu onques ce bien,
Nombril de qui l' honneur merite bien,
Qu' une grand' ville on luy bastisse encore
Signe divin, qui divinement ore
Retiens encore l' Androgyne lien,
Combien et toy, mon mignon, et combien
Tes flancs jumeaulx follastrement j' honore!
Ny ce beau chef, ny ces yeulx, ny ce front,
Ny ce doulx ris; ny ceste main qui fond
Mon cuoeur en source, et de pleurs me fait riche,
Ne me sçauroyent de leur beau contenter,
Sans esperer quelque foys de taster
Ton paradis, où mon plaisir se niche.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Que n' ay-je, Dame, et la plume et la grace
Divine autant que j' ay la volonté,
Par mes escritz tu seroys surmonté,
Vieil enchanteur des vieulx rochers de Thrace
Plus hault encor que Pindare, ou qu' Horace,
J' appenderoys à ta divinité
Un livre enflé de telle gravité,
Que Du Bellay luy quitteroyt la place.
Si vive encor Laure par l' Univers
Ne fuit volant dessus les Thusques vers,
Que nostre siecle heureusement estime,
Comme ton nom, honneur des vers françoys,
Hault elevé par le vent de ma voix
S' en voleroyt sus l' aisle de ma rime.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Du tout changé ma Circe enchanteresse
Dedens ses fers m' enferre emprisonné,
Non par le goust d' un vin empoisonné,
Ny par le just d' une herbe pecheresse.
Du fin Gregeoys l' espée vangeresse,
Et le Moly par Mercure ordonné,
En peu de temps du breuvage donné,
Forcerent bien la force charmeresse,
Si qu' à la fin le Dulyche troupeau
Reprint l' honneur de sa premiere peau,
Et sa prudence auparavant peu caute:
Mais pour la mienne en son lieu reloger,
Ne me vaudroyt la bague de Roger,
Tant ma raison s' aveugle dans ma faulte.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Les Elementz, et les Astres, à preuve
Ont façonné les raiz de mon Soleil,
Et de son teint le cinabre vermeil,
Qui ça ne là son parangon ne treuve.
Des l' onde Ibere où nostre jour s' abreuve
Jusques au lict de son premier reveil,
Amour ne voyt un miracle pareil,
N' en qui le Ciel tant de ses graces pleuve.
Son oeil premier m' apprit que c' est d' aymer:
Il vint premier ma jeunesse animer
A la vertu, par ses flammes dardées.
Par luy mon cuoeur premierement s' aisla,
Et loing du peuple à l' escart s' en vola
Jusque au giron des plus belles Idées.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Je parangonne à voz yeulx ce crystal,
Qui va mirer le meurtrier de mon ame:
Vive par l' air il esclate une flamme
Vos yeulx un feu qui m' est sainct et fatal.
Heureux miroer, tout ainsi que mon mal
Vient de trop voyr la beaulté qui m' enflamme:
Comme je fay, de trop mirer ma Dame
Tu languiras d' un sentiment egal.
Et toutesfoys, envieux, je t' admire,
D' aller mirer le miroer où se mire
Tout l' univers dedans luy remiré.
Va donc miroer, va donq, et pren bien garde,
Qu' en le mirant ainsi que moy ne t' arde
Pour avoir trop ses beaulx yeulx admiré.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

J' ai cent fois épreuvé les remedes d' Ovide,
Et si je les épreuve encore tous les jours,
Pour voir, si je pourrai de mes vieilles amours,
Qui trop m' ardent le coeur, avoir l' estomac vuide:
Mais cet amadoüeur, qui me tient à la bride,
Me voïant aprocher du lieu de mon secours,
Maugré moi tout soudain fait vanoïer mon cours,
Et d' où je vins mal sain, mal sain il me reguide.
Hà, poëte Romain, il te fut bien aisé,
Quand d' une courtisane on se voit embrasé,
Donner quelque remede, affin qu' on s' en depestre:
Mais cettui là qui voit les yeux de mon Soleil,
Qui n' a de chasteté, ni d' honneur son pareil,
Plus il est son esclave, et plus il le veut estre.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Ni les combats des amoureuses nuits
Ni les plaisirs que les amours conçoivent
Ni les faveurs que les amans reçoivent
Ne valent pas un seul de mes ennuis.
Heureus ennui, en toi seulet je puis
Trouver repos des maus qui me deçoivent:
Et par toi seul mes passions reçoivent
Le dous obli du torment où je suis.
Bienheureus soit mon torment qui n' empire,
Et le dous jou, sous lequel je respire,
Et bienheureus le penser soucieus,
Qui me repait du dous souvenir d' elle:
Et plus heureus le foudre de ses yeux,
Qui cuit mon coeur dans un feu qui me gelle.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

A ton frere Paris tu sembles en beauté,
A ta soeur Polyxene en chaste conscience,
A ton frere Helenin en profete science,
A ton parjure aïeul en peu de loiauté.
A ton pere Priam en meurs de roïauté,
Au vieillart Antenor en mieleuse eloquence,
A ta tante Antigone en superbe arrogance,
A ton grand frere Hector en fiere cruauté.
Neptune n' assit onc une pierre si dure
Dans tes murs, que tu es, pour qui la mort j' endure:
Ny des Grecs outragés, l' exercite vainqueur
N' emplit tant Ilion de feus, de cris, et d' armes
De soupirs, et de pleurs, que tu combles mon coeur
De brasiers, et de morts, de sanglos et de larmes.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Si je trépasse entre tes bras, Madame,
Il me suffit, car je ne veus avoir
Plus grand honneur, sinon que de me voir
En te baisant, dans ton sein rendre l' ame.
Celui que Mars horriblement enflamme
Aille à la guerre, et manque de pouvoir,
Et jeune d' ans, s' ébate à recevoir
En sa poitrine une Espaignole lame;
Mais moi, plus froid, je ne requier, sinon
Apres cent ans, sans gloire, et sans renom,
Mourir oisif en ton giron, Cassandre:
Car je me trompe, ou c' est plus de bonheur,
Mourir ainsi, que d' avoir tout l' honneur,
Pour vivre peu, d' un guerrier Alexandre.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Pour voyr ensemble et les champs et le bord,
Où ma guerriere avec mon cuoeur demeure,
Alme Soleil, demain avant ton heure,
Monte à cheval, et galope bien fort:
Ainçoys les champs, où l' amyable effort
De ses beaulx yeulx, ordonne que je meure,
Si doulcement, qu' il n' est vie meilleure
Que les souspirs d' une si doulce mort.
A costé droit, sus le bord d' un rivage,
Reluit à part l' angelique visage,
Que trop avare ardentement je veulx:
Là ne se voyot, roc, source, ny verdure,
Qui dans son teint or ne me r' affigure
L' une ses yeulx, or l' autre ses cheveux.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Pardonne moy, Platon, si je ne cuide
Que soubz la vouste et grande arche des dieux,
Soit hors du monde, ou au centre des lieux,
En terre, en l' eau, il n' y ayt quelque vuide.
Si l' air est plein en sa courbure humide,
Qui reçoyt donq tant de pleurs de mes yeulx,
Tant de souspirs, que je sanglote aux cieulx,
Lors qu' à mon dueil Amour lasche la bride?
Il est du vague, ou certes s' il n' en est,
D' un air pressé le comblement ne naist:
Plus tost le ciel, qui bening se dispose
A recevoir l' effect de mes douleurs,
De toutes partz se comble de mes pleurs,
Et de mes vers qu' en mourant je compose.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

L' onde et le feu, ce sont de la machine
Les deux seigneurs que je sen pleinement,
Seigneurs divins; et qui divinement
Ce faix divin ont chargé sus l' eschine.
Toute matiere, essence, et origine
Doibt son principe à ces deux seulement,
Touts deux en moy vivent esgallement,
En eulx je vi, rien qu' eulx je n' imagine.
Aussi de moy il ne sort rien que d' eulx,
Et tour à tour en moy naissent touts deux:
Car quand mes yeulx de trop pleurer j' appaise,
Rasserénant les flotz de mes douleurs,
Lors de mon cuoeur s' exhale une fournaise,
Puis tout soubdain recommancent mes pleurs.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Si l' escrivian de la mutine armée,
Eut veu tes yeulx, qui serf me tiennent pris,
Les faictz de Mars il n' eut jamais empris,
Et le Duc Grec fut mort sans renommée.
Et si Paris, qui vit en la valée
La grand' beaulté dont son cuoeur fut espris,
Eut veu la tienne, il t' eut donné le pris,
Et sans honneur Venus s' en fut allée.
Mais s' il advient ou par le vueil des Cieulx,
Ou par le traict qui sort de tes beaulx yeulx,
Qu' en publiant ma prise, et ta conqueste,
Oultre la Tane on m' entende crier,
Iö, iö, quel myrte, ou quel laurier
Sera bastant pour enlasser ma teste?

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Pour celebrer des astres devestuz
L' heur escoulé dans celle qui me lime,
Et pour louer son esprit, qui n' estime
Que le divin des divines vertuz:
Et ses regardz, ains traitz d' amour pointuz,
Que son bel oeil au fond du cuoeur m' imprime,
Il me fauldroyt non l' ardeur de ma rime,
Mais la fureur du Masconnoys Pontus.
Il me fauldroyt ceste chanson divine
Qui transforma sus la rive Angevine
L' olive palle en un teint plus naïf,
Et me fauldroyt un Desautelz encore,
Et cestuy là qui sa Meline adore
En vers dorez le biendisant Bayf.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Estre indigent, et donner tout le sien,
Se feindre un ris, avoir le cuoeur en pleinte,
Hayr le vray, aymer la chose feinte,
Posseder tout et ne jouir de rien:
Estre delivre, et traisner son lien,
Estre vaillant, et couharder de crainte,
Vouloir mourir, et vivre par contraincte,
De cent travaulx ne recevoir un bien:
Avoir tousjours, pour un servil hommage,
La honte au front, en la main le dommage:
A ses pensers d' un courage haultain
Ourdir sans cesse une nouvelle trame,
Sont les effetz qui logent dans mon ame
L' espoir doubteux, et le tourment certain.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e


Oeil, qui portrait dedans les miens reposes,
Comme un Soleil, le dieu de ma clarté:
Ris, qui forçant ma doulce liberté
Me transformas en cent metamorphoses:
Larme, vrayment qui mes souspirs arroses,
Quand tu languis de me veoir mal traicté:
Main, qui mon cuoeur captives arresté
Parmy ton lis, ton ivoyre et tes roses,
Je suis tant vostre, et tant l' affection
M' a peint au vif vostre perfection,
Que ny le temps, ny la mort tant soit forte,
Ne fera point qu' au centre de mon sein,
Tousjours gravéz en l' ame je ne porte
Un oeil, un ris, une larme, une main.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Si seulement l' image de la chose
Fait à noz yeulx la chose concevoir,
Et si mon oeil n' a puissance de veoir,
Si quelqu' idole au devant ne s' oppose:
Que ne m' a faict celuy, qui tout compose,
Les yeulx plus grandz, affin de mieux pouvoir
En leur grandeur la grandeur recevoir
Du simulachre, où ma vie est enclose?
Certes le ciel trop ingrat de son bien,
Qui seul la fit, et qui seul veit combien
De sa beaulté divine estoit l' idée,
Comme jaloux du tresor de son mieux,
Silla le Monde, et m' aveugla les yeulx,
Pour de luy seul seule estre regardée.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Soubz le cristal d' une argenteuse rive,
Au moys d' Avril, une perle je vy,
Dont la clarté m' a tellement ravy
Qu' en mes discours aultre penser n' arrive.
Sa rondeur fut d' une blancheur naïve,
Et ses rayons treluysoyent à l' envy:
Son lustre encor ne m' a point assouvy,
Ny ne fera, non, non, tant que je vive.
Cent et cent foys pour la pescher à bas,
Tout recoursé, je devalle le bras,
Et ja desja content je la tenoye,
Sans un archer, qui du bout de son arc
A front panché me plongeant soubz le lac,
Frauda mes doigtz d' une si doulce proye.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Soit que son or se crespe lentement
Ou soit qu' il vague en deux glissantes ondes,
Qui çà qui là par le sein vagabondes,
Et sur le col, nagent follastrement:
Ou soit qu' un noud diapré tortement
De maintz rubiz, et maintes perles rondes,
Serre les flotz de ses deux tresses blondes,
Je me contente en mon contentement.
Quel plaisir est ce, ainçoys quelle merveille
Quand ses cheveux troussez dessus l' oreille
D' une Venus imitent la façon?
Quand d' un bonet son chef elle adonize,
Et qu' on ne sçait (tant bien elle desguise
Son chef doubteux) s' elle est fille ou garçon?

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

De ses cheveulx la rousoyante Aurore
Eparsement les Indes remplissoyt,
Et ja le ciel à longz traitz rougissoyt
De meint esmail qui le matin decore,
Quand elle veit la Nymphe que j' adore
Tresser son chef, dont l' or, qui jaunissoit,
Le crespe honneur du sien esblouissoit,
Voire elle mesme et tout le ciel encore.
Lors ses cheveux vergongneuse arracha,
Si qu' en pleurant sa face elle cacha,
Tant la beaulté des beaultez luy ennuye:
Et ses souspirs parmy l' air se suyvantz,
Troys jours entiers enfanterent des ventz,
Sa honte un feu, et ses yeulx une pluye.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Avéques moi pleurer vous devriés bien,
Tertres bessons, pour la facheuse absence
De cette là, qui fut par sa presence
Vôtre Soleil, ainçois qui fut le mien.
Las! de quels maus, Amour, et de combien
Une beauté ma peine recompense!
Quand plein de honte à toute heure je pense
Qu' en un moment j' ai perdu tout mon bien.
Or, à dieu donc beauté qui me dédaigne:
Quelque rocher, quelque bois, ou montaigne
Vous pourra bien éloigner de mes yeus:
Mais non du coeur, que pront il ne vous suive,
Et que dans vous, plus que dans moi, ne vive,
Comme en la part qu' il aime beaucoup mieus.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Tout me déplait, mais rien ne m' est si gref,
Que ne voir point les beaus yeus de ma Dame,
Qui des plaisirs les plus dous de mon ame
Avéques eus ont emporté la clef.
Un torrent d' eau s' écoule de mon chef:
Et tout confus de soupirs je me pâme,
Perdant le feu, dont la drillante flame
Seule guidoit de mes pensers la nef.
Depuis le jour, que je senti sa braise,
Autre beauté je n' ai veu, qui me plaise,
Ni ne verrai. Mais bien puissai-je voir
Qu' avant mourir seulement cette Fere
D' un seul tour d' oeil promette un peu d' espoir
Au coup d' Amour, dont je me desespere.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Quand je vous voi, ou quand je pense en vous,
Je ne sçai quoi dans le coeur me fretille,
Qui me pointelle, et tout d' un coup me pille
L' esprit emblé d' un ravissement dous.
Je tremble tout de nerfs et de genous:
Comme la cire au feu, je me distile,
Sous mes souspirs: et ma force inutile
Me laisse froid, sans haleine et sans pous.
Je semble au mort, qu' on devale en la fosse,
Ou à celui qui d' une fievre grosse
Perd le cerveau, dont les esprits mués
Révent cela, qui plus leur est contraire.
Ainsi, mourant, je ne sçauroi tant faire,
Que je ne pense en vous, qui me tués.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Morne de cors, et plus morne d' espris
Je me trainoi' dans une masse morte,
Et sans sçavoir combien la Muse aporte
D' honneur aus siens, je l' avois à mépris:
Mais aussi tôt, que de vous je m' épris,
Tout aussi tôt vôtre oeil me fut escorte
A la vertu, voire de telle sorte
Que d' ignorant je devin bien apris.
Donques mon Tout, si je fai quelque chose,
Si dignement de vos yeus je compose,
Vous me causés vous mesmes ces effets.
Je pren de vous mes graces plus parfaites,
Car je suis manque, et dedans moi vous faites,
Si je fai bien, tout le bien que je fais.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Las! sans la voir, à toute heure je voi
Cette beauté dedans mon coeur presente:
Ni mont, ni bois, ni fleuve ne m' exente
Que par pensée elle ne parle à moi.
Dame, qui sais ma constance et ma foi,
Voi, s' il te plait, que le tans qui s' absente
Depuis set ans en rien ne desaugmente
Le plaisant mal que j' endure pour toi.
De l' endurer lassé je ne suis pas,
Ni ne seroi' , tombassai-je là bas,
Pour mile fois en mile cors renaitre:
Mais de mon coeur, sans plus, je suis lassé,
Qui me déplait, et qui plus ne peut estre
Mien, comme il fut, puis que tu l' as chassé.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Dans un sablon la semence j' épan,
Je sonde en vain les abymes d' un goufre:
Sans qu' on m' invite à toute heure je m' oufre,
Et sans loïer mon âge je dépan.
A son portrait pour un veu je m' apan:
Devant son feu mon coeur se change en soufre,
Et pour ses yeus cruellement je soufre
Dis mile maus, et d' un ne me repan.
Qui sçauroit bien, quelle trampe a ma vie,
D' estre amoureus n' auroit jamais envie.
Je tremble j' ars, je me pai d' un amer,
Qui plus qu' aluine est rempli d' amertume:
Je vi d' ennui, de deuil je me consume:
En tel estat je suis pour trop aimer.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Devant les yeus, nuit et jour, me revient
L' idole saint de l' angelique face,
Soit que j' écrive, ou soit que j' entrelasse
Mes vers au luth, toujours il m' en souvient.
Voiés pour dieu, comme un bel oeil me tient
En sa prison, et point ne me delasse;
Et comme il prend mon coeur dedans sa nasse,
Qui de pensée, à mon dam, l' entretient.
O le grand mal, quand une affection
Peint nôtre esprit de quelque impression!
J' enten alors que l' Amour ne dédaigne
Suttilement l' engraver de son trait:
Toujours au coeur nous revient ce portrait,
Et maugré nous toujours nous acompaigne.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Apres ton cours je ne haste mes pas
Pour te souiller d' une amour deshonneste:
Demeure donq: le Locroys m' amonneste
Aux bords Gyrez de ne te forcer pas.
Neptune oyant ses blasphemes d' abas,
Accabla là son impudique teste
D' un grand rocher au fort de la tempeste.
Le ciel conduit le meschant au trespas.
Il te voulut, le meschant, violer,
Lors que la peur te faisoit acoller
Les piedz vangeurs de sa Grecque Minerve:
Moy je ne veulx qu' à ta grandeur offrir
Ce chaste cuoeur, s' il te plaist de souffrir
Qu' en l' immolant de victime il te serve.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Picqué du nom qui me glace en ardeur,
Me souvenant de ma doulce Charite,
Ici je plante une plante d' eslite,
Qui l' esmeraude efface de verdeur.
Tout ornement de royalle grandeur,
Beaulté, sçavoir, honneur, grace, et merite,
Sont pour racine à ceste Marguerite
Qui ciel et terre emparfume d' odeur.
Divine fleur, où ma vie demeure,
La manne tombe à toute heure à toute heure
Dessus ton front sans cesse nouvelét:
Jamais de toy la pucelle n' aproche,
La mousche à miel, ne la faucille croche
Ny les ergotz d' un follastre aignelét.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Depuis le jour, que le trait otieux
Grava ton nom au roc de ma memoire,
Et que l' ardeur qui flamboit en ta gloire
Me fit sentir le fouldre de tes yeulx:
Mon cuoeur attaint d' un esclair rigoreux
Pour eviter le feu de ta victoire,
S' alla cacher dans tes ondes d' ivoire,
Et soubz l' abri de tes flancz amoureux.
Là point ou peu soucieux de ma playe
De ça de là par tes flotz il s' esgaye,
Puis il se seiche aux raix de ton flambeau:
Et s' emmurant dedans leur forteresse,
Seul, palle et froid, sans retourner, me laisse,
Comme un esprit qui fuit de son tombeau.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Le mal est grand, le remede est si bref
A ma douleur qui jamais ne s' alente,
Que bas ne hault, des le bout de la plante,
Je n' ay santé, jusqu' au sommét du chef.
L' oeil qui tenoit de mes pensers la clef,
En lieu de m' estre une estoile drillante,
Parmy les flotz d' une mer violente,
Contre un orgueil a faict rompre ma néf.
Un soing meurtrier soit que je veille ou songe,
Tigre affamé, le cuoeur me mange et ronge,
Suçant tousjours le plus doulx de mon sang,
Et le penser qui me presse et represse,
Et qui jamais en repos ne me laisse,
Comme un mastin, me mord tousjours au flanc.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Amour, si plus ma fiebvre se renforce,
Si plus ton arc tire pour me blesser,
Avant mes jours, j' ay grand' peur de laisser
Le verd fardeau de cette jeune escorse.
Ja de mon cuoeur je sen moindre la force
Se transmuer pour sa mort avancer
Devant le feu de mon ardent penser,
Non en boys verd, mais en pouldre d' amorce.
Bien fut pour moy le jour malencontreux,
Quand je humay le bruvage amoureux,
Qu' à si longz traictz me versoit une oeillade:
O fortuné! si pour me secourir,
Des le jour mesme Amour m' eust faict mourir,
Sans me tenir si longuement malade.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Si doulcement le souvenir me tente
De la mieleuse et fieleuse saison,
Où je perdi la loy de ma raison,
Qu' autre douleur ma peine ne contente.
Je ne veulx point en la playe de tente
Qu' Amour me fit, pour avoir guarison,
Et ne veulx point, qu' on m' ouvre la prison,
Pour affranchir autre part mon attente.
Plus que venin je fuy la liberté,
Tant j' ay grand peur de me voyr escarté
Du doulx lien qui doulcement offense:
Et m' est honneur de me voyr martirer,
Soubz un espoyr quelquefoys de tirer
Un seul baiser pour tout recompense.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Amour archer d' une tirade ront
Cent traitz sur moy, et si ne me conforte
D' un seul espoir, celle pour qui je porte
Le cuoeur aux yeulx, les pensers sus le front.
D' un Soleil part la glace qui me fond,
Et m' esbays que ma froydeur n' est morte
Au feu d' un oeil, qui d' une flamme accorte
Brulle mon cuoeur d' un ulcere profond.
En tel estat je voy languir ma vie,
Qu' aux plus chetifz ma langueur porte envie,
Tant le mal croist et le cuoeur me deffault:
Mais la douleur qui plus comble mon ame
D' un vain espoyr, c' est qu' Amour et Madame
Scavent mon mal, et si ne leur en chault.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Je vy ma Nymphe entre cent damoyselles,
Comme un Croyssant par les menuz flambeaulx,
Et de ses yeulx plus que les astres beaulx
Faire obscurcir la beaulté des plus belles.
Dedans son sein les graces immortelles,
La Gaillardize, et les freres jumeaux,
Alloyent vollant comme petitz oyseaux
Par my le verd des branches plus nouvelles.
Le ciel ravy, que son chant esmouvoyt,
Roses, et liz, et girlandes pleuvoyt
Tout au rond d' elle au meillieu de la place:
Si qu' en despit de l' hyver froydureux,
Par la vertu de ses yeulx amoureux,
Un beau printemps s' esclouit de sa face.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Plus mile fois que nul or terrien,
J' aime ce front où mon Tyran se joüe
Et le vermeil de cette belle joüe,
Qui fait honteux le pourpre Tyrien.
Toutes beautés à mes yeus ne sont rien,
Au pris du sein qui lentement secoüe
Son gorgerin, sous qui per à per noüe
Le branle égal d' un flot Cytherien.
Ne plus, ne moins, que Juppiter est aise,
Quand de son luth quelque Muse l' apaise,
Ainsi je suis de ses chansons épris,
Lors qu' à son luth ses doits elle embesongne,
Et qu' elle dit le branle de Bourgongne,
Qu' elle disoit, le jour que je fus pris.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Celle qui est de mes yeus adorée,
Qui me fait vivre entre mile trespas,
Chassant un cerf, suivoit hier mes pas,
Com' ceus d' Adon Cyprine la dorée:
Quand une ronce en vain enamourée,
Ainsi que moi, du vermeil de ses bras,
En les baisant, lui fit couler à bas
Une liqueur de pourpre colorée.
La terre adonc, qui, soigneuse, receut
Ce sang divin, tout sus l' heure conceut
Pareille au sang une rouge fleurette:
Et tout ainsi que d' Helene naquit
La fleur, qui d' elle un beau surnom aquit,
Du nom Cassandre elle eut nom Cassandrette.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Sur mes vint ans, pur d' offence, et de vice,
Guidé, mal caut, d' un trop aveugle oiseau,
Aiant encor le menton damoiseau,
Sain et gaillard je vins à ton service:
Ores forcé de ta longue malice,
Je m' en retourne avec une autre peau,
En chef grison, en perte de mon beau:
Et pour t' aimer il faut que je perisse.
Helas! que di-je? où veus-je retourner?
En autre part je ne puis sejourner,
Ni vivre ailleurs, ni d' autre amour me paître.
Demeuron donc dans le camp fortement:
Et puis qu' au moins veinqueur je ne puis estre,
Que l' arme au poin je meure honnestement.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Franc de travail une heure je n' ay peu
Vivre, depuis que les yeulx de ma Dame
Mielleusement verserent dans mon ame
Le doulx venin, dont mon cuoeur fut repeu:
Ma chere neige, et mon cher et doulx feu,
Voyez comment je m' englace et m' enflamme:
Comme la cire aux rayons d' une flamme,
Je me consume, et vous en chault bien peu.
Bien est il vray, que ma vie est heureuse
De s' escouler doulcement langoureuse,
Desoubz votre oeil, qui jour et nuict me poingt.
Mais si fault il que vostre bonté pense,
Que l' amitié d' amitié se compense
Et qu' un Amour sans frere ne croyst point.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

D' amour ministre, et de perseverance,
Qui jusqu' au fond l' ame peulx esmouvoyr,
Et qui les yeulx d' un aveugle sçavoyr,
Et qui les cuoeurs voyles d' une ignorance,
Vaten ailleurs chercher ta demeurance.
Vaten ailleurs quelqu' autre decevoyr,
Je ne veulx plus chez moy te recevoyr,
Malencontreuse et meschante esperance.
Quand Juppiter, ce lasche criminel,
Teingnit ses mains dans le sang paternel,
Desrobant l' or de la terre où nous sommes,
Il te laissa, Harpye, et salle oyseau,
Cropir au fond du Pandorin vaisseau,
Pour enfieller le plus doulx miel des hommes.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Franc de raison, esclave de fureur,
Je voys chassant une Fére sauvage,
Or sur un mont, or le long d' un rivage,
Or dans le boys de jeunesse et d' erreur.
J' ay pour ma lesse un cordeau de malheur,
J' ay pour limier un trop ardent courage,
J' ay pour mes chiens, et le soing, et la rage,
La cruaulté, la peine et la douleur.
Mais eulx voyant que plus elle est chassée,
Loing loing devant plus s' enfuit eslancée,
Tournant sur moy la dent de leur effort,
Comme mastins affamez de repaistre,
A longz morceaux se paissent de leur maistre,
Et sans mercy me traisnent à la mort.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Le Ciel ne veut, Dame, que je joüisse
De ce dous bien que dessert mon devoir:
Aussi ne veus-je, et ne me plaît d' avoir
Sinon du mal en vous faisant service.
Puis qu' il vous plaît, que pour vous je languisse,
Je suis heureus, et ne puis recevoir
Plus grand honneur, qu' en mourant, de me voir
Faire à vos yeus de mon coeur sacrifice.
Donc si ma main, maugré moi, quelque fois
De l' amour chaste outrepasse les lois
Dans vôtre sein cherchant ce qui m' embraise,
Punissés la du foudre de vos yeus,
Et la brulés: car j' aime beaucoup mieus
Vivre sans main, que ma main vous déplaise.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Bien que six ans soyent ja coulez derriere,
Depuis le jour, que l' homicide trait
Au fond du cuoeur m' engrava le portrait
D' une humblefiere, et fierehumble guerriere,
Si suis-je heureux d' avoyr veu la lumiere
En ces ans tardz pour avoyr veu le trait
De son beau front, qui les graces attrait
Par une grace aux Graces coustumiere.
Le seul Avril de son jeune printemps,
Endore, emperle, enfrange nostre temps,
Qui n' a sceu voyr la beaulté de la belle,
Ny la vertu, qui foysonne en ses yeulx:
Seul je l' ay veue, aussi je meur pour elle,
Et plus grand heur ne m' ont donné les cieulx.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Si ce grand Dieu le pere de la lyre,
Qui va bornant aux Indes son reveil,
Ains qui d' un oeil, mal apris au sommeil,
De ça de là, toutes choses remire,
Lamente encor, pour le bien où j' aspire,
Ne suis je heureux, puisque le trait pareil,
Qui d' oultre en oultre entame le Soleil,
Mon cuoeur entame à semblable martire?
Dea, que mon mal contente mon plaisir,
D' avoyr osé pour compaignon choysir
Un si grand Dieu: ainsi par la campagne,
Le boeuf courbé desoubz le joug pesant,
Traisne le faix plus leger et plaisant,
Quand son travail d' un aultre s' acompagne.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Ce petit chien, qui ma maistresse suit,
Et qui jappant ne recognoyst personne,
Et cest oyseau, qui me plaintes resonne,
Au moys d' Avril, souspirant toute nuit:
Et ceste pierre, où quand le chault s' enfuit
Seule aparsoy pensive s' arraisonne,
Et ce jardin, où son poulce moyssonne!
Touts les tresors que Zephyre produit:
Et ceste dance, où la flesche cruelle
M' outreperça, et la saison nouvelle
Qui tous les ans rafraischit mes douleurs,
Et son oeillade, et sa parolle saincte,
Et dans le cuoeur sa grace que j' ay peinte,
Baignent mon sein de deux ruisseaux de pleurs.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Entre tes bras, impatient Roger,
Pipé du fard de magicque cautelle,
Pour refroydir ta chaleur immortelle,
Au soyr bien tard Alcine vint loger.
Opiniatre à ton feu soulager,
Ore planant, ore nouant sus elle,
Dedans le gué d' une beaulté si belle,
Toute une nuit tu apris à nager.
En peu de temps, le gracieux Zephyre,
Heureusement empoupant ton navire,
Te fit surgir dans le port amoureux:
Mais quand ma nef de s' aborder est preste
Tousjours plus loing quelque horrible tempeste
La single en mer, tant je suis malheureux.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Je te hay, peuple, et m' en sert de tesmoing,
Le Loyr, Gastine, et les rives de Braye,
Et la Neuffaune, et l' humide saulaye,
Qui de Sabut borne l' extreme coin.
Quand je me perdz entre deux montz bien loing,
M' arraisonnant seul à l' heure j' essaye
De soulager la douleur de ma playe,
Qu' Amour encherne au plus vif de mon soing.
Là pas à pas, Dame, je rememore
Ton front, ta bouche, et les graces encore
De tes beaulx yeulx trop fidelles archers:
Puis figurant ta belle idoleifeinte
Dedans quelque eau, je sanglote une pleinte,
Qui fait gemir le plus dur des rochers.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Non la chaleur de la terre, qui fume
Béant de soif au creux de son profond,
Non l' Avantchien, qui tarit jusqu' au fond
Les tiedes eaux, qu' ardent de soif il hume:
Non ce flambeau qui tout ce monde allume
D' un bluëtter qui lentement se fond,
Bref ny l' esté, ny ses flammes ne font
Ce chault brazier qui m' embraize et consume.
Vos chastes feux, espriz de vos beaulx yeux,
Vos doulx esclairs qui rechauffent les dieux,
Seulz de mon feu eternizent la flamme:
Et soit Phebus attelé pour marcher
Devers le Cancre, ou bien devers l' Archer,
Vostre oeil me fait un esté dans mon ame.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Ny ce coral, qui double se compasse,
Sur meinte perle entée doublement,
Ny ceste bouche où vit fertillement
Un mont d' odeurs qui le Liban surpasse,
Ny ce bel or qui frisé s' entrelasse
En mille noudz mignardez gayement,
Ny ces oeilletz esgalez unyment
Au blanc des liz encharnez dans sa face,
Ny de ce front le beau ciel esclarci,
Ny le double arc de ce double sourci,
N' ont à la mort ma vie abandonnée:
Seulz voz beaulx yeulx où le certain archer,
Pour me tuer, d' aguet se vint cacher
Devant le soir finissent ma journée.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

De toy, Paschal, il me plaist que j' escrive,
Qui de bien loing le peuple abandonnant,
Vas du Arpin les tresors moyssonnant,
Le long des bordz où ta Garonne arrive.
Hault d' une langue eternellement vive,
Son cher Paschal Tolouse aille sonnant,
Paschal Paschal Garonne resonnant,
Rien que Paschal ne responde sa rive.
Si ton Durban, l' honneur de nostre temps,
Lit quelque foys ces vers par passetemps,
Di luy, Paschal (ainsi l' aspre secousse
Qui m' a fait cheoir, ne te puisse esmouvoir):
Ce pauvre Amant estoit digne d' avoir
Une maistresse ou moins belle, ou plus doulce.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Dy l' un des deux, sans tant me desguiser
Le peu d' amour que ton semblant me porte:
Je ne scauroy, veu ma peine si forte,
Tant lamener ne tant petrarquiser.
Si tu le veulx, que sert de refuser
Ce doulx present dont l' espoir me conforte?
Si non, pourquoy, d' une esperance morte
Pais tu ma vie affin de l' abuser?
L' un de tes yeulx dans les enfers me ruë,
L' aultre à l' envy tour à tour s' esvertue
De me rejoindre en paradis encor:
Ainsi tes yeulx pour causer mon renaistre,
Et puis ma mort, sans cesse me font estre
Ore un Pollux, et ores un Castor.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

L' an mil cinq cent contant quarante et six,
Dans ses cheveux une beaulté cruëlle,
(Ne sçay quel plus, las, ou cruelle ou belle)
Lia mon cuoeur de ses graces épris.
Lors je pensoy, comme sot mal appris,
Né pour souffrir une peine immortelle,
Que les crespons de leur blonde cautelle
Deux ou troys jours sans plus me tiendroyent pris:
L' an est passé, et l' autre commence ores
Où je me voy plus que devant encores
Pris dans leurs retz: et quand parfoys la mort.
Veult delacer le lien de ma peine,
Amour tousjours pour l' ennouer plus fort,
Oingt ma douleur d' une esperance vaine

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

A toy chaque an j' ordonne un sacrifice
Fidelle coing, où tremblant et poureux,
Je descouvry le travail langoureux,
Que j' enduroy, Dame, en vostre service.
Un coing vrayment, plus seur ne plus propice
A deceler un tourment amoureux,
N' est point dans Cypre, ou dans les plus heureux
Vergers de Gnide, Amathonte, ou d' Eryce.
Eussé-je l' or d' un peuple ambicieux,
Tu toucherois, nouveau temple, les cieux,
Elabouré d' une merveille grande:
Et là dressant à ma Nymphe un autel,
Sur les pilliers de son nom immortel,
J' appenderoy mon ame pour offrande.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Le pensement, qui me fait devenir
Haultain et brave, est si doulx que mon ame
Desja desja impuissante, se pasme,
Yvre du bien qui me doibt avenir.
Sans mourir donq, pourray-je soustenir
Le doulx combat, que me garde Madame,
Puis qu' un penser si brusquement l' entame,
Du seul plaisir d' un si doulx souvenir?
Helas, Venus, que l' escume féconde,
Non loing de Cypre, enfanta dessus l' onde,
Si de fortune en ce combat je meurs,
Reçoy ma vie, o deesse, et la guide
Parmy l' odeur de tes plus belles fleurs,
Dans les vergers du paradis de Gnide.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Quand en songeant ma follastre j' acolle,
Laissant mes flancz sus les siens s' allonger,
Et que d' un bransle habillement leger,
En sa moytié ma moytié je recolle:
Amour adonq si follement m' affolle,
Qu' un tel abus je ne vouldroy changer,
Non au butin d' un rivage estranger,
Non au sablon qui jaunoye en Pactole.
Mon dieu, quel heur, et quel contentement,
M' a fait sentir ce faux recollement,
Changeant ma vie en cent metamorphoses:
Combien de fois doulcement irrité,
Suis-je ore mort, ore resuscité,
Parmy l' odeur de mile et mile roses?

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

O de Nepenthe, et de lyesse pleine,
Chambrette heureuse, où deux heureux flambeaux,
Les plus ardentz du ciel, et les plus beaulx,
Me font escorte apres si longue peine.
Or je pardonne à la mer inhumaine,
Aux flotz, aux ventz, la traison de mes maulx,
Puis que par tant et par tant de travaulx,
Une main doulce à si doulx port me meine.
Adieu tourmente, à dieu naufrage, à dieu,
Vous flotz cruelz, ayeux du petit Dieu,
Qui dans mon sang a sa flesche souillée:
Ores encré dedans le sein du port,
Par voeu promis, j' appen dessus le bord
Aux dieux marins ma despouille mouillée

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Je parangonne à ta jeune beaulté,
Qui tousjours dure en son printemps nouvelle,
Ce moys d' Avril, qui ses fleurs renouvelle,
En sa plus gaye et verte nouveaulté.
Loing devant toy fuyra la cruaulté,
Devant luy fuit la saison plus cruelle.
Il est tout beau, ta face est toute belle,
Ferme est son cours, ferme est ta loyaulté.
Il peint les champs de dix mille couleurs,
Tu peins mes vers d' un long esmail de fleurs.
D' un doulx zephyre il fait onder les plaines,
Et toy mon cuoeur d' un souspir larmoyant.
D' un beau crystal son front est rousoyant,
Tu fais sortir de mes yeulx deux fontaines.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Ce ne sont qu' haims, qu' amorces et qu' appastz,
De son bel oeil qui m' alesche en sa nasse,
Soyt qu' elle rie, ou soyt qu' elle compasse
Au son du Luth le nombre de ses pas.
Une mynuit tant de flambeaux n' a pas,
Ny tant de sable en Euripe ne passe,
Que de beaultez embellissent sa grace,
Pour qui j' endure un millier de trespaz.
Mais le tourment, qui moyssonne ma vie,
Est si plaisant que je n' ay point envie
De m' eslongner de sa doulce langueur:
Ains face Amour, que mort encores j' aye
L' aigre doulceur de l' amoureuse playe,
Que deux beaulx yeulx m' encharnent dans le cuoeur.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Oeil, qui mes pleurs de tes rayons essuye' ,
Sourci, mais ciel des autres le greigneur,
Front estoylé, Trophée à mon Seigneur,
Qui dans ton jour ses despouilles étuye:
Gorge de marbre, où la beaulté s' appuye,
Col Albastrin emperlé de bonheur,
Tetin d' ivoyre où se niche l' honneur,
Sein dont l' espoyr mes travaulx desennuye:
Vous avez tant appasté mon desir,
Que pour souler la faim de son plaisir,
Et nuict et jour il fault qu' il vous revoye.
Comme un oyseau, quine peult sejourner,
Sans revoler, tourner, et retourner,
Aux bordz congneuz pour y trouver sa proye.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Haulse ton aisle, et d' un voler plus ample,
Forçant des ventz l' audace et le pouvoir,
Fay, Denisot, tes plumes esmouvoir,
Jusques au ciel où les dieux ont leur temple.
Là, d' oeil d' Argus, leurs deitez contemple,
Contemple aussi leur grace, et leur sçavoir,
Et pour ma Dame au parfait concevoir,
Sur les plus beaulx fantastique un exemple.
Moissonne apres le teint de mille fleurs,
Et les detrampe en l' argent de mes pleurs,
Que tiedement hors de mon chef je ruë:
Puis attachant ton esprit et tes yeulx
Dans le patron desrobé sur les dieux,
Pein, Denisot, la beaulté qui me tuë.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Ville de Bloys, le sejour de Madame,
Le nid des Roys et de ma voulonté,
Où je suis pris, où je suis surmonté,
Par un oeil brun qui m' oultreperce l' ame:
Sus le plus hault de sa divine flamme,
Pres de l' honneur, en grave magesté,
Reveremment se sied la chasteté,
Qui tout bon cuoeur de ses vertuz enflamme.
Se loge Amour dans tes murs pour jamais,
Et son carquoys, et son arc desormais
Pendent en toy, comme autel de sa gloire:
Puisse il tousjours soubz ses plumes couver
Ton chef royal, et nud tousjours laver
Le sien crespu dans l' argent de ton Loyre.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Heureuse fut l' estoille fortunée,
Qui d' un bon oeil ma maistresse apperceut:
Heureux le bers, et la main qui la sceut
Emmailloter alors qu' elle fut née.
Heureuse fut la mammelle emmannée,
De qui le laict premier elle receut,
Et bienheureux le ventre, qui conceut
Si grand beaulté de si grandz dons ornée.
Heureux les champs qui eurent cest honneur
De la voir naistre, et de qui le bon heur
L' Inde et l' Egypte heureusement excelle.
Heureux le filz dont grosse elle sera,
Mais plus heureux celuy qui la fera
Et femme et mere, en lieu d' une pucelle.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

L' astre ascendant, soubz qui je pris naissance,
De son regard ne maistrisoyt les cieux;
Quand je nasquis il coula dans tes yeulx,
Futurs tyrans de mon obeissance.
Mon tout, mon bien, mon heur, ma cognoissance,
Vint de ses raiz: car pour nous lier mieulx,
Tant nous unit son feu presagieux,
Que de nous deux il ne fit qu' une essence,
En toy je suis, et tu es dedans moy,
En moy tu vis, et je vis dedans toy:
Ainsi noz toutz ne font qu' un petit monde.
Sans vivre en toy je tomberoy là bas:
La Salemandre, en ce point, ne vit pas
Perdant sa flamme, et le Daulphin son onde.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

De ton poil d' or en tressés blondissant,
Amour ourdit de son arc la ficelle,
Il me tira de ta vive estincelle,
Le doulx fier traict, qui me tient languissant.
Du premier coup j' eusse esté perissant,
Sans l' autre coup d' une flesche nouvelle,
Qui mon ulcere en santé renouvelle,
Et par son coup le coup va guarissant.
Ainsi jadis sur la pouldre Troyenne
Du souldard Grec la hache pelienne,
Du Mysien mit la douleur à fin:
Ainsi le trait que ton bel oeil me ruë,
D' un mesme coup me garit et me tuë.
Hé, quelle Parque a filé mon destin!

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Ce ris plus doulx que l' oeuvre d' une abeille,
Ces doubles liz doublement argentez,
Ces diamantz à double ranc plantez
Dans le coral de sa bouche vermeille,
Ce doulx parler qui les mourantz esveille,
Ce chant qui tient mes soucis enchantez,
Et ces deux cieulx sur deux astres antez,
De ma Deesse annoncent la merveille.
Du beau jardin de son printemps riant,
Naist un parfum, qui mesme l' orient
Embasmeroit de ses doulces aleines.
Et de là sort le charme d' une voix,
Qui touts raviz fait sauteler les boys,
Planer les montz, et montaigner les plaines.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Dieux, si là hault s' enthrosne la pitié,
En ma faveur ores, ores, qu' on jette
Du feu vangeur la meurtriere sagette,
Pour d' un mauvais punir la mauvaistié,
Qui seul m' espie, et seul mon amitié
Va detraquant, lors que la nuict segrette,
Et mon ardeur honteusement discrette,
Guident mes pas où m' attent ma Moytié.
Accablez, Dieux, d' une juste tempeste
L' oeil espion de sa parjure teste,
Dont le regard toutes les nuictz me suit:
Ou luy donnez l' aveugle destinée
Qui aveugla le malheureux Phinée,
Pour ne veoir rien qu' une eternelle nuict.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

J' iray tousjours et resvant et songeant
En la doulce heure, où je vy l' angelette,
Qui d' esperance et de crainte m' alaitte,
Et dans ses yeulx mes destins va logeant.
Quel or ondé en tresses s' allongeant
Frapoit ce jour sa gorge nouvelette,
Et sus son col, ainsi qu' une ondelette
Flotte aux zephyrs, au vent alloit nageant?
Ce n' estoit point une mortelle femme,
Que je vis lors, ny de mortelle dame
Elle n' avoit ny le front ny les yeulx:
Donques, mon cuoeur, ce ne fut chose estrange
Si je fu pris: c' estoyt vrayment un Ange
Qui pour nous prendre estoit vollé des cieulx.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Espovanté je cherche une fontaine
Pour expier un horrible songer,
Qui toute nuict ne m' a faict que ronger
L' ame effroyée au travail de ma peine.
Il me sembloyt que ma doulce inhumaine
Crioit, Amy sauve moy du danger,
Auquel par force un larron estranger
Par les forestz prisonniere m' emmeine.
Lors en sursault, où me guidoit la voix,
Le fer au poing je brossay dans le boys,
Mais en courant apres la desrobée,
Du larron mesme assallir me suis veu,
Qui me perçant le cuoeur de mon espée
M' a fait tomber dans un torrent de feu.

TITLE

RHYME a b a b c c

Las, je n' eusse jamais pensé
Veu les ennuiz de ma langueur,
Que tu m' eusses recompensé
D' une si cruelle rigueur:
Mais puis qu' Amour me chasse à tort,
Ma seule alegence est la mort.

RHYME a b a b c c

Si fortuné j' eusse apperçu
Quand je te vy premierement,
Le mal que j' ai depuis receu
Pour te servir loyalement:
Mon cuoeur qui franc avoyt vescu,
N' eust pas esté pris ne vaincu.

RHYME a b a b c c

Mais la doulceur de tes beaulx yeulx,
Cent fois asseura mon debvoir,
De me donner encore mieulx
Que les miens n' esperoient avoyr:
La vaine attente d' un tel bien
A transformé mon aise en rien.

RHYME a b a b c c

Si tost que je vy ta beaulté,
Je me sentis naistre un desir
D' assubjetir ma loyaulté
Soubz l' empire de ton plaisir,
Et des ce jour l' amoureux trait
Au cuoeur m' engrava ton pourtrait.

RHYME a b a b c c

Ce fut, Dame, ton bel acueil,
Qui pour me rendre serviteur,
M' ouvrit par la clef de ton oeil
Le paradis de ta grandeur,
Que ta saincte perfection
Peignit dans mon affection.

RHYME a b a b c c

Et lors pour hostage de moy
Desja profondement blessé,
Mon cuoeur plain de loyale foy
En garde à tes yeulx je laissé:
Et fus bien aise de l' offrir,
Pour le veoyr doulcement soufrir.

RHYME a b a b c c

Bien qu' il endure jours et nuictz
Mainte amoureuse aversité,
Le plus cruel de ses ennuiz
Luy semble une felicité:
Et ne sçauroit jamais vouloyr
Qu' autre amour le face douloyr.

RHYME a b a b c c

Un grand rocher qui a le dos
Et les piedz toujours oultragez
Ore des vens, ore des flos
En leurs tempestes enragez,
N' est point si ferme que mon cuoeur
Contre le choc de ta rigueur.

RHYME a b a b c c

Car luy de plus en plus aymant
Ta grace, et ton honnesteté,
Semble au pourtrait d' un diamant,
Qui pour garder sa fermeté,
Se rompt plus tost soubz le marteau,
Que se voyr tailler de nouveau.

RHYME a b a b c c

Aussi ne l' or qui peult tenter,
Ny autre grace, ny maintien,
Ne scauroient dans mon cuoeur enter
Un autre portrait que le tien,
Et plus tost il mourroit d' ennuy
Que d' en soufrir une autre en luy.

RHYME a b a b c c

Il ne fault point pour empescher
Qu' une autre dame en ayt sa part,
L' environner d' un grand rocher,
Ou d' une fosse, ou d' un rempart,
Amour te l' a si bien conquis
Que plus il ne peult estre aquis.

RHYME a b a b c c

Chanson, les estoilles seront
La nuict sans les cieulx allumer,
Et plus tost les ventz cesseront
De tempester dessus la mer,
Que l' orgueil de sa cruaulté
Puisse esbranler ma loyaulté.

TITLE

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Un voyle obscur par l' orizon espars
Troubloyt le ciel d' une humeur survenue,
Et l' air crevé d' une graisle menue
Frappoyt à bonds les champz de toutes partz:
Desja Vulcan les bras de ses souldardz
Hastoyt despit à leur forge cognue,
Et Juppiter dans le creux d' une nue
Armoyt sa main de l' esclair de ses dardz:
Quand ma Nymphette en simple verdugade
Cueillant des fleurs, des raiz de son oeillade
Essuya l' air grelleux et pluvieux,
Des ventz sortiz remprisonna les tropes,
Et ralenta les marteaux des Cyclopes,
Et de Jupin rasserena les yeulx.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

En aultre part les deux flambeaux de celle
Qui m' esclairoyt sont allez faire jour,
Voyre un midi, qui d' un stable sejour,
Sans annuiter dans les cuoeurs estincelle.
Et que ne sont et d' une et d' une aultre aille
Mes deux coustez emplumez alentour?
Hault par le ciel soubz l' escorte d' Amour
Je volleroy comme un Cygne, aupres d' elle.
De ses deux raiz ayant percé le flanc,
J' empourpreroy mes plumes dans mon sang
Pour tesmoigner la peine que j' endure:
Et suis certain que ma triste langueur
Emouveroyt non seulement son cuoeur
De mes soupirs, mais une roche dure.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Si tu ne veulx les astres despiter
En ton malheur, ne metz point en arriere
L' humble souspir de mon humble priere:
La priere est fille de Juppiter.
Quiconque veult la priere eviter
Jamais n' acheve une jeunesse entiere,
Et voyt tousjours de son audace fiere
Jusqu' aux enfers l' orgueil precipiter.
Pour ce, orgueilleuse, eschape cest orage:
Mollis un peu le roc de ton courage
Aux longz souspirs de ma triste langueur:
Tousjours le ciel, tousjours l' eau n' est venteuse,
Tousjours ne doyt ta beaulté despiteuse
Contre ma playe endurcit sa rigueur.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Entre mes bras qu' ores ores n' arrive
Celle qui tient ma playe en sa verdeur,
Et ma pensée en gelante tiedeur,
Sur le tapis de ceste herbeuse rive?
Et que n' est elle une Nymphe native
De quelque boys? par l' ombreuse froydeur
Nouveau Sylvain j' allenteroys l' ardeur
Du feu qui m' ard d' une flamme trop vive.
Et pourquoy, Cieulx, l' arrest de vos destins
Ne m' a fait naistre un de ces Paladins
Qui seulz portoyent en crope les pucelles?
Et qui tastant, baizant, et devisant,
Loing de l' envie, et loing du mesdisant,
Dieux, par les boys vivoyent avecques elles?

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Que tout par tout dorenavant se mue:
Soyt desormais Amour soulé de pleurs
Des chesnes durs puissent naistre les fleurs,
Au choc des ventz l' eau ne soyt plus esmue,
Du cuoeur des rocz le miel degoute et sue,
Soyent du printemps semblables les couleurs,
L' esté soyt froid, l' hyver plein de chaleurs,
De foy la terre en toutz endroytz soyt nue:
Tout soyt changé, puisque le noud si fort
Qui m' estraignoyt, et que la seule mort
Devoyt couper, ma Dame veult deffaire.
Pourquoy d' Amour mesprises tu la loy?
Pourquoy fais tu ce qui ne se peult faire?
Pourquoy romps tu si faulsement ta foy?

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Lune à l' oeil brun, la dame aux noyrs chevaulx
Qui çà qui là, qui hault qui bas te tournent,
Et de retours, qui jamais ne sejournent,
Traisnent ton char eternel en travaux:
A tes desseings les miens ne sont esgaux,
Car les amours qui ton cuoeur epoinçonnent,
Et ceulx aussi qui mon cuoeur aiguillonnent,
Divers souhaitz desirent à leurs maulx.
Toy mignotant ton dormeur de Latmie,
Tu vouldroys bien qu' une course endormie
Emblast le train de ton char qui s' enfuit:
Mais moy qu' Amour toute la nuit devore,
Las, des le soyr je souhaite l' Aurore,
Pour voyr le jour, que me celoyt ta nuit.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Une diverse amoureuse langueur,
Sans se meurir dans mon ame verdoye,
Dedans mes yeulx une fontaine ondoye,
Un Montgibel s' enflamme dans mon cuoeur.
L' un de son feu, l' autre de sa liqueur,
Ore me gele, et ore me fouldroye,
Et l' un et l' autre à son tour me guerroye,
Sans que l' un soyt dessus l' autre vainqueur.
Fais Amour fay, qu' un des deux ayt la place,
Ou le seul feu, ou bien la seule glace,
Et par l' un d' eux metz fin à ce debat:
J' ay seigneur j' ay, j' ay de mourir envie,
Mais deux venins n' etouffent point la vie
Tandis que l' un à l' autre se combat.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Puis que cet oeil qui fidelement baille
Ses loix aux miens, sur les miens plus ne luict,
L' obscur m' est jour, le jour m' est une nuict,
Tant son absence asprement me travaille.
Le lit me semble un dur camp de bataille,
Rien ne me plaist, toute chose me nuit,
Et ce penser, qui me suit et resuit,
Presse mon cuoeur plus fort qu' une tenaille.
Ja prez du Loyr entre cent mille fleurs
Soullé d' ennuiz, de regretz et de pleurs,
J' eusse mis fin à mon angoysse forte,
Sans quelque dieu, qui mon oeil va tournant
Vers le païs où tu es sejournant,
Dont le bel air sans plus me reconforte.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Comme le chault ou dedans Erymanthe,
Ou sus Rhodope ou sus un autre mont,
En beau crystal le blanc des neiges fond
Par sa tiedeur lentement vehemente:
Ainsi tes yeulx
Qui cire et neige à leur regard me font,
Touchans les miens ja distillez les ont
En un ruisseau, qui de mes pleurs s' augmente.
Herbes ne fleurs ne sejournent aupres,
Ains des Soucis, des Ifz, et des Cypres,
Ny d' un verd gay sa rive n' est point pleine.
Les autres eaux par les prez vont roulant,
Mais ceste ci par mon sein va coulant,
Qui nuict et jour bruit et rebruit ma peine.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

De soingz mordentz et de soucis divers,
Soyt sans repos ta paupiere eveillée,
Ta levre soyt d' un noyr venin mouillée,
Tes cheveulx soyent de viperes couvers.
Du sang infait de ces groz lezards vers
Soyt ta poictrine et ta gorge souillée,
Et d' une oeillade obliquement rouillée
Tant que vouldras guigne moy de travers.
Tousjours au ciel je leveray la teste,
Et d' un escrit qui bruit comme tempeste
Je foudroyray de tes Monstres l' effort:
Autant de foys que tu seras leur guide
Pour m' assaillir dans le seur de mon fort;
Autant de foys me sentiras Alcide.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

De ceste doulce et fielleuse pasture,
Dont le surnom s' appelle trop aymer,
Qui m' est et sucre, et riagas amer,
Sans me souler je pren ma nourriture.
Car ce bel oeil, qui force ma nature,
D' un si long jeun m' a tant faict epasmer,
Que je ne puis ma faim desaffamer,
Qu' au seul regard d' une vaine peinture.
Plus je la voy, moins souler je m' en puis,
Un vray Narcisse en misere je suis:
Hé qu' Amour est une cruelle chose!
Je cognoy bien qu' il me fera mourir,
Et si ne puis ma douleur secourir,
Tant j' ay sa peste en mes veines enclose.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Que laschement vous me trompez, mes yeulx,
Enamourez d' une figure vaine:
O nouveaulté d' une cruelle peine,
O fier destin, ô malice des cieulx.
Fault il que moy de moymesme envieux,
Pour aymer trop les eaux d' une fontaine,
Je brusle apres une image incertaine,
Qui pour ma mort m' accompaigne en toutz lieux?
Et quoy fault il que le vain de ma face,
De membre à membre amenuiser me face,
Comme une cire aux raiz de la chaleur?
Ainsi pleuroyt l' amoureux Cephiside,
Quand il sentit dessus le bord humide,
De son beau sang naistre une belle fleur.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

En ma douleur, las chetif, je me plais,
Soyt quand la nuict les feux du ciel augmente,
Ou quand l' Aurore enjonche d' Amaranthe
Le jour meslé d' un long fleurage espais.
D' un joyeux dueil sans faim je me repais:
En quelque part où seulet je m' absente,
Devant mes yeulx je voy tousjours presente,
Celle qui cause et ma guerre, et ma paix.
Pour l' aymer trop egalement j' endure
Ore un plaisir, ore une peine dure,
Qui d' ordre egal viennent mon cuoeur saisir:
Et d' un tel miel mon absynthe est si pleine,
Qu' autant me plaist le plaisir que la peine,
La peine autant comme fait le plaisir.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Or que Juppin epoint de sa semence,
Hume à longz traitz les feux accoustumez,
Et que du chault de ses rains allumez,
L' humide sein de Junon ensemence:
Or que la mer, or que la vehemence
Des ventz fait place aux grandz vaisseaux armez,
Et que l' oyseau parmy les boys ramez
Du Thracien les tançons recommence:
Or que les prez, et ore que les fleurs,
De mille et mille et de mille couleurs,
Peignent le sein de la terre si gaye,
Seul, et pensif, aux rochers plus segretz,
D' un cuoeur muét je conte mes regretz,
Et par les boys je voys celant ma playe.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Ayant par mort mon cuoeur desalié
De son subject, et l' estincele esteinte
J' alloy chantant, et la chorde desceinte,
Qui si long temps m' avoyt ars, et lié
Puis je disoy, Et quelle aultre moytié,
Apres la mort de ma moytié si saincte,
D' un nouveau feu, et d' une neuve estrainte,
Ardra, noura ma seconde amitié?
Quand je senti le plus froid de mon ame
Se rembraser d' une nouvelle flamme,
Encordelée es retz Idaliens:
Amour reveult pour eschauffer ma glace,
Qu' aultre oeil me brusle, et qu' aultre main m' enlasse,
O flamme heureuse, o plus qu' heureux liens.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Puissé-je avoir ceste Fére aussi vive
Entre mes bras, qu' elle est vive en mon cuoeur:
Un seul moment gariroit ma langueur,
Et ma douleur feroit aller à rive.
Plus elle court, et plus elle est fuytive,
Par le sentier d' audace, et de rigueur,
Plus je me lasse, et recreu de vigueur,
Je marche apres d' une jambe tardive.
Au moins escoute et rallente tes paz:
Comme veneur je ne te poursuy pas,
Ou comme archer qui blesse à l' impourveue:
Mais comme amy piteusement touché
Du fer cruel, qu' Amour m' a decoché,
Faisant un trait des beaulx raiz de ta veue.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Contre le ciel mon cuoeur estoit rebelle,
Quand le destin, que forçer je ne puis
Me traisna voyr la Dame à qui je suis,
Ains que vestir ceste escorce nouvelle.
Un chaud adonq de moelle en moëlle,
De nerfz en nerfz, de conduitz en conduitz,
Vint à mon cuoeur, dont j' ay vescu depuis,
Or en plaisir, or en peine cruelle.
Si qu' en voyant ses beaultez, et combien
Elle est divine, il me resouvint bien
L' avoir jadis en paradis laissée;
Car des le jour que j' en refu blessé,
Soit pres ou loing, je n' ay jamais cessé
De l' adorer de fait, ou de pensée.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Voyci le bois, que ma sainte Angelette
Sus le printemps anime de son chant.
Voyci les fleurs que son pied va marchant,
Lors que pensive elle s' esbat seullette.
Iö voici la prée verdelette,
Qui prend vigueur de sa main la touchant,
Quand pas à pas pillarde va cherchant
Le bel esmail de l' herbe nouvelette.
Ici chanter, là pleurer je la vy,
Ici soubrire, et là je fus ravy
De ses beaulx yeulx par lesquelz je desvie:
Ici s' asseoir, là je la vi dancer:
Sus le mestier d' un si vague penser
Amour ourdit les trames de ma vie.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Saincte Gastine, heureuse secretaire
De mes ennuis, qui respons en ton bois,
Ores en haulte, ores en basse voix,
Aux longz souspirs que mon cuoeur ne peult taire:
Loyr, qui refrains la course voulontaire
Du plus courant de tes flotz vandomoys,
Quand acuser ceste beaulté tu m' ois,
De qui tousjours je m' affame et m' altere:
Si dextrement l' augure j' ay receu,
Et si mon oeil ne fut hyer deceu
Des doulx regardz de ma doulce Thalie,
Dorenavant poete me ferez,
Et par la France appellez vous serez,
L' un mon laurier, l' aultre ma Castalie.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

En ce pandant que tu frappes au but
De la vertu, qui n' a point sa seconde,
Et qu' à longz traitz tu t' enyvres de l' onde
Que l' Ascrean entre les Muses but,
Ici, Bayf, où le mont de Sabut
Charge de vins son espaulle féconde,
Pensif je voy la fuite vagabonde
Du Loyr qui traisne à la mer son tribut.
Ores un antre, or un desert sauvage,
Ore me plaist le segret d' un rivage,
Pour essayer de tromper mon ennuy:
Mais quelque horreur de forest qui me tienne,
Faire ne puis qu' Amour tousjours ne vienne,
Parlant à moy, et moy tousjours à luy.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Quel bien auray-je apres avoir esté
Si longuement privé des yeulx de celle,
Qui le Soleil de leur vive estincelle
Rendroyent honteux au plus beau jour d' Esté?
Et quel plaisir, voyant le ciel vousté
De ce beau front, qui les beaultez recelle,
Et ce col blanc, qui de blancheur excelle
Un mont de laict sus le jonc cailloté?
Comme du Grec la troppe errante et sotte,
Afriandée aux doulceurs de la Lote,
Sans plus partir vouloyent là séjourner:
Ainsi j' ay peur, que ma trop friande ame,
R' affriandée aux doulceurs de Madame
Ne veille plus dedans moy retourner.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Puis que je n' ay pour faire ma retraitte.
Du Labyrinth qui me va seduysant,
Comme Thesée, un filet conduysant
Mes paz doubteux dans les erreurs de Crete:
Eussé-je au moins une poinctrine faicte,
Ou de crystal, ou de verre luysant,
Lors tu serois dedans mon cuoeur lisant,
De quelle foy mon amour est parfaite.
Si tu sçavois de quelle affection
Je suis captif de ta perfection,
La mort seroit un confort à ma plainte:
Et lors peult-estre esprise de pitié,
Tu pousserois sur ma despouille esteinte,
Quelque souspir de tardive amitié.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Hà, Belacueil, que ta doulce parolle
Vint traistrement ma jeunesse offenser
Quand au premier tu l' amenas dancer,
Dans le verger, l' amoureuse carolle.
Amour adonq me mit à son escolle,
Ayant pour maistre un peu sage penser,
Qui des le jour me mena commencer
Le chapelet de la danse plus folle.
Depuis cinq ans dedans ce beau verger,
Je voys balant avecque faulx danger,
Soubz la chanson d' Allegez moy Madame
Le tabourin se nommoit fol plaisir,
La fluste erreur, le rebec vain desir,
Et les cinq pas la perte de mon ame.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

En escrimant un Démon m' eslança
Le mousse fil d' une arme rabatue,
Qui de sa pointe aux aultres non pointue,
Jusques à l' os le coulde m' offença.
Ja tout le bras à seigner commença,
Quand par pitié la beaulté qui me tue,
De l' estancher soigneuse s' evertuë,
Et de ses doigtz ma playe elle pança.
Las, di-je lors, si tu as quelque envie
De soulager les playes de ma vie,
Et luy donner sa premiere vigueur,
Non ceste ci, mais de ta pitié sonde
L' aspre tourment d' une aultre plus profonde,
Que vergongneux je cele dans mon cuoeur.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Tousjours des bois la syme n' est chargée,
Soubz les toysons d' un hyver éternel,
Tousjours des Dieux le fouldre criminel
Ne darde en bas sa menace enragée.
Tousjours les ventz, tousjours la mer d' Egée
Ne gronde pas d' un orage cruel:
Mais de la dent d' un soing continuel,
Tousjours tousjours ma vie est oultragée.
Plus je me force à le vouloir tuer,
Plus il renaist pour mieux s' esvertuer
De féconder une guerre en moymesme.
O fort Thebain, si ta serve vertu
Avoit encor ce monstre combatu,
Ce seroit bien de tes faitz le treiziesme.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Je veus brusler pour m' en voler aux cieux,
Tout l' imparfait de ceste escorce humaine,
M' eternisant, comme le filz d' Alcméne,
Qui tout en feu s' assit entre les Dieux.
Ja mon esprit chatouillé de son mieux,
Dedans ma chair, rebelle se promeine,
Et ja le bois de sa victime ameine
Pour s' enflammer aux rayons de tes yeulx.
O sainct brazier, ô feu chastement beau,
Las, brusle moy d' un si chaste flambeau
Qu' abandonnant ma despouille cognue,
Nét, libre, et nud, je vole d' un plein sault,
Oultre le ciel, pour adorer là hault
L' aultre beaulté dont la tienne est venue.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Ce fol penser pour s' en voler plus hault,
Apres le bien que haultain je desire,
S' est emplumé d' ailles joinctes de cire,
Propres à fondre aux raiz du premier chault.
Luy fait oyseau, dispost de sault en sault,
Poursuit en vain l' object de son martire,
Et toy, qui peux, et luy doys contredire,
Tu le vois bien, Raison, et ne t' en chault.
Soubz la clarté d' une estoile si belle,
Cesse, penser, de hazarder ton aisle,
Ains que te voir en bruslant deplumer:
Car pour estaindre une ardeur si cuizante,
L' eau de mes yeulx ne seroit suffisante,
Ny suffisants toutz les flotz de la mer.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Or que le ciel, or que la terre est pleine
De glaz, de graille esparse en tous endrois,
Et que l' horreur des plus frigoreux mois
Fait herisser les cheveux de la plaine,
Or que le vent, qui mutin se promeine,
Rompt les rochers, et desplante les bois,
Et que la mer redoublant ses abois,
Contre les bordz sa plus grand rage ameine,
Amour me brusle, et l' hyver froidureux,
Qui gele tout, de mon feu chaleureux
Ne gele point l' ardeur, qui tousjours dure:
Voyez, Amantz, comme je suis traitté,
Je meurs de froid au plus chault de l' Esté,
Et de chaleur au cuoeur de la froidure.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Je ne suis point, Muses, acoustumé
De voir la nuict vostre dance sacrée:
Je n' ay point beu dedans l' onde d' Ascrée,
Fille du pied du cheval emplumé.
De tes beaulx raiz chastement allumé
Je fu poëte: et si ma voix recrée,
Et si ma lyre, ou si ma rime agrée,
Ton oeil en soit, non Parnase, estimé.
Certes le ciel te debvoit à la France,
Quand le Thuscan, et Sorgue, et sa Florence,
Et son Laurier engrava dans les cieux:
Ore trop tard beaulté plus que divine,
Tu vois nostre âge, helas, qui n' est pas digne
Tant seulement de parler de tes yeulx.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Ny les desdaingz d' une Nymphe si belle,
Ny le plaisir de me fondre en langueur,
Ny la fierté de sa doulce rigueur,
Ny contre amour sa chasteté rebelle,
Ny le penser de trop penser en elle,
Ny de mes yeulx la fatale liqueur,
Ny mes souspirs messagers de mon cuoeur,
Ny de ma flamme une ardeur eternelle,
Ny le desir qui me lime et me mord,
Ny voir escrite en ma face la mort,
Ny les erreurs d' une longue complainte,
Ne briseront mon cuoeur de diamant,
Que sa beaulté n' y soit tousjours emprainte,
Belle fin fait qui meurt en bien aymant.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Dedans le lit où mal sain je repose,
Presque en langueur Madame trespassa
Au moys de Juin, quand la fiebvre effaça
Son teint d' oeilletz, et ses lévres de rose
Une vapeur avec sa fiebvre esclose,
Entre les draps son venin delaissa,
Qui par destin, diverse me blessa
D' une autre fiebvre en mes veines enclose.
L' un apres l' autre elle avoyt froyd et chault,
Le froyd, le chault jamais ne me default,
Et quand l' un croyst l' autre ne diminue:
L' aspre tourment tousjours ne la tentoyt,
De deux jours l' un sa fiebvre s' allentoyt,
Las, mais la mienne est tousjours continue.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

O traitz fichez dans le but de mon ame,
O folle emprise, ô pensers repensez,
O vainement mes jeunes ans passez,
O miel, ô fiel, dont me repaist Madame,
O chault, ô froyd, quilm' englace et m' enflamme,
O promptz desirs d' esperance cassez,
O doulce erreur, ô paz en vain trassez,
O montz, ô rocz, que ma douleur entame,
O terre, ô mer, chaos, destins et cieulx,
O nuit; ô jour, ô Manes stygieux,
O fiere ardeur, ô passion trop forte:
O vous Démons, et vous divins Espritz,
Si quelque amour quelque foys vous a pris,
Voyez pour dieu quelle peine je porte.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Las, force m' est qu' en brullant je me taise,
Car d' autant plus qu' esteindre je me veux,
Plus le desir me r' allume les feux,
Qui languissoyent desoubz la morte braize
Si suis-je heureux (et cela me rapaize)
De plus soufrir que soufrir je ne peulx,
Et d' endurer le mal dont je me deulx,
Je me deulx, non, mais dont je suis bien aise.
Par ce doulx mal j' adoray la beaulté,
Qui me liant d' une humble cruaulté
Me desnoua les liens d' ignorance.
Par luy me vint ce vertueux penser,
Qui jusqu' au ciel fit mon cuoeur eslancer,
Aillé de foy, d' amour et d' esperance.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Amour et Mars sont presque d' une sorte,
L' un en plein jour, l' autre combat de nuict,
L' un aux rivaux, l' autre aux gensdarmes nuit,
L' un rompt un huis, l' autre rompt une porte.
L' un finement trompe une ville forte,
L' autre coyment une garde seduict:
L' un un butin, l' autre le gaing poursuit,
L' un deshonneur, l' autre dommage apporte.
L' un couche à terre, et l' autre gist souvent
Devant un huis à la froydeur du vent:
L' un boyt meinte eau, l' autre boyt meinte larme.
Mars va tout seul, les Amours vont touts seulz:
Qui vouldra donc ne languir paresseux,
Soyt l' un ou l' autre, amoureux ou gendarme.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Jamais au cuoeur ne sera que je n' aye,
Soyt que je tombe en l' obly du cercueil,
Le souvenir du favorable acueil,
Qui regarit et rengregea ma playe.
Tant ceste là, pour qui cent mortz j' essaye,
Me saluant d' un petit riz de l' oeil,
Si doulcement satisfait à mon dueil,
Qu' un seul regard les interestz m' en paye.
Si donc le bien d' un esperé bon jour,
Plein de caresse, apres un long sejour,
En cent nectars peult enyvrer mon ame,
Quel paradis m' apporteront les nuictz,
Où se perdra le rien de mes ennuiz,
Evanouy dans le sein de Madame?

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Au cuoeur d' un val, où deux ombrages sont,
Dans un destour, de loing j' avisay celle,
Dont la beaulté dedans mon cuoeur se cele,
Et les douleurs m' apparoyssent au front.
Des boys toffuz voyant le lieu profond,
J' armay mon cuoeur d' asseurance nouvelle,
Pour luy chanter les maulx que j' ay pour elle,
Et les tourmentz que ses beaulx yeulx me font.
En cent façons, desja, desja ma langue
Avantpensoyt les motz de sa harangue,
Ja soulageant de mes peines le faix,
Quand un Centaure envieux sur ma vie
L' ayant en crope au galop l' a ravie,
Me laissant seul, et mes criz imparfaitz.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Veufve maison des beaulx yeulx de Madame,
Qui pres et loing me paissent de douleur,
Je t' acompare à quelque pré sans fleur,
A quelque corps orfelin de son ame.
L' honneur du ciel n' est-ce pas ceste flamme
Qui donne aux dieux et lumiere et chaleur?
Ton ornement n' est ce pas la valeur
De son bel oeil, qui tout le monde enflamme?
Soyent tes buffetz chargez de masse d' or,
Et soyent tes flancz empeinturez encor
De mainte histoyre en filz d' or enlassée:
Cela, Maison, ne me peult resjouir,
Sans voyr en toy ceste Dame, et l' ouyr,
Que j' oy tousjours, et voy dans ma pensée.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Puis qu' aujourdhuy pour me donner confort,
De ses cheveulx ma Maistresse me donne,
D' avoyr receu, mon cuoeur, je te pardonne,
Mes ennemis au dedans de mon fort.
Non pas cheveux, mais un lien bien fort,
Qu' Amour me lasse, et que le ciel m' ordonne,
Où franchement captif je m' abandonne,
Serf volontaire, en volontaire effort.
D' un si beau crin le dieu que Déle honore,
Son col de laict blondement ne decore,
Ny les flambeaux du chef Egyptien,
Quand de leurs feux les astres se couronnent,
Maugré la nuict ne treluysent si bien,
Que ces cheveux qui mes bras environnent.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Je m' assuroy qu' au changement des cieulx
Cest an nouveau romproyt ma destinée,
Et que sa trace, en serpent retournée,
Adoulciroyt mon travail soucieux:
Mais plus qu' il volte en un rond pluvieux
Ses frontz lavez d' une humide journée,
Cela me dit qu' au cours de ceste année
Je pleuveray ma vie par les yeulx.
Las, toy qui es de moy la quinte essence,
De qui l' humeur sur la mienne a puissance,
Ou de tes yeulx serene mes douleurs,
Ou bien les miens alambique en fontaine,
Pour estoufer le plus vif de ma peine,
Dans le ruisseau, qui naistra de mes pleurs.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Seconde Aglaure, advienne que l' Envie
Rouille ton cuoeur traistrement indiscret,
D' avoyr osé publier le secret,
Qui bienheuroyt le bonheur de ma vie.
Fiere à ton col Tisiphone se lie,
Qui d' un remors, d' un soing et d' un regret,
Et d' un fouet, d' un serpent, et d' un trait,
Sans se lasser punisse ta folie.
En ma faveur ce vers injurieux
Suyve l' horreur du despit furieux,
Dont Archiloc aiguiza son ïambe:
Et mon courroux t' ourdisse le licol
Du fil meurtrier, que le meschant Lycambe,
Pour se saulver estraignit à son col.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

En nul endroyt, comme a chanté Virgile,
La foy n' est seure, et me l' a fait scavoyr
Ton jeune cuoeur, mais vieil pour decevoyr,
Rompant la sienne infamement fragile.
Tu es vrayment et sotte, et mal habile,
D' assubjettir les cuoeurs à ton pouvoyr,
Jouet à vent, flot prompt à s' esmouvoyr,
Beaulté trop belle en ame trop mobile.
Helas, Amour, si tu as quelque foys
Haussé ton vol soubz le vent de ma voix,
Jamais mon cuoeur de son coeur ne racointes.
Puisse le ciel sur sa langue envoyer
Le plus aigu de sa fouldre à troys pointes
Pour le payment de son juste loyer.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Son chef est d' or, son front est un tableau
Où je voy peint le gaing de mon dommage,
Belle est sa main, qui me fait devant l' age,
Changer de teint, de cheveulx, et de peau.
Belle est sa bouche, et son soleil jumeau,
De neige et feu s' embellit son visage,
Pour qui Juppin reprendroyt le plumage,
Ore d' un Cygne, or le poyl d' un toreau.
Doulx est son ris, qui la Meduse mesme
Endurciroyt en quelque roche blesme,
Vangeant d' un coup cent mille cruaultez.
Mais tout ainsi que le Soleil efface
Les moindres feux: ainsi ma foy surpasse
Le plus parfaict de toutes ses beaultez.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Tousjours l' erreur, qui seduit les Menades,
Ne deçoyt pas leurs espritz estonnez,
Tousjours au son des cornetz entonnez,
Les mons Troyens ne foulent de gambades.
Tousjours le Dieu des vineuses Thyades,
N' affolle pas leurs cuoeurs epoinçonnez,
Et quelque foys leurs cerveaux forcenez
Cessent leur rage et ne sont plus malades.
Le Corybente a quelquefoys repos,
Et le Curete aux piedz armez dispos,
Ne sent tousjours le Tan de sa deesse:
Mais la fureur de celle qui me joint,
En patience une heure ne me laisse
Et de ses yeulx tousjours le cuoeur me point.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Bien que les champz, les fleuves et les lieux,
Les montz, les boys, que j' ay laissez derriere,
Me tiennent loing de ma doulce guerriere,
Astre fatal d' où s' ecoule mon mieux:
Quelque Demon par le congé des cieulx,
Qui presidoyent à mon ardeur premiere,
Conduit tousjours d' une aisle coustumiere
Sa belle image au sejour de mes yeulx.
Toutes les nuictz, impatient de haste,
Entre mes bras je rembrasse et retaste
Son ondoyant en cent formes trompeur:
Mais quand il voyt que content je sommeille,
Mocquant mes braz il s' enfuit, et m' esveille,
Me laissant plein de vergogne et de peur.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Il faisoyt chault, et le somme coulant
Se distilloyt dans mon ame songearde,
Quand l' incertain d' une idole gaillarde,
Fut doulcement mon dormir affolant.
Panchant soubz moy son bel ivoyre blanc,
Et mitirant sa langue fretillarde,
Me baisotoyt d' une lévre mignarde,
Bouche sur bouche et le flanc sus le flanc.
Que de coral, que de liz, que de roses,
Ce me sembloyt, à pleines mains descloses,
Tastay-je lors entre deux manimentz?
Mon dieu mon dieu, de quelle doulce aleine,
De quelle odeur estoyt sa bouche pleine,
De quelz rubiz, et de quelz diamantz!

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Ces flotz jumeaulx de laict bien espoissi,
Vont et revont par leur blanche valée,
Comme à son bord la marine salée,
Qui lente va, lente revient aussi.
Une distance entre eulx se fait, ainsi
Qu' entre deux montz une sente esgalée,
En toutz endroitz de neige, devalée,
Soubz un hyver doulcement adoulci.
Là deux rubiz hault eslevez rougissent,
Dont les rayons cest ivoyre finissent
De toutes partz unyment arondis:
Là tout honneur, là toute grace abonde:
Et la beaulté, si quelqu' une est au monde,
Vole au sejour de ce beau paradis.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Quelle langueur ce beau front deshonore?
Quel voile obscur embrunit ce flambeau?
Quelle palleur despourpre ce sein beau,
Qui per à per combat avec l' Aurore?
Dieu medecin, si en toy vit encore
L' antique feu du Thessale arbrisseau,
Las, pren pitié de ce teint damoyseau,
Et son lis palle en oeilletz recolore.
Et toy Barbu, fidelle gardien
Du temple assis au champ Rhagusien,
Deflamme aussi le tison de ma vie:
S' il vit, je vy, s' il meurt je ne suis riens:
Car tant son ame à la mienne est unie,
Que ses destins seront suyvis des miens.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

D' un Ocëan qui nostre jour limite
Jusques à l' autre, on ne voit point de fleur,
Qui de beaulté, de grace et de valeur,
Puisse combatre au teint de Marguerite.
Si riche gemme en Orient eslite
Comme est son lustre affiné de bon heur,
N' emperla point de la Conche l' honneur
Où s' apparut Venus encore petite.
Le pourpre esclos du sang Adonien,
Le triste ai ai du Telamonien,
Ni des Indoys la gemmeuse largesse,
Ny toutz les biens d' un rivage estranger,
A leurs tresors ne sauroient eschanger
Le moindre honneur de sa double richesse.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Au plus profond de ma poytrine morte,
Sans me tuer une main je reçoy,
Qui me pillant entraine avecque soy
Mon cuoeur captif, que maistresse elle emporte.
Coustume inique, et de mauvaise sorte,
Malencontreuse et miserable loy,
Tant à grand tort, tant tu es contre moy,
Loy sans raison, miserablement forte.
Fault il que veuf, seul entre mille ennuiz,
Mon lict desert je couve tant de nuictz
Hà, que je porte et de haine, et d' envie
A ce Vulcan ingrat, et sans pitié,
Qui s' opposant aux raiz de ma moytié,
Fait eclipser le Soleil de ma vie.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Ren moy mon cuoeur, ren moy mon cuoeur, pillarde,
Que tu retiens dans ton sein arresté:
Ren moy, ren moy ma doulce liberté
Qu' à tes beaulx yeux mal caut je mis en garde.
Ren moy ma vie, ou bien la mort retarde,
Qui me devance au cours de ta beaulté,
Par ne scay quelle honneste cruaulté,
Et de plus pres mes angoisses regarde.
Si d' un trespas tu payes ma langueur,
L' âge à venir maugrayant ta rigueur,
Dira sus toy: De ceste fiere amie
Puissent les oz reposer durement,
Qui de ses yeulx occit meurtrierement
Un qui l' avoyt plus chere que sa vie.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Quand le grand oeil dans les Jumeaux arrive,
Un jour plus doulx seréne l' Univers,
D' espicz crestez ondoyent les champz verdz,
Et de couleurs se peinture la rive.
Mais quand sa fuite obliquement tardive,
Par le sentier qui roulle de travers,
Atteint l' Archer, un changement divers
De jour, d' espicz, et de couleurs les prive.
Ainsi quand l' oeil de ma deesse luit,
Dedans mon cuoeur, dans mon cuoeur se produit
Un beau printemps qui me donne asseurance:
Mais aussi tost que son rayon s' enfuit,
De mon printempz il avorte le fruit,
Et à myherbe il tond mon esperance.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Fauche, garçon, d' une main pilleresse,
Le bel esmail de la verte saison,
Puis à plein poing enjonche la maison
Du beau tapis de leur meslange espaisse.
Despen du croc ma lyre chanteresse:
Je veus charmer, si je puis la poison,
Dont un bel oeil, sorcela ma raison
Par la vertu d' une oeillade maistresse.
Donne moy l' encre, et le papier aussi
En cent papiers tesmoingz de mon souci,
Je veux tracer la peine que j' endure:
En cent papiers plus durs que diamant,
A celle fin que la race future
Juge du mal que je soufre en aymant.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Les vers d' Homere entreleuz d' avanture,
Soit par destin, par rencontre, ou par sort,
En ma faveur chantent tous d' un accord
La garison du tourment que j' endure.
Ces vieux Barbuz, qui la chose future,
Des traitz des mains, du visage, et du port,
Vont predisant, annoncent reconfort
Aux passions de ma peine si dure.
Mesmes la nuict, le somme qui vous mét
Doulce en mon lict, augure, me promet
Que je verray voz fiertez adoucies:
Et que vous seule, oracle de l' amour,
Vérifirez dans mes braz quelque jour,
L' arrest fatal de tant de propheties.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Un sot Vulcan ma Cyprine faschoit,
Mais elle apart qui son courroux ne cele
L' un de ses yeulx arma d' une estincelle,
De l' autre un lac sur sa face espanchoit.
Tandis Amour qui petit se cachoit
Folastrement dans le sein de la belle,
En l' oeil humide alloit baignant son aisle,
Puis en l' ardent ses plumes il sechoit.
Ainsi voit on quelquefois en un temps,
Rire et pleurer le soleil du printemps,
Quand une nuë à demy le traverse.
L' un dans les miens darda tant de liqueur,
Et l' autre apres tant de flammes au cuoeur,
Que pleurs et feux depuis l' heure je verse.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Mon dieu, quel dueil, et quelles larmes sainctes,
Et quelz souspirs Madame alloit formant,
Et quelz sanglotz, alors que le tourment
D' un teint de mort ses graces avoit peintes.
Croysant ses mains à l' estomac estraintes
Fichoit au ciel son regard lentement,
Et triste apart pleuroit si tristement,
Que les rochers se brisoyent de ses plaintes.
Les cieux fermez aux criz de sa douleur,
Changeans de front, de grace et de couleur,
Par sympathie en devindrent malades:
Tous renfrognez les astres secouoyent
Leurs raiz du chef, telles pitiez nouoyent
Dans le cristal de ses moytes oeillades.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Le feu jumeau de Madame brusloit
Par le rayon de sa flamme divine,
L' amas pleureux d' une obscure bruine
Qui de leur jour la lumière celoit.
Un bel argent chauldement s' escouloit
Dessus sa joue, en la gorge ivoyrine,
Au paradis de sa chaste poitrine,
Où l' Archerot ses flesches esmouloit.
De neige tiede estoit sa face pleine,
D' or ses cheveux, ses deux sourciz d' ebéne,
Ses yeulx m' estoyent un bel astre fatal:
Roses et liz, où la douleur contrainte
Formoit l' accent de sa juste complainte,
Feu ses souspirs, ses larmes un crystal.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Celuy qui fit le monde façonné
Sur le compas de son parfait exemple,
Le couronnant des voustes de son temple,
M' a par destin ton esclave ordonné.
Comme l' esprit, qui sainctement est né
Pour voyr son dieu, quand sa face il contemple,
De touts ses maulx un salaire plus ample
Que de le voyr, ne luy est point donné:
Ainsi je pers ma peine coustumiere,
Quand à longz traitz j' oeillade la lumiere
De ton bel oeil, chefdoeuvre nompareil.
Voyla pour quoy, quelque part qu' il sejourne,
Tousjours vers luy maulgré moy je me tourne,
Comme un Souci aux rayons du soleil.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Que Gastine ait tout le chef jaunissant
De maint citron et mainte belle orenge,
Que toute odeur de toute terre estrange,
Aille par tout noz plaines remplissant.
Le Loyr soit laict, son rempart verdissant
En un tapis d' esmeraudes se change,
Et le sablon, qui dans Braye se range,
D' arenes d' or soit par tout blondissant.
Pleuve le ciel des parfumz et des roses,
Soyent des grands ventz les aleines encloses,
La mer soit calme, et l' air plein de bon heur:
Voici le jour, que l' enfant de mon maistre,
Naissant au monde, au monde a fait renaistre
La foy premiere, et le premier honneur.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Jeune Herculin, qui des le ventre sainct
Fus destiné pour le commun service,
Et qui naissant rompis la teste au vice
De ton beau nom dedans les astres peint:
Quand l' age d' homme aura ton cuoeur atteint,
S' il reste encor quelque trac de malice,
Le monde adonc ployé soubz ta police
Le pourra voyr totalement estaint.
En ce pendant crois enfant, et prospere,
Et sage apren les haultz faitz de ton pere,
Et ses vertuz, et les honneurs des Roys.
Puis aultre Hector tu courras à la guerre,
Aultre Jason tu t' en iras conquerre,
Non la toison, mais les champz Navarroys.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Comme on souloit si plus on ne me blasme
D' estre tousjours lentement otieux,
Je t' en ren grace, heureux trait de ces yeulx,
Qui m' ont parfait l' imparfait de mon ame.
Ore l' esclair de leur divine flamme,
Dressant en l' air mon vol audacieux
Pour voir le Tout, m' esleve jusqu' aux cieux,
Dont ici bas la partie m' enflamme.
Par le moins beau, qui mon penser aisla,
Au sein du beau mon penser s' en vola,
Epoinçonné d' une manie extreme:
Là, du vray beau j' adore le parfait,
Là, d' otieux actif je me suis fait,
Là je cogneu ma maistresse et moy-mesme.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Brave Aquilon, horreur de la Scythie,
Le chassenue, et l' ebranlerocher,
L' irritemer, et qui fais approcher
Aux enfers l' une, aux cieux l' autre partie:
S' il te souvient de la belle Orithye,
Toy de l' hiver le plus fidele archer,
Fais à mon Loyr ses mines relascher,
Tant que Madame à rive soit sortie.
Ainsi ton front ne soit jamais moyteux;
Et ton gosier horriblement venteux,
Mugle tousjours dans les cavernes basses,
Ainsi les braz des chesnes les plus vieux,
Ainsi la terre, et la mer, et les cieux,
Tremblent d' effroy quelque part où tu passes.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Soeur de Paris, la fille au roy d' Asie,
A qui Phebus en doubte fit avoyr
Peu cautement l' aiguillon du scavoyr,
Dont sans proffit ton ame fut saisie,
Tu variras vers moy de fantaisie,
Puis qu' il te plaist (bien que tard) de vouloyr
Changer ton Loyre au sejour de mon Loyr,
Voyre y fonder ta demeure choysie.
En ma faveur le ciel te guide ici,
Pour te montrer de plus pres le souci
Qui peint au vif de ses couleurs ma face.
Vien Nymphe vien, les rochers et les boys
Qui de pitié s' enflamment soubz ma voix,
De leurs souspirs eschauferont ta glace.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

L' or crespelu, que d' autant plus j' honore,
Que mes douleurs s' augmentent de son beau,
Laschant un jour le noud de son bandeau,
S' esparpilloyt sur le sein que j' adore:
Mon cuoeur, helas, qu' en vain je r' appelle ore,
Vola dedans, ainsi qu' un jeune oyseau,
Qui s' enfueillant dedans un arbrisseau,
De branche en branche à son plaisir s' essore:
Lors que voyci dix beaux doigtz ivoyrins,
Qui ramassantz ses blondz filetz orins
Pris en leurs retz esclave le lierent.
J' eusse crié, mais la peur que j' avoys;
Gela mes sens, mes poumons, et ma voix,
Et ce pendant le cuoeur ils me pillerent.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

L' homme est vraiment ou de plomb ou de bois
S' il ne tressaut de creinte et de merveille
Quand face à face il voit ma nompareille,
Ou quand il oit les acors de sa vois.
Ou quand, pensive, aus jours des plus beaus mois
La voit à part (comme un qui se conseille)
Tracer les prés, et d' une main vermeille
Trier de ranc les fleurettes de chois:
Ou quand l' Esté, lors que le chaut s' avale,
Au soir, à l' huis, il la voit, qu' elle égale
La soie à l' or d' un pouce ingenieus:
Puis de ses dois, qui les roses effacent,
Toucher son luc, et d' un tour de ses yeus
Piller les coeurs de mile hommes qui passent.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Avec les fleurs et les boutons éclos
Le beau printans fait printaner ma peine,
Dans chaque nerf, et dedans chaque veine
Soufflant un feu qui m' ard jusques à l' os.
Le marinier ne conte tant de flos,
Quand plus Borée horrible son haleine,
Ni de sablons l' Afrique n' est si pleine,
Que de tourmens dans mon coeur sont enclos.
J' ai tant de mal, qu' il me prendroit envie
Cent fois le jour de me trancher la vie,
Minant le fort où loge ma langueur,
Si ce n' estoit que je tremble de creinte
Qu' apres la mort ne fust la plaïe éteinte
Du coup mortel qui m' est si dous au coeur.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Si blond, si beau, comme est une toyson
Qui mon dueil tue, et mon plaisir renforce,
Ne fut onq l' or, que les toreaux par force,
Au champ de Mars donnerent à Jason.
De ceulx, qui Tyr ont esleu pour maison,
Si fine soye en leur main ne fut torse.
Ny mousse encor ne revestit escorse,
Si tendre qu' elle en la prime saison.
Poyl folleton, où nichent mes liesses,
Puis que pour moy tes compagnons tu laisses
Je sen ramper l' esperance en mon cuoeur:
Courage Amour, desja la ville est prise,
Lors qu' en deux partz, mutine, se devise,
Et qu' une part se vient rendre au vainqueur.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

D' une vapeur enclose soubz la terre,
Ne s' est pas fait cest esprit ventueux.
Ny par les champs le Loyr impetueux
De neige cheute à toute bride n' erre.
Le prince Eole en ces moys ne deterre
L' esclave orgueil des vents tumultueux,
Ny l' Ocean des flotz tempestueux
De sa grand clef les sources ne desserre.
Seulz mes souspirs ont ce vent enfanté,
Et de mes pleurs le Loyr s' est augmenté,
Pour le depart d' une beaulté si fiere:
Et m' esbays, de tant continuer:
Souspirs et pleurs, que je n' ay veu muer
Mon cuoeur en vent, et mes yeulx en riviere.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Je suis, je suis plus aise que les Dieus
Quand maugré toi tu me baises, Maîtresse:
De ton baiser la douceur larronnesse
Tout éperdu m' envole jusque aus cieus.
Quant est de moi, j' estime beaucoup mieus
Ton seul baiser, que si quelque Déesse,
En cent façons doucement tenteresse,
M' acoloit nu d' un bras delicieus.
Il est bien vrai, que tu as de coutume
D' entremeller tes baisers d' amertume,
Les donnant cours, mais quoy? je ne pourrois
Vivre autrement, car mon ame, qui touche
Tant de beautés, s' enfuiroit par ma bouche,
Et de trop d' aise en ton sein je mourrois.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Telle qu' elle est, dedans ma souvenance
Je la sen peinte, et sa bouche, et ses yeus,
Son dous regard, son parler gratieus,
Son dous meintien, sa douce contenance.
Un seul Janet, honneur de nostre France,
De ses craïons ne la portrairoit mieus,
Que d' un Archer le trait ingenieus
M' a peint au coeur sa vive remembrance.
Dans le coeur donque au fond d' un diamant
J' ai son portrait, que je suis plus aimant
Que mon coeur mesme. O sainte portraiture,
De ce Janet l' artifice mourra
Frapé du tans, mais le tien demourra
Pour estre vif apres ma sepulture.

RHYME a a *

Petite Nymphe folastre,
Nymphette que j' idolatre,
Ma mignonne dont les yeulx
Logent mon pis et mon mieux;
Ma doucette, ma sucrée,
Ma Grace, ma Cytherée,
Tu me doibs pour m' apaiser
Mille fois le jour baiser.
Avance mon cartier belle,
Ma tourtre, ma colombelle,
Avance moy le cartier
De mon payment tout entier.
Demeure, où fuis tu Maistresse?
Le desir qui trop me presse,
Ne sçauroit arrester tant
S' il n' a son payment contant.
Revien revien mignonnette,
Mon doulx miel, ma violete,
Mon oeil, mon cuoeur, mes amours,
Ma cruëlle, qui tousjours
Treuves quelque mignardise,
Qui d' une doulce faintise
Peu à peu mes forces fond,
Comme on voyt dessus un mont
S' escouler la neige blanche:
Ou comme la rose franche
Pert le pourpre de son teint
Du vent de la Bise atteint.
Où fuis-tu mon âmelete?
Mon diamant, ma perlete?
Las, revien, mon sucre doulx,
Sur mon sein, sur mes genoux,
Et de cent baisers apaise
De mon cuoeur la chaulde braise.
Donne m' en bec contre bec,
Or un moyte, ores un sec,
Ore un babillard, et ores
Un qui soit plus long encores
Que ceulx des pigeons mignards,
Couple à couple fretillards,
Hà là! ma doulce guerriere,
Tire un peu ta bouche arriere,
Le dernier baiser donné
A tellement estonné
De mille doulceurs ma vie,
Qu' il me l' a presque ravie,
Et m' a fait veoir à demi
Le Nautonnier ennemi
Et les pleines où Catulle,
Et les rives où Tibulle
Paz à paz leur promenant' ,
Vont encores maintenant
De leurs bouchettes blesmies
Rebaisotans leurs amies.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Des Grecs marris l' industrieuse Helene,
Et des Troïens ouvrageoit les combas:
Dessus ta gaze en ce point tu t' ebas,
Traçant le mal duquel ma vie est pleine.
Mais tout ainsi, maitresse, que ta leine
D' un filet noir figure mon trespas,
Tout au rebours, pourquoi ne peins-tu, las!
De quelque verd un espoir à ma peine?
Las! je ne voi sur ta gaze rangé
Sinon du noir, sinon de l' orangé,
Tristes témoins de ma longue soufrance.
O fier destin, son oeil ne me defait
Tant seulement, mais tout ce qu' elle fait
Ne me promet qu' une desesperance.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Mon Dieu, que j' aime à baiser les beaus yeus
De ma maitresse, et à tordre en ma bouche
De ses cheveus l' or fin qui s' écarmouche
Si gaïement dessus deus petis cieus.
C' est, Amour, c' est ce qui lui sied le mieus
Que ce bel oeil, qui jusqu' au coeur me touche,
Et ce beau poil, qui d' un Scythe farouche
Prendroit le coeur en ses nous gracieus,
Ce beau poil d' or, et ce beau chef encore
De leurs beautés font vergoigner l' Aurore,
Quand plus crineuse elle embellit le ciel.
Et dans cet oeil je ne sai quoi demeure,
Qui me peut faire à toute heure, à toute heure,
Le sucre fiel, et riagas le miel.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

L' arc contre qui des plus braves gendarmes
Ne vaut l' armet, le plastron, ni l' escu,
D' un si dous trait mon courage a veincu,
Que sus le champ je lui rendi les armes.
Comme apostat je n' ai point fait d' alarmes,
Depuis que serf sous Amour j' ai vescu,
Ni n' eusse peu, car, pris, je n' ai onq eu
Pour tout secours, que l' aide de mes larmes.
Il est bien vrai qu' il me fache beaucoup
D' estre defait, mesme du premier coup,
Sans resister plus long tans à la guerre:
Mais ma defaite est digne de grand pris,
Puis que le Roi, ains le dieu, qui m' a pris,
Combat le Ciel, les Enfers, et la terre.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Cet oeil besson dont, goulu, je me pais,
Qui fait rocher celui qui s' en aprouche,
Ore d' un ris, or d' un regard farouche
Nourrit mon coeur en querelle et en pais.
Pour vous, bel oeil, en soufrant, je me tais,
Mais aussi tôt que la douleur me touche,
Toi, belle sainte, et angelique bouche,
De tes douceurs revivre tu me fais.
Bouche, pourquoi me viens-tu secourir,
Quand ce bel oeil me force de mourir?
Pourquoi veus-tu que vif je redevienne?
Las! bouche, las! je revis en langueur,
Pour plus de soin, à fin que le soin vienne
Plus longuement se paître de mon coeur.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Depuis le jour que mal sain je soupire,
L' an dedans soi s' est roüé par set fois.
(Sous astre tel je pris l' hain) toutefois
Plus qu' au premier ma fievre me martire:
Quand je soulois en ma jeunesse lire
Du Florentin les lamentables vois,
Comme incredule alors je ne pouvois,
En le moquant, me contenir de rire.
Je ne pensoi, tant novice j' étoi,
Qu' home eut senti ce que je ne sentoi,
Et par mon fait les autres je jugeoie.
Mais l' Archerot qui de moi se facha,
Pour me punir, un tel soin me cacha
Dedans le coeur, qu' onque puis je n' eus joïe.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Mets en obli, Dieu des herbes puissant,
Le mauvais tour que non loin d' Hellesponte
Te fit m' amie, et vien d' une main pronte
Garir son teint palement jaunissant.
Tourne en santé son beau cors perissant,
Ce te sera, Phebus, une grand' honte,
Sans ton secours, si la ledeur surmonte
L' oeil qui te tint si long tans languissant.
En ma faveur si tu as pitié d' elle,
Je chanterai comme l' errante Dele
S' enracina sous ta vois, et comment
Python sentit ta premiere conqueste,
Et comme Dafne aus tresses de ta teste
Donna jadis le premier ornement.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Bien que ton trait, Amour soit rigoureus,
Et toi rempli de fraude, et de malice,
Assés, Amour, en te faisant service,
Plus qu' on ne croit, j' ai vescu bienheureus.
Car cette-là, qui me fait langoureus,
Non, mais qui veut, qu' en vain je ne languisse,
Hier au soir me dit, que je tondisse
De son poil d' or un lien amoureus.
J' eu tant d' honneur, que de son ciseau mesme
Je le tranchai. Voiés l' amour extrême,
Voiés, Amans, la grandeur de mon bien.
Jamais ne soit qu' en mes vers je n' honore
Ce dous ciseau, et ce beau poil encore,
Qui mon coeur presse en un si beau lien.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Si hors du cep où je suis arresté,
Cep où l' Amour de ses flesches m' encloue,
J' eschape franc, et du ret qui m' ennoue
Si quelquefoys je me voy desreté:
Au coeur d' un pré loing de gents escarté,
Que fourchument l' eau du Loyr entrenoue,
De gazons verdz un temple je te vouë,
Heureuse, saincte et alme Liberté
Là, j' appendray le soing, et les ennuiz,
Les faulx plaisirs, les mensonges des nuictz,
Le vain espoyr, les souspirs, et l' envie:
Là touts les ans je te pairay mes voeux,
Et soubz tes pieds j' immoleray cent boeufz,
Pour le bienfaict d' avoyr saulvé ma vie.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Veu la douleur qui doulcement me lime,
Et qui me suit compaigne, paz à paz,
Je congnoy bien qu' encor je ne suis pas,
Pour trop aymer, à la fin de ma ryme.
Dame, l' ardeur qui de chanter m' anime,
Et qui me rend en ce labeur moins las,
C' est que je voy qu' aggreable tu l' as,
Et que je tien de tes pensers la cyme.
Je suis vrayment heureux et plusque heureux,
De vivre aymé et de vivre amoureux
De la beaulté d' une Dame si belle:
Qui lit mes vers, qui en fait jugement,
Et qui me donne à toute heure argument
De souspirer heureusement pour elle.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

J' alloy roullant ces larmes de mes yeulx,
Or plein de doubte, ores plein d' esperance
Lors que Henry loing des bornes de France,
Vangeoyt l' honneur de ses premiers ayeulx,
Lors qu' il trenchoyt d' un bras victorieux
Au bord du Rhin l' Espaignolle vaillance,
Ja se trassant de l' aigu de sa lance,
Un beau sentier pour s' en aller aux cieulx.
Vous saint troupeau, qui dessus Pinde errez,
Et qui de grace ouvrez, et desserrez
Voz doctes eaux à ceulx qui les vont boyre:
Si quelque foys vous m' avez abreuvé,
Soyt pour jamais ce souspir engravé,
Dans l' immortel du temple de Memoyre.

TITLE 

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

D' un foyble vol, je volle apres l' espoyr,
Qui mieux vollant volle oultre la carriere,
Puis, quand il voyt que je volle derriere,
De mon voller renforce le pouvoyr.
Voyant le sien qui volle pour m' avoyr,
Me revoltant je franchi la barriere,
Et d' un bas vol je m' escarte en arriere,
Pour ne le prendre, et pour pris ne me voyr.
Je suis semblable au malade qui songe,
Le quel en vain ses doigtz mocquez allonge,
Pour tastonner l' idole qui n' est pas:
L' un fuit, l' un suit d' une vaine poursuite,
Ainsi suyvant l' espoyr qui est en fuite,
Et qui ne suit, je perdz en vain mes pas.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Moins que devant m' agitoit le vouloyr,
Qui me piquoyt d' une ardeur fanatique,
Quand pour garir ma verve poëtique,
Laissant Paris j' aborde sus le Loyr
Là je vivoy pour plus ne me chaloyr
Ny de la Muse, ou Romaine, ou Attique
Alors qu' Amour de son trait fantastique
Causa le mal qui tant me fait douloyr.
Dedans des prez, et dans un boys champestre,
Parmy les fleurs où seur je pensoys estre
Le doulx Tyran me martela de coupz:
Et me fit voyr, que jamais on n' estrange.
Loing de son chef, quelque païs qu' on change
L' arrest du ciel qui preside sur nous.

TITLE

RHYME a a *

Non Muret, non, ce n' est pas dujourdui
Que l' Archerot, qui cause nôtre ennui,
Cause l' erreur qui retronpe les hommes:
Non Muret, non, les premiers nous ne sommes,
A qui son arc, d' un petit trait veincueur,
Si grande plaie a dardé sous le coeur.
Tous animaus, tous ceus-là des canpagnes,
Tous ceus des bois, et tous ceus des montagnes
Sentent sa force, et son feu dousamer
Sentent sous l' eau les monstres de la mer
Et qu' est-il rien que ce garson ne brule?
Ce porteciel, ce tugeant Hercule
Le sentit bien, je di ce fort Thebain
Qui le Sangler étrangla de sa main
Qui tua Nesse, et qui de sa massüe
Mors abatit les enfans de la nüe,
Qui de son arc toute Lerne étonna,
Qui des enfers le chien enprisonna,
Qui sur le bord de l' eau Thermodontée
Prit le baudrier de la vierge dontée,
Qui tua l' Ourque, et qui par plusieurs-fois
Se remoqua des feintes d' Achelois,
Qui fit mourir la pucelle de Phorce,
Qui le Lion démachoira par force,
Qui dans ses bras Anthée acravanta,
Et qui deus mons pour ses merques planta.
Bref ce Heros qui demonstra la terre,
Ce coeur sans peur, ce foudre de la guerre,
Sentit amour, et sa gelante ardeur
Le matta plus que son Roi commandeur.
Non par epris, comme on nous voit éprendre
Toi de ta Janne, ou moi de ma Cassandre,
Mais de tel Tan amour l' aiguillonnoit,
Que tout son coeur, sans raison, bouillonnoit
Au soufre ardent, qui lui cuisoit les venes:
Du feu d' amour elles furent si plenes,
Si plains ses ôs, ses moeles et ses ners,
Que dans Hercul, qui donta l' univers,
Ne reste rien sinon une amour fole
Que lui versoient les deus beaus yeux d' Iole.
Toujours d' Iole il aimoit les beaus yeus,
Fût que le char qui donne jour aus cieus
Sortît de l' eau, ou fût que devalée
Tournât sa roüe en la pleine salée,
De tous humains acoisant les travaus,
Mais non d' Hercul les miserables maus.
Tanseulement il n' avoit de sa dame
Les yeux colés au plus profond de l' ame,
Mais son parler, sa grace et sa douceur
Toujours colés s' atachoient à son coeur.
D' autre que d' elle en son coeur il ne pense,
Toujours absente il la voit en presence.
Et de fortune, Alcid, si tu la vois
Dans ton gousier begue reste ta vois,
Glacé de peur voiant la face aimée:
Ore une fievre ardemment alumée
Ronge ton âme, et ores un glaçon
Te fait tranbler d' amoureuse frisson.
Bas à tes piés ta meurdriere massüe
Gît sans honneur, et bas la peau velüe,
Qui sur ton dôs roide se herissoit,
Quand ta grand main les monstres punissoit.
Plus ton sourci contre eus ne se renfrongne
Comme il souloit. O honteuse vergongne,
O deshonneur. Hercule estant donté
(Aprés avoir le monde surmonté)
Non d' Eurysthée, ou de Junon cruëlle,
Mais de la main d' une simple pucelle.
Voiés pour Dieu quelle force a l' Amour!
Quand une fois elle a gaingné la tour
De la raison, el' ne laisse partie
Qui ne soit toute en fureur convertie.
Ce n' est pas tout, seulement pour aimer.
Il n' oublia la façon de s' armer,
Ou d' anpougner sa masse hazardeuse,
Ou d' achever quelque enprise douteuse:
Mais lent et vain, abatardant son coeur,
Et son esprit qui l' avoit fait veincueur
De tout le monde, o plus lache difame,
Il s' abilla des habis d' une femme,
Et d' un Heros devenu damoiseau
Guidoit l' aiguille, ou tournoit le fuzeau
Et vers le soir, comme une chambriere
Rendoit sa tache à douce joliere,
Qui le tenoit en ses laz plus serré
Qu' un prisonnier dans un cep enferré.
Vraiment Junon, tu es assés vengée
De voir ainsi sa vie estre changée,
De voir ainsi devenu filandier
Ce grand Alcid de tant de rois meurdrier,
Sans ajouter à ton ire indontée
Les mandemens de son frere Eurysthée.
Que veus-tu plus? Iole le contraint
D' estre une femme, il la doute, il la craint:
Il craint ses mains, plus qu' un valet esclave
Ne craint les cous de quelques maistre brave
Et ce pendant qu' il ne fait que penser
A s' atifer, à s' oindre, à s' agencer,
A dorloter sa barbe bien rougnée,
A mignoter sa teste bien paignée;
Impuniment les monstres ont loisir
D' asujetir la terre à leur plaisir,
Sans plus cuider qu' Hercule soit au monde:
Aussi n' est-il, car la poison profonde
Qui dans son coeur s' aloit trop dérivant
L' avoit tué dedans un cors vivant.
Nous donq, Muret, à qui la méme rage
Peu cautement afole le courage,
S' il est possible éviton le lien
Que nous ordît l' anfant Cytherien:
Et rabaisson le vouloir qui domine,
Desous le joug de la raison divine,
Raison qui deût au vrai bien nous guider,
Et de nos sens maistresse presider.
Mais si l' amour las! las! trop miserable
A desja fait nôtre plaie incurable
Tant que le mal peu sujét au conseil
De la raison dedaigne l' apareil,
Veincus par lui, faison place à l' envie,
Et sus Alcid deguison nôtre vie:
Encependant que les riddes ne font
Créper encor le cham de nôtre front
Et que la neige avant l' age venüe
Ne fait encor nôtre teste chenüe,
Qu' un jour ne coule entre nous pour neant
Sans suivre amour, car il n' est mal seant
Pour quelquefois au sinple populaire
Des grans seigneurs imiter l' exemplaire.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Prenés mon coeur, dame, prenés mon coeur,
Prenés mon coeur, je vous l' offre, madame,
Car il est vôtre, et ne peut d' autre fame,
Tant vôtre il est, devenir serviteur.
Donque si vôtre, il meurt vôtre en langueur,
Vôtre à jamais, vôtre en sera le blâme,
Et si là bas voirés punir vôtre âme,
Pour ce malfait, d' une juste rigueur.
Quand vous seriés quelque fille d' un Scythe,
Encore l' amour qui les Tygres incite
Vous forceroit de mon mal secourir:
Mais vous trop plus, qu' une Tygresse, fiere,
De mon coeur vôtre helas estes meurtriere,
Et ne vivés que de le voir mourir.

TITLE

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Amour, quiconque ait dit que le ciel fut ton pere,
Et que Venus la douce en ses flancs te porta,
Il mentit lachement: une ourse en avorta
S' une ourse d' un tel fils se veut dire la mere.
Des chams Massyliens la plus cruelle fere
Entre ses lionneaus sus un roc t' alaitta,
Et, t' ouvrant ses tetins, par son lait te jetta
Tout à l' entour du coeur sa rage la plus fiere.
Rien ne te plaist, cruel, que sanglos et que pleurs,
Que dechirer nos coeurs d' épineuses douleurs,
Que tirer tout d' un coup mile mors de ta trousse.
Un si mechant que toi du ciel n' est point venu.
Si Venus t' eust conceu, tu eusses retenu
Quelque peu de douceur d' une mere si douce.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Beauté dont la douceur pourroit vaincre les Rois,
Mon coeur que vous tenés dans vos yeus en servage,
Helas, pour Dieu rendés le! ou me baillés en gage
Le vôtre, car sans coeur vivre je ne pourrois.
Quand mort en vous servant, sans mon coeur je serois,
Plus que vous ne pensés, ce vous seroit dommage
De perdre un tel ami, à moi grand avantage,
Grand honneur et plaisir quand pour vous je mourrois.
Ainsi nous ne pouvons encourir de ma mort
Vous, madame, qu' un blâme, et moi qu' un reconfort,
Pourveu que mon trepas vous plaise en quelque chose:
Et veus que sur ma lame Amour aille ecrivant:
Celui qui gît ici sans coeur estoit vivant,
Et trespassa sans coeur, et sans coeur il repose.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Amour, qui si long tans en peine m' as tenu,
S' il te plaist d' amolir la fierté de la belle
Qui se montre en ma plaie à grand tort si cruelle;
Tant que par ton moyen mon travail soit connu,
Sur un Terme doré je te peindrai tout nu,
En l' air un pié levé, à chaque flanc une aelle,
L' arc courbé dans la main, le carquois sous l' esselle,
Le cors gras et douillet, le poil crespe et menu.
Tu sais, Amour, combien mon coeur soufre de peine:
Mais las! plus humble il est, plus d' audace elle est pleine
Et mesprise tes dards, comme si tout son coeur
Etoit environné de quelque roche dure:
Que d' un trait elle sente à tout le moins, Seigneur,
Qu' un mortel ne doit point aus Dieus faire d' injure.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Je puisse donc mourir si encores j' arreste
Une heure en cette vile, où par le vueil des Dieus
Sur mon vint et un an le feu de deus beaus yeus
(Souvenir trop amer) me fouldroia la teste.
Le Grec qui a senti la meurdriere tempeste
Des rochers Cafarés, n' aborde plus tels lieus,
Et s' il les voit de loin, ils lui sont odieus,
Et pour les eviter tient sa navire preste.
A Dieu donc, vile, à Dieu, puis qu' en toi je ne fais
Que toujours ressemer le mal dont je me pais
Et toujours refraichir mon ancienne plaie:
Je ne suis plus si sot de souhetter la mort,
C' est trop soufert de peine; il est tans que j' essaie
Apres mile perils, de rencontrer le port.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Ah, que malheureus est cestui là qui s' empestre
Dans les liens d' amour, sa peine est plus cruelle
Que si tournoit là bas la rou continuelle,
Ou s' il bailloit son coeur aux aigles à repaistre.
Maugré lui dans son âme à toute heure il sent naître
Un joïeus deplaisir qui douteus l' épointelle,
Quoi l' épointelle! ainçois le genne et le martelle,
Sa raison est veinquë et l' apetit est maistre.
Il ressemble à l' oiseau, qui tant plus se remüe
Captif dans les gluaus, et tant plus se r' englüe,
Se debatant en vain d' echaper l' oiseleur:
Ainsi tant plus l' amant les rets d' amour secoüe,
Plus à l' entour du col son destin les renoüe,
Pour jamais n' échaper d' un si plaisant malheur.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Bien que ton oeil me face une dure escarmouche,
Moi restant le veincu, et lui toujours veinqueur,
Bien que depuis set ans sa cruelle rigueur
Me tienne prisonnier de ta beauté farouche,
Si est ce que jamais (veu la foi qui me touche)
Je ne veus echaper de si douce langueur,
Ne vivre sans avoir ton image en mon coeur,
Tes mains dedans ma plaie, et ton nom en ma bouche.
Si tu me veus tuer, tu' moi, je le veus bien,
Ma mort te sera perte, à moi un tresgrand bien,
Et l' oeuvre qu' à ton lôs je veus mettre en lumiere
Finera par ma mort, finissant mon emoi:
Ainsi, mort je serai libre de peine, et toi
Cruelle, de ton nom tu seras la meurtriere.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Que ne sui-je insensible? ou que n' est mon visage
De rides labouré? ou que pui-je espendre
Sans trepasser le sang qui, chaut, subtil et tendre,
Bouillonnant dans mon coeur me trouble le courage?
Ou bien, en mon erreur que ne sui-je plus sage?
Ou, pourquoi la raison qui me devroit reprendre
Ne commande à ma chair, sans paresseuse atendre
Qu' un tel commandement me soit enjoint par l' age?
Mais que pourroi-je faire, et puis que ma maistresse,
Mes sens, mes ans, amour et ma raison traitresse
Ont juré contre moi, las! quand mon chef seroit
De vieillesse aussi blanc que la vieille Cumée,
Si est ce qu' en mon coeur le tans n' efaceroit
La douleur qui jamais ne sera consumée.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Morfée, s' il te plaist de me representer
Cette nuit ma Cassandre aussi belle et gentille
Que je la vi le soir quand sa vive scintile
Par ne sçai quel regard vint mes yeus enchanter:
Et s' il te plaist encor tant soit peu d' alenter
(Miserable souhet!) de sa feinte inutile
Le feu qu' amour me vient de son aile sutile
Tout alentour du coeur, sans repos, eventer:
Sur le haut de mon lit en voeu je t' apendrai,
Devot, un saint tableau, sur lequel je peindrai
L' heur que j' aurai reçeu de ta forme douteuse,
Et comme Jupiter à Troye fut deceu
Du Somme et de Junon, apres avoir receu
De la simple Venus la ceinture amoureuse.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Ecumiere Venus, roine en Cypre puissante,
Mere des dous amours, à qui toujours se joint
Le plaisir, et le jeu, qui tout animal point
A toujours reparer sa race perissante,
Sans toi, Nimfe aime-ris, la vie est languissante,
Sans toi rien n' est de beau, de vaillant ni de coint,
Sans toi la volupté joïeuse ne vient point,
Et des Graces sans toi la grace est desplaisante.
Ores qu' en ce printans on ne sçauroit rien voir,
Qui fiché dans le coeur ne sente ton pouvoir,
Sans plus une pucelle en sera elle exente?
Si tu ne veus du tout la traiter de rigueur
Au moins que sa froideur en ce mois d' Avril sente
Quelque peu du brasier qui m' enflame le coeur.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Cache pour cette nuit ta corne, bonne Lune,
Ainsi Endemion soit toujours ton ami
Et sans se reveiller en ton sein endormi:
Ainsi nul Enchanteur, jamais ne t' importune.
Le jour m' est odieus, la nuit m' est oportune,
Je crains de jour l' aguet d' un voisin ennemi,
De nuit plus courageus je traverse parmi
Le camp des espions, defendu de la brune.
Tu sçais, Lune, que peut l' amoureuse poison,
Le Dieu Pan, pour le pris d' une blanche toison
Peut bien fléchir ton coeur, et vous Astres insignes
Favorisés au feu qui me tient alumé:
Car, s' il vous en souvient, la pluspart de vous, Signes,
Ne se voit luire au ciel que pour avoir aimé.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Le Jeu, la Grace, et les freres jumeaus
Suivent madame, et quelque part qu' elle erre,
Dessous ses piés fait emailler la terre,
Et des Hyvers fait des printans nouveaus.
En sa faveur jargonnent les oiseaus,
Ses vens Eole en sa caverne enserre,
Le dous Zephire un dous souspir desserre,
Et tous muets s' acoisent les ruceaus.
Les Elemans se remirent en elle,
Nature rit de voir chose si belle:
Mais las! je crains que quelcun de ses Dieus
Ne passionne apres son beau visage,
Et qu' en pillant le tresor de nôtre age,
Ne la ravisse, et ne l' emporte aux cieus.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Cesse tes pleurs, mon livre, il n' est pas ordonné
Du destin; que moi vif tu reçoives ta gloire:
Avant que passé j' aye outre la rive noire,
L' honneur que l' on te doit ne te sera donné.
Apres mile ans je voi que quelcun étonné
En mes vers de bien loin viendra de mon Loir boire,
Et voiant mon païs à peine voudra croire
Que d' un si petit champ tel poëte soit né.
Pren, mon livre, pren coeur, la vertu precieuse
"De l' homme quand il vit est toujours odieuse:
Mais apres qu' il est mort chacun le pense un Dieu.
La rancueur nuit toujours à ceus qui sont en vie,
Sur les vertus d' un mort elle n' a plus de lieu,
Et la postérité rend l' honneur sans envie.

RHYME a a *

Mon oeil, mon coeur, ma Cassandre, ma vie,
Hé! qu' à bon droit tu dois porter d' envie
A ce grand Roi, qui ne veut plus soufrir
Qu' à mes chansons ton nom se vienne ofrir.
C' est lui qui veut qu' en trompette j' échange
Mon Luc, afin d' entonner sa louange,
Non de lui seul, mais de tous ses aïeus
Qui sont issus de la race des Dieus.
Je le ferai puis qu' il me le commande,
Car d' un tel Roi la puissance est si grande,
Que tant s' en faut qu' on la puisse eviter,
Qu' un camp armé n' y pourroit resister.
Mais que me sert d' avoir tant leu Catulle
Ovide, et Galle, et Properse et Tibulle,
Avoir tant veu Petrarche et tant noté,
Si par un Roi le pouvoir m' est osté
De les ensuivre, et si faut que ma lyre
Pendüe au croc ne m' ose plus rien dire.
Donques en vain je me paissois d' espoir
De faire un jour à la Thuscane voir
Que nôtre France, autant qu' elle, est heureuse
A souspirer une pleinte amoureuse:
Et pour montrer qu' on la peut surpasser,
J' avois desja commancé de trasser
Mainte Elegie à la façon antique,
Mainte belle Ode, et mainte Bucolique.
Car, à vrai dire, encore mon esprit
N' est satisfait de ceus qui ont ecrit
En notre langue, et leur amour merite
Ou du tout rien, ou faveur bien petite.
Non que je soi vanteur si glorieus
D' oser passer les vers laborieus
De tant d' amans qui se pleignent en France:
Mais pour le moins j' avois bien esperance
Que si mes vers ne marchoient les premiers
Qu' ils ne seroient sans honneur les derniers.
Car Eraton, qui les amours decoeuvre,
D' assés bon oeil m' atiroit à son oeuvre.
L' un trop enflé les chante grossement,
L' un enervé les traine bassement,
L' un nous despaint une amie paillarde,
L' un plus aus vers qu' aus sentences regarde
Et ne peut onc, tant se sceut desguiser,
Aprendre l' art de bien Petrarquiser.
Que pleures tu, Cassandre, ma douce âme?
Encor Amour ne veut couper la trame,
Qu' en ta faveur je pandis au mestier,
Sans achever l' ouvrage tout entier.
Mon Roi n' a pas d' une Tygre sauvage
Sucé le lait, et son jeune courage,
Ou je me trompe, a senti quelques fois
Le trait d' Amour qui surmonte les Rois.
S' il l' a senti, ma coulpe est effacée,
Et sa grandeur ne sera courroucée
Qu' à mon retour des horribles combas
Hors de son croc mon Luc j' aveigne à bas,
Le pincetant, et qu' en lieu des alarmes
Je chante Amour, tes beautés, et mes larmes,
"Car l' arc tendu trop violentement,
Ou s' alentit, ou se romp vistement.
Ainsi Achille apres avoir par terre
Tant fait mourir de soudars en la guerre
Son Luc doré prenoit entre ses mains
Teintes encor de meurdres inhumains,
Et vis à vis du fils de Menetie
Chantoit l' amour de Briseis s' amie,
Puis tout soudain les armes reprenoit,
Et plus vaillant au combat retournoit.
Ainsi, apres que l' aïeul de mon maistre
Hors de combas retirera sa dextre,
Se desarmant dedans sa tante à part,
De sur le Luc à l' heure ton Ronsard
Te chantera, car il ne se peut faire
Qu' autre beauté lui puisse jamais plaire,
Ou soit qu' il vive, ou soit qu' outre le port,
Leger fardeau. Charon le passe mort.

TITLE

RHYME a a *

Du jour que je fus amoureus,
Nul past tant soit-il savoureus
Ne vin tant soit-il delectable
Au coeur ne m' est point agreable,
Car depuis l' heure je ne sceu
Rien boire ou manger qui m' ait pleu:
Une tristesse en l' âme close
Me nourist, et non autre chose.
Tous les plesirs que j' estimois
Alors que libre je n' aimois,
Maintenant je les desestime,
Plus ne m' est plaisante l' escrime,
La paume, la chasse et le bal,
Mais come un sauvage animal
Je me pers dans un bois sauvage,
Loing de gens, pour celer ma rage.
L' amour fut bien forte poison
Qui m' ensorcela ma raison
Et qui me deroba l' audace
Que je portoi dessus la face,
Me faisant aller pas à pas,
Triste et pensif, le front à bas,
En home qui craint, et qui n' ose
Se fier plus en nule chose.
Le mal que l' on faint d' Ixion
N' aproche de ma passion.
Et mieus j' aymeroi de Tantale
Endurer la peine infernale
Un an, qu' estre un jour amoureus,
Pour languir autant malheureus,
Que j' ay fait, depuis que Cassandre
Tient mon coeur, et ne le veut rendre.

RHYME a a *

Aus faits d' amour Diotime certaine,
Dit à bon droit qu' Amour est capitaine
De noz Daimons, et qu' il a le pouvoir
De les contraindre, ou de les emouvoir,
Come celui qui Couronnal preside
A leurs cantons, et par bandes les guide
Et que lui seul peut l' homme acouardi
En un moment rendre caut et hardi,
Quand il luy plaist l' echaufer de sa flame,
Et d' un beau soing lui époinçonner l' ame.
Auparavant que je fusse amoureus,
J' estoi, Brinon, et honteus et poureus:
Si j' entendoi quelque chose en la rue
Grouler de nuit, j' avoi l' ame éperdue,
De ça de là tout le cors me trembloit,
Au tour du coeur une peur s' assembloit
Gelant mes os, et mes saillantes venes
En lieu de sang de froideur estoient plenes,
Et d' une horreur tous mes cheveus dressés
Sous le chapeau se tenoient herissés.
Si j' avisois une torche flambante,
En m' encapant j' avoi l' âme tremblante,
Ou m' en fuioi de peur qu' on ne me vist
Ou que rougir de honte on ne me fist.
Mais par sur tout je perdoi le courage
Quand je passoi de nuit, par un bocage
Ou prés d' un antre, et me sembloit avis
Que par derriere un esprit m' avoit pris.
Ores sans peur j' eleve au ciel la teste,
Je ne crain plus ni gresle ni tempeste,
Ni les voleurs par lesquels sont pillés
Les vestemens des amans depouillés.
Ni les Daimons des antres soliteres,
Ni les espris des ombreus cemeteres,
Car le Daimon qui leur peut commander
Me tient escorte, et me fait hazarder
De mettre à fin tout ce que je propose,
Ou si je crain, je ne crain autre chose
Que le babil, l' envie et le courrous
D' une voisine, ou d' un mari jalous,
Ou qu' un plus riche en ma place ne vienne,
Et que ma dame entre ses bras le tienne
Toute une nuit, et que sot ce pendant
A l' huis fermé je ne bée, attendant
Que l' on m' appelle, ou qu' une chambriere
Vienne éconduire humblement ma priere
Par une excuse, et me laissant davant
La porte close, à la pluye et au vent,
Triste et pensif je ne me couche à terre,
Tremblant de froid au bruit de ma guiterre.
Donque, Brinon, si tu te plais d' avoir
L' estomac plein de force et de pouvoir,
Sois amoureux, et tu auras l' audace
Plus forte au coeur, que si une cuirasse
Vestoit ton corps, ou si un camp armé.
Pour ton secours t' enserroit enfermé.

RHYME a a *

Pein moi, Janet, pein moi je te supplie
Dans ce tableau les beautés de m' amie
De la façon que je te les dirai.
Comme importun je ne te supplirai
D' un art menteur quelque faveur lui faire,
Il sufist bien si tu la sçais portraire
Ainsi qu' elle est, sans vouloir deguiser
Son naturel pour la favoriser,
Car la faveur n' est bonne que pour celles
Qui se font peindre, et qui ne sont pas belles.
Fai luy premier les cheveus ondelés,
Noués, retors, recrepés, annelés.
Qui de couleur le cedre representent,
Ou les demesle, et que libres ils sentent
Dans le tableau, si par art tu le peus,
La mesme odeur de ses propres cheveus.
D' un crespe noir sa teste soit voilée,
Puis d' une toile en cent plis canelée,
Telle qu' on dit que Cleopatre avoit
Quand par la mer Anthoine elle suivoit,
Et qu' elle assise au plus haut de sa poupe.
Au bruit du Cistre encourageoit sa troupe.
Fai lui le front en bosse revouté,
Sur lequel soient d' un et d' autre costé,
Peins gravement sur trois sieges d' ivoire,
La majesté, la vergongne, et la gloire.
Que son beau front ne soit entrefendu,
De nul sillon en profond estendu,
Mais qu' il soit tel qu' est la pleine marine
Quand tant soit peu le vent ne la mutine,
Et que gisante en son lit elle dort
Calmant ses flots sillés d' un somme mort.
Tout au meillieu par la greve descende
Un beau rubi, de qui l' esclat s' epande
Par le tableau, ainsi qu' on voit de nuit
Briller les rais de la lune qui lui
Dessus la nege au fond d' un val coulée,
De trace d' home encore non foulée.
Apres fai lui son beau sourci voutis
D' ebene noir, et que son pli tortis
Semble un croissant qui montre par la nue
Au premier mois sa vouture cornue:
Ou si jamais tu as veu l' arc d' Amour,
Pren le portrait dessus le demi tour
De sa courbure à demi cercle close,
Car l' arc d' Amour et lui n' est qu' une chose:
Mais las! mon Dieu, mon Dieu je ne sai pas
Par quel moïen, ni comment, tu peindras
(Voire eusse tu l' artifice d' Apelle)
De ses beaus yeux la grace naturelle,
Qui font vergongne aus estoilles des cieus:
Que l' un soit dous, l' autre soit furieus,
Que l' un de Mars, l' autre de Venus tienne,
Que du benin tout esperance vienne,
Et du cruel vienne tout desespoir:
Ou que l' un soit pitoiable à le voir,
Come celuy d' Ariadne delessée
Aus bors de Die, alors que l' incensée,
Voyant la mer, de pleurs se consommoit,
Et son Thesée en vain elle nommoit.
L' autre soit gay, come il est bien croiable
Que l' eut jadis Penelope louable
Quand elle vit son mari retourné,
Aiant vint ans loing d' elle sejourné.
Apres fai lui sa rondelette oreille,
Petite, unie, entre blanche et vermeille,
Qui sous le voile aparoisse à l' egal
Que fait un lis enclos dans un cristal,
Ou tout ainsi qu' aparoist une rose
Tout fraichement dedans un verre enclose.
Mais pour neant tu aurois fait si beau
Tout l' ornement de ton riche tableau,
Si tu n' avois de la lineature
De son beau nez bien portrait la peinture:
Pein le moi donc gresle, long aquilin,
Poly, traitis, où l' envieus malin,
Quand il voudroit, n' i sçauroit que reprendre,
Tant proprement tu le feras descendre
Parmi la face, ainsi comme descend
Dans une pleine un petit mont qui pend.
Apres au vif pein moi sa belle joüe
Du mesme taint d' une rose qui noüe
De sur du laict, ou du taint blanchissant
Du lis qui baise un oeillet rougissant.
Dans le meillieu portrais une fossette,
Fossette, non, mais d' Amour la cachette,
D' où ce garson de sa petite main
Lache cent traitz, et jamais un en vain
Que par les yeux droit au coeur il ne touche.
Helas, Janet, pour bien peindre sa bouche
A peine Homere en ses vers te diroit
Quel vermeillon egualer la pouroit,
Car pour la peindre ainsi qu' elle merite,
Peindre il faudroit celle d' une Charite.
Pein la moy donc qu' elle semble parler,
Ores sourire, ores embasmer l' air
De ne sçay quelle ambrosienne haleine.
Mais par sur tout fai qu' elle semble pleine
De la douceur de persuasion.
Tout à l' entour atache un milion
De ris, d' atrais, de jeux, de courtoisies,
Et que deux rangs de perlettes choisies
D' un ordre egal en la place des dens
Bien poliment soient arengés dedans.
Pein tout autour une levre bessonne,
Qui d' elle mesme, en s' elevant, semonne
D' estre baisée, aiant le taint pareil
Ou de la rose, ou du coural vermeil,
Elle flambante au printems sur l' espine,
Luy rougissant au fond de la marine.
Pein son menton au meillieu fosselu
Et que le bout en rondeur pommelu
Soit tout ainsi que l' on voit aparoistre
Le bout d' un coin qui ja commence à croistre.
Plus blanc que laict caillé de sur le jonc
Pein lui le col, mais pein-le un petit long,
En forme d' Istme, et sa gorge douillette
Comme le col soit un petit longuette.
Apres fai lui par un juste compas,
Et de Junon les coudes et les bras,
Et les beaux dois de Minerve, et encore
La main pareille à celle de l' Aurore.
Je ne sçay plus, mon Janet, où j' en suis,
Je suis confus, et muet je ne puis,
Comme j' ay fait, te declarer le reste
De ses beautés, qui ne m' est manifeste:
Las! car jamais tant de faveur je n' u
Que d' avoir veu ses beaus tetins à nu
Mais si l' on peut juger par conjecture,
Persuadé de raisons, je m' asseure
Que la beauté qui ne s' aparoist doit
Du tout respondre à celle que l' on voit.
Donque pein la, et qu' elle me soit faite
Parfaitte autant comme l' autre est parfaitte.
Ainsi qu' en bosse eleve moi son sein,
Net, blanc, poly, large; profond et plein.
Dedans lequel mile rameuses venes.
De rouge sans tresaillent toutes plenes.
Puis quant au vif tu auras decouvers
Desous la peau les muscles et les ners,
Enfle au dessus deux pommes nouvelettes
Comme l' on voit deux pommes verdelettes
D' un orenger, qui encores du tout
Ne font qu' à l' heure à se rougir au bout.
Tout au plus haut des épaules marbrines,
Pein le sejour des Charites divines
Et que l' Amour sans cesse voletant
Toujours les couve, et les aille éventant,
Pensant voler avec le Jeu son frere
De branche en branche es vergers de Cythere.
Un peu plus bas, en miroir arondi,
Tout poupellé, gracelet, rebondi,
Come celui de Venus, pein son ventre:
Pein son nombril ainsi qu' un petit centre,
Le fond duquel paroisse plus vermeil
Qu' un bel oeilet entr' ouvert au soleil.
Qu' atens tu plus? Portrai moi l' autre chose
Qui est si belle, et que dire je n' ose,
Et dont l' espoir impatient me point:
Mais je te pry ne me l' ombrage point,
Si ce n' estoit d' un voile fait de soie,
Clair et subtil, affin qu' on l' entrevoie,
Ses cuisses soient come faites au tour
En grelissant, rondes tout à l' entour,
Ainsi qu' un terme arondi d' artifice
Qui soutient ferme un royal edifice.
Come deus monts enleve ses genous,
Douillets, charnus, ronds, delicas, et mous,
Dessous lesquels fay lui la greve plene,
Telle que l' ont les vierges de Lacene,
Alant lutter au rivage connu
Du fleuve Eurote, ayans le cors tout nu,
Ou bien chassans à meutes decouplées
Quelque grand cerf es forets Amiclées.
Puis pour la fin portrai lui de Thetis
Les piés estrois, et les tallons petis.
Ha, que fais-tu? tu gaste ton ouvrage,
Tu faus, Janet, à peindre son visage,
Le paignant mal tu pers de ton renom:
Vien, sui mes pas au logis de Brinon,
Là tu verras, dans un coin de sa salle
Une peinture aus déesses egale,
Qu' il fist tracer par la main des amours
Pour sa Sidere, afin que tous les jours
En la voiant eust souvenance d' elle:
Je veus du tout que m' amie soit telle
Ne lui pein donc, Janet, ne pis ne mieux,
Le front, le nez, la bouche, ni les yeux.
Ha, je la voy! elle est presque portraite,
Encor un trait, encor un, elle est faite,
Leve tes mains, ha mon Dieu je la voy!
Bien peu s' en faut qu' elle ne parle à moy.

TITLE

RHYME a a b c c b

Quand au temple nous serons
Agenouillés, nous ferons
Les devots selon la guise
De ceus qui pour loüer Dieu,
Humbles se courbent au lieu
Le plus secret de l' église.

RHYME a a b c c b

Mais quand au lit nous serons
Entrelassés, nous ferons
Les lascifs, selon les guises
Des amans, qui librement
Pratiquent folatrement
Dans les dras cent mignardises.

RHYME a a b c c b

Pourquoi donque, quand je veus
Ou mordre tes beaus cheveus,
Ou baiser ta bouche aimée,
Ou tatonner ton beau sein,
Contrefais-tu la nonnain
Dedans un cloistre enfermée?

RHYME a a b c c b

Pour qui gardes-tu tes yeus,
Et ton sein delicieus,
Ta joue et ta bouche belle?
En veus-tu baiser Pluton
Là-bas, apres que Caron
T' aura mise en sa nacelle?

RHYME a a b c c b

Apres ton dernier trespas,
Gresle, tu n' auras là bas
Qu' une bouchette blesmie:
Et quand mort je te verrois
Aus ombres je n' avourois
Que jadis tu fus m' amie.

RHYME a a b c c b

Ton test n' aura plus de peau,
Et ton visage si beau
N' aura venes ny arteres,
Tu n' auras plus que les dens,
Telles qu' on les voit dedans
Les testes des cimeteres.

RHYME a a b c c b

Donque, tandis que tu vis,
Change, maistresse, d' avis,
Et ne m' espargne ta bouche:
Incontinent tu mourras,
Lors tu te repentiras
De m' avoir esté farouche.

RHYME a a b c c b

Ah je meurs, ah baise moi,
Ah maistresse aproche toi,
Tu fuis comme fan qui tremble,
Au moins soufre que ma main
S' esbate un peu dans ton sein
Ou plus bas si bon te semble.

TITLE

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Celui qui boit, comme a chanté Nicandre,
De l' Aconite, il a l' esprit troublé,
Tout ce qu' il voit lui semble estre doublé,
Et sur ses yeux la nuit se vient espandre.
Celui qui boit de l' amour de Cassandre,
Qui par ses yeux au coeur est ecoulé,
Il perd raison, il devient afolé,
Cent fois le jour la Parque le vient prendre.
Mais la chaut vive, ou la rouille, ou le vin
Ou l' or fondu peuvent bien mettre fin
Au mal cruel que l' Aconite donne:
La mort sans plus a pouvoir de garir
Le coeur de ceux que Cassandre empoisonne,
Mais bien heureux qui peut ainsi mourir.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

J' ai pour maistresse une etrange Gorgonne,
Qui va passant les anges en beauté,
C' est un vray Mars en dure cruauté,
En chasteté la fille de Latonne.
Quand je la voy, mile fois je m' estonne
La larme à l' oeil, ou que ma fermeté.
Ne la flechit, ou que sa dureté
Ne me conduit d' où plus on ne retourne.
De la nature un coeur je n' ay receu,
Ainçois plus tost pour se nourir en feu
En lieu de luy j' ay une Salamandre,
Car si j' avoi de chair un coeur humain,
Long tems y a qu' il fust reduit en cendre,
Veu le brasier dont toujours il ard plain.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Que tu es, Ciceron, un affetté menteur,
Qui dis, qu' il n' y a mal sinon que l' infamie
Si tu portois celui que me cause m' amie,
Pour le moins tu dirois que c' est quelque malheur.
Je sen journelement un aigle sus mon coeur,
J' entens un soing grifu, qui come une Furie
Me ronge impatient, puis tu veus que je die,
Abusé de tes mots, que mal n' est pas douleur.
Vous en disputerés, ainsi que bon vous semble,
Vous philosophes Grés, et vous Romains ensemble,
Mais je croy pour le seur qu' un travail langoureux
Est douleur, quand Amour l' encharne dedans l' ame,
Et que le deshonneur, la honte et le diffame
N' est point de mal, au pris du tourment amoureux.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Foudroye moy de grace ainsi que Capanée,
O pere Jupiter, et de ton feu cruel
Esteins moy l' autre feu qu' Amour continuel
Toujours m' alume au coeur d' une flame obstinée.
E ne vaut-il pas mieus qu' une seul journée
Me despouille soudain de mon fardeau mortel,
Que de soufrir toujours en l' ame un tourment tel
Que n' en soufre aus enfers l' ame la plus damnée?
Ou bien si tu ne veus, pere, me foudroyer
Donne le desespoir qui me meine noyer,
M' elançant du sommet d' un rocher solitaire,
Puis qu' autrement par soing, par peine et par labeur,
Par ennuy, par travail, je ne me puis defaire
D' amour, qui maugré moi tient fort dedans mon coeur.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Amour, tu semble au phalange qui point,
Lui de sa queüe, et toi de ta quadrelle:
De tous deux est la pointure mortelle,
Qui rempe au coeur, et si n' aparoist point.
Sans soufrir mal tu me conduis au point
De la mort dure, et si ne voy par quelle
Playe je meurs, ny par quelle moüelle
Ton venin s' est autour de mon coeur joint.
Ceus qui se font saigner le pié dans l' eau,
Meurent sans mal, pour un crime nouveau
Fait à leur roy, par traitreuse cautelle:
Je meurs comme eus, voire et si je n' ay fait
Encontre Amour ni traison, ni forfait,
Si trop aymer un crime ne s' appelle.

TITLE

RHYME a a b c c b

Il me semble que la journée
Coule plus longue qu' une année,
Quand par malheur je n' ay ce bien
De voir la grand beauté de celle
Qui tient mon coeur, et sans laquelle
Veissé-je tout je ne voy rien.

RHYME a a b c c b

Quiconque fut jadis le sage
Qui dit que l' amoureux courage
Vit de ce qu' il ayme, il dit vrai:
Ailleurs vivant il ne peut estre,
Ni d' autre viande se paistre,
J' en suis seur, j' en ai fait l' essay.

RHYME a a b c c b

Toujours l' amant vit en l' aimée;
Pour cela mon ame afamée
Ne se veut souler que d' amour,
De l' amour elle est si friande,
Que sans plus de telle viande
Se veut repaistre nuit et jour.

RHYME a a b c c b

Si quelcun dit que je m' abuse,
Voye luimesme la Meduse
Qui d' un rocher m' a fait le coeur,
Et l' ayant veüe, je m' asseure
Qu' il sera fait sus la mesme heure
Le compagnon de mon malheur.

RHYME a a b c c b

Car est-il home que n' enchante
La voix d' une dame savante,
Et fust-il Scythe en cruauté:
Il n' est point de plus grand magie
Que la docte voix d' une amie,
Quand elle est jointe à la beauté.

RHYME a a b c c b

Or j' aime bien, je le confesse
Et plus j' iray vers la vieillesse
Et plus constant j' aimeray mieux:
Je n' obliray, fussai-je en cendre,
La douce amour de ma Cassandre,
Qui loge mon coeur dans ses yeux.

RHYME a a b c c b

Adieu liberté ancienne,
Comme chose qui n' est plus mienne,
Adieu ma chere vie, adieu,
Ta fuite ne me peut déplaire,
Puis que ma perte voluntaire
Se retreuve en un si beau lieu.

RHYME a a b c c b

Chanson, vaten où je t' adresse,
Dans la chambre de ma maistresse:
Di lui, baisant sa blanche main,
Que pour en santé me remettre,
Il ne lui faut sinon permettre
Que tu te caches dans son sein.
