AUTHOR Jean Bertaut

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RHYME a b a b

Une si douce chaine emprisonne mon coeur, 
une si belle main tient mon ame asservie, 
que si je crains la mort, c'est pour la seule peur 
de sortir de prison en sortant de la vie.

RHYME a b a b *

Non, plustost on verra la neige s'embraser, 
que jamais ma franchise à mes fers je prefere: 
car comme ils sont trop forts pour les pouvoir briser, 
aussi ils sont trop doux pour m'en vouloir defaire. 
L'ingenieux Dedale en l'antique saison, 
a fin de s'affranchir, empluma ses aisselles: 
et moy, pour demourer à jamais en prison, 
j'enchaine mon amour, et luy coupe les aelles. 
Aussi tiens-je mes fers pour un present des cieux, 
et l'eternelle chaine où sa beauté m'enlace, 
plustost pour un loyer d'avoir aymé ses yeux, 
que pour un chastiment d'en avoir eu l'audace. 
Bienheureux, à l'égal des plus heureux esprits, 
si fuyant la rigueur aux belles coustumiere, 
elle se laissoit prendre à celuy qu'elle a pris, 
mesme neud l'en rendant geoliere et prisonniere.

RHYME a b a b *

Mais je souhaite un bien des mortels ignoré, 
dont je voy l'esperance à mon coeur interdite: 
et qui sera tousjours vainement desiré, 
si pour le posseder il faut qu'on le merite. 
Belle que j'aimeray mesme dans le cercueil, 
belle par qui mon ame en flamme est convertie, 
qu'une extreme beauté pouvant enfler d'orgueil, 
une extreme vertu remplit de modestie: 
devant que de te voir, j'aimoy le changement, 
courant les mers d'amour de rivage en rivage, 
desireux de me perdre, et cherchant seulement 
un roc qui me semblast digne de mon naufrage. 
Mais je pris en horreur ce penser inconstant, 
aussi tost que ton oeil m'eut mis en sa puissance; 
asseuré que changer ce me seroit autant 
manquer de jugement que manquer de constance.

RHYME a b a b *

Toy de qui la beauté secondant les vertus, 
est l'unique rémore et l'ancre qui m'arreste, 
regarde de quels flots mes esprits sont battus, 
et commande à tes yeux d'en calmer la tempeste. 
Mais non, ne m'oste point le bien de mon tourment, 
ne m'oste point ma gloire en m'estant plus humaine: 
si le repos du ciel gist en son mouvement, 
je suis comme le ciel, mon repos c'est ma peine.

RHYME a b a b *

Defens tant seulement à ta jeune beauté 
d'estoufer de douleur un esprit qu'elle anime: 
et pour trop reverer ta chaste cruauté, 
de ton adorateur ne fay point ta victime.

TITLE

RHYME a b a b *

Mon ame est de vos laqs si doucement pressée, 
qu'il n'est point de tourment que je n'y trouve doux: 
et ne m'estime heureux qu'alors que ma pensée 
me ravit hors de moy pour aller vivre en vous.

RHYME a b a b *

Aussi la beauté mesme en vous seule resserre, 
pour la gloire d'amour, les délices des dieux: 
mon âme vit en moy comme l'on vit en terre, 
mais elle vit en vous comme l'on vit és cieux. 
C'est pourquoy benissant la cause de ma prise, 
et l'heure où me perdant je cessay d'estre mien, 
je ne regrette point ma premiere franchise, 
puis que ma servitude est ma gloire et mon bien. 
À qui doy-je plustost consacrer mon service 
qu'à ce divin esprit de graces revestu, 
dont le servage apprend à maistriser le vice, 
et qu'on ne peut aimer qu'en aimant la vertu? 
Je vante ma defaite ainsi qu'une victoire, 
quand je voy ce bel oeil, cest astre de mon heur, 
dedaigner tous les coeurs qu'on immole à sa gloire, 
s'ils ne luy sont offerts sur l'autel de l'honneur. 
J'en adore la grace immortelle et mortelle, 
qui rend d'un seul regard mille esprits enchantez: 
et, fors qu'en un miroir dont la glace est fidelle, 
ne voit rien en ce monde approcher ses beautez.

RHYME a b a b *

Puis je dy tout ravy; c'est en vain que j'espere 
les loyers proposez aux desirs d'un amant: 
il me faut reputer ma peine pour salaire, 
et penser que le fruit s'en recueille en semant. 
L'honneur de la servir paye assez mes services, 
si les contentemens que la gloire produit 
meritent qu'on prefere aux plus rares delices 
la peine et les travaux dont l'honneur est le fruit. 
Et bien suis-je honoré de vous servir madame, 
esclave de ces mains dont la beauté me prit, 
puis que je suis un corps de qui vous estes l'ame, 
et que le corps s'honore en servant à l'esprit. 
Mais que dy-je? Ô beauté, que Venus mesme envie, 
vous n'estes point mon ame, et je m'en vante à tort: 
l'ame cherit le corps, et luy donne la vie, 
et vous, par vos rigueurs vous me donnez la mort. 
Je fauls, il paroist bien que par vous je respire: 
mais comme en un flambeau que l'on renverse à bas,
la cire esteint le feu, bien qu'il vive de cire; 
de mesme vous causez ma vie et mon trespas. 
Or faites que je meure ou faites que je vive, 
jamais vostre beauté ne mourra dedans moy: 
mon coeur ne peut changer pour change qui m'arrive: 
le sort n'a point d'empire à l'endroit de ma foy. 
Si je vy conservé par l'heur de vostre grace, 
vous m'entendrez chanter votre juste pitié: 
si par votre rigueur l'Acheron j'outrepasse, 
mourant j'oiray vanter ma constante amitié. 
Bien voudroy-je (et mes voeux soient exemps de blasphème) 
ouïr plustost vanter apres tant de tourment 
vostre juste pitié que ma fermeté mesme, 
et plustost vivre heureux que mourir constamment. 

RHYME a b a b *

Aussi verray-je point qu'à la fin il vous plaise 
desarmer vostre sein de sa dure rigueur?
Et permettre en m'aimant qu'il saute de ma braise 
quelque ardante estincelle en vostre jeune coeur? 
Si tant d'heur n'arrivoit, une secrette gloire 
de mes travaux passez adouciroit le fiel: 
et mon esprit alors auroit sujet de croire 
qu'il se boit du nectar ailleurs que dans le ciel. 
Mais quoy? C'est souhaiter d'une ardeur imprudente 
ce qu'à peine les dieux oseroient desirer; 
et ne cognoistre pas qu'il faut en ceste attente 
meriter davantage, ou bien moins esperer. 

RHYME a b a b *

C'est bien assez qu'un dieu, d'un oeil doux et propice 
regarde la victime et l'ame qui se plaint,
sans que bruslant encore au feu du sacrifice, 
mesme flamme consume et l'offrande et le saint. 
Aussi, mon doux espoir, tout ce que je demande 
lors que de mes souhaits j'importune les dieux, 
c'est que mon coeur ardant soit trouvé digne offrande 
de vous sa vive idole, et du feu de vos yeux. 
Encore est-ce un souhait impossible en nature: 
car pour offrir un coeur aux flasmes de votre oeil, 
digne de sa lumiere et si sainte et si pure, 
il faudroit un Phoenix comme il est un soleil.

TITLE

RHYME a b a b *

Quiconque admirera l'ardant feu de mon ame, 
estonné d'un amour si rare et si parfait; 
qu'il aille contempler la cause de ma flame, 
et lors il cessera d'en admirer l'effect. 
Il verra la beauté qui me tient en servage, 
d'une si sainte ardeur les ames enflammer; 
qu'il me condamneroit à l'aimer davantage 
s'il pensoit qu'un mortel peust davantage aimer.

RHYME a b a b *

Car le ciel a logé tant de graces en elle, 
et de tant de beautez ses traits sont revestus, 
qu'elle est toute parfaite, osté qu'elle est cruelle, 
et rien fors la pitié ne manque à ses vertus. 
Nul aussi n'eut jamais l'heur de sa cognoissance, 
qui volontairement ne s'en soit veu charmer: 
et qui n'ait en l'aimant senty la repentance 
de n'avoir pas plustost commencé de l'aimer. 
Ses attraits ne sont rien qu'agreables supplices, 
qu'invisibles filets tendus pour les esprits, 
que venins enchanteurs destrempez en delices, 
et trompeurs hameçons qu'en prenant on est pris. 
Si devant son beau teint, ce teint qui tous surmonte, 
ou la rose ou le lis osent se presenter, 
soudain on apperçoit que l'un rougit de honte, 
l'autre pallit de peur de s'en voir surmonter.

RHYME a b a b *

Ses yeux, ces petits cieux où sans cesse il éclaire, 
et d'où l'amour foudroye un million de coeurs, 
sont des yeux les plus beaux le parfait exemplaire, 
et font mesme en tuant qu'on aime leurs rigueurs. 
Aussi quiconque en voit l'oeillade enchanteresse 
empoisonner ses traits de ses plus doux appasts, 
s'il ne meurt point d'amour, il faut qu'il se confesse 
indigne de mourir d'un si noble trespas. 
Regardant de son poil flotter les riches ondes, 
je pense aux fleuves d'or que la Grece a chantez: 
et ne demande plus, voyant leurs tresses blondes, 
en quelles rets amour prend tant de libertez. 

RHYME a b a b *

Sa bouche est un jardin bordé de fleurs écloses, 
où l'eloquence mesme habitant ce pourpris
fait parler les oeillets, fait sous-rire les roses, 
et la voix d'un corail enchanter les esprits. 
Quant à sa belle main, ceste vive merveille 
qui de ma liberté rend l'amour possesseur, 
elle se pourroit dire au monde sans pareille 
si Dieu l'eust condamnée à n'avoir point de soeur. 
Mais pour mon double mal elle nasquit gemelle 
d'un marbre qui mobile en dix branches se fend:
l'une exerce le vol, et l'autre le recele: 
l'une commet le meurtre, et l'autre le defend. 

RHYME a b a b *

Ainsi les loix du ciel à ses voeux favorables, 
la comblant de tout l'heur qui se peut desirer, 
ont rendu ses beautés tellement admirables, 
que mon extreme amour s'en doit moins admirer. 
Car tous deux en excez estans ce que nous sommes, 
un mesme effect du ciel, d'amour, et de ses yeux, 
rend mes affections admirables aux hommes, 
et ses perfections desirables aux dieux. 
Quand d'un vulgaire object le desir nous possede, 
la fiebvre en doit causer de moderez accez; 
mais quand on meurt pour un qui les autres excede, 
la vertu de l'amour gist alors en excez. 
À peine je la vey que je m'en laissay prendre, 
tiré de dix beaux doigts autant doux qu'inhumains, 
car tant s'en faut qu'alors il me pleust m'en defendre, 
je leur aiday moymesme à me lier les mains.

RHYME a b a b *

Aussi devins-je heureux, devenant leur conqueste: 
ô mon ame revere et beny ce beau jour, 
et fay que desormais ainsi qu'un jour de feste, 
il soit marqué de rouge au calendrier d'amour. 
Mais le jour malheureux qui m'a separé d'elle 
soit tracé pour jamais d'une noire couleur: 
et bien doit par raison sa couleur estre telle, 
car ce fut une nuit noire de ma douleur.

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RHYME a b a b *

Ne vous offensez point, belle ame de mon ame, 
de voir qu'en vous aymant j'ose plus qu'il ne faut: 
c'est bien trop haut voller, mais estant tout de flame 
ce n'est rien de nouveau si je m'éleve en haut. 
Comme l'on voit qu'au ciel le feu tend et s'élance, 
au ciel de vos beautez je tens pareillement: 
mais luy c'est par nature, et moy par cognoissance; 
luy par necessité, moy volontairement.

RHYME a b a b *

Aussi suis-je content que le sort adversaire 
darde sur mon amour quelque trait orageux, 
pourveu que l'accusant ainsi que temeraire, 
quelqu'un aussi le louë ainsi que courageux. 
Car il me reste assez gravé dans la memoire, 
que voulant m'approcher d'un celeste flambeau, 
la mort en ceste audace est conjointe à la gloire, 
et que sous ce trophée est basty mon tombeau. 
Mais puis qu'en mon amour il faut que je m'égare, 
du vol de mes desirs dereglant la hauteur, 
de quel plus beau soleil pourroy-je estre l'Icare, 
moy qui veux consoler ma mort par son autheur? 
L'homme est bien malheureux, de qui l'ame indiscrette 
peut ailleurs qu'en vos mains sa franchise enfermer: 
c'est ou n'avoir point d'yeux pour vous faire voir si parfaite, 
ou n'avoir point de coeur pour vous oser aimer. 
Quant à moy, je plaindrois et ma peine et mes larmes, 
si je les dépendois pour de moindres beautez, 
car je hay qu'un autre oeil m'enchante de ses charmes, 
que celuy qui rendroit les dieux mesme enchantez.

RHYME a b a b *

Non, sçachant que ma flamme est celeste et divine, 
je ne puis rien aymer s'il n'est egal aux dieux: 
je veux qu'un bel oser honore ma ruine; 
et puis qu'il faut tomber, je veux tomber des cieux.

RHYME a b a b *

Arriere ces desirs rempants dessus la terre: 
j'ayme mieux, en soucis et pensers elevez, 
estre un aigle abattu d'un grand coup de tonnerre, 
qu'un cygne vieillissant és jardins cultivez. 
Non en volant si haut je ne crain point l'orage, 
et l'effroy du peril ne m'en retire point: 
ce qui sert d'une bride aux esprits sans courage, 
est un vif esperon dont le mien est espoint. 
J'ayme qu'à mes desseins la fortune s'oppose: 
car la peine de vaincre en accroist le plaisir. 
Pouvoir facilement obtenir quelque chose, 
m'est assez de suget d'en perdre le desir. 
Advienne seulement que mon ame embrasée 
du desir d'acquerir ceste riche toison, 
trouve la seule peine à mes voeux opposée, 
afin que de ce monstre elle soit le Jason. 
Mais helas! Je crains fort qu'un malheur invincible 
transforme tellement l'heur à qui je m'attens, 
qu'au lieu de dificile il le rende impossible, 
et joigne à mes travaux la perte de mon temps. 
Dementez cette crainte, ô beauté qui convie 
aux erreurs de l'amour les plus sages esprits: 
suffise à vos rigueurs qu'il me couste la vie, 
sans que j'en perde encor et l'attente et le prix.

RHYME a b a b *

Ainsi de vostre teint l'immortelle jeunesse 
ne soit jamais sujette à l'empire des ans: 
ny ne puissent jamais les traits de la vieillesse 
vous rendre les miroirs des objets malplaisans. 
Ainsi la libre voix des belles de cest âge, 
vous puisse declarer royne de la beauté; 
et tout ce qui desdaigne à vous en faire hommage, 
criminel envers vous de leze majesté.

TITLE 

RHYME a b a b *

Que s'empescher d'aimer est dur aux belles ames! 
Qu'aimer fidellement apporte de soucy! 
Qu'amour tempere mal vos glaçons et mes flames, 
ô beauté trop aimable et trop aimée aussi! 
Las, j'endure pour vous de si tristes allarmes, 
qu'à ces rares beautez qui causent mon trespas 
c'est ou trop de rigueur que de les voir sans larmes, 
ou trop d'aveuglement que de ne les voir pas. 
Mais vous les voyez bien, et par ma flame ardante 
jugez bien que vos yeux ont ces feux attisez: 
car en fin vous monstrez d'estre trop clair voyante 
pour ne cognoistre point le mal que vous causez. 
Un autre oeil que le vostre auroit-il la puissance 
de me faire en amour tant de peine endurer? 
Autre coeur que le mien auroit-il la constance 
de souffrir tant de mal sans plaindre et soupirer?

RHYME a b a b *

Non non, vous voyez bien la grandeur de ma peine 
quoy que ce fier esprit n'en soit en rien touché. 
Vostre oeil n'est point aveugle, ains vostre ame inhumaine 
et par sa cognoissance elle accroist son peché. 
Ou bien la froide humeur dont vous estes glacée 
fait qu'ingrate et cruelle à ma sainte amitié, 
voyant bien mes ennuis des yeux de la pensée, 
vous ne les daignez voir des yeux de la pitié. 
Las, eussé-je attendu qu'une beauté si rare 
sous ses riants attraits cachast tant de rigueur? 
Et qu'un object aimable à l'esprit plus barbare, 
estant si doux à l'oeil, fust si cruel au coeur? 
Non, je n'eusse pas creu que sous ce beau visage 
logeast tout ce qu'amour a d'aigreur et d'orgueil. 
Aussi, quoy que mon mal trop tard me rende sage, 
mon coeur doresnavant ne croira plus mon oeil. 
Mon oeil pipé du vostre a creu les apparences 
dont amour sçait charmer un esprit peu rusé: 
mais moy je n'en veux plus tromper mes esperances, 
ny croire l'abuseur non plus que l'abusé.

RHYME a b a b *

Aussi bien me paist-il d'une esperance vaine; 
et tout ce que mon ame en ose presager, 
s'il contient verité ne m'annonce que peine, 
s'il me promet du bien se trouve mensonger.

TITLE

RHYME a b a b *

Je n'ay veu qu'à regret la clarté du soleil, 
et rien tant soit-il beau n'a mon ame ravie, 
depuis qu'en soupirant j'éloignay ce bel oeil, 
de qui la seule veuë est tout l'heur de ma vie. 
Les jours les plus luisants me sont obscures nuits, 
que je passe en tristesse et complaintes funebres, 
ne pouvant le ciel mesme, au fort de tant d'ennuis, 
illuminer le corps dont l'ame est en tenebres.

RHYME a b a b *

Je ne fay que penser à l'heur que j'ay perdu, 
quoy que ce souvenir aigrissant ma complainte 
m'égalle au criminel sur la gesne étendu, 
m'estant chaque pensée une mortelle attainte. 
Le seul bien d'un portrait exprimant sa beauté 
console un peu mes yeux et mon dueil diminue: 
mais qu'est-ce que cela, m'en voyant absenté, 
si ce n'est pour Junon embrasser une nue. 
Ah, que je veux de mal aux rigueurs de la loy, 
qui de m'en éloigner s'est acquis la puissance! 
Que j'en hay mon devoir aussi bien comme moy, 
luy du commandement, moy de l'obeissance. 
Falloit-il qu'oubliant les saints voeux d'amitié, 
pour croire un vain respect et suivre sa Chimere,
je commisse une erreur indigne de pitié, 
de peur d'en commettre une excusable et legere? 

RHYME a b a b *

Non, je ne me sçaurois laver de ce peché, 
ny ne puis concevoir qu'il me soit pardonnable: 
et me dois voir ce crime à jamais reproché, 
si je n'en suis vangeur aussi bien que coulpable. 
Mais quel plus grand tourment que de m'en voir bany 
peut chastier mon coeur s'il faut qu'il s'en punisse? 
Helas, l'avoir commis c'est m'en estre puny: 
mon peché m'est luy-mesme un rigoureux supplice. 
Aussi, quoy que l'amour s'en plaigne justement, 
si sent-il au pardon la pitié le contraindre; 
voyant ma propre erreur m'estre un si grand tourment, 
que se plaindre de moy ce n'est rien que me plaindre.

RHYME a b a b *

Ah dieux! Que ne mouru-je aux pieds de sa rigueur, 
lorsque je prins congé de sa chere presence! 
Las! Pour ce qu'en partant je luy laissois mon coeur 
je ne pensois jamais ressentir son absence. 
Fol, qui n'avisois pas qu'encor que mille morts 
assaillent un amant éloigné de sa dame, 
il ne ressent l'ennuy d'en estre loin du corps 
qu'autant qu'il en est pres du penser et de l'ame. 
Or voy-je maintenant qu'amour a bien semé 
des espines d'ennuy dans son doux labyrinthe: 
et qu'au desir d'un coeur de sa flamme allumé 
la longueur d'une absence est bien pleine d'absinthe.

RHYME a b a b *

Mais quelque trait d'ennuy qui me puisse offenser, 
rien n'esteindra l'ardeur dont je me sens éprendre: 
ains faudra desormais, avant que voir cesser 
mon ame d'estre en feu, me voir le corps en cendre. 
Non, ma flamme vivra jusqu'à mon dernier jour, 
malgré toute infortune et presente et future. 
J'ay beaucoup de douleur, mais j'ai bien plus d'amour: 
l'une fait que j'endure, et l'autre que je dure. 
Seulement, ô beaux yeux, yeux qui m'estes si doux 
que l'heur de vous servir m'est plus qu'un diadême, 
avienne que l'oubly n'éloigne point de vous 
un coeur que vostre absence éloigne de soymême. 
Cieux qui prestez l'oreille aux saints voeux des amans, 
faites qu'en jettant l'oeil sur vos vives lumieres, 
la divine beauté qui cause mes tourmens 
lise dans vostre front ces voeux et ces prieres.

RHYME a b a b *

Et vous vents bienheureux qui vers elle passez, 
portez luy de ma foy l'immortelle assurance; 
luy disant en deux mots bassement prononcez, 
que je meurs de desir en vivant d'esperance.

TITLE

RHYME a b a b *

Elle se plaist si fort en la rigueur extrême 
dont elle gesne un coeur à ses pieds abattu, 
que je croy sans mentir qu'elle tient en soymême 
une grand'cruauté pour une grand'vertu. 
Vous diriez qu'elle a peur que quelque autre la passe 
en l'honneur de paroistre ingrate et sans pitié: 
car rien n'empesche tant d'estre escrit en sa grace, 
que de la meriter par beaucoup d'amitié.

RHYME a b a b *

Cependant ses beautez ne cessent point d'attraire, 
et d'enchainer des coeurs en ses mains s'enfermants: 
car elle est tellement à soymesme contraire, 
qu'elle aime d'estre aimée, et si hait ses amants. 
Il prend bien à l'amour que le ciel qui l'admire 
l'a rendue adorable aux plus sauvages coeurs: 
n'estoit que sa beauté conserve son empire, 
elle l'auroit cent fois destruit par ses rigueurs. 
Mais quiconque la voit, enchanté de ses charmes 
se soumet de luy-mesme au joug de son pouvoir: 
et postpose en son coeur les tourmens et les larmes 
naissans de l'avoir veuë, au plaisir de la voir. 
Helas mon dieu, faut-il qu'en même lieu s'assemble 
tant de mal et de bien, d'attraits et de mépris?
Ô beauté sans pitié, vous estes tout ensemble 
le paradis des yeux, et l'enfer des esprits. 

RHYME a b a b *

Si ne sçauriez-vous faire, esprit impitoyable, 
que jusques à la mort je ne vous aille aimant: 
car pour ne point aimer un object tant aimable, 
je n'ay pas comme vous un coeur de diamant. 
J'en ay bien un fort dur puisqu'il fait resistance 
aux coups de vos rigueurs avec sa fermeté: 
mais d'un vray diamant il n'a que la constance, 
il n'en a pas pourtant l'insensibilité. 
Ou donnez moy le vostre à ces maux impassible, 
afin que j'en méprise et la flame et les coups: 
ou faites moy pouvoir une chose impossible, 
ou soyez sans beauté, c'est à dire sans vous.

TITLE

RHYME a b a b *

Ô pensers dont amour nourrit ma passion, 
il faut que desormais je vous ferme la porte, 
et que je prenne enfin la resolution 
qu'aux plus irresolus le desespoir apporte. 
Aussi bien c'en est fait; mes maux sont en tel point 
que je n'espere plus qu'aucun bien leur succede: 
et c'est trouver remede aux maux qui n'en ont point 
que de penser en soy qu'ils manquent de remede.

RHYME a b a b *

Et quoy, voyant qu'un autre enchaine entre ses mains 
la jeune liberté de celle qui m'en prive, 
voudroy-je bien encor supporter ses dédains, 
et vivre en la servant captif d'une captive? 
Mon coeur, qu'un feu secret va tousjours devorant 
depuis qu'à sa rigueur ma constance l'immole, 
pourroit-il bien souffrir qu'encore l'adorant 
l'idolatre d'autruy fust ma plus chere idole? 
Ah dieu! Mourons plustost, et cherchons d'étouffer 
dans nostre propre sang l'ardeur de nostre flame, 
que de la voir jamais de nos pleurs triompher, 
voyant qu'une autre amour triomphe de son ame. 
C'est trop servy d'exemple aux plus constans esprits: 
dédaignons cest honneur pour un coeur si volage: 
aussi bien desormais endurer ses mépris, 
ce n'est point patience, ains faute de courage. 
Non, je ne sçaurois plus supporter la fierté 
que d'une ame en constance à nulle autre seconde: 
ny souffrir les dédains sinon d'une beauté 
qui sçache avecques moy dédaigner tout le monde. 
Il est besoin que l'ame où repose mon bien, 
ait de la fermeté pour obliger la mienne: 
et pour avoir l'honneur de me rendre tout sien, 
il faut à tout le moins qu'elle soit toute sienne.

RHYME a b a b *

En vain sans ces liens la beauté me prendroit; 
et les voyant manquer à ceste ame infidelle, 
amour ne sçauroit plus, quand il l'entreprendroit, 
obtenir que je puisse encor souffrir pour elle. 
Las! Pourrois-je l'aimer pensant à la rigueur 
dont elle a sans raison outragé ma constance? 
Pourroit-il bien loger desormais en mon coeur 
de l'amour tout ensemble et de la souvenance? 
Non, ma juste fureur ne sçauroit l'endurer, 
tant soient doux les propos dont mon ame se flate: 
ny les ans qu'on m'a veu dépendre à l'adorer, 
qui me prouvent mal sage, en la prouvant ingrate. 
Ce que m'a fait souffrir cet esprit sans pitié 
m'en rend si douloureuse et la peine et l'histoire,
que comme le venin qui tue une amitié 
c'est autre part l'oubly, c'est icy la memoire. 

RHYME a b a b *

Je m'en voy là reduit par une austere loy 
qu'il faut que je l'oublie ou que je la haisse, 
et que des beaux pensers qu'elle a semez en moy 
je face à ma douleur un cruel sacrifice. 
Mais où sera l'esprit qui me pourra blasmer, 
si d'une ame à bon droit de fureur possedée, 
et qui sçait bien hair autant que bien aimer, 
elle imitant Jason j'imite aussi Medée? 
Non non, apres l'effect de l'infidelle tour 
qui peut de deux esprits separer l'androgine, 
quiconque vit sans haine il vivoit sans amour; 
car de l'un violé l'autre prend origine. 
Je sçay bien quand à moy qu'elle ira recevant 
peu d'ennuy de sa perte, et ne la plaindra guere; 
mais si c'est peu que perdre un fidelle servant, 
c'est encor moins de perdre une dame legere.

RHYME a b a b *

Las, je dy bien ainsi quand du tort qu'on m'a faict 
le poignant souvenir reblesse mon courage, 
mais je n'ay pas le coeur d'en venir à l'effect, 
pour ce qu'encor l'amour est plus fort que l'outrage. 
L'outrage me convie à l'aller haissant, 
amour me ramentoit ses beautez et merites: 
si bien que je demeure au milieu balançant 
comme un petit de fer entre deux calamites. 
Dieux, faictes (si jamais vous ouystes mon voeu) 
que la haine ou l'amour seule en mon ame ait place; 
si je la dois aimer, rendez moy tout de feu: 
si je la doy hair, rendez-moy tout de glace.

RHYME a b a b *

Mais las, je ne sçaurois hair une beauté 
si longuement aimée à l'égal de moymême: 
il me suffira bien si d'une extrémité 
je reviens au milieu sans chercher l'autre extrême.

TITLE

RHYME a b a b *

Non non il n'est point vray qu'on meure de tristesse, 
ma vie auroit esteint son malheureux flambeau:
car un si grand ennuy que celuy qui me blesse 
n'ouvrit jamais à nul la porte du tombeau. 
Ô cieux qui cognoissez d'où ma peine procede, 
et sçavez que mon coeur se fend par la moitié, 
bien que vous la voyez sans y donner remede, 
pouvez-vous bien la voir sans en prendre pitié? 
Las un pauvre chevreuil n'est point dans les bocages 
avec tant de fureur par les loups dechiré, 
que l'est mon triste coeur par les diverses rages 
de cent fieres douleurs dont je suis devoré.

RHYME a b a b *

Je souffre à tous moments les cruelles attaintes 
d'un poignant desespoir qui me va martirant: 
j'use ma triste vie en eternelles plaintes; 
et ne puis respirer sinon en souspirant. 
Quiconque me console, encor que de sa langue 
il seme en discourant mille éloquentes fleurs,
console une ame sourde, et trompant sa harangue 
perd en vain ses propos comme je fay mes pleurs. 

RHYME a b a b *

Aussi cedant au mal dont ma vie est génée 
me plais-je au triste son de mes gemissemens, 
d'une ame en sa douleur tellement obstinée 
que m'ouïr consoler c'est l'un de mes tourmens. 
Et bien m'est-ce un tourment que de voir qu'on presume 
de pouvoir adoucir par un vain reconfort 
un mal si violent et si plein d'amertume, 
et dont la guerison n'appartient qu'à la mort. 
Comme il n'est si douce eau par les fleuves versée 
qui ne devienne amere entrant dedans la mer; 
ainsi nul reconfort n'entre dans ma pensée 
qui soudain ne se voye en douleur transformer.

RHYME a b a b *

C'est pourquoy je languy d'une playe incurable, 
dont je sçay que la mort seule me peut guerir, 
reduict par mes malheurs à ce poinct miserable 
de ne vouloir plus vivre et ne pouvoir mourir. 
Ô douloureux tourments que nul espoir ne flate, 
ô miserable coeur mal-traicté sans raison; 
las je me puis bien dire un second Mithridate; 
je me pais de douleur comme luy de poison. 
Parque sans jugement, pourquoy vas-tu defaire 
tant de gens bienheureux au plus beau de leurs jours, 
et me laisses languir en ceste vie amere 
moy qui desesperé t'appelle à mon secours? 
Ô mort, triste repos de tout ce qui respire; 
bien voy-je qu'obstinée en ton inimitié 
tu poursuis qui te craint et fuis qui te desire, 
ayant peur d'exercer quelque acte de pitié.

RHYME a b a b *

Mais ce que ta rigueur va niant à ma vie 
bien tost je l'obtiendray de mes propres malheurs: 
mes ennuis me tûront, et malgré ton envie 
la douleur que je sens finira mes douleurs.

TITLE

RHYME a b b a *

Elle l'avoit bien dit que ces mains larronnesses 
tiendroyent encor un coup mon coeur emprisonné:
helas, plus que jamais je m'en voy renchainé: 
dieu! Qu'elle est veritable aux mauvaises promesses! 

RHYME a b b a *

Si m'estois-je vanté que d'un courage extréme 
j'iroy jusqu'à la mort à l'amour resistant: 
qui m'a changé le coeur? Ne puis-je êstre constant 
que quand j'ay resolu de me perdre moyméme? 

RHYME a b b a *

Puis que l'essay du mal ne m'a point rendu sage, 
j'accuse à tort les yeux qui me font consumer: 
il se plaint sans raison des fureurs de la mer 
qui contre un mesme roc fait un second naufrage. 

RHYME a b b a *

Devoy-je, pour un mot qui promettoit merveilles, 
oublier la rigueur des maux qu'elle m'a faicts? 
Devoy-je preferer la parole aux effects, 
et démantir mes yeux pour croire à mes oreilles. 

RHYME a b b a *

Las quand ce doux orgueil sous qui mon ame tremble 
masquoit sa cruauté d'un favorable accueil,
il me falloit penser que sa bouche et son oeil 
avoient, pour me tromper, intelligence ensemble. 

RHYME a b b a *

Il me falloit tenir ses faveurs pour un songe, 
et sa bouche et son oeil pour mortels ennemis: 
et penser qu'à l'un d'eux le meurtre estant permis, 
l'autre ne pouvoit moins que s'aider du mensonge. 

RHYME a b b a *

Mais helas, qu'en amour l'espoir a de puissance 
pour vaincre un esprit foible et mal se deffendant! 
Et combien aisement on va persuadant 
un coeur que son desir dispose à la croyance! 

RHYME a b b a *

Elle a monstré qu'amour la tenoit prisonniere 
pour me faire avec elle entrer dans la prison: 
et pour me convier d'avaler le poison, 
la déloyalle a feint d'en gouster la premiere.

RHYME a b b a *

Ruse qui rend ma peine autant insuportable 
qu'elle part d'un esprit inhumain et mocqueur, 
par un dépit de voir qu'elle ait faict en mon coeur 
avec un traict si feint un coup si veritable. 

RHYME a b b a *

Mais il n'en ira pas ainsi qu'elle l'espere, 
j'en guariray la playe ou mourray la celant, 
plustost qu'estre un Telephe, et d'un oeil ruisselant 
implorer la mercy de mon propre adversaire. 

RHYME a b b a *

Pourquoy voudroy-je encor d'un idolatre hommage 
sacrifier ma vie aux rigueurs de son oeil, 
et par un lâche espoir de flechir son orgueil, 
perdant la liberté, perdre aussi le courage? 

RHYME a b b a *

Non, jamais nul tourment ne me pourra contraindre 
de luy faire en mes pleurs ma flamme appercevoir: 
en fin le ciel verra qu'elle a bien le pouvoir 
de me faire souffrir, non de me faire plaindre.

RHYME a b b a *

Mon coeur, bany de toy les soupirs et les larmes: 
grave sur ta prison le mot de liberté: 
arme toy de constance, et remply de fierté 
comba ce fier esprit avec ses propres armes. 

RHYME a b b a *

Cache luy les liens dont mon ame sujette 
se voit secrettement à ses fers attacher; 
et si bien tu n'as peu sa victoire empescher, 
empesche son triomphe en celant ta defaite. 

RHYME a b b a *

Rien ne luy donne encor le plaisir ny la gloire 
de penser que ton ame en ses laqs tu remets: 
tu peux en ton silence étouffer pour jamais 
ta honte et son honneur, ta perte et sa victoire. 

RHYME a b b a *

Defens toy donc la plainte; et muet volontaire 
imite desormais au plus fort du tourment 
ce page d'Alexandre en qui si constamment 
se monstra la vertu de souffrir et se taire.

RHYME a b b a *

Aussi bien quelle fleur d'esperance nouvelle 
te promet quelque fruit d'une si fiere main? 
Depuis quand dépouillant son esprit inhumain 
seroit-il advenu qu'elle ne fust plus elle? 

RHYME a b b a *

Tu l'as trop offensée osant en fin esteindre 
l'ardeur dont ses beaux yeux te brûloient en l'aimant: 
ton feu luy donneroit (s'il s'alloit r'allumant) 
sujet de se vanger, non desir de te plaindre. 

RHYME a b b a *

Poursuy donc, rend ta flame et ta plainte étouffée: 
ne gemy point d'un coeur laschement abatu: 
et puis que sa victoire obscurcit ta vertu, 
n'en veuille point toymesme eriger le trophée. 

RHYME a b b a *

Pense que n'ayant peu de toy devenir maistre, 
ny vaincre ton desir, ny vaincre ton malheur, 
encor t'est-ce beaucoup de vaincre ta douleur, 
et n'estant plus à toy pouvoir feindre de l'estre.

TITLE

RHYME a b a b *

Mon coeur, n'imite point en la perte avenue 
le joüeur obstiné plustost qu'aventureux, 
qui de crainte de perdre à perdre continue, 
et par l'espoir de l'heur se rend plus malheureux. 
Ne va point accroissant par un nouveau dommage 
le temps que ta constance en vain a dépendu; 
mais que la sage peur d'en perdre davantage 
surmonte le regret d'en avoir trop perdu. 
Aussi bien est-il temps que l'amour te dispense 
des travaux où plus jeune autrefois tu te pleus, 
et qu'un si puissant roy t'octroye en recompense 
de l'avoir bien servy que tu ne serves plus. 
Assez as-tu souffert estant l'un de sa bande; 
il faut qu'il laisse en paix ton arriere-saison, 
se departant d'un âge où la raison commande, 
puis qu'il ne sçauroit vivre avecques la raison. 
Il est temps que ta flame et ta peine décroisse: 
il faut que ton esprit se ravisse au tourment; 
et qu'en fin par essay la franchise il cognoisse, 
qu'encor il ne cognoist que de nom seulement.

RHYME a b a b *

Que dy-je? Helas j'ay tort de lamenter ma prise 
puis que si dignement je me trouve asservy: 
on ne peut sans peché regretter la franchise, 
depuis que l'on a veu les yeux qui m'ont ravy. 
Pourquoy resisteroy-je, en rompant mon cordage, 
au destin qui m'ayant dans ses noeuds arresté, 
veut qu'un si glorieux et si noble servage 
me soit ce qu'à Caton estoit la liberté? 
L'automne de mon âge est encores capable 
des passions qu'amour sçait en l'ame allumer: 
s'il ne possede l'heur de se voir bien aimable, 
il possede l'honneur de sçavoir bien aimer. 
À tort donc je desire, en vain donc je presume 
de voir que moy vivant mon feu puisse mourir: 
et j'ay pour reconfort (si l'ardeur m'en consume) 
que mesme l'univers par le feu doit perir. 
Non amour, n'estains point une si belle flame, 
nourry-la dans mon coeur jusqu'à mon dernier jour: 
il me seroit advis que je vivrois sans ame, 
s'il m'estoit advenu de vivre sans amour. 
Ton feu donne à mon coeur une si douce géne 
que je cours volontaire à son embrazement: 
ou si j'y suis forcé, je le suis comme Helene, 
mon destin est suivy de mon consentement. 
Bien te prié-je, amour, par ta force invincible, 
et par ceste beauté que reverent les cieux, 
fay luy sentir mon mal ou m'y rends moins sensible: 
et loge dans son coeur aussi bien qu'en ses yeux.

TITLE

RHYME a b a b *

Je ne témoigne point que je souffre bien peu 
vous celant mon tourment, belle et douce adversaire: 
je ne ressemble pas au laurier mis au feu: 
je sçay bien tout ensemble et brûler et me taire. 
Il ne merite pas de mourir d'un beau coup 
qui ne sçauroit tenir sa blessure secrette: 
ceux-la souffrent bien peu qui se plaignent beaucoup: 
la petite amour parle, et la grande est muette. 
Hé! Comment du doux mal dont vous me tourmentez 
pourrois-je à vostre oreille exprimer la harangue? 
Dés le premier moment que je vy vos beautez, 
amour m'osta le coeur, et le respect la langue.

RHYME a b a b *

Et puis, veu vos rigueurs, je n'avancerois rien 
pour vous faire en parlant mon amitié paroistre: 
car, quoy que vous faigniez, vous la connoissez bien, 
mais vous prenez plaisir à la mal reconnoistre. 
Languir aupres de vous et n'en pouvoir partir, 
n'est-ce pas confesser que vostre oeil me maistrise? 
Encor en ses discours la bouche peut mentir, 
mais lorsque l'effect parle, il parle sans faintise. 
J'avouë avecques vous que je pourrois ainsi 
une déesse aimer sans la rendre offensée; 
mais quoy, je vous estime une déesse aussi, 
et l'homme parle aux dieux de la seule pensée. 
Pourquoy voudriez-vous voir ma plainte et mes sanglots 
de mon ardant amour vous dépeindre l'image? 
Helas! Si pour mon bien vos yeux n'estoient point clos 
il est assez au vif dépeint en mon visage. 
Mais sçavez-vous pourquoy je me tais en brulant? 
C'est pour ce que la plainte amoindrit le supplice: 
et j'aime tant mon mal que je le vay celant, 
de peur qu'il ne s'appaise, ou qu'il ne s'amoindrisse.

RHYME a b a b *

Si vous vois-je pourtant racontant ma langueur, 
et vous m'entendriez bien si vous vouliez, madame: 
car quoy que ces propos soient paroles du coeur, 
si les peut-on ouyr des oreilles de l'ame. 
Mais en vain et du coeur et des yeux je discours: 
je n'avance non plus à parler qu'à me taire. 
Je ne suis point muet, mais je parle à des sourds: 
et c'est un mauvais sourd que le sourd volontaire.

TITLE

RHYME a b a b *

C'est bien force, ô mon coeur, que tu sois consumé, 
puis que de tant d'ennuis ma vie est combattue; 
et que de ce bel oeil par qui tout est charmé 
la presence me brusle, et l'absence me tue.

RHYME a b a b *

Car quel dieu favorable et propice à mes voeux 
me peut faire esperer que ma peine finisse, 
si forcé du destin je ne puis ny ne veux 
me sauver de la mort qu'en courant au supplice? 
Craignant d'estre en absence estoufé de mes pleurs, 
je cours vers ces beaux yeux qui m'ont embrazé l'ame: 
n'est-ce pas en fuyant et cherchant les douleurs, 
de peur de me noyer me jetter dans la flame? 
Helas! Il paroist bien qu'un estrange poison 
rend fatal et mortel l'amour qui me possede, 
puis qu'au lieu de chercher et trouver guerison, 
le changement de mal me tient lieu de remede. 
Si faut-il rompre en fin ce cordage amoureux, 
bien qu'il puisse arrester l'ame la plus sauvage: 
et penser desormais qu'il est bien malheureux 
qui peut vivre en franchise et languit en servage.

RHYME a b a b *

Sus sus, resolvons-nous d'étoufer nostre ennuy: 
tuons ce qui nous tue, armons-nous de constance; 
et ce que nous cherchons en la pitié d'autruy, 
tâchons de le trouver en nostre resistance. 
Il faut, il faut briser, en fuyant ces beaux yeux, 
le joug qui tient mon ame à leurs loix asservie. 
Rien que la liberté ne nous rend demy-dieux; 
malheureux qui la perd sans perdre aussi la vie. 
Ainsi dy-je par fois menaçant mes prisons, 
lorsqu'un sage conseil mon ame persuade: 
mais las! Celuy qui croit que ces foibles raisons 
peuvent guerir d'amour, n'en fut jamais malade. 
Un regard seulement destruit tout ces desseins, 
rendant plus que jamais mon ame éprise et folle. 
La raison pour remede est propre aux demy-sains. 
Bien leger est le mal qu'on guerit de parolle. 
Mais pourquoy me voudroy-je essayer de guerir, 
sçachant bien que mon mal ressemble à ces ulceres 
qu'on ne sçauroit fermer sans se faire mourir, 
et de qui les douleurs sont des maux necessaires?

RHYME a b a b *

Non non, ne tuons point un si plaisant soucy: 
rien n'est doux sans amour en ceste vie humaine. 
Ceux qui cessent d'aimer, cessent de vivre aussi: 
ou vivent sans plaisir comme ils vivent sans peine. 
Tous les soucis humains sont pure vanité: 
d'ignorance et d'erreur toute la terre abonde: 
et constamment aimer une rare beauté, 
c'est la plus douce erreur des vanitez du monde. 
Aymons donc, et portons jusques dans le cercueil 
le joug qui n'asservit que les nobles courages: 
et souffrans sans gemir les rigueurs d'un bel oeil, 
soyons au moins constans si nous ne sommes sages.

TITLE

RHYME a b a b *

Ô beaux yeux qui sçavez si doucement charmer 
qu'il faut ou vivre aveugle, ou mourir en servage:
yeux qui m'avez appris à constamment aimer, 
que vous m'en faites bien payer l'apprentissage. 
Ô beaux yeux qui pleuvez des flammes et des traits, 
rien ne trompe vos coups, l'attainte en est fatale: 
vous blessez aussi bien de loin comme de pres; 
et vostre doux regard est le dard de Coephale. 
Ô beaux yeux dont la flamme est le jour de mes jours, 
vous n'estes point des yeux, ny de mortelle essence, 
mais vous estes des cieux influans des amours, 
aussi l'amour luymesme est vostre intelligence.

RHYME a b a b *

Ô beaux yeux je ne voy ny ne vy que par vous; 
je suis un corps sans ame absent de vostre veue: 
mais dés que je vous voy si riants et si doux, 
amour pour m'animer en ame se transmue. 
Ô beaux yeux que je crains en aimant d'offencer, 
si je pouvoy redire avecques les paroles 
ce que me dit mon ame avecques le penser, 
vous seriez adorez comme vives idoles. 
Ô beaux yeux je vous offre, ainsi qu'on fait aux dieux, 
mon coeur où vostre flame est sans cesse allumée: 
l'offrande est bien petite, helas! Mais, ô beaux yeux, 
la faute en est à vous qui l'avez consumée.

TITLE

RHYME a a b c c b

D'avoir contre vos loix rebellé ma pensée 
j'ay failly, je l'advoüe, et vostre ame offencée 
de ce jeune forfaict à bon droict se ressent: 
mais voyez quel ennuy m'en fait payer l'amende: 
si le peché fut grand, la repentance est grande: 
qui se repent du mal il est presque innocent. 

RHYME a a b c c b

Vous pouvez, s'il vous plaist, d'une ame impitoyable 
saccager en fureur ceste place coupable, 
ce coeur qui contre vous a bien osé tenir: 
mais d'un tel chastiment qu'aurez vous que dommage? 
Vous irez destruisant vostre propre heritage, 
et vous appauvrirez en me voulant punir. 

RHYME a a b c c b

Jadis un puissant roy differa de surprendre 
Rhodes qu'il assiegeoit, de peur de mettre en cendre 
un tableau dont les traits honoroyent une tour:
puis qu'il revera tant une morte peinture, 
vous, respectez un peu vostre vive figure 
que je porte en mon coeur faite des mains d'amour. 

RHYME a a b c c b

Il n'est Scythe si fier ny volleur si barbare 
qui charmé des attraits d'une beauté si rare 
n'en sentist amollir le marbre de son coeur: 
l'impitoyable mort de ses graces ravie 
en retiendroit son bras prest à m'oster la vie: 
voudriez-vous surmonter la mort mesme en rigueur? 

RHYME a a b c c b

Helas! Il doit suffire à vos beaux yeux, madame, 
de voir tous foudroyez les remparts de mon ame; 
fuytive ma raison; serve ma liberté: 
mon audace rebelle aux fers emprisonnée, 
et ma vie aux douleurs en proye abandonnée: 
un plus grief chastiment deviendroit cruauté. 

RHYME a a b c c b

Dieu qui de rien fit tout, et qui de tout encore 
peut faire un autre rien, aime autant qu'on l'honore 
du tiltre de tout bon, comme de tout-pouvant: 
aussi fait sa bonté sa puissance reluire: 
et monstre le pouvoir qu'il a de tout destruire, 
non en destruisant tout, mais en tout conservant. 

RHYME a a b c c b

Long temps vostre sujet j'ay supporté la peine 
que le cruel amour, mon fatal capitaine, 
m'a faict en vous servant sans relasche endurer: 
long temps vostre rigueur m'a soudoyé de larmes, 
ayant vostre beau nom pour mot en tous allarmes, 
et ma devise estant, souffrir sans esperer.

RHYME a a b c c b

Pourquoy jettant les yeux sur ma rebelle offense 
ne souffrez-vous aussi que vostre ame repense 
aux services passez que je vous ay rendus? 
Quoy? Tant d'effets d'amour, qui dans vostre memoire 
devoyent sur la mort mesme emporter la victoire, 
n'y seront-ils contez que pour enfans perdus? 

RHYME a a b c c b

Certes j'ay fait du mal, mais j'ay fait du service: 
que l'un se recompense, et l'autre se punisse: 
soyez juste au loyer autant qu'au chastiment. 
À bon droit pour l'erreur la peine est establie: 
mais ingrat est celuy qui tout le bien oublie, 
et ne se ressouvient que du mal seulement. 

RHYME a a b c c b

Comparez mon service et mon erreur ensemble, 
et si l'equité regne en un coeur où s'assemble 
mainte illustre vertu, dont il est ennobly; 
ou pesant leur merite en egalle balance 
faites-les tous deux vivre en vostre souvenance, 
ou tous deux perdez-les dedans un mesme oubly. 

RHYME a a b c c b

Mais, ô roine des coeurs plus fiers et plus sauvages, 
si les nobles esprits oublians les outrages 
vont des services seuls la memoire gardant, 
puis qu'estant à vos loix ma franchise asservie 
vous avez dessus moy droit de mort et de vie, 
témoignez-le plus tost en sauvant qu'en perdant. 

RHYME a a b c c b

D'un style de soldat je vous escry ces plaintes 
au front de deux citez que nos armes ont ceintes, 
et qu'encor vingt canons battent d'infinis coups;
bien peu me souciant si les grands de la terre 
y viendront faire entre eux ou la paix ou la guerre, 
car ma guerre et ma paix ne dépend que de vous. 

RHYME a a b c c b

Mille balles de plomb, comme traits de tempeste, 
sifflent incessamment alentour de ma teste, 
mais j'en crains peu l'attainte és plus funestes lieux: 
asseuré par l'oracle enquis touchant ma vie, 
qu'elle ne me peut estre en jeunesse ravie, 
que par les coups mortels qui volent de vos yeux.

TITLE

RHYME a a b c c b

Quand je revy ce que j'ay tant aimé, 
peu s'en fallut que mon feu r'allumé 
n'en fist l'amour en mon ame renaistre:
et que mon coeur autrefois son captif 
ne ressemblast l'esclave fugitif 
à qui le sort fait rencontrer son maistre. 

RHYME a a b c c b

Que de discours ma raison seduisants, 
que de pensers l'un l'autre destruisants 
senty-je alors agiter mon courage! 
Que mon esprit de ses laqs éschappé 
se repentit de s'estre détrompé! 
Qu'il me dépleut d'estre devenu sage! 

RHYME a a b c c b

Ô belles mains (ce dis-je en gemissant) 
dont la beauté mille ames ravissant 
se glorifie en ses douces rapines, 
qu'il me déplaist d'avoir rompu vos fers 
pour les tourments qu'en aimant j'ay soufferts, 
quittant les fleurs par haine des espines! 

RHYME a a b c c b

L'ire du ciel, et le sort rigoureux 
qui rend mes ans dolents et malheureux, 
vueillent tousjours sans pitié me poursuivre,
si depuis l'heure où cuidant me guerir 
pour vos beautez je cessay de mourir, 
mon coeur ne pense avoir cessé de vivre. 

RHYME a a b c c b

Que maudit soit le depit insensé 
qui conseillant mon esprit offensé 
vint amortir ces doux feux de mon ame: 
j'estois alors un vif flambeau d'amour: 
ce fut m'oster la lumiere et le jour, 
et me tuer que d'esteindre ma flame. 

RHYME a a b c c b

Mais je la veux en mon coeur rallumer, 
se deust mon corps en cendre consumer, 
et devant l'heure en la tombe descendre. 
Que ma raison cesse de s'en douloir; 
car je le veux, et le veux bien vouloir: 
d'un si beau feu belle sera la cendre. 

RHYME a a b c c b

De tels discours prononcez en mon coeur 
rendant l'amour derechef mon vainqueur 
je me faisois à moymesme la guerre, 
d'un tel desir renchainant ma raison, 
qu'il me sembloit que rentrant en prison 
je m'acquerois l'empire de la terre.

RHYME a a b c c b

Mais aussi tost que je fey repasser 
devant les yeux de mon triste penser 
la tyrannie exercée en mon ame, 
le souvenir de tant de cruautez, 
ostant la force aux coups de ses beautez 
contre ce traict me servit de dictame. 

RHYME a a b c c b

Quoy? (Dis-je alors) imprudent que je suis, 
voudrois-je bien ressentir les ennuis 
qui se paissoient du pur sang de mes veines, 
quand egaré j'errois dans les destours 
où me cherchant j'ay perdu tant de jours, 
où me perdant j'ay trouvé tant de peines? 

RHYME a a b c c b

Ô mon esprit, contente toy d'avoir 
quatre ans entiers languy sous le pouvoir 
de la fureur troublant ma fantaisie: 
mon coeur, ce piege est trop plein de tourment: 
t'y laisser choir, ce fut aveuglement: 
t'y rejetter, ce seroit frenaisie. 

RHYME a a b c c b

Si fierement cest esprit sans pitié 
fouloit aux pieds ma constante amitié 
quand je portois le joug de son servage,
qu'en ses liens derechef m'enfermer, 
c'est plus qu'assez pour me faire estimer 
ou sans memoire, ou du tout sans courage. 

RHYME a a b c c b

Puisque j'ay peu de ses laqs m'affranchir, 
sous son pouvoir je ne doy plus fléchir, 
quoy que par tout sa beauté se renomme. 
Elle a destruit un amour trop parfaict: 
elle a montré qu'elle est femme en effect, 
il faut aussi monstrer que je suis homme. 

RHYME a a b c c b

Ainsi parlay-je en sentant revenir 
dedans mon ame un poignant souvenir 
qui convertit ma complainte en blasphême: 
et tellement je m'allay resistant, 
que je me vy, presque en un mesme instant, 
vaincu d'amour et vainqueur de moymême.

TITLE

RHYME a a b c c b

Je ne l'aimoy qu'à fin de me guerir 
du cruel mal qui me faisoit mourir, 
ensorcelé des yeux d'une autre dame: 
mais à la fin, decevant ma raison, 
ce que je prins pour un contrepoison, 
s'est faict luymesme un venin à mon ame. 

RHYME a a b c c b

Ainsi voulant du joug se décharger, 
souvent un peuple arme un prince estranger 
contre celuy sous qui Dieu l'a faict naistre: 
mais rendu serf du pouvoir emprunté, 
en fin il voit que pour la liberté 
il n'a que l'heur d'avoir changé de maistre. 

RHYME a a b c c b

Mais tant s'en-faut qu'il déplaise à mon coeur 
qu'un si bel oeil s'en soit rendu vainqueur, 
mon coeur luy mesme à toute heure en fait gloire: 
estant le feu dont je suis consumé, 
un feu de joye en mon ame allumé, 
dont je celebre et beny sa victoire. 

RHYME a a b c c b

Que s'il falloit qu'un malheur avenu 
rompist les fers où j'estois detenu, 
pour me lier d'un si rare cordage;
bien puis-je dire en ce change amoureux, 
que mon malheur m'a rendu bienheureux; 
et que mon bien est né de mon naufrage. 

RHYME a a b c c b

Non que mon ame ose rien esperer, 
fors les douleurs que peut faire endurer 
une beauté si belle et si cruelle: 
mais je m'en sens gesner si doucement, 
que ce qui m'est pour toute autre un tourment, 
m'est un plaisir en le souffrant pour elle. 

RHYME a a b c c b

Aussi, faisant de mon mal mon honneur, 
ne crains-je plus qu'en gloire et qu'en bonheur 
ame du monde à la mienne s'égale, 
puis que mon coeur sent du contentement 
quand pour ses yeux il souffre du tourment, 
et que la belle en est si liberale.

TITLE

RHYME a b b a

Quand verray-je un jour plus heureux 
changer l'ennuy de ceste absence 
au plaisir que mon coeur reçoit en la presence 
de l'oeil qui seul au monde est mon astre amoureux? 

RHYME a b b a

Helas! Depuis les tristes mois 
qu'un juste respect m'en separe, 
je n'esprouve aucun bien qu'alors que je m'égare, 
pour plaindre et soupirer, dans les ombres des bois.

RHYME a b b a

Plus un antre est obscur et noir, 
plus il contente ma paupiere, 
qui loin de sa presence abhorre la lumiere, 
et ne la voyant point cherche de ne rien voir. 

RHYME a b b a

Aussi, peu me sert la clarté 
que mon oeil ne rend point sereine: 
et comme la beauté sans la lumiere est vaine, 
la lumiere est aussi vaine sans sa beauté. 

RHYME a b b a

Cependant au lieu de voler 
vers ce doux soleil de ma vie 
qui d'un mot favorable aujourd'huy m'y convie, 
je sens l'arrest d'un grand encor m'en exiler. 

RHYME a b b a

Voyez qu'il se verse en un jour 
d'heur et de malheur sur ma teste: 
ma maistresse m'appelle, et mon maistre m'arreste, 
et les loix du devoir forcent celles d'amour. 

RHYME a b b a

Mais quoy? Je contrains mes desirs 
pour l'amour de mes desirs mesme: 
et forcé d'une loy dont l'empire est supréme, 
j'immole à mon honneur ma joye et mes plaisirs. 

RHYME a b b a

Libre du joug de ceste loy 
mon coeur la va voir à toute heure:
et souvent en ses yeux si content il demeure, 
qu'il perd le souvenir de retourner à moy. 

RHYME a b b a

Mais que sert-il à ma douleur, 
ou quel bonheur est-ce à ma flame, 
qu'il la voye à toute heure avec les yeux de l'ame, 
si les yeux de mon corps sont privez d'un tel heur? 

RHYME a b b a

Las! Au lieu d'en estre adoucy, 
mon tourment s'en rend plus sensible: 
et mon corps empesché par sa chaine invisible 
de la voir autrement, meurt de la voir ainsi. 

RHYME a b b a

Mes yeux, nourrissez-vous d'espoir, 
vostre nuit bien longuement dure: 
mais tout en fin se change, et n'est en la nature 
nuit qui n'ait un matin, ny jour qui n'ait un soir.

RHYME a b b a

Ces chardons deviendront des fleurs 
au printemps naissant de sa veüe: 
plus douce est une joye ardamment attendue: 
l'aise plaist doublement qui succede aux douleurs. 

RHYME a b b a

Regardez avec quelle foy 
j'endure cent morts inhumaines: 
et puis que vous voyez, comme autheurs de mes peines, 
que je souffre par vous, souffrez avecques moy.

TITLE

RHYME a a b c c b

Quand j'idolatrois vos beaux yeux, 
je vous jugeois egale aux dieux:
vos propos m'estoient des oracles: 
les moindres de vos actions 
me sembloient des perfections; 
vos perfections des miracles. 

RHYME a a b c c b

Voyant donc en vous chacun jour 
ou naistre ou mourir quelque amour, 
et le change estre vos delices, 
j'allay soudainement juger 
que l'humeur de souvent changer 
est mise à tort entre les vices. 

RHYME a a b c c b

Lors resolu d'en faire autant, 
et de me rendre moins constant 
que la giroüette d'un temple, 
je rompy soudain ma prison, 
estimant faire par raison 
ce que je faisois par exemple. 

RHYME a a b c c b

Ainsi vostre legereté 
débaucha ma fidelité,
ce qu'elle est m'apprenant à l'estre: 
tant qu'en fin je vous ay fait voir 
qu'en pratiquant ce doux sçavoir 
l'écolier a passé le maistre. 

RHYME a a b c c b

Vous m'en avez en cent façons 
donné tant et tant de leçons 
et par exemple et de parole, 
qu'il ne pouvoit qu'en vous suivant 
je ne devinse bien sçavant 
sous un si bon maistre d'école. 

RHYME a a b c c b

C'est donc à tort que vostre coeur 
m'en blasme avec tant de rigueur, 
me le reprochant comme un crime: 
car en fin, injuste est celuy 
qui hait et condamne en autruy 
l'humeur qu'en soymesme il estime. 

RHYME a a b c c b

J'appelle à tesmoin le soleil, 
que ce fut pour plaire à vostre oeil,
qu'ainsi je me changeay moymesme; 
sçachant bien qu'il faut qu'un amant 
s'aille tant qu'il peut transformant 
au naturel de ce qu'il aime. 

RHYME a a b c c b

Maintenant d'un si doux plaisir 
je ne puis plus me dessaisir, 
mon ame en reçoit nourriture, 
je l'ay si longtemps exercé, 
qu'il m'est en coustume passé, 
et puis de coustume en nature. 

RHYME a a b c c b

L'honneur de ma premiere foy 
se verra refleurir en moy 
quand vous ne serez plus legere: 
faisant du mesme lieu sortir 
l'exemple de me repentir 
d'où me vint celle de mal faire.

RHYME a a b c c b

S'il plaist donc à vostre beauté 
ressusciter ma loyauté, 
quittez ceste inconstance extrême; 
ne changez plus à tous les coups: 
quand vous pourrez cela sur vous, 
je le pourray bien sur moymesme.

