Cléopâtre VII

Cléopâtre "Théa Philopator" (en grec, "Κλεοπάτρα Θεὰ" "Φιλοπάτωρ") (v. -69 / ), de la famille des Ptolémées du royaume de Macédoine, est une reine d'Égypte antique qui gouverne son pays entre -51 et -30, successivement avec ses frères et époux Ptolémée et Ptolémée puis avec le général romain Marc Antoine. Elle est connue pour ses relations avec Jules César et Marc Antoine.
Cléopâtre est un personnage dont la légende s'est emparée, de son vivant même, et sa mort tragique n'a fait que renforcer la tendance au romanesque qui entoure le personnage, et qui parfois gêne l'historien dans une approche objective de cette reine d'Égypte, sans doute la femme la plus célèbre de l'Antiquité.
Nous disposons de peu de sources et les principales, Plutarque, Suétone et Appien, n'évoquent Cléopâtre que pour sa place dans l'histoire romaine. C'est pourquoi nous ne savons pratiquement rien de ce qu'elle fait à Rome aux lendemains de l'assassinat de César, ni à Alexandrie durant l'absence de Marc Antoine, entre -40 et -37.
De plus, l'historiographie antique lui est globalement défavorable car inspirée par le vainqueur de Cléopâtre, l'empereur Auguste, et son entourage, dont l'intérêt est de la noircir, afin d'en faire l'adversaire malfaisant de Rome et le mauvais génie de Marc Antoine.
Ainsi ce jugement de l'historien du , Flavius Josèphe : . La légende noire, propagée par l'idéologie augustéenne, est relayée ensuite par les poètes (Horace, Properce, Lucain) et historiens romains (Eutrope, Dion Cassius et Tite-Live) qui voient en elle quatre dangers : reine (remettant en cause la République romaine), femme de caractère et séductrice (pouvant mettre en danger la virilité et la "" romaine), ambitieuse (menaçant la liberté) et étrangère (origine grecque et orientalité associées à la débauche et la luxure mettant en cause la « romanité », notamment la vertu de "pudicitia"). Cela explique la prudence des historiens actuels et l'enthousiasme des cinéastes ou romanciers pour un tel personnage.
Cléopâtre est née au cours de l'hiver -69/-68 probablement à Alexandrie. Elle appartient à la dynastie des Lagides, dynastie macédonienne qui gouverne l'Égypte depuis la fin du . Cléopâtre est l'une des trois filles (connues) du roi d'Égypte Ptolémée "Aulète", et vraisemblablement d'une concubine, puisque Strabon affirme que Ptolémée n'eut qu'une seule fille légitime, Bérénice, qui régna de -58 à -55. Cependant cette éventuelle bâtardise n'est pas certaine, car elle n'apparaît jamais dans les insultes et attaques dont la reine est l'objet plus tard.
De toute manière, être une fille illégitime, si c'est le cas, n'est pas un handicap, Ptolémée étant lui-même un fils illégitime de Ptolémée. Mais Cléopâtre entretient elle-même le mystère sur ses origines maternelles, laissant planer le doute sur une possible ascendance égyptienne. C'est l'un des facteurs, outre le fait qu'elle parle égyptien, qu'avancent certains historiens pour expliquer le curieux titre de la reine, "philopatris" (« qui aime sa patrie »), lequel surprend dans une dynastie qui privilégie plutôt les liens dynastiques (« qui aime son père… sa mère… sa sœur… », etc.) que l'attachement aux pays et aux peuples qu'elle gouverne. Mais peut-être ne faut-il y voir qu'une attention plus marquée, rare chez ses prédécesseurs, si l'on excepte Ptolémée dit Physcon, à l'Égypte indigène. À moins que "philopatris" n'évoque l'origine macédonienne de la dynastie lagide. Une autre hypothèse consiste à dire que cette « patrie » n'est autre qu'Alexandrie, ce qui insisterait sur le fait que Cléopâtre est une «métisse » macédonienne et non pas une Égyptienne : en effet, Alexandrie (fondation d'Alexandre le Grand) est alors considérée comme extérieure et indépendante de l'Égypte à laquelle elle n'est réunie que du fait de ses souverains.
De cela découle l'expression « d'Alexandrie près de l'Égypte » alors courante, et qui marque cette situation.
Nous ignorons tout de son enfance et de ses années d'adolescence. Tout au plus pouvons-nous imaginer qu'elle dut observer les événements du règne chaotique de son père avec une grande acuité. La désaffection entre la population égyptienne et la dynastie lagide est patente sous le règne de Ptolémée. Les causes sont nombreuses : dégénérescence physique et morale des souverains, centralisation outrancière, corruption et cupidité des administrateurs. La multiplication des révoltes indigènes, la perte de Chypre et de la Cyrénaïque, la dévaluation de la tétradrachme (une première depuis Ptolémée) dont la valeur en argent passe de 90 % à 33 %, font de ce règne l'un des plus calamiteux de la dynastie.
La puissance de Rome, qui intervient militairement pour rétablir Ptolémée en -55 renversé par sa fille aînée Bérénice trois ans plus tôt, est certainement un élément compris et assimilé par la jeune Cléopâtre. Rétabli par Gabinius, le gouverneur de Syrie, Ptolémée se lance dans une série de massacres, de proscriptions et d'assassinats (dont sa propre fille Bérénice, la demi-sœur de Cléopâtre). Cette politique ne rend pas son autorité à un roi fantoche qui ne se maintient que par la présence romaine, laquelle de plus grève les finances du pays. Les tribulations du règne précédent apprennent ainsi à la future reine à utiliser tous les moyens pour se débarrasser de ses adversaires ou de ceux qui gênent ses projets, comme son jeune frère Ptolémée en -44.
Il est difficile de cerner la véritable personnalité de Cléopâtre, qu'un certain romantisme a contribué à déformer, mais elle possède à l'évidence beaucoup de courage et se révèle suffisamment puissante pour inquiéter les Romains.
Aucune source sûre ne vient nous éclairer sur son aspect physique qui échappe à un classement esthétique banal. Le buste de Cherchell, réalisé bien après sa mort, à l'occasion du mariage de sa fille, Cléopâtre Séléné, avec le roi Juba de Maurétanie, est idéalisé. Certains auteurs antiques insistent sur sa beauté presque divine.
Les quelques pièces de monnaies en notre possession donnent l'image d'une femme aux traits lourds et au nez assez proéminent. Nous savons qu'elle a une présence forte et du charme, qu'elle dégage une puissante séduction et que cela est complété par une voix ensorcelante ainsi qu'un esprit brillant et cultivé.
En effet, alors que l'éducation des filles (même de familles royales) est négligée dans le monde grec ou hellénistique, Cléopâtre bénéficie apparemment de l'enseignement de pédagogues cultivés. Plutarque insiste sur ses qualités intellectuelles. C'est ainsi que Cléopâtre est une polyglotte et parle, outre le grec, l'égyptien (première et dernière de sa dynastie à faire cet effort, encore qu'il y ait un doute pour Ptolémée dit "Physcon"), l'araméen, l'éthiopien, le mède, l'arabe, sans doute aussi l'hébreu ainsi que la langue des Troglodytes, un peuple vivant au Sud de la Libye. De tels dons ne la laissent sans doute pas longtemps démunie face au latin, encore que des Romains aussi cultivés que César parlent un grec parfait. Plusieurs traités de métrologie, d'alchimie, de gynécologie ou de cosmétique (le "Kosmètikon") lui sont attribués, mais ils sont jugés apocryphes par les historiens modernes.
Le testament du roi Ptolémée, mort en , désigne comme successeurs Cléopâtre et un frère cadet de celle-ci, Ptolémée, d'une dizaine d'années environ, à qui elle est nominalement mariée car selon la coutume ptolémaïque, elle ne peut régner seule. Rien ne prouve que Cléopâtre ait voulu exercer la totalité du pouvoir à l'époque, en tout cas les titulatures de cette période lui accordent toujours la seconde place. Ces trois premières années de règne sont difficiles du fait des difficultés économiques : disette des années -50/-48, crues insuffisantes du Nil et lutte politique entre l'eunuque Pothin et le général Achillas qui cherchent à opposer le frère et la sœur.
À l'automne -49 les relations se dégradent totalement entre les deux souverains. Les causes de cette rupture sont ignorées, mais à partir de cette date le nom de la reine figure dans les textes officiels avant celui de Ptolémée . En fait c'est une véritable guerre qui éclate entre les deux monarques puisqu'à l'été -48 ils se font face à Péluse. Alors que le jeune roi vient d'atteindre sa majorité, Pothin et ses amis accusent la reine de complot contre son frère et provoquent un soulèvement des Alexandrins, si bien que Cléopâtre doit fuir en Syrie puis à Ashkelon au sud de la Judée, où elle se constitue une armée de mercenaires recrutée parmi les tribus arabes.
C'est alors qu'intervient la puissance romaine. En effet Pompée, vaincu par Jules César à Pharsale au début du mois de , tente de trouver refuge en Égypte. Appien affirme que Ptolémée et Cléopâtre avaient aidé Pompée par l'envoi d'une flotte de soixante navires. Le jeune roi Ptolémée et ses conseillers jugent sa cause perdue et pensent s'attirer les bonnes grâces du vainqueur en le faisant assassiner, dès qu'il pose le pied sur le sol égyptien le , sous les yeux de son entourage. César, qui débarque deux jours plus tard, est semble-t-il furieux de ce lâche forfait (il fait enterrer la tête de Pompée dans le bosquet de Némésis en bordure du mur est de l'enceinte d'Alexandrie) et n'éprouve pour le pharaon que mépris.
Quelles étaient les intentions de César en débarquant en Égypte ? Il est difficile de se prononcer clairement. Il y a des raisons politiques, César ayant certainement l'intention d'annexer l'Égypte, mais aussi des raisons plus privées, bien qu'il évoque les vents contraires pour différer son retour. En effet, il tente d'obtenir le remboursement de dettes que Ptolémée avait contractées auprès d'un banquier romain et qu'il a reprises à son compte. Il juge pour cela indispensable de réconcilier le couple royal et tente de s'y employer à la fin de l'année -48. Les deux souverains sont convoqués au palais royal d'Alexandrie. Ptolémée s'y rend après diverses tergiversations ainsi que Cléopâtre. C'est à ce moment que se déroule, s'il est authentique, l'épisode du tapis dans lequel la reine se serait fait enrouler afin de parvenir auprès de César. Celui-ci tente d'imposer le « "statu quo ante" », c’est-à-dire le retour au testament de Ptolémée , ce qu'accepte Cléopâtre mais pas son frère, guère impressionné par les faibles effectifs de César (environ ). Celui-ci se retrouve même prisonnier à Alexandrie à la fin de -48, sans renforts. Seule la noyade de Ptolémée dans le Nil le met fin au conflit.
César renonce semble-t-il à son projet d'annexion à ce moment. Est-ce la romance avec la reine de trente ans plus jeune devenue son alliée, les difficultés militaires rencontrées lors de l'hiver -48/-47 ou son voyage sur le Nil qui lui firent renoncer à l'annexion pour lui préférer une alliance ? Difficile d'être affirmatif, mais il est un motif qui peut expliquer ce changement. En cette période troublée (César n'a pas encore réduit les derniers partisans de Pompée) un gouverneur d'Égypte ambitieux pouvait affamer Rome en la privant du blé égyptien et s'en faire un tremplin pour ses ambitions politiques. Auguste plus tard interdit aux sénateurs l'accès de l'Égypte afin d'éviter d'inutiles tentations. Maintenir une dynastie discréditée tout en gardant le contrôle militaire du pays (trois légions romaines restent après le départ de César) est par conséquent la solution, peut-être provisoire dans l'esprit du conquérant, la plus commode.
Cléopâtre épouse alors un autre de ses frères cadets, Ptolémée, sur l'injonction de César. Cependant elle est la seule à détenir réellement le pouvoir (sous protectorat romain) et le protocole enregistre cette prépondérance en plaçant le nom de la reine en tête des actes officiels. Sa liaison avec César n'est un mystère pour personne. Ce dernier cependant doit bientôt quitter Alexandrie pour combattre le roi du Pont, Pharnace, puis les derniers partisans de Pompée en Afrique. De retour à Rome, il convoque les souverains lagides en -46. Les raisons de cette convocation sont imprécises. César, lui-même marié, souhaite-t-il retrouver sa maîtresse, qu'il loge dans sa propriété de la rive droite du Tibre ? Veut-il impressionner par l'éclat des quatre triomphes qu'il célèbre durant l'été -46 ? A-t-il comme objectif de montrer ce qu'il en coûte de se révolter contre Rome en faisant figurer dans son triomphe la sœur de Cléopâtre et de Ptolémée , Arsinoé, qui s'était fait reconnaître reine par les troupes de Ptolémée ? Souhaite-t-il garder en otage les deux souverains d'un État dont les ressources en blé sont vitales à Rome ? Difficile de trancher pour une hypothèse plutôt qu'une autre. Toujours est-il que l'Égypte est administrée pendant ce temps par les officiers de ses troupes restés à Alexandrie.
On connaît peu de choses sur ce séjour de deux ans à Rome, sinon qu'il y eut en fait deux séjours : un premier dans la villa du Trastevere de César, puis, après un bref retour en Égypte, un second, probablement dans les anciens jardins appartenant à son amie Claudia, la femme de Catulle. Le seul geste officiel de César en sa faveur est de faire placer une statue dorée de la reine dans le sanctuaire de Vénus "Genetrix", ancêtre mythique de la "gens Iulia" dont il est issu. Nous savons cependant qu'elle rencontre de nombreux hommes politiques romains dont Cicéron qui n'hésite pas à écrire à Atticus : "Je déteste la reine !".
Aux yeux de la morale romaine, Cléopâtre reste la prostituée de César. Même si elle est reine ou déesse en sa demeure, elle incarne une conquête romaine ou une esclave qui ne doit pas offrir de descendance à César. Pline la surnommera même la « regina meretrix », la reine putain. De nombreuses lampes à huile sont illustrées de scènes la caricaturant. On la voit ainsi s’accoupler avec un crocodile en tenant une palme de victoire.
Imaginer que la présence de Cléopâtre à Rome s'explique par le rôle actif qu'elle y aurait joué et prêter à César l'intention de transporter à Alexandrie sa capitale (selon Suétone) est excessif. Il parait difficile d'imaginer César gouvernant l'Italie depuis l'Égypte alors que la situation politique demeure trouble. Dans son testament, il ne fait aucune allusion à Césarion (dont la date précise de naissance reste sujette à caution, sans doute est-il né après la mort de César), né de Cléopâtre, mais fait d'Octave son héritier. Il est donc certain que César vivant est plus un obstacle au projet de restauration de la puissance lagide que nourrit Cléopâtre. Aussi sa mort est-elle une surprise mais aussi une chance que la reine va exploiter.
Au début de l'année -44 César est assassiné. Profitant de la situation confuse qui s'ensuit, Cléopâtre quitte alors Rome à la mi-avril, fait escale en Grèce, puis fait voile vers Alexandrie où elle arrive en . Elle entreprend de rétablir l'autorité de l'Égypte sur Chypre, qui avait été cédée à Rome par Ptolémée en -59.
À peine de retour dans son pays elle fait assassiner Ptolémée , à la fois monarque inutile et rival potentiel. La naissance de son fils lui assure un successeur éventuel et elle prend donc seule le titre de reine.
Cléopâtre, enfin seule souveraine d'Égypte, même si c'est au nom de son fils, est confrontée à des années difficiles. En -43 une famine s'abat sur son pays, puis la crue du Nil fait défaut deux années consécutives (-42/-41). Il semble que la reine se soit préoccupée essentiellement de l'approvisionnement de sa capitale, vrai centre de son pouvoir mais prompte à se rebeller. De plus, il lui faut compter avec les trois légions romaines installées par son défunt amant, qui se livrent à des exactions jusqu'à leur départ en -43.
La guerre que se livrent les assassins de César, Cassius et Brutus et ses héritiers, Octave et Marc Antoine, oblige la reine à des contorsions diplomatiques. En effet, Brutus tient la Grèce ainsi que l'Asie Mineure, tandis que Cassius s'installe en Syrie. Le gouverneur de Cléopâtre à Chypre, Sérapion, aide donc Cassius avec sans aucun doute l'assentiment de la reine quels que soient les sentiments que lui inspire l'un des assassins de César. Sérapion est officiellement désavoué plus tard.
Dans le même temps, Cléopâtre envoie une flotte aux partisans de César, qui reconnaissent Césarion pour roi. Cette flotte est victime d'une tempête au large de la Libye mais le geste place la reine dans le camp des vainqueurs quand en -42 les républicains sont écrasés à Philippes. De plus, elle renvoie les légions (vers -43) qui stationnent en Égypte contre Cassius. Elle espère que celles-ci vont s'opposer à ce dernier mais en fait elles se rallient à sa cause. Cassius, semble-t-il, envisage de s'emparer d'Alexandrie quand le débarquement en Grèce d'Antoine et d'Octave l'oblige à renoncer à ses projets.
Nous ignorons depuis quand Cléopâtre, âgée de 29 ans en -41, et le général romain, qui a une petite quarantaine d'années, se connaissent. Nous savons que Marc Antoine était l'un des officiers qui avaient participé au rétablissement de Ptolémée en -55 mais il est peu probable qu'ils se soient fréquentés, Cléopâtre n'ayant à l'époque qu'une quinzaine d'années, même si Appien indique qu'Antoine avait remarqué la future reine. Nous ne possédons aucun témoignage certain sur cette possible rencontre. Il est plus vraisemblable qu'ils se soient fréquentés lors du séjour à Rome de Cléopâtre. Pourtant lors de leur rencontre en -41 ils semblent assez mal se connaître.
Dans le partage du monde romain intervenu après l'écrasement des républicains, l'orient est dévolu à Antoine. Il reprend alors le projet de César avant sa mort, c'est-à-dire une grande expédition contre les Parthes. Pour cela il convoque les souverains des royaumes clients à Tarse, en Cilicie, y compris la reine d'Égypte. Celle-ci connaît au moins un des défauts de l'officier, sa vanité et son amour du faste, aussi arrive-t-elle dans un navire à la poupe dorée et aux voiles pourpres, siégeant sous un dais d'or entourée d'un équipage déguisé en nymphes, Néréides et Amours. Puis elle invite Marc Antoine à son bord pour un somptueux banquet. Commence alors une liaison de dix ans, sans doute l'une des plus célèbres de l'Histoire même s'il est difficile de savoir quelle est la part de calcul dans l'attitude d'Antoine, lequel a besoin de l'Égypte pour ses projets.
Dans un premier temps, Marc Antoine suit Cléopâtre à Alexandrie, où il passe l'hiver -41/-40, laissant son armée. C'est à ce moment qu'une vaste offensive des Parthes leur permet de s'emparer de la Syrie, du sud de l'Asie Mineure, et de la Cilicie. Antigone Mattathias, un prince de la famille des Hasmonéens, hostile aux Romains, est installé sur le trône de Jérusalem. Marc Antoine mène une courte contre-offensive depuis Tyr puis est obligé de rentrer à Rome (été -40) où s'affrontent ses partisans et ceux d'Octave. Il conclut avec ce dernier la paix de Brindes en et épouse sa sœur, Octavie. Pendant ce temps à Alexandrie Cléopâtre accouche de jumeaux : un garçon Alexandre Hélios, et une fille Cléopâtre Séléné.
La séparation dure trois ans, du printemps -40 à l'automne -37, et nous ne savons rien ou presque de l'action de la reine durant cette période. Au retour d'Antoine, les deux amants se retrouvent à Antioche à l'automne -37 ; celui-ci entame une politique nouvelle. Alors que ses officiers et ses alliés ont chassé les Parthes, il substitue là où c'est possible des États clients, qui lui sont fidèles, à une administration directe de Rome. C'est ainsi qu'Hérode devient roi de Judée avec l'appui direct d'Antoine. C'est un phénomène identique qui se déroule en Galatie, dans le Pont et en Cappadoce. Cléopâtre en tire un bénéfice immédiat puisqu'elle se voit confirmer la possession de Chypre, qui est en fait effective depuis -44, mais aussi de villes de la côte syrienne, du royaume de Chalcis, au Liban actuel, et de la côte cilicienne. Elle reconstitue ainsi une partie de la thalassocratie des premiers rois lagides.
En -37/-36 Marc Antoine entame une campagne contre les Parthes qui tourne au désastre, en grande partie causé par un hiver rigoureux dans les montagnes d'Arménie et du nord-ouest de l'Iran actuel. Antoine lui-même en réchappe de peu. Cléopâtre est restée à Alexandrie pour accoucher d'un troisième enfant du couple, Ptolémée "Philadelphe". Après -37, on commence à voir à Rome dans l'alliance entre Antoine et Cléopâtre une menace contre l'Empire et contre Octave. Celui-ci envoie sa sœur Octavie, la femme légitime d'Antoine et la mère de ses deux filles, Antonia Major "l'Aînée" (la future grand-mère de Néron), et Antonia Minor "la jeune" (future mère de Germanicus et de Claude) au début du printemps -35 rejoindre son mari. Antoine ordonne à sa femme, lorsque celle-ci parvient à Athènes, de rebrousser chemin. Octavie, sans montrer extérieurement le moindre signe de contrariété, ordonne aux troupes qui l'accompagnent, des renforts de son frère pour son époux, de poursuivre leur chemin vers Alexandrie.
Antoine projette en effet de faire oublier son échec militaire de -36 et lance en -35 une seconde expédition plus chanceuse. L'Arménie et la Médie font acte d'allégeance et Antoine célèbre un triomphe, non à Rome, mais à Alexandrie où Cléopâtre et ses enfants sont associés. Un peu plus tard Césarion est proclamé "roi des rois", Alexandre Hélios reçoit en partage l'Arménie et les terres au-delà de l'Euphrate, Ptolémée "Philadelphe" quant à lui se voit confier, nominativement bien sûr car il a environ deux ans, la Syrie et l'Asie Mineure. Enfin Cléopâtre Séléné se retrouve à la tête de la Cyrénaïque. Il semble que le caractère hasardeux et chimérique de ces projets grandioses et irréalistes, une partie non négligeable de ces royaumes ne sont pas réellement sous le contrôle de Marc Antoine, n'échappe pas à Cléopâtre qui se contente plus prosaïquement de réclamer à son amant, en vain, la Judée.
Les relations avec Octave s'enveniment de nouveau en -32 et l'affrontement devient inévitable. Nul doute qu'Octave craint Marc Antoine et sa popularité, encore forte au Sénat, mais le triomphe d'Antoine en -35 et la désignation de Ptolémée "Césarion" comme "roi des rois" lui font envisager un danger plus vaste encore. Après tout, ce jeune homme est le seul fils de César, et il pourrait un jour lui venir l'idée, si les circonstances s'y prêtent, de venir réclamer son héritage paternel. Aussi Octave va s'employer à dénigrer Marc Antoine par tous les moyens et surtout Cléopâtre, "l'Égyptienne", celle qui le tient sous ses charmes et qui l'oblige à des abandons qu'Octave estime désastreux pour Rome. La plupart de ces accusations sont de mauvaise foi et de la propagande auprès de l'opinion publique romaine mais sont aussi pour beaucoup à l'origine de la « légende noire » de Cléopâtre chez nombre d'auteurs antiques comme Sénèque et Pline l'Ancien. Cléopâtre est rendue responsable de la guerre et la propagande d'Octave n'hésite pas à affirmer qu'elle souhaite régner sur Rome.
La guerre voit l'Égypte fournir une part importante de l'effort de guerre (plus de ) ainsi que les royaumes alliés, à l'exception notable de l'habile Hérode qui visiblement fait le pari d'une victoire d'Octave, la reine d'Égypte lorgnant sur son royaume depuis fort longtemps. Mais Marc Antoine, alors qu'il dispose des troupes les plus aguerries et de la supériorité numérique, mène la guerre en dépit du bon sens, sans énergie et alors qu'Octave peine à constituer son armée, il lui laisse le temps de s'organiser. De plus, l'implication de Cléopâtre dans le conflit est mal perçue par les officiers qui entourent Antoine, en particulier les anciens républicains, assassins de César, et qui se sont ralliés à lui. Ainsi Domitius Ahenobarbus refuse absolument de saluer Cléopâtre de son titre de reine et finit par faire défection. Cette hostilité viscérale de certains Romains à la monarchie éloigne d'Antoine de nombreux hommes de valeur ; elle ne sera pas comprise par les historiens de culture grecque des siècles suivants, qui ne font guère de différence entre la dictature de César, le triumvirat et le principe monarchique des autres peuples. Cléopâtre connaît d'ailleurs cette hostilité et ne quitte pas Marc-Antoine de toute la préparation du conflit. Elle est présente à Éphèse, à Athènes puis à Patras. Plus lucide que les officiers d'Antoine, elle comprend fort bien qu'Octave ne la dénonce que pour mieux miner le prestige d'Antoine encore important au Sénat.
Octave n'est pas un grand chef de guerre, mais il compte avec Agrippa, un officier compétent qui lui donne rapidement l'avantage. Lorsqu’éclate la bataille navale d’Actium (), Cléopâtre anticipe rapidement l'issue finale de la guerre et rompt le combat avec sa flotte. Cette fuite, seul moyen de sauver ce qui peut l'être, est évidemment exploitée par Octave auprès des officiers et des hommes d'Antoine dont beaucoup changent d'allégeance.
Les derniers mois sont assez mal connus. Antoine retourne en Égypte et ne prend pratiquement aucune mesure pour lutter contre l'avancée de plus en plus triomphale d'Octave. Il consume ses forces en banquets, beuveries et fêtes somptueuses sans se soucier de la situation. Il semble que Cléopâtre ait surtout cherché à mettre Césarion à l'abri en l'expédiant à Méroé, au Soudan.
Vers Octave arrive à Alexandrie. À la fausse annonce du suicide de Cléopâtre, Marc Antoine met fin à ses jours en se jetant sur son épée. Mourant, il est transporté par Cléopâtre dans son propre tombeau. Celle-ci est conduite devant Octave, qui la laisse se retirer avec ses servantes. Cette attitude est curieuse de la part du futur Auguste car il semble ne prendre aucune précaution pour prévenir un suicide de la reine ; il a pourtant besoin d'elle pour figurer à son triomphe. Craint-il qu'à l'instar de sa sœur Arsinoé, figurant au triomphe de Jules César en -46, elle n'inspire aux Romains que compassion plutôt que haine ? Il n'est pas impossible qu'Octave ait espéré le suicide de Cléopâtre, qui pouvait passer pour une lâcheté supplémentaire, accréditant la thèse défendue par sa propre propagande. Suétone affirme au contraire qu'Octave souhaitait maintenir la reine en vie et qu'il aurait tenté de la faire sauver. Il est difficile de connaître la vérité entre les différentes versions :
Plutarque dresse un récit saisissant et mélodramatique du suicide de la reine, inspiré d'Olympos, le médecin personnel de Cléopâtre, : avec ses deux plus fidèles servantes, Iras et Charmion, Cléopâtre se donne la mort, le , en se faisant porter un panier de figues contenant un ou deux serpents venimeux. Cette version est la plus courante. Pour E. Will, ce serait une nouvelle preuve de l'attachement de la reine aux traditions égyptiennes car la morsure de l’"uræus", le cobra pharaonique, passait pour conférer l'immortalité.
. Cependant, cette hypothèse se heurte au fait que les serpents contrôlent l'injection de leur venin, un seul cobra pouvant parfaitement tuer trois personnes. Ils pensent aussi qu'Octave a fait exécuter Cléopâtre. Mais E. Will néglige l'âge de Cléopâtre (39 ans) et le fait qu'elle avait alors quatre enfants. Si Césarion est exécuté sur ordre d'Octave, les trois autres enfants d'Antoine et Cléopâtre sont emmenés à Rome et élevés par Octavie, restée fidèle à la mémoire de son mari.
Cléopâtre Séléné épouse plus tard le roi et savant berbère Juba de Maurétanie, orphelin de guerre élevé à Rome, comme elle, ce à quoi nous devons le beau buste de Cherchell qui représente sa mère. On ne sait pas ce que devint Alexandre Hélios, qui survécut peut-être dans l'obscurité.
D'autres historiens, comme Christoph Schäfer avancent la thèse du poison, déjà évoquée par Strabon. Le poison le plus connu à l'époque était un mélange d’opium, de ciguë et d’aconitum, peut-être placé dans une épingle à cheveux maintenant le diadème souvent orné d'un double "uræus", d'où la quiétude décrite sur le visage cadavérique de la reine et la confusion avec les cobras.
La découverte du tombeau de Cléopâtre et de Marc Antoine (qui a demandé dans son testament d'être enseveli avec elle, Octave ayant répondu à ce vœu) constituerait un événement archéologique sans précédent - hormis l'exhumation de la tombe de Toutânkhamon par Howard Carter, en 1922. Selon l'égyptologue Zahi Hawass, directeur du Conseil suprême des Antiquités égyptiennes, une fouille de 2003 à , banlieue d'Alexandrie, a pu associer le mausolée de Cléopâtre au temple d'Isis. Une fouille de 2006 suggère une association possible avec le temple de .
Son principal mérite est de s'être rendu compte que l'Égypte ne pouvait plus se suffire à elle-même malgré son passé glorieux et ses traditions séculaires. C'est ainsi qu'il faut comprendre son implication dans les aléas de la politique de Rome, dont elle cherche à utiliser la puissance pour affermir son pouvoir et sortir son pays de la décadence, tout en maintenant son indépendance. Elle connaît les pesanteurs qui paralysent son royaume, l'instabilité qui le caractérise mais estime que, de sa précarité, l'Égypte, dont Rome a besoin, peut faire une force et tente de persuader César (sans grand succès semble-t-il) puis Antoine (avec plus de réussite au départ) qu'une alliance est préférable à une colonisation. Jamais Cléopâtre ne perd de vue qu'elle représente l'Égypte et son peuple. Elle est d'ailleurs la seule qui tente véritablement de rallier les gens de la "chôra" (la province par opposition à Alexandrie). Elle protège la population juive pour qui le règne de Cléopâtre est une période particulièrement heureuse. Elle assume aussi des rituels pharaoniques que ses prédécesseurs ont négligé et elle adopte le rituel traditionnel pour la naissance de Ptolémée-Césarion-Horus, fils de César-Amon et de Cléopâtre-Isis. Le trône pour elle est moins un patrimoine que l'on dilapide qu'une patrie que l'on dirige, ce simple fait la distingue des derniers souverains de la dynastie.
Tous les noms de sa titulature proviennent de la représentation de la naissance de Ptolémée sur le temple d'Hermonthis au sud de Thèbes. Les noms d'Horus sont suivis par des cartouches la nommant comme « Cléopâtre Philopator ». La désignation Théa Philopator signifie « déesse qui aime son père (sa patrie) » et se réfère à sa place au sein de la dynastie ptolémaïque ainsi qu'à son culte personnel.
Les représentations de Cléopâtre appartiennent à deux traditions : elles sont grecques ou égyptiennes. Les images grecques nous montrent la reine coiffée du bandeau royal ("diadéma") des souverains hellénistiques. Les traits du visage se veulent réalistes : nez imposant, grands yeux, bouche charnue ; les cheveux sont coiffés en chignon (tête en marbre du Vatican; tête en marbre de Berlin). À l'inverse, l'iconographie égyptienne n'est pas du tout réaliste : il s'agit de faire apparaître Cléopâtre comme une souveraine pharaonique traditionnelle, notamment sur les bas-reliefs des temples de Dendérah, Coptos et Hermonthis. Sally-Ann Ashton a identifié six statues ou fragments de statues qui pourraient représenter Cléopâtre en reine égyptienne. La plus célèbre est conservée au Musée de l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg. Cette sculpture en basalte figure Cléopâtre, coiffée d'une lourde perruque, sous les traits de son ancêtre, Arsinoé II divinisée, dont elle reprend le motif de la double corne d'abondance. Mais les trois cobras qui se dressent au-dessus de son front seraient une caractéristique de la dernière reine lagide, selon Sally-Ann Ashton.
Les monnaies de Cléopâtre appartiennent à l'iconographie grecque. Christian-Georges Schwentzel a publié dix-neufs types monétaires différents, frappés à Alexandrie, Chypre, Cyrène et dans divers ateliers du Proche-Orient (Ascalon, Chalcis du Liban, Damas, Tripolis, Orthosia, Dora). Ces monnaies sont datées de l'ère royale d'Alexandrie (débutant en 52/51 av. J.-C. pour Cléopâtre), ou bien de l'ère dite de la "théa néotéra" (surnom divin de Cléopâtre, pris par la reine en 37/36 av. J.-C.). Parfois,les deux ères apparaissent conjointement. L'une des innovations majeures du monnayage de Cléopâtre est aussi d'avoir, pour la première fois, fait apparaître la valeur fiduciaire de la monnaie, au revers des pièces de bronzes. Il s'agissait, par cette mesure très habile, d'enrayer l'inflation du bronze par rapport à l'argent.
Outre la réflexion de Blaise Pascal, qui considérait que , la reine d'Égypte a inspiré de très nombreuses représentations. Ainsi, entre 1540 et 1905, elle a inspiré cinq ballets, 45 opéras et 77 pièces de théâtre en plus des sept films de long-métrage tournés.
La vie, et notamment la mort de Cléopâtre, a été le sujet de nombreux tableaux et dessins, notamment par Reginald Arthur, Augustin Hirschvogel, Guido Cagnacci, Johann Liss, John William Waterhouse, Jean-André Rixens et Arnaud Courlet de Vregille.
Cléopâtre a été représentée de nombreuses fois au cinéma et cela dès les débuts de ce nouvel art. C'est ainsi que la première actrice jouant le rôle de Cléopâtre est une Française, Jeanne d'Alcy, pour un film de Georges Méliès de deux minutes en 1899 (voir : "Cléopâtre"). Sur ce film, longtemps considéré disparu et retrouvé en 2005, on voit la profanation du tombeau de la reine, sa momie carbonisée et de la fumée surgir Cléopâtre, immortelle.
Deux autres films de l'époque du cinéma muet utilisent comme thèmes la fameuse reine d'Égypte et en particulier sa rencontre avec Marc Antoine. Ainsi "Marc-Antoine et Cléopâtre" du réalisateur italien Enrico Guazzoni en 1913 et surtout, en 1917 le réalisateur américain J. Gordon Edwards qui dans "Cléopâtre" offre le rôle à l'une des premières « vamps » de la Fox, Theda Bara.
L'un des premiers films du cinéma parlant est un "Cléopâtre" réalisé par Cecil B. De Mille en 1934, avec dans le rôle phare une actrice à la fois gracieuse et aguichante, Claudette Colbert. Le rôle est repris par Vivien Leigh en 1946 dans une adaptation anglaise, de Gabriel Pascal, de la pièce de George Bernard Shaw "César et Cléopâtre".
Linda Cristal incarne la reine d'Égypte dans "Les Légions de Cléopâtre" (1959), de Vittorio Cottafavi. Le film suit les derniers mois de l’existence de Cléopâtre et Marc-Antoine, retranchés à Alexandrie après la défaite d'Actium.
Mais l'actrice qui incarne pour des générations de cinéphiles Cléopâtre est bien entendu Elizabeth Taylor dans le film "Cléopâtre" de Joseph Mankiewicz sorti en 1963, avec Rex Harrison dans le rôle de Jules César et surtout Richard Burton dans celui de Marc Antoine. La qualité du scénario et de l'interprétation, la médiatisation de la star et de ses 64 robes à l'écran, de ses amours avec Richard Burton, sans compter la quasi-faillite de la Fox entraînée par ce film, superposent sans doute pour longtemps le visage de l'actrice et celui de la reine d'Égypte.
En 1999, dans le téléfilm "Cléopâtre", Leonor Varela incarne le rôle de la reine d'Égypte, aux côtés de Billy Zane et Timothy Dalton.
Le personnage de Cléopâtre apparaît aussi dans quelques films pornographiques, souvent incarné par des actrices aux canons physiques proches de celui d'Elizabeth Taylor, mais aussi dans certains films comiques ou parodiques, tels "Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ" de Jean Yanne en 1982, où elle est incarnée par Mimi Coutelier, et par Monica Bellucci dans le film d'Alain Chabat, "" en 2001.
Enfin, elle est également présente dans la série "Rome", interprétée par Lyndsey Marshal, où elle campe un personnage autoritaire et prêt à tout pour son royaume. Son amour pour Marc-Antoine y est passionnel, même si elle le manipule pour parvenir à ses fins.
En 2009, "Cléopâtre, La dernière reine d'Égypte", comédie musicale de Kamel Ouali relate la vie de Cléopâtre (interprétée par Sofia Essaïdi) de sa rencontre avec César à son suicide.