Mouammar Kadhafi

Mouammar Kadhafi (en , "Muʿammar al-Qaḏāfy" ou "Muʿammar Abū Minyar ʿAbd al-Salām al-Qaḏḏāfī"), né le à Qasr Abou Hadi et mort le dans les environs de Syrte, communément appelé le colonel Kadhafi, est un militaire, homme d'État et idéologue politique libyen.
Officier des forces armées libyennes, Kadhafi arrive au pouvoir lors du coup d'État de 1969, qui renverse la monarchie. Il se distingue d'emblée par une politique volontariste visant à concrétiser les objectifs du panarabisme. En 1977, il réorganise les institutions de la Libye en faisant du pays une "Jamahiriya" (littéralement un ), théoriquement gouvernée par le peuple lui-même selon un système de démocratie directe. En 1979, il renonce au poste officiel de chef de l'État, mais demeure "de facto" aux commandes de la Libye avec le titre de « guide de la Révolution de la Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste » (ou plus simplement « guide de la Révolution » ou « frère guide »), exerçant un pouvoir absolu en dehors de tout cadre temporel ou constitutionnel.
Sur le plan intérieur, son régime utilise les ressources financières de la Libye pour en développer les infrastructures, l'éducation et le système de santé ; les libertés politiques sont par contre quasi nulles et le pouvoir s'appuie sur un système de terreur et de surveillance constante de la population. Sur la scène internationale, Kadhafi milite pour le panarabisme et le panafricanisme ; il utilise en outre la manne pétrolière pour financer des organisations terroristes et autres mouvements de rébellion à travers la planète. Il est notamment accusé d'être le responsable de l'attentat de Lockerbie en 1988 et de l'attentat contre le vol 772 UTA en 1989, qui ont coûté la vie à 440 personnes. Sa politique vaut un temps à la Libye d'être isolée sur le plan international. Par la suite, au début des années 2000, il opère un changement d'attitude diplomatique et parvient à revenir en grâce en se positionnant en allié de l'Occident dans la .
À partir de , son pouvoir, en place depuis plus de 41 ans, est menacé par une contestation populaire, que la répression transforme rapidement en insurrection armée, puis en guerre civile. Lors de la prise de Tripoli par les rebelles en , Mouammar Kadhafi fuit la capitale. Le 20 octobre, il est capturé, lynché et tué dans les environs de Syrte.
Mouammar Kadhafi est le plus jeune enfant, et le seul fils, d'une famille de Bédouins du clan des Ghous, qui appartient à la tribu des Kadhafa (al-Kadhafi n'est pas un patronyme mais un nom d'usage signifiant « de la tribu des Kadhafa »). Il voit le jour à Qasr Abou Hadi, à au sud-est de Syrte. Sa date de naissance, généralement présentée comme étant le , n'est cependant pas connue avec certitude. Ses parents, illettrés, sont issus d'une communauté qui ne tenait alors pas de véritable registre des naissances : il est possible qu'il soit né en réalité durant le printemps 1943. Diverses rumeurs, parfois fantaisistes, ont couru au sujet de sa naissance – l'une des plus connues le prétendant fils naturel de l'aviateur corse Albert Preziosi – sans qu'aucune ne soit vérifiable. Il grandit dans la région désertique de Syrte et reçoit tout d'abord une éducation islamique dispensée par un cheikh sunnite. À l'âge de neuf ans, il entre à l'école primaire de Syrte, devenant le premier membre de sa famille à suivre des études. De 1956 à 1961, il suit les cours de l'école préparatoire de Sebha, dans le Fezzan, fief traditionnel de sa tribu. Féru de politique, admirateur de Charles de Gaulle, Tito et Mao Zedong, il se passionne tout particulièrement pour l'action de Gamal Abdel Nasser qui, avec le mouvement des officiers libres, a renversé la monarchie égyptienne et apparaît comme le principal héraut du nationalisme arabe. Kadhafi écoute régulièrement la radio du Caire et distribue livres et brochures nasséristes. En 1961, lors de la rupture du traité d'alliance entre la Syrie et l'Égypte, Kadhafi contribue à organiser avec ses camarades une manifestation de soutien au régime égyptien. Chassé de l'école de Sebha, il doit poursuivre sa scolarité à Misrata. Il y apprendra l'anglais et l'italien, langues importantes à l'époque pour un Libyen qui souhaite faire une carrière militaire. Convaincu de sa vocation révolutionnaire, il dit avoir dès cette époque commencé à constituer des parmi les élèves
Mouammar Kadhafi étudie le droit à l'université de Libye puis, désireux de faire carrière dans l'armée, entre à l'Académie militaire de Benghazi en 1963. Il organise dès lors clandestinement, avec d'autres élèves officiers, le , qui ambitionne de renverser, sur le modèle nassériste, la monarchie libyenne pro-occidentale. Le du mouvement, dont Kadhafi est l'un des dirigeants, est formé dès 1964. Kadhafi affirme par la suite : . Après l'obtention de son diplôme en 1965, il est envoyé au Royaume-Uni pour suivre un entraînement supplémentaire au ' (ou '), et revient en 1966 en tant qu'officier dans le corps des transmissions. Il est promu capitaine, mais son avancement est retardé de trois mois en raisons de , semble-t-il pour avoir brutalisé un soldat de son unité. Peu avant le coup d'État de 1969, il est rétrogradé au rang de lieutenant, à nouveau pour raisons disciplinaires.
Au cours des années 1960, le mécontentement populaire va croissant à l'égard du régime monarchique, qui échoue à sortir de sa sclérose politique comme à lutter efficacement contre les problèmes sociaux, malgré des réformes dont les effets tardent par ailleurs à se faire sentir. À cela s'ajoute sur le plan international l'alliance étroite avec les États-Unis et le Royaume-Uni, perçue par une partie de l'opinion comme un alignement sur l'Occident et d'autant plus mal vécue, du fait de la présence de troupes étrangères sur le sol libyen et de la part des compagnies internationales dans l'exploitation des recettes pétrolières du pays. L'humiliation de la guerre des Six Jours achève d'exacerber le mécontentement en Libye.
Ayant constaté l'impossibilité d'organiser une révolution populaire pour renverser la monarchie, les officiers font le choix de la méthode du coup d'État, longuement préparé par une méthode de noyautage de l'armée et par le recrutement de nouveaux membres. Kadhafi impose aux conjurés une discipline stricte, et des règles draconiennes d'hygiène de vie. Une première date prévue pour le coup d'État, le , est abandonnée, car la présence d'une partie des officiers supérieurs à un récital de Oum Kalthoum rend leur arrestation impossible. La date du coup d'État est finalement fixée au , veille du départ prévu d'une partie des jeunes officiers pour un stage au Royaume-Uni. Les conjurés, en contact avec les services secrets égyptiens, sont également informés par ces derniers que la date du 2 septembre était prévue par le roi pour annoncer son abdication en faveur du prince héritier Hassan Reda.
Dans la nuit du 31 août au , alors que le roi se trouve à l'étranger pour suivre sa cure annuelle, les officiers investissent, à Tripoli et Benghazi, les différents lieux stratégiques. Vers deux heures du matin, le prince héritier, ainsi que les principaux dirigeants gouvernementaux et officiers supérieurs, sont arrêtés sans difficulté. Quelques échanges de coup de feu ont lieu, mais la prise de pouvoir est réalisée avec un minimum d'effusion de sang. À l'aube, Mouammar Kadhafi se rend à bord d'une jeep chargée d'armes et d'explosifs dans la station de radio de Benghazi et lit le de la révolution, partiellement improvisé : le chef des conjurés annonce que l'armée, répondant aux du peuple de Libye, a renversé le régime monarchique , et proclame l'avènement de la République arabe libyenne. Certains anciens membres de la conjuration passés ensuite à la dissidence affirmeront cependant par la suite que Kadhafi est en réalité resté à l'écart des opérations jusqu'au dernier moment, et qu'il n'aurait agi qu'après avoir acquis la certitude que le complot avait réussi.
En l'espace de trois jours, les résistances cessent en Libye. Le roi Idris, surpris par la nouvelle durant son déplacement à l'étranger, tente vainement d'obtenir l'aide du Royaume-Uni. Les chefs de la conjuration demeurent anonymes dans un premier temps. Ce n'est que le 8 septembre que le nom de Kadhafi est publiquement révélé, lorsqu'il est nommé au grade de colonel (Par la suite, il ne prétend officiellement pas à un grade plus élevé, par conformité à sa rhétorique populiste) et au poste de commandant des forces armées, ce qui l'identifie clairement comme la tête pensante du complot. L'identité de tous les membres du Conseil de commandement de la révolution, organe constitué par les officiers unionistes libres et faisant office de plus haute instance du pouvoir exécutif, n'est divulguée que quatre mois plus tard.
En 1969, Mouammar Kadhafi, âgé de 27 ans, est désormais chef de l'État en qualité de président du Conseil de commandement de la révolution (CCR), qui constitue la plus haute autorité du pouvoir exécutif mais dont le fonctionnement régulier ne sera jamais établi au cours de son existence. Le conseil des ministres ne fait office que d'instance d'exécution des décisions du CCR. Si le CCR est exclusivement composé de militaires, le premier gouvernement est dirigé par un civil, l'expert pétrolier et syndicaliste Mahmoud Soleiman al-Maghrebi, considéré comme proche des thèses marxistes. Les militaires du CCR s'opposent bientôt à la présence au gouvernement de ministres venus de divers horizons idéologiques et le premier ministre doit présenter sa démission dès le mois de novembre. Le , Kadhafi devient lui-même premier ministre, cumulant les postes de chef de l'État et de chef du gouvernement.
Cinq des membres du CCR sont nommés à des postes ministériels, mais Kadhafi semble avoir surtout visé à les isoler ainsi de l'armée, où se situent les vrais enjeux du pouvoir. 
À partir du , Kadhafi organise un , consacré à la classification des de la Libye et de l'organisation du pays en structures inspirées du nassérisme et du panarabisme. Si les intellectuels et les notables libyens sont invités à y participer, les militants politiques dotés d'une expérience partisane (communiste ou baassiste) en sont écartés : Kadhafi canalise et contrôle tous les débats du Congrès et en retire un surcroît de légitimité politique. Dès lors, le colonel s'impose définitivement non seulement comme le principal dirigeant politique du CCR, mais également comme le garant de la ligne idéologique du régime. Il parvient également à rassurer la bourgeoisie libyenne un temps inquiétée par les discours révolutionnaires. Un nouveau gouvernement, fondé le 8 septembre 1970, consacre l'élimination des intellectuels du pouvoir en Libye au profit des fidèles nommés par les militaires du CCR. Le Conseil de commandement de la révolution présidé par Kadhafi cumule dès lors les pouvoirs exécutif et législatif, celui de nomination des ministres, ainsi que le contrôle de l'orientation idéologique des rouages de l'État.
Dès son arrivée au pouvoir, Kadhafi se distingue par un projet volontariste de concrétisation du panarabisme "via" l'union de la , avec pour finalité d'effacer les traces de la domination occidentale, persistantes même après la décolonisation. Son panarabisme se mêle d'emblée de panafricanisme et le , la République arabe libyenne signe avec l'Égypte de Nasser et le Soudan de Gaafar Nimeiry une , dite également , qui lance le projet d'une fédération, définie comme une . Lors d'une visite à Benghazi en juin 1970, Nasser apporte à Kadhafi une importante caution idéologique en le présentant comme .
Dès ses premiers mois de pouvoir, Mouammar Kadhafi procède à la nationalisation de certaines entreprises, notamment celles détenues par des ressortissants italiens et les banques étrangères. L'État s'arroge le monopole du commerce extérieur. Il demande à l'armée britannique de quitter la Libye, après treize ans de présence militaire. Il ordonne ensuite aux États-Unis d'évacuer leurs bases militaires, dont "Wheelus Air Base". En septembre 1970, avec l'aide de son ami et conseiller Abdessalam Jalloud, il réussit à imposer pour la première fois une augmentation du prix du baril de pétrole, ouvrant la voie aux autres pays producteurs, ce qui amène à terme un déséquilibre de la géopolitique du pétrole. Cependant, l'impression des observateurs étrangers est tout d'abord positive, Kadhafi introduisant sur le plan de la politique intérieure de nombreuses mesures populaires, tels le doublement du salaire minimum ou le gel des loyers. Les palais royaux deviennent des bâtiments publics et l'enseignement est arabisé. Les États-Unis, constatant que le nouveau dirigeant libyen, très religieux, n'est en conséquence pas communiste, sont tout d'abord rassurés : ils acceptent le non-renouvellement de leurs bases militaires et ne se formalisent pas du relèvement des "royalties" et de la fiscalité en matière pétrolière, qui leur apparaissent comme plutôt justifiées.
Kadhafi s'emploie rapidement à récupérer les terres fertiles du pays, dont une partie demeure entre les mains d'anciens colons italiens : en octobre 1970, son gouvernement procède à l'expropriation et à l'expulsion d'environ propriétaires agricoles italiens, dont les biens – environ fermes – sont nationalisés. Kadhafi se distingue également par des mesures inspirées tout à la fois par sa stricte observance musulmane et par son attachement à un nationalisme arabe radical : la consommation d'alcool est interdite, les églises et les boîtes de nuit sont fermées et l'arabe proclamé comme seule langue autorisée pour les communications officielles. À l'occasion du premier choc pétrolier, le gouvernement prend le contrôle des compagnies pétrolières ; les "majors" sont prises sous contrôle à concurrence de 51 % en novembre 1973 contre de solides concessions financières. L'envolée du prix du pétrole provoque une montée en flèche des rentrées de la rente pétrolière.
Kadhafi fait vite l'objet de contestations internes au régime : les autres acteurs de la révolution lui reprochent de prendre ses décisions sans concertation aucune et de se comporter avec brutalité ; ils réclament également l'établissement d'une constitution permanente et la tenue d'élections libres. Plusieurs tentatives de coup d'État, menés par des ministres, des militaires ou des partisans de la monarchie ont lieu entre décembre 1969 et 1971.
Après la mort de son modèle Nasser en septembre 1970, Kadhafi se présente comme l'authentique représentant du nassérisme : son discours officiel amalgame alors sur le plan idéologique le socialisme arabe et le socialisme islamique, commettant d'ailleurs à ce sujet un contresens, car le socialisme arabe était conçu par Nasser comme opposé au socialisme islamique des Frères musulmans. Il se distingue cependant de Nasser par un univers référentiel nettement plus religieux, proche de celui des islamistes bien qu'il s'oppose par ailleurs à ces derniers. Kadhafi est l'un des premiers chefs d'État arabes à s'engager dans la voie d'une réislamisation partielle du droit positif. En 1970, une commission est chargée d'.
La mort du président égyptien ne ralentit pas le projet d'union avec l'Égypte et l'arrivée au pouvoir de Hafez el-Assad en Syrie amène l'adhésion de ce dernier pays au projet. Le est proclamée l'Union des Républiques arabes, fédération regroupant l’Égypte, la Libye et la Syrie, approuvée ensuite par référendum dans les trois pays le de la même année en hommage à la date anniversaire du coup d'État libyen.
Kadhafi continue de suivre le modèle nassériste en créant, le , un parti unique, l'Union socialiste arabe, calqué sur le parti égyptien du même nom, pour canaliser la souhaitée par le régime. Le mouvement est conçu moins comme un parti politique que comme un instrument de contrôle social : tout libyen est tenu d'en être membre, à travers un comité local ou provincial.
Sur le plan intérieur, Kadhafi parvient à susciter un consensus autour de son régime en finançant, grâce aux revenus de la manne pétrolière, d'importants plans d'équipement et des politiques sociales généreuses, additionnées de mesures très populaires comme le doublement du salaire minimum. Un effort notable est fourni pour développer le système éducatif et de santé en Libye.
Le , l'union totale entre l'Égypte et la Libye au sein de l'Union des Républiques arabes est proclamée : la Syrie n'est plus mentionnée dans cet aspect de l'accord. Mais rapidement, le président égyptien Anouar el-Sadate, inquiet devant les surenchères et la personnalité de Kadhafi qu'il commence à considérer comme un , choisit de s'éloigner de la fédération. La fusion, prévue pour être concrétisée en 1973, n'a finalement pas lieu. Kadhafi tente de forcer le mouvement en lançant, le , une , à laquelle participent environ Libyens, qui partent de la frontière entre la Libye et la Tunisie et doivent aller jusqu'au Caire : la marche est finalement bloquée à la frontière égyptienne, en n'ayant foulé que quelques kilomètres du sol égyptien.
Kadhafi tente ensuite sans grand succès de poser des jalons unitaires avec l'Algérie de Houari Boumédiène, puis entame une autre tentative de fusion, cette fois avec la Tunisie : mais le , Habib Bourguiba, après avoir signé au pied levé avec Kadhafi un traité d'union entre la Tunisie et la Libye au sein d'une , se retire brutalement du projet de fusion. Les affronts subis de la part de Bourguiba et Sadate contribuent à convaincre Kadhafi que rien de sérieux ne peut être tenté avec l'ancienne génération des dirigeants arabes. L'Union des Républiques arabes continue d'exister sur le papier jusqu'en 1984, sans être dotée de la moindre substance. En 1977, un bref conflit militaire oppose la Libye et l'Égypte.
Au début de 1973, Mouammar Kadhafi est confronté à une situation d'échec sur les plans de la politique extérieure et intérieure. Ses ambitions panarabistes ont échoué, et l'appareil administratif se montre rétif à ses consignes. À l'issue d'une séance orageuse du CCR durant laquelle ses options en matière d'armement sont désavouées, Kadhafi fait part aux autres membres du Conseil de sa volonté de démissionner, mais en révélant . Quelques jours plus tard, le , Kadhafi prononce à Zouara un discours dans lequel, à la surprise générale, il passe à la contre-offensive, rejette la légitimité institutionnelle de l'appareil révolutionnaire et appelant les à . Kadhafi annonce le début d’une dans les écoles, les entreprises, les industries et les administrations. Il court-circuite ainsi l'opposition interne en rejetant la légitimité des institutions révolutionnaires au profit d'un pouvoir censé être directement exercé par le peuple. Dès lors, Kadhafi use de manière stratégique du vide constitutionnel, instaurant une sorte de ("chari'at al-fawda") qui lui permet de contourner toute notion d'État de droit et de contrôler les affaires publiques dans le plus grand arbitraire. La interne et externe devient progressivement le mode d'action privilégié de Kadhafi, qui pense avoir trouvé la solution à l'immobilisme ambiant qui frustrait ses ambitions révolutionnaires. Au cours des années 1970, il lance un long processus d' ("zahf") des institutions, que les citoyens sont invités à contrôler, sans autres intermédiaires que des congrès et des comités théoriquement censés les représenter. Des assemblées censées faire office d'expression directe de la volonté du peuple libyen, les Congrès populaires de base et les Comités populaires, sont progressivement mis en place. Dans les faits, les Comités populaires fonctionnent bien souvent comme des auxiliaires des services secrets, et ce dès leur entrée en fonction.
Kadhafi entreprend ensuite de fournir un "corpus" doctrinal de son cru au régime politique d'un type nouveau qu'il entend bâtir. Dès 1973, il commence à ébaucher sa doctrine en proclamant que . À partir d'avril 1974, le dirigeant libyen, qui consacre une part croissante de son temps à concevoir le "corpus" idéologique du régime, délègue une partie de ses fonctions au sein du CCR à Abdessalam Jalloud, à qui il avait déjà laissé le poste de premier ministre en 1972. Si Kadhafi s'éloigne de la gestion au quotidien, son autorité sur le CCR ne diminue cependant en rien. En août 1975, une tentative de coup d'État contre Kadhafi, menée par deux des membres du CCR, Bachir Saghîr Hawdi et Omar al-Meheichin, est déjouée ; le CCR est ensuite purgé, seuls cinq de ses douze membres d'origine (dont Kadhafi lui-même, Abou Bakr Younès Jaber et Abdessalam Jalloud) demeurent en place. S'il continue officiellement d'exister, le Conseil de commandement de la révolution cesse dès lors de fonctionner comme un organe collégial de prise de décision et la Libye tend de plus en plus vers l'instauration d'un pouvoir personnel.
La même année, Kadhafi publie la première partie de son "Livre vert" (dont le titre fait référence au "Petit Livre rouge" écrit par Mao Zedong), bref ouvrage doctrinal dans lequel il expose son idéologie personnelle, la (censée représenter la , soit l'alternative au capitalisme exploiteur et au communisme totalitaire). Il y prône le gouvernement de la société par le biais de la démocratie directe, en lieu et place de la démocratie parlementaire, dénoncée comme une imposture.
Le , le processus lancé en 1973 par le discours de Zouara débouche sur le passage officiel à un nouveau mode de gouvernement, présenté comme l'application concrète des théories politiques de Kadhafi. Le Congrès général du peuple (CGP), parlement monocaméral de la Libye créé l'année précédente, annonce l'instauration d'un pouvoir exercé désormais par ; la proclamation officielle, intitulée , tient dès lors lieu de constitution à la Libye, la véritable constitution du pays étant censée être le Coran. La République arabe libyenne est rebaptisée (nom abrégé de manière officielle en "Jamahiriya arabe libyenne"), le mot "Jamahiriya", néologisme arabe inventé par Kadhafi, étant traduisible par « État des masses ». Le Conseil de commandement est remplacé par le secrétariat général du Congrès général du peuple, Kadhafi demeurant dans un premier temps chef de l'État en qualité de secrétaire général du CGP. Tout parti politique est désormais interdit en Libye, où le pouvoir est censé être exercé exclusivement par le peuple, "via" les Congrès populaires de base et leurs bureaux exécutifs, les Comités populaires : toute forme de participation aux activités d'un parti est désormais punie de mort. Dès novembre 1977 apparaissent les Comités révolutionnaires, instances au statut flou, qui ont pour but officiel d'accélérer la mise en œuvre du nouveau système. Rapidement, ces nouveaux Comités, organisés par Abdessalam Jalloud et dont Moussa Koussa devient l'un des principaux animateurs, apparaissent comme une sorte de milice ; ils contrôlent les Comités populaires dont ils sélectionnent les délégués. Ils acquièrent en outre le pouvoir d'opérer des et disposent de leurs propres cours de justice, qui fonctionnent dans des conditions très arbitraires. Kadhafi maintient son autorité en usant plusieurs leviers de pouvoirs : il joue des influences de l'armée, du Congrès général du peuple, et des Comités révolutionnaires qui noyautent les deux autres institutions. Il utilise également les ressources financières de l'État pour s'assurer le soutien des différentes tribus du pays, qui constituent d'important pôles d'influence régionaux.
Le 2 mars 1979, Kadhafi abandonne le poste de secrétaire général du Congrès général du peuple, cessant dès lors d'être chef de l'État en titre. Dans les faits, et bien qu'affectant d'être désormais étranger au pouvoir exécutif et de n'être plus qu'une sorte de conseiller du pouvoir exercé par les masses populaires, Kadhafi continue d'exercer une influence prépondérante sur le fonctionnement des institutions, assiste aux séances du Congrès dont il oriente les débats et suggère l'ordre du jour, et garde la haute main sur les mécanismes de cooptation des membres des comités révolutionnaires. Toutes les décisions importantes demeurent prises par le colonel Kadhafi lui-même, entouré d'un groupe restreint de conseillers tandis que les titulaires successifs du poste de secrétaire général du CGP ne font figure que d'acteurs secondaires du régime. Désigné à partir de 1980 du titre de "Guide de la révolution", qui ne correspond à aucune fonction définie, le dirigeant libyen exerce désormais son pouvoir en dehors de tout cadre constitutionnel et légal comme de tout mandat limité dans le temps. Les Congrès populaires de base, censés exercer le pouvoir, servent en fait surtout au Congrès général du peuple, et donc à Kadhafi, d' : il n'est pas rare que le CGP revienne sur des orientations formulées après avoir constaté qu'elles suscitaient trop d'opposition lors des débats dans les Congrès populaires de base. Les manifestations d'indépendance du CGP à l'égard de Kadhafi sont très rares, et le rejet en 1984, par une majorité de congrès de bases, de plusieurs textes de loi touchant à la politique familiale, fait figure d'évènement exceptionnel. Le , Kadhafi déclare ouvertement devant un Congrès populaire que son pouvoir n'est encadré par aucune règle, affirmant : .
Malgré ses prétentions à la démocratie directe, la Jamahiriya arabe libyenne est un régime très personnalisé, où l'image de Kadhafi est omniprésente, et où le dirigeant fait l'objet d'un culte de la personnalité très prononcé. Omniprésent dans la propagande du régime, Kadhafi est présenté comme le héros de l'unité arabe et du tiers-monde face à l'impérialisme occidental. "Le Livre vert" est imprimé à des millions d'exemplaires et diffusé dans de multiples langues pour diffuser l'idéologie jamahiriyenne, et des colloques sont organisés pour louer l'ouvrage et le de son auteur. Kadhafi rappelle par ailleurs régulièrement ses racines bédouines, affectant une simplicité de vie et des habitudes parfois excentriques. Buvant chaque matin du lait de chamelle, il reçoit ses invités sous une tente bédouine installée dans sa résidence-bunker de Bab al-Azizia. Lors de ses déplacements internationaux, il emporte avec lui sa tente dont il use comme d'un lieu de résidence itinérant, à la fois par habitude et pour se démarquer des autres dirigeants.
Lors de la plupart de ses interventions et de ses déplacements internationaux, Kadhafi se distingue par une personnalité flamboyante et singulière, et des déclarations souvent tonitruantes. Au fil des années, abandonnant l'uniforme sobre de ses débuts, il apparait fréquemment dans des tenues voyantes, voire extravagantes (uniformes chamarrés d'or et poitrine couverte de médailles, larges capes, costumes aux couleurs éclatantes ou au contraire d'un blanc immaculé, burnous et gandourahs multicolores, chapkas...) et se déplace accompagné de sa garde d' en uniforme. Il multiplie les propos à l'emporte-pièce et parfois incongrus, insulte volontiers les autres dirigeants arabes et les religions non musulmanes (attribuant tous les mérites de la civilisation à l'islam, , ainsi qu'aux peuples arabes), invente un nouveau calendrier qui commencerait à la mort de Mahomet, propose en 1995 à Bill Clinton de marier sa fille Chelsea à l'un de ses fils pour resserrer les liens entre la Libye et les États-Unis, et préconise de régler le conflit israélo-palestinien en fusionnant Israël et la Palestine au sein d'un nouveau pays qui s'appellerait . Le dirigeant libyen se livre parfois à des excentricités durant ses interviews. Les manifestations du caractère particulier de Kadhafi ont fréquemment suscité des interrogations : certains dirigeants qui l'ont côtoyé, comme Anouar el-Sadate ou Gaafar Nimeiry, ont été jusqu'à le qualifier de fou ; d'autres observateurs et témoins décrivent au contraire un personnage capable de rationalité et dont les proviendraient plutôt d'un narcissisme exacerbé, agrémenté d'une certaine mégalomanie. Le journaliste français Christian Malard, qui l'a interviewé plusieurs fois, le décrit comme un et rapporte des rumeurs selon lesquelles le dirigeant libyen aurait été régulièrement sous l'influence de stupéfiants, y compris lors de certaines apparitions publiques.
Si la personnalité de Kadhafi attire la curiosité, son régime ne cesse jamais, au fil des années, d'utiliser les méthodes de répression les plus brutales : des dizaines de pendaisons et de mutilations d'opposants, souvent retransmises à la télévision, ont lieu. Kadhafi réprime également ceux qu'il estime être des « ennemis de la révolution » (universitaires, étudiants, Frères musulmans, journalistes)