AUTHOR Louise Labe

TITLE

RHYME a b b a a b b a c d c e d e

Non havria Ulisse o qualunqu'altro mai 
Piu accorto fù, da quel divino aspetto, 
Pien di gratie, d'honor et di rispetto, 
Sperato qual i sento affanni et guai.
Pur, Amor, co'i begli occhi tu fatt'hai
Tal piaga dentro al mio innocente petto,
Di cibo et di calor già tuo ricetto,
Che rimedio non v'è si tu nol'dai.
O sorte dura, che mi fa esser quale 
Punta d'un Scorpio, et domandar riparo 
Contr'el velen'dall'istesso animale.
Chieggio ti sol'ancida questa noia, 
Non estingua el desir a me si caro, 
Che mancar non potria ch'i non mi muoia.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Ô beaux yeux bruns, ô regards détournés, 
Ô chauds soupirs, ô larmes épandues, 
Ô noires nuits vainement attendues, 
Ô jours luisants vainement retournés!
Ô tristes plaints, ô désirs obstinés, 
Ô temps perdu, ô peines dépendues, 
Ô mille morts en mille rets tendues, 
Ô pires maux contre moi destinés!
Ô ris, ô front, cheveux, bras, mains et doigts! 
Ô luth plaintif, viole, archet et voix! 
Tant de flambeaux pour ardre une femelle!
De toi me plains, que tant de feux portant, 
En tant d'endroits d'iceux mon coeur tâtant, 
N'en est sur toi volé quelque étincelle.

RHYME a b b a a b b a c d e d c e


Ô longs désirs, ô espérances vaines, 
Tristes soupirs et larmes coutumières 
À engendrer de moi maintes rivières 
Dont mes deux yeux sont sources et fontaines!
Ô cruautés, ô durtés inhumaines 
Piteux regards des célestes lumières 
Du coeur transi ô passions premières, 
Estimez-vous croître encore mes peines?
Qu'encor Amour sur moi son arc essaie 
Que nouveaux feux me jette et nouveaux dards, 
Qu'il se dépite, et pis qu'il pourra fasse:
Car je suis tant navrée en toutes parts 
Que plus en moi une nouvelle plaie, 
Pour m'empirer, ne pourrait trouver place.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Depuis qu'Amour cruel empoisonna 
Premièrement de son feu ma poitrine, 
Toujours brûlai de sa fureur divine, 
Qui un seul jour mon coeur n'abandonna.
Quelque travail, dont assez me donna, 
Quelque menace et prochaine ruine, 
Quelque penser de mort qui tout termine, 
De rien mon coeur ardent ne s'étonna.
Tant plus qu'Amour nous vient fort assaillir, 
Plus il nous fait nos forces recueillir, 
Et toujours frais en ses combats fait être;
Mais ce n'est pas qu'en rien nous favorise, 
Cil qui les Dieux et les hommes méprise, 
Mais pour plus fort contre les forts paraître.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Claire Vénus, qui erres par les Cieux, 
Entends ma voix qui en plaints chantera, 
Tant que ta face au haut du Ciel luira, 
Son long travail et souci ennuyeux.
Mon oeil veillant s'attendrira bien mieux, 
Et plus de pleurs te voyant jettera. 
Mieux mon lit mol de larmes baignera, 
De ses travaux voyant témoins tes yeux.
Donc des humains sont les lassés esprits 
De doux repos et de sommeil épris. 
J'endure mal tant que le Soleil luit;
Et quand je suis quasi toute cassée, 
Et que me suis mise en mon lit lassée, 
Crier me faut mon mal toute la nuit.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Deux ou trois fois bienheureux le retour
De ce clair Astre, et plus heureux encore
Ce que son oeil de regarder honore.
Que celle-là recevrait un bon jour,
Qu'elle pourrait se vanter d'un bon tour, 
Qui baiserait le plus beau don de Flore, 
Le mieux sentant que jamais vit Aurore, 
Et y ferait sur ses lèvres séjour!
C'est à moi seule à qui ce bien est dû,
Pour tant de pleurs et tant de temps perdu;
Mais, le voyant, tant lui ferai de fête,
Tant emploierai de mes yeux le pouvoir, 
Pour dessus lui plus de crédit avoir, 
Qu'en peu de temps ferai grande conquête.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

On voit mourir toute chose animée 
Lors que du corps l'âme subtile part. 
Je suis le corps, toi la meilleure part: 
Où es-tu donc, 0 âme bien-aimée?
Ne me laissez par si long temps pâmée, 
Pour me sauver après viendrais trop tard. 
Las! ne mets point ton corps en ce hasard: 
Rends-lui sa part et moitié estimée.
Mais fais, Ami, que ne soit dangereuse
Cette rencontre et revue amoureuse,
L'accompagnant, non de sévérité,
Non de rigueur, mais de grâce amiable, 
Qui doucement me rende ta beauté, 
Jadis cruelle, à présent favorable.

RHYME a b b a a b b a c d c c d c

Je vis, je meurs; je me brûle et me noie; 
J'ai chaud extrême en endurant froidure; 
La vie m'est et trop molle et trop dure; 
J'ai grands ennuis entremêlés de joie.
Tout à un coup je ris et je larmoie, 
Et en plaisir maint grief tourment j'endure; 
Mon bien s'en va, et à jamais il dure; 
Tout en un coup je sèche et je verdoie.
Ainsi Amour inconstamment me mène; 
Et quand je pense avoir plus de douleur, 
Sans y penser je me trouve hors de peine.
Puis quand je crois ma joie être certaine 
Et être au haut de mon désiré heur, 
Il me remet en mon premier malheur.

RHYME a b b a a b b a c d e c d e

Tout aussitôt que je commence à prendre 
Dans le mol lit le repos désiré, 
Mon triste esprit, hors de moi retiré, 
S'en va vers toi incontinent se rendre.
Lors m'est avis que dedans mon sein tendre 
Je tiens le bien où j'ai tant aspiré, 
Et pour lequel j'ai si haut soupiré 
Que de sanglots ai souvent cuidé fendre.
Ô doux sommeil, ô nuit à moi heureuse! 
Plaisant repos, plein de tranquillité, 
Continuez toutes les nuits mon songe;
Et si jamais ma pauvre âme amoureuse 
Ne doit avoir de bien en vérité, 
Faites au moins qu'elle en ait en mensonge.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Quand j'aperçois ton blond chef, couronné
D'un laurier vert, faire un luth si bien plaindre
Que tu pourrais à te suivre contraindre
Arbres et rocs; quand je te vois orné,
Et, de vertus dix mille environné, 
Au chef d'honneur plus haut que nul atteindre, 
Et des plus hauts les louanges éteindre, 
Lors dit mon coeur en soi passionné:
Tant de vertus qui te font être aimé, 
Qui de chacun te font être estimé, 
Ne te pourraient aussi bien faire aimer?
Et, ajoutant à ta vertu louable 
Ce nom encor de m'être pitoyable, 
De mon amour doucement t'enflammer?

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Ô doux regards, ô yeux pleins de beauté, 
Petits jardins pleins de fleurs amoureuses 
Où sont d'Amour les flèches dangereuses, 
Tant à vous voir mon oeil s'est arrêté!
Ô coeur félon, 0 rude cruauté, 
Tant tu me tiens de façons rigoureuses, 
Tant j'ai coulé de larmes langoureuses, 
Sentant l'ardeur de mon coeur tourmenté!
Doncques, mes yeux, tant de plaisir avez,
Tant de bons tours par ces yeux recevez;
Mais toi, mon coeur, plus les vois s'y complaire,
Plus tu languis, plus en as de souci. 
Or devinez si je suis aise aussi, 
Sentant mon oeil être à mon coeur contraire.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Luth, compagnon de ma calamité, 
De mes soupirs témoin irréprochable, 
De mes ennuis contrôleur véritable, 
Tu as souvent avec moi lamenté;
Et tant le pleur piteux t'a molesté 
Que, commençant quelque son délectable, 
Tu le rendais tout soudain lamentable, 
Feignant le ton que plein avais chanté.
Et si tu veux efforcer au contraire,
Tu te détends et si me contrains taire:
Mais me voyant tendrement soupirer,
Donnant faveur à ma tant triste plainte, 
En mes ennuis me plaire suis contrainte 
Et d'un doux mal douce fin espérer.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Oh! si j'étais en ce beau sein ravie 
De celui-là pour lequel vais mourant; 
Si avec lui vivre le demeurant 
De mes courts jours ne m'empêchait envie;
Si m'accolant, me disait: Chère Amie, 
Contentons-nous l'un l'autre, s'assurant 
Que jà tempête, Euripe, ni courant, 
Ne nous pourra déjoindre en notre vie;
Si, de mes bras le tenant accolé,
Comme du lierre est l'arbre encercelé,
La mort venait, de mon aise envieuse,
Lors que souef plus il me baiserait, 
Et mon esprit sur ses lèvres fuirait, 
Bien je mourrais, plus que vivante, heureuse.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Tant que mes yeux pourront larmes épandre 
À l'heur passé avec toi regretter, 
Et qu'aux sanglots et soupirs résister 
Pourra ma voix, et un peu faire entendre;
Tant que ma main pourra les cordes tendre
Du mignard luth, pour tes grâces chanter;
Tant que l'esprit se voudra contenter
De ne vouloir rien fors que toi comprendre,
Je ne souhaite encore point mourir.
Mais, quand mes yeux je sentirai tarir,
Ma voix cassée, et ma main impuissante,
Et mon esprit en ce mortel séjour 
Ne pouvant plus montrer signe d'amante, 
Prierai la mort noircir mon plus clair jour.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Pour le retour du Soleil honorer,
Le Zéphir l'air serein lui appareille,
Et du sommeil l'eau et la terre éveille,
Qui les gardait, l'une de murmurer
En doux coulant, l'autre de se parer 
De mainte fleur de couleur nonpareille. 
Jà les oiseaux ès arbres font merveille, 
Et aux passants font l'ennui modérer;
Les nymphes jà en mille jeux s'ébattent
Au clair de lune, et dansant l'herbe abattent.
Veux-tu, Zéphir, de ton heur me donner,
Et que par toi toute me renouvelle? 
Fais mon Soleil devers moi retourner, 
Et tu verras s'il ne me rend plus belle.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Après qu'un temps la grêle et le tonnerre
Ont le haut mont de Caucase battu,
Le beau jour vient, de lueur revêtu.
Quand Phébus a son cerne fait en terre,
Et l'Océan il regagne à grand'erre; 
Sa soeur se montre avec son chef pointu. 
Quand quelque temps le Parthe a combattu, 
Il prend la fuite et son arc il desserre.
Un temps t'ai vu et consolé plaintif,
Et défiant de mon feu peu hâtif;
Mais maintenant que tu m'as embrasée,
Et suis au point auquel tu me voulais, 
Tu as ta flamme en quelque eau arrosée, 
Et es plus froid qu'être je ne soulais.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Je fuis la ville, et temples, et tous lieux 
Esquels, prenant plaisir à t'ouïr plaindre, 
Tu pus, et non sans force, me contraindre 
De te donner ce qu'estimais le mieux.
Masques, tournois, jeux me sont ennuyeux,
Et rien sans toi de beau ne me puis peindre;
Tant que, tâchant à ce désir éteindre,
Et un nouvel objet faire à mes yeux,
Et des pensers amoureux me distraire,
Des bois épais suis le plus solitaire.
Mais j'aperçois, ayant erré maint tour,
Que si je veux de toi être délivre, 
Il me convient hors de moi-même vivre; 
Ou fais encor que loin sois en séjour.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Baise m'encor, rebaise-moi et baise; 
Donne m'en un de tes plus savoureux, 
Donne m'en un de tes plus amoureux: 
Je t'en rendrai quatre plus chauds que braise.
Las! te plains-tu? Çà, que ce mal j'apaise, 
En t'en donnant dix autres doucereux. 
Ainsi, mêlant nos baisers tant heureux, 
Jouissons-nous l'un de l'autre à notre aise.
Lors double vie à chacun en suivra. 
Chacun en soi et son ami vivra. 
Permets m'Amour penser quelque folie:
Toujours suis mal, vivant discrètement, 
Et ne me puis donner contentement 
Si hors de moi ne fais quelque saillie.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Diane étant en l'épaisseur d'un bois,
Après avoir mainte bête assénée,
Prenait le frais, de Nymphes couronnée.
J'allais rêvant, comme fais mainte fois,
Sans y penser, quand j'ouïs une voix 
Qui m'appela, disant: Nymphe étonnée, 
Que ne t'es-tu vers Diane tournée? 
Et, me voyant sans arc et sans carquois:
Qu'as-tu trouvé, ô compagne, en ta voie,
Qui de ton arc et flèches ait fait proie?
- Je m'animai, réponds-je, à un passant,
Et lui jetai en vain toutes mes flèches 
Et l'arc après; mais lui, les ramassant 
Et les tirant, me fit cent et cent brèches.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Prédit me fut que devait fermement 
Un jour aimer celui dont la figure 
Me fut décrite; et sans autre peinture 
Le reconnus quand vis premièrement.
Puis le voyant aimer fatalement, 
Pitié je pris de sa triste aventure, 
Et tellement je forçai ma nature, 
Qu'autant que lui aimai ardentement.
Qui n'eût pensé qu'en faveur devait croître
Ce que le Ciel et destins firent naître?
Mais quand je vois si nubileux apprêts,
Vents si cruels et tant horrible orage, 
Je crois qu'étaient les infernaux arrêts 
Qui de si loin m'ourdissaient ce naufrage.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Quelle grandeur rend l'homme vénérable? 
Quelle grosseur? quel poil? quelle couleur? 
Qui est des yeux le plus emmielleur? 
Qui fait plus tôt une plaie incurable?
Quel chant est plus à l'homme convenable? 
Qui plus pénètre en chantant sa douleur? 
Qui un doux luth fait encore meilleur? 
Quel naturel est le plus amiable?
Je ne voudrais le dire assurément,
Ayant Amour forcé mon jugement;
Mais je sais bien, et de tant je m'assure,
Que tout le beau que l'on pourrait choisir, 
Et que tout l'art qui aide la Nature, 
Ne me sauraient accroître mon désir.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Luisant Soleil, que tu es bienheureux 
De voir toujours de t'Amie la face! 
Et toi, sa soeur, qu'Endymion embrasse, 
Tant te repais de miel amoureux!
Mars voit Vénus; Mercure aventureux 
De Ciel en Ciel, de lieu en lieu se glace; 
Et Jupiter remarque en mainte place 
Ses premiers ans plus gais et chaleureux.
Voilà du Ciel la puissante harmonie,
Qui les esprits divins ensemble lie;
Mais, s'ils avaient ce qu'ils aiment lointain,
Leur harmonie et ordre irrévocable 
Se tournerait en erreur variable, 
Et comme moi travailleraient en vain.

RHYME a b b a a b b a c c d e d e

Las! que me sert que si parfaitement
Louas jadis et ma tresse dorée,
Et de mes yeux la beauté comparée
À deux Soleils, dont Amour finement
Tira les traits causes de ton tourment? 
Où êtes-vous, pleurs de peu de durée? 
Et mort par qui devait être honorée 
Ta ferme amour et itéré serment?
Doncques c'était le but de ta malice
De m'asservir sous ombre de service?
Pardonne-moi, Ami, à cette fois,
Étant outrée et de dépit et d'ire; 
Mais je m'assur', quelque part que tu sois, 
Qu'autant que moi tu souffres de martyre.

RHYME a b b a a b b a c c d e e d

Ne reprenez, Dames, si j'ai aimé,
Si j'ai senti mille torches ardentes,
Mille travaux, mille douleurs mordantes,
Si en pleurant j'ai mon temps consumé,
Las! que mon nom n'en soit par vous blâmé.
Si j'ai failli, les peines sont présentes.
N'aigrissez point leurs pointes violentes;
Mais estimez qu'Amour, à point nommé,
Sans votre ardeur d'un Vulcan excuser,
Sans la beauté d'Adonis accuser,
Pourra, s'il veut, plus vous rendre amoureuses
En ayant moins que moi d'occasion, 
Et plus d'étrange et forte passion. 
Et gardez-vous d'être plus malheureuses.

TITLE Elegies

RHYME a a *

Au temps qu'Amour, d'hommes et Dieux vainqueur,
Faisait brûler de sa flamme mon coeur,
En embrasant de sa cruelle rage
Mon sang, mes os, mon esprit et courage,
Encore lors je n'avais la puissance
De lamenter ma peine et ma souffrance;
Encor Phébus, ami des lauriers verts,
N'avait permis que je fisse des vers.
Mais maintenant que sa fureur divine
Remplit d'ardeur ma hardie poitrine,
Chanter me fait, non les bruyants tonnerres
De Jupiter, ou les cruelles guerres
Dont trouble Mars, quand il veut, l'Univers;
Il m'a donné la lyre, qui les vers
Soulait chanter de l'amour Lesbienne:
Et à ce coup pleurera de la mienne.
Ô doux archet, adoucis-moi la voix,
Qui pourrait fendre et aigrir quelquefois,
En récitant tant d'ennuis et douleurs,
Tant de dépits, fortunes et malheurs.
Trempe l'ardeur dont jadis mon coeur tendre
Fut, en brûlant, demi réduit en cendre.
Je sens déjà un piteux souvenir
Qui me contraint la larme à l'oeil venir.
Il m'est avis que je sens les alarmes
Que premiers j'eus d'Amour, je vois les armes
Dont il s'arma en venant m'assaillir.
C'étaient mes yeux, dont tant faisais saillir
De traits à ceux qui trop me regardaient,
Et de mon arc assez ne se gardaient.
Mais ces miens traits, ces miens yeux me défirent,
Et de vengeance être exemple me firent.
Et me moquant, et voyant l'un aimer,
L'autre brûler et d'amour consommer;
En voyant tant de larmes épandues,
Tant de soupirs et prières perdues,
Je n'aperçus que soudain me vint prendre
Le même mal que je soulais reprendre,
Qui me perça d'une telle furie
Qu'encor n'en suis après long temps guérie;
Et maintenant me suis encor contrainte
De rafraîchir d'une nouvelle plainte
Mes maux passés. Dames qui les lirez,
De mes regrets avec moi soupirez.
Possible, un jour, je ferai le semblable,
Et aiderai votre voix pitoyable
A vos travaux et peines raconter,
Au temps perdu vainement lamenter.
Quelque rigueur qui loge en votre coeur,
Amour s'en peut un jour rendre vainqueur.
Et plus aurez lui été ennemies,
Pis vous fera, vous sentant asservies.
N'estimez point que l'on doive blâmer
Celles qu'a fait Cupidon enflammer.
Autres que nous, nonobstant leur hautesse,
Ont enduré l'amoureuse rudesse:
Leur coeur hautain, leur beauté, leur lignage,
Ne les ont su préserver du servage
De dur Amour; les plus nobles esprits
En sont plus fort et plus soudain épris.
Sémiramis, reine tant renommée,
Qui mit en route avecque son armée
Les noirs squadrons des Ethiopiens,
Et, en montrant louable exemple aux siens,
Faisait couler, de son furieux branc,
Des ennemis les plus braves le sang,
Ayant encor envie de conquerre
Tous ses voisins, ou leur mener la guerre,
Trouva Amour, qui si fort la pressa,
Qu'armes et lois vaincue elle laissa.
Ne méritait sa Royale grandeur
Au moins avoir un moins fâcheux malheur
Qu'aimer son fils? Reine de Babylone,
Où est ton coeur qui ès combats résonne?
Qu'est devenu ce fer et cet écu,
Dont tu rendais le plus brave vaincu?
Où as-tu mis la martiale crête
Qui obombrait le blond or de ta tête?
Où est l'épée, où est cette cuirasse,
Dont tu rompais des ennemis l'audace?
Où sont fuis tes coursiers furieux,
Lesquels traînaient ton char victorieux?
T'a pu si tôt un faible ennemi rompre?
A pu si tôt ton coeur viril corrompre,
Que le plaisir d'armes plus ne te touche,
Mais seulement languis en une couche?
Tu as laissé les aigreurs martiales,
Pour recouvrer les douceurs géniales.
Ainsi Amour de toi t'a étrangée
Qu'on te dirait en une autre changée.
Doncques celui lequel d'Amour éprise
Plaindre me voit, que point il ne méprise
Mon triste deuil: Amour, peut-être, en brief
En son endroit n'apparaîtra moins grief.
Telle j'ai vue, qui avait en jeunesse
Blâmé Amour, après en sa vieillesse
Brûler d'ardeur, et plaindre tendrement 
L'âpre rigueur de son tardif tourment. 
Alors, de fard et eau continuelle, 
Elle essayait se faire venir belle, 
Voulant chasser le ridé labourage, 
Que l'âge avait gravé sur son visage. 
Sur son chef gris elle avait empruntée 
Quelque perruque, et assez mal entée; 
Et plus était à son gré bien fardée, 
De son Ami moins était regardée: 
Lequel, ailleurs fuyant, n'en tenait compte, 
Tant lui semblait laide, et avait grand'honte 
D'être aimé d'elle. Ainsi la pauvre vieille 
Recevait bien pareille pour pareille. 
De maints en vain un temps fut réclamée; 
Ores qu'elle aime, elle n'est point aimée. 
Ainsi Amour prend son plaisir à faire 
Que le veuil d'un soit à l'autre contraire. 
Tel n'aime point, qu'une Dame aimera; 
Tel aime aussi, qui aimé ne sera; 
Et entretient, néanmoins, sa puissance 
Et sa rigueur d'une vaine espérance.

RHYME a a *

D'un tel vouloir le serf point ne désire
La liberté, ou son port le navire,
Comme j'attends, hélas, de jour en jour,
De toi, Ami, le gracieux retour.
Là j'avais mis le but de ma douleur,
Qui finirait quand j'aurais ce bonheur
De te revoir; mais de la longue attente,
Hélas, en vain mon désir se lamente.
Cruel, cruel, qui te faisait promettre
Ton bref retour en ta première lettre?
As-tu si peu de mémoire de moi
Que de m'avoir si tôt rompu la foi?
Comme oses-tu ainsi abuser celle
Qui de tout temps t'a été si fidèle?
Or'que tu es auprès de ce rivage
Du Pô cornu, peut-être ton courage
S'est embrasé d'une nouvelle flamme,
En me changeant pour prendre une autre Dame:
Jà en oubli inconstamment est mise
La loyauté que tu m'avais promise.
S'il est ainsi, et que déjà la foi
Et la bonté se retirent de toi,
Il ne me faut émerveiller si ores
Toute pitié tu as perdue encore.
Ô combien a de pensée et de crainte,
Tout à part soi, l'âme atteinte!
Ores je crois, vu notre amour passée,
Qu'impossible est que tu m'aies laissée;
Et de nouveau ta foi je me fiance,
Et plus qu'humaine estime ta constance.
Tu es, peut-être, en chemin inconnu
Outre ton gré malade retenu.
Je crois que non: car tant suis coutumière
De faire aux Dieux pour ta santé prière
Que plus cruels que tigres ils seraient
Quand maladie ils te prochasseraient,
Bien que ta folle et volage inconstance
Mériterait avoir quelque souffrance.
Telle est ma foi qu'elle pourra suffire
À te garder d'avoir mal et martyre.
Celui qui tient au haut Ciel son Empire
Ne me saurait, ce me semble, dédire;
Mais, quand mes pleurs et larmes entendrait
Pour toi priant, son ire il retiendrait.
J'ai de tout temps vécu en son service,
Sans me sentir coupable d'autre vice
Que de t'avoir bien souvent en son lieu,
D'amour forcé, adoré comme Dieu.
Déjà deux fois, depuis le promis terme
De ton retour, Phébé ses cornes ferme,
Sans que, de bonne ou mauvaise fortune,
De toi, Ami, j'aye nouvelle aucune.
Si toutefois, pour être enamouré
En autre lieu, tu as tant demeuré,
Si sais-je bien que t'amie nouvelle
À peine aura le renom d'être telle,
Soit en beauté, vertu, grâce et faconde,
Comme plusieurs gens savants par le monde
M'ont fait, à tort, ce crois-je, être estimée.
Mais qui pourra garder la renommée?
Non seulement en France suis flattée,
Et beaucoup plus que ne veux exaltée,
La terre aussi que Calpe et Pyrénée
Avec la mer tiennent environnée,
Du large Rhin les roulantes arènes,
Le beau pays auquel or'te promènes,
Ont entendu (tu me l'as fait accroire)
Que gens d'esprit me donnent quelque gloire.
Goûte le bien que tant d'hommes désirent,
Demeure au but où tant d'autres aspirent,
Et crois qu'ailleurs n'en auras une telle.
Je ne dis pas qu'elle ne soit plus belle,
Mais que jamais femme ne t'aimera,
Ne plus que moi d'honneur te portera.
Maints grands Signeurs à mon amour prétendent,
Et à me plaire et servir prêts se rendent;
Joutes et jeux, maintes belles devises,
En ma faveur sont par eux entreprises:
Et néanmoins, tant peu je m'en soucie
Que seulement ne les en remercie:
Tu es, tout seul, tout mon mal et mon bien;
Avec toi tout, et sans toi je n'ai rien;
Et n'ayant rien qui plaise à ma pensée,
De tout plaisir me treuve délaissée
Et, pour plaisir, ennui saisir me vient.
Le regretter et plorer me convient,
Et sur ce point entre tel déconfort
Que mille fois je souhaite la mort.
Ainsi, Ami, ton absence lointaine
Depuis deux mois me tient en cette peine,
Ne vivant pas, mais mourant d'un amour
Lequel m'occit dix mille fois le jour.
Reviens donc tôt, si tu as quelque envie
De me revoir encore un coup en vie.
Et si la mort avant ton arrivée
À de mon corps l'aimante âme privée,
Au moins un jour viens, habillé de deuil,
Environner le tour de mon cercueil. 
Que plût à Dieu que lors fussent trouvés 
Ces quatre vers en blanc marbre engravés:

RHYME a a *

Quand vous lirez, ô Dames Lyonnoises,
Ces miens écrits pleins d'amoureuses noises,
Quand mes regrets, ennuis, dépits et larmes
M'orrez chanter en pitoyables carmes,
Ne veuillez point condamner ma simplesse,
Et jeune erreur de ma folle jeunesse,
Si c'est erreur. Mais qui dessous les Cieux
Peut se vanter de n'être vicieux?
L'un n'est content de sa sorte de vie,
Et toujours porte à ses voisins envie;
L'un, forcenant de voir la paix en terre,
Par tous moyens tâche y mettre la guerre;
L'autre, croyant pauvreté être vice,
À autre Dieu qu'Or ne fait sacrifice;
L'autre sa foi parjure il emploiera
À décevoir quelqu'un qui le croira;
L'un, en mentant, de sa langue lézarde,
Mille brocards sur l'un et l'autre darde.
Je ne suis point sous ces planètes née,
Qui m'eussent pu tant faire infortunée.
Onques ne fut mon oeil marri, de voir
Chez mon voisin mieux que chez moi pleuvoir;
Onq ne mis noise ou discorde entre amis;
À faire gain jamais ne me soumis;
Mentir, tromper, et abuser autrui,
Tant m'a déplu, que médire de lui.
Mais, si en moi rien y a d'imparfait,
Qu'on blâme Amour: c'est lui seul qui l'a fait.
Sur mon vert âge en ses lacs il me prit,
Lorsqu'exerçais mon corps et mon esprit
En mille et mille oeuvres ingénieuses,
Qu'en peu de temps me rendit ennuyeuses.
Pour bien savoir avec l'aiguille peindre,
J'eusse entrepris la renommée éteindre
De celle-là qui, plus docte que sage,
Avec Pallas comparait son ouvrage.
Qui m'eût vue lors en armes fière aller,
Porter la lance et bois faire voler,
Le devoir faire en l'étour furieux,
Piquer, volter le cheval glorieux,
Pour Bradamante, ou la haute Marphise,
Soeur de Roger, il m'eût, possible, prise.
Mais quoi? Amour ne put longuement voir
Mon coeur n'aimant que Mars et le savoir;
Et, me voulant donner autre souci,
En souriant, il me disait ainsi:
Tu penses donc, ô Lyonnaise Dame,
Pouvoir fuir par ce moyen ma flamme?
Mais non feras, j'ai subjugué les Dieux
Ès bas Enfers, en la Mer et ès Cieux.
Et penses-tu que n'aye tel pouvoir
Sur les humains, de leur faire savoir
Qu'il n'y a rien qui de ma main échappe?
Plus fort se pense, et plus tôt je le frappe.
De me blâmer quelquefois tu n'as honte,
En te fiant en Mars, dont tu fais conte;
Mais maintenant, vois si, pour persister
En le suivant, me pourras résister.
Ainsi parlait, et tout échauffé d'ire,
Hors de sa trousse une sagette il tire,
Et, décochant de son extrême force,
Droit la tira contre ma tendre écorce:
Faible harnais pour bien couvrir le coeur
Contre l'archer qui toujours est vainqueur.
La brèche faite, entre Amour en la place,
Dont le repos premièrement il chasse,
Et, de travail qu'il me donne sans cesse,
Boire, manger et dormir ne me laisse.
Il ne me chaut de soleil ne d'ombrage;
Je n'ai qu'Amour et feu en mon courage,
Qui me déguise et fait autre paraître,
Tant que ne peux moi-même me connaître.
Je n'avais vu encore seize Hivers,
Lorsque j'entrai en ces ennuis divers;
Et jà voici le treizième Été
Que mon coeur fut par Amour arrêté.
Le temps met fin aux hautes Pyramides,
Le temps met fin aux fontaines humides:
Il ne pardonne aux braves Colisées,
Il met à fin les villes plus prisées;
Finir aussi il a accoutumé
Le feu d'Amour, tant soit-il allumé.
Mais, las! en moi il semble qu'il augmente
Avec le temps, et que plus me tourmente.
Pâris aima - noné ardemment,
Mais son amour ne dura longuement;
Médée fut aimée de Jason,
Qui tôt après la mit hors sa maison.
Si méritaient-elles être estimées,
Et, pour aimer leurs Amis, être aimées.
S'étant aimé, on peut Amour laisser,
N'est-il raison, ne l'étant, se lasser?
N'est-il raison te prier de permettre,
Amour, que puisse à mes tourments fin mettre
Ne permets point que de Mort fasse épreuve,
Et plus que toi pitoyable la treuve;
Mais si tu veux que j'aime jusqu'au bout,
Fais que celui que j'estime mon tout, 
Qui seul me peut faire plorer et rire, 
Et pour lequel si souvent je soupire, 
Sente en ses os, en son sang, en son âme, 
Ou plus ardente, ou bien égale flamme. 
Alors ton faix plus aisé me sera, 
Quand avec moi quelqu'un le portera.

