AUTHOR Queen Marguerite

TITLE LA COCHE

RHYME a a *

Ayant perdu de l'aveuglé vaincueur 
non seullement le sentement du cueur, 
mais de son nom, dictz et faictz la memoire, 
ayant perdu le pouvoir et la gloire 
et le plaisir de la doulce escripture, 
où tant je fuz incline de nature, 
me trouvant seulle en ung lieu si plaisant 
que le hault ciel se rendoit complaisant 
par sa doulceur et par sa temperance 
à la verdeur du pré plein d'esperance 
environné de ses courtines vertes, 
où mille fleurs à faces descouvertes
leurs grandz beaultez descouvroient au soleil, 
qui, se couchant à l'heure, estoit vermeil 
et laissoit l'air sans chault ny froid, si doulx 
que je ne sçay cueur si plein de courroux 
de ire et d'ennuy, qui n'eust eu guarison 
en ung tel lieu, fors moy, qui sans raison 
fuyant les gens me retiray à part, 
pour n'avoir plus à leur passetemps part, 
car cueur qui n'a de plaisir une goutte, 
d'en veoir ailleurs il a peine sans doubte. 

RHYME a a *

Par une sente où l'herbe estoit plus basse 
me desrobay, comme femme non lasse, 
hastivement, pour n'estre point suyvie, 
car de parler à nul n'avoye envie 
en mon chemin je trouvay ung bon homme; 
la m'arrestay en luy demandant comme 
l'année estoit et qu'il en esperoit, 
qu'il avoit faict, qu'il faisoit, qu'il feroit 
de sa maison, femme, enfans et mesnage, 
de son repos et de son labourage, 
prenant trop plus de plaisir à l'ouyr 
qu'en ce que plus me soulloit resjouyr.

RHYME a a *

Ainsi parlant, pensant toute seulle estre, 
je veis de loing troys dames apparestre, 
saillans d'un boys hault, foeillu et espais, 
dont ung ruysseau trescler, pour mettre paix, 
entre le boys et le pré se mectoit. 
Portant le noir et l'une et l'autre estoit 
d'une grandeur; colletz, touretz, cornettes 
couvroient leurs colz, leurs visaiges et testes. 
Leurs yeulx je vey vers la terre baissez, 
et de leurs cueurs par trop d'ennuy pressez 
sailloient souspirs dont tout l'air raisonnoit, 
mais ung seul mot leur bouche ne sonnoit. 

RHYME a a *

Leur marcher lent monstroit bien que tristesse 
rendoit leurs piedz agravez de foiblesse. 
Lors quant je vey ung si piteux object, 
pensé en moy que c'estoit ung subject 
digne d'avoir ung Alain Charretier
pour les servir comme elles ont mestier. 

RHYME a a *

Car moy qui ay trop grande experience 
povoys tresbien juger soubz patience 
leur passion tresextreme estre close: 
j'ay maintes foys soustenu telle chose! 

RHYME a a *

Qui me feist lors desirer de sçavoir 
si pis que moy elles povoient avoir. 

RHYME a a *

En ce desir vers moy les vey venir, 
tousjours leurs yeulx contre terre tenir, 
que j'apperceu, quant furent près de moy, 
jecter ruysseaulx dont ne puys ny ne doy 
la verité trop estrange celer, 
car je les vey comme ung fleuve couller. 

RHYME a a *

Je feis du bruyt, dont elles m'adviserent 
et l'une à l'autre ung petit deviserent; 
en essuyant leurs yeulx secretement 
vindrent vers moy, me disans doulcement: 
"il vous seroit, Madame, mieulx duisant 
parler à nous qu'à ce fascheux paisant."

RHYME a a *

Mais quant je vey descouvers leurs visages, 
ausquelz nature avoit faict telz ouvrages 
qu'à leurs beaultez nulle aultre n'approchoit, 
il me sembla que nature pechoit 
d'avoir laissé amortir leur couleur, 
car je ignoroys encores leur douleur. 

RHYME a a *

Je congneu lors que c'estoient les troys dames 
que plus j'aymois, de qui Dieu corps et ames 
avoit rempliz de vertuz, de sçavoir, 
d'amour, d'honneur, autant qu'en peult avoir 
nul corps mortel, de bonté et de grace. 
Mais de beaulté l'une l'autre ne passe, 
ny de façon, parolle et contenance. 
Leur trinité, sans nulle difference, 
demonstroit bien par l'union des corps 
qu'amour leurs cueurs unist par doulx accords. 
Croyez pour vray que pitié et desir 
de soulaiger leur couvert desplaisir 
me contraignit leur dire en soupirant: 
"ung mal caché va tousjours empirant, 
et, s'il est tel qu'il ne puisse estre pire, 
il s'amoindrist quelque foys à le dire. 

RHYME a a *

Moy donc jugeant par trop apparens signes 
que vous portez le mal dont n'estes dignes, 
je vous requier par l'amour qui commande
sur tous bons coeurs, octroyez ma demande 
et dictes moy la douleur et la peine 
que vous souffrez, dont chacune est si pleine 
que sans mourir ne la povez porter. 
Si je ne puis au moins vous conforter, 
je souffriray par grant compassion 
avecques vous la tribulation. 

RHYME a a *

Vous estes troys, il vault mieulx estre quatre 
et nous aller dedans ce pré esbatre. 
Et ne craignez privéement parler, 
car comme vous je promectz le celer." 
"Las! Ce n'est pas par doubte de secret 
que nous craignons compter nostre regret, 
lequel vouldrions estre par vous escript. 
Mais nous voyons maintenant vostre esprit 
si paresseux, si fasché ou lassé 
que ce n'est plus celuy du temps passé; 
qui nous faict peur que la peine d'entendre 
nostre malheur reffuseriez de prendre." 
"Dames, pour Dieu, n'attribuez à vice 
si j'ay laissé long temps à cest office, 
pensant pour vray qu'amour n'avoit obmis 
ung seul des tours qu'il faict en ses amys 
qu'en mes escriptz passez ne soit trouvé
et de mon temps veu, ouy ou prouvé." 

RHYME a a *

Et si leur dis: "je reprendray la plume 
et feray mieulx que je n'ay de coustume 
si le subject me voullez descouvrir." 
Ainsi disant vei leurs doulx yeulx couvrir 
d'une nuée de larmes dont la presse 
les feist sortir par pluye trop espesse. 
Me regardans me prindrent pour aller 
dedans le pré, où long temps sans parler 
allasmes loing. Et lors leur prins à dire: 
"si ne parlez, je n'ay garde d'escrire! 
Pour Dieu tournez le pleur qui vous affolle 
à descharger vostre ennuy par parolle." 
L'une me creut, non la moins vertueuse 
ny ennuyée, et dist à voix piteuse: 

TITLE

RHYME a b a
RHYME-POEM a b a

"ô vous amans, si pitié jamais eut 
sur vous pouvoir de convertir en larmes 
voz tristes yeulx, si jamais douleur peut

RHYME a b a
RHYME-POEM b c b

brusler voz coeurs par ses cruelz alarmes, 
et si jamais amour voz langues feist 
fondre, disant piteux et tristes termes, 

RHYME a b a
RHYME-POEM c d c

oyez le plainct du cueur non desconfit, 
mais en mourant tousjours prest de porter 
ce que luy donne amour, qui luy suffist. 

RHYME a b a
RHYME-POEM d e d

Nous sommes troys dont le reconforter 
impossible est, car sans nostre amytié, 
sans mort tel mal ne sçaurions supporter 

RHYME a b a
RHYME-POEM e f e

l'une de l'autre a egale pitié, 
egale amour, egale fantaisie, 
tant que l'une est de l'autre la moyctié. 

RHYME a b a
RHYME-POEM f g f

Entre nous troys n'y eut onc jalouzie 
oncques courroux, oncques diversité: 
si l'une a mal, l'aultre en est tost saysie. 

RHYME a b a
RHYME-POEM g h g

Du bien, aussi de la foelicité 
l'une n'en a que l'autre n'y ait part, 
pareillement part en l'adversité. 

RHYME a b a
RHYME-POEM h i h

Mort pourra bien des corps faire depart, 
mais nul malheur n'aura jamais puissance 
de mectre ung cueur des deux autres à part.

RHYME a b a
RHYME-POEM i j i

Or eusmes nous toutes troys joyssance 
du plus grant bien qui peult d'amour venir 
sans faire en riens à nostre honneur offence. 

RHYME a b a
RHYME-POEM j k j

Helas que dur m'en est le souvenir, 
et me voyant advenir le contraire 
du bien tresseur que je pensoys tenir! 

RHYME a b a
RHYME-POEM k l k

Ô fainct amour, pour noz troys coeurs attraire, 
tu leur donnas la fin de leur desir 
que tu leur viens hors de saison substraire! 

RHYME a b a
RHYME-POEM l m l

Troys serviteurs telz que l'on doit choysir 
eusmes par toy, dont la perfection 
d'ung paradis nous estoit le plaisir. 

RHYME a b a
RHYME-POEM m n m

Beaulté, bonté, tresforte affection, 
tresferme amour, bon sens, bonne parolle, 
c'estoit le pis de leur condition. 

RHYME a b a
RHYME-POEM n o n

Leur amytié n'estoit legiere ou folle; 
leur grace estoit saige, doulce, asseurée; 
et de vertu povoyent tenir escole. 

RHYME a b a
RHYME-POEM o p o

Par leur amour, grande et desmesurée 
noz coeurs aux leurs rendirent si unis 
que la douleur nous en est demourée;

RHYME a b a
RHYME-POEM p q p

car d'un tel heur furent si bien garnis 
qu'ilz n'eussent sceu jamais souhaitter mieulx; 
las, ilz en sont maintenant bien punis! 

RHYME a b a
RHYME-POEM q r q

Sur tous le mien, malheureux, ennuyeux, 
qui sent tresbien le coeur de son amy 
tout different du parler et des yeulx. 

RHYME a b a
RHYME-POEM r s r

Ô trop cruel et mortel ennemy 
qui veois mon cueur languir de telle sorte, 
que ne mectz tu ton espée parmy, 

RHYME a b a
RHYME-POEM s t s

en m'asseurant qu'à une autre amour porte 
et que de moy plus il ne te souvient? 
Bien tost seroye ou consolée ou morte! 

RHYME a b a
RHYME-POEM t u t

Mais je ne sçay quel malheur te retient 
de m'en celer ainsi la verité, 
ou si à toy ou si à moy il tient. 

RHYME a b a
RHYME-POEM u v u

À moy? Las non! Amour et charité 
ont bien gardé mon coeur de t'offenser, 
comme toy moy, sans l'avoir merité. 

RHYME a b a
RHYME-POEM v w v

Je ne sceu onc nulle chose penser, 
que pour ton bien et honneur se peust faire, 
où l'on ne m'ait soubdain veue advancer.

RHYME a b a
RHYME-POEM w x w

J'ay bien voullu mon ferme cours parfaire 
et te monstrer qu'amour leale et bonne 
tu ne sçaurois par ta faulte deffaire. 

RHYME a b a
RHYME-POEM x y x

De ton costé, ô trop faincte personne! 
Je ne sçay riens dont te puisse argüer, 
fors que ton coeur au mien plus mot ne sonne. 

RHYME a b a
RHYME-POEM y z y

De ton parler je ne voy riens müer: 
tu dis m'aymer ainsi qu'as de coustume, 
mais par mentir, je croy, me veulx tüer. 

RHYME a b a
RHYME-POEM z A z

Car en t'aymant ma vie je consume 
et en sentant que tu ne m'aymes point 
mon coeur se faict de patience enclume. 

RHYME a b a
RHYME-POEM A B A

Il est au tien, ainsi comme il fut, joinct 
et le tien non, bien qu'en mentant tu dis 
qu'il est tout mien et Dieu le te pardoint! 

RHYME a b a
RHYME-POEM B C B

Qu'est devenu le regard de jadis, 
qui messager estoit de ton fainct coeur, 
à qui du mien jamais ne contredis? 

RHYME a b a
RHYME-POEM C D C

Et le parler qui par doulce liqueur 
le rendoit mol et foible à se deffendre, 
dont toy, amy, demouroys le vaincueur?

RHYME a b a
RHYME-POEM D E D

Tu dis m'aymer? Mais qui le peult entendre, 
quant tous les tours et les signes d'amour 
en toy voy mors et convertiz en cendre? 

RHYME a b a
RHYME-POEM E F E

Ô malheureux pour moy ce premier jour 
où je cuidoys mon heur prendre naissance 
et pour jamais faire en moy son sejour! 

RHYME a b a
RHYME-POEM F G F

Or ne voy plus en toy forme ne essence 
de ceste amour que je cuidoye si ferme; 
je n'en ay plus tant soit peu congnoissance. 

RHYME a b a
RHYME-POEM G H G

J'ay bien doubté souvent, je le t'afferme, 
qu'en autre lieu eusses ton amour mise, 
qui t'eust mis hors de cest honneste terme. 

RHYME a b a
RHYME-POEM H I H

La vérité diligentement quise 
j'ay sans cesser et trouvé pour certain 
que tu ne l'as encor en nulle assise. 

RHYME a b a
RHYME-POEM I J I

Qu'esse de toy? Sera ton amour vain? 
Ou bien est il de toy du tout sailly? 
Dictz le moy franc et me baille la main 

RHYME a b a
RHYME-POEM J K J

en me quictant, sans que j'aye failly 
la foy promise et de moy bien gardée 
et non de toy, vaincu non assailly.

RHYME a b a
RHYME-POEM K L K

Assez tu m'as hantée et regardée, 
mais en nul cas qui sceust ou peust desplaire 
à ung amy, ne m'as veue hazardée. 

RHYME a b a
RHYME-POEM L M L

RHYME a b a
RHYME-POEM M N M

Or ne sçay je, malheureuse, que faire, 
puis que de toy ung mot ne puis tirer 
de vérité, qui me peult satisfaire. 

RHYME a b a
RHYME-POEM N O N

Je te voy triste et souvent souppirer; 
crainte me dit que ce n'est pas pour moy 
que ainsi te voy par douleur martyrer. 

RHYME a b a
RHYME-POEM O P O

Amour me dit que si et que sa loy 
permect telz cas pour mieulx faire la preuve 
de ma tresferme et trop leale foy. 

RHYME a b a
RHYME-POEM P Q P

Crainte veult bien que ung autre amy je treuve 
pour ne mourir en ce cruel tourment. 
Amour deffend que je face amour neufve. 

RHYME a b a
RHYME-POEM Q R Q

Helas mon cueur, quel est ton sentement? 
Es tu de luy aymé? Ou si aymer 
ung autre doibz? Diz le moy franchement: 

RHYME a b a
RHYME-POEM R S R

"aymé ne suis, qui m'est cas trop amer, 
car je le sens, malgré son apparence; 
ô fainct amy que tu es à blasmer!

RHYME a b a
RHYME-POEM S T S

Aymer ne puis: je n'ay pas la puissance, 
car long temps a qu'en luy mis mon voulloir 
et en perdy du tout la joyssance." 

RHYME a b a
RHYME-POEM T U T

Las, coeur qui n'as d'un autre aymer pouvoir 
et d'estre aymé as perdu le plaisir, 
tu n'as pas tort de te plaindre et douloir! 

RHYME a b a
RHYME-POEM U V U

Regarde, amy, si tu as le loysir, 
s'il est tourment qui soit au mien semblable, 
n'ayant nul bien, ny de nul bien desir? 

RHYME a b a
RHYME-POEM V W V

Je n'ay nul bien, te congnoissant muable, 
ny je n'en veulx, craignant de rencontrer 
amy de toy moins parfaict, variable. 

RHYME a b a
RHYME-POEM W X W

D'aussi parfaict l'on ne m'en peult monstrer, 
quant à beaulté, vertu et bonne grace, 
sur qui n'y ait nul vice à remonstrer. 

RHYME a b a
RHYME-POEM X Y X

RHYME a b a
RHYME-POEM Y Z Y

Et qu'un qui fust moindre que toy j'aymasse, 
plus tost mourroys que de m'y consentir: 
point ne mectray mon amytié si basse. 

RHYME a b a
RHYME-POEM Z 0 Z

Je ne me puis et me veulx repentir 
de ceste amour: fermeté la tient forte, 
mais la douleur la veult aneantir.

RHYME a b a
RHYME-POEM 0 1 0

Fut-il jamais malheur de telle sorte? 
J'ayme ung amy qui dit m'aymer, mais quoy? 
Je voy et sçay qu'amour est en luy morte. 

RHYME a b a
RHYME-POEM 1 2 1

Laisser le doy, car clerement je voy 
qu'il est menteur; mais mon amour honneste 
ne me permect faire ce que je doy. 

RHYME a b a
RHYME-POEM 2 3 2

Et tant que d'oeil, bouche, pied, main ou teste 
signe d'amour verray, rompre ne veulx 
ceste amytié prise à sa grant requeste. 

RHYME a b a
RHYME-POEM 3 4 3

Si fermes sont les lyens et les noeudz 
que, si rompuz ilz sont de son cousté, 
ilz sont du mien encor entiers et neufz. 

RHYME a b a
RHYME-POEM 4 5 4

Dames, croyez qu'il m'a bien cher cousté, 
ce faulx amy, et couste et coustera 
tant qu'à la mort coeur et corps soit boutté. 

RHYME a b a
RHYME-POEM 5 6 5

La seulle mort de mon coeur oustera 
l'amour de luy, qui sans luy me demeure, 
car autre amour mon coeur ne goustera. 

RHYME a b a
RHYME-POEM 6 7 6

Et, qui pis est, ung autre ennuy sur l'heure 
m'est survenu, qui le premier augmente, 
dont je ne suis pas seulle qui en pleure.

RHYME a b a
RHYME-POEM 7 8 7

Le serviteur de ceste vraye amante, 
qui tant long temps l'a aymée et servie 
qu'el'en estoit tresheureuse et contente, 

RHYME a b a
RHYME-POEM 8 9 8

enfin a eu de la laisser envie; 
dont de l'ennuy qu'el'en prend et a pris 
j'ay bien grant peur qu'el'abrege sa vie. 

RHYME a b a
RHYME-POEM 9 10 9

Il luy a dit, estant d'elle repris 
et bien inquis de sa mutation, 
qu'il est ainsi de mon amour espris.
 
RHYME a b a
RHYME-POEM 10 11 10

Moy qui sçavoys sa grande affection 
et devant qui faillir à sa maistresse 
eust crainct de peur de ma correction,
 
RHYME a b a
RHYME-POEM 11 12 11

seroys je bien si meschante et traistresse 
le recevoir, voyant qu'il faict mourir 
par son peché ma compaigne en tristesse? 

RHYME a b a
RHYME-POEM 12 13 12

J'aymeroye mieulx par mort me veoir perir 
qu'en la voyant porter si grant torment 
je feisse riens pour ceste amour nourrir. 

RHYME a b a
RHYME-POEM 13 14 13

En sa faveur je laisse entierement 
veoir et parler où se puisse atacher 
l'oeil et le cueur d'un si meschant amant.

RHYME a b a
RHYME-POEM 14 15 14

Je l'aimoye tant et le tenoye si cher 
quant il l'aymoit, comme s'il m'eust aymée, 
mais maintenant ne le veulx approcher.
 
RHYME a b a
RHYME-POEM 15 16 15

S'amye estoit digne d'estre estimée, 
il devoit bien pour jamais s'i tenir, 
et elle aussi d'aymer n'estoit blasmée.
 
RHYME a b a
RHYME-POEM 16 17 16

Dames, celuy qui veult mien devenir 
je n'en veulx point et son amour me fache; 
l'autre, que j'ayme, je ne puis retenir. 

RHYME a b a
RHYME-POEM 17 18 17

L'un est meschant, trop variable et lasche, 
lequel me suyt et tousjours je le fuys; 
s'amye et moy avons trop ferme atache! 

RHYME a b a
RHYME-POEM 18 19 18

Celuy me fuyt que j'ayme et que je suys. 
Je l'ay perdu et si ne le puis croyre. 
Helas jugez en quel travail je suis! 

RHYME a b a
RHYME-POEM 19 20 19

Je n'ay plus rien sinon que la memoire 
du bien passé qui entretient mon dueil: 
je croy que nul n'a veu pareille hystoire.
 
RHYME a b a b
RHYME-POEM 20 21 20 21

Or faictes donc, Madame, le recueil 
de mes douleurs que n'ay voullu celer.
Taire me fault ayant la lerme à l'oeil,
car les souppirs empeschent le parler." 

TITLE

RHYME a a *

Les yeulx levez au ciel, crevez de pleurs, 
jectans torrens dont arrousoit les fleurs, 
donna silence à sa bouche vermeille, 
car la douleur qui sembloit nompareille 
faisoit sa voix par souppirs estoupper 
tant qu'il fallut destacher et coupper 
ses vestemens pour soulaiger son cueur, 
ou elle fust crevée de douleur. 
Au bout d'un temps que nous l'eusmes tenue 
dessus le pré, elle fut revenue 
et si me dist: "telle est ma maladie 
que qui a pis souffert que moy le dye." 
Lors se coucha près de moy morte et blesme, 
les autres deux feirent aussi de mesme, 
car ung chacun de leurs doulx cueurs sentoit 
l'ennuy trop grant que la tierce portoit.
Moy qui d'un mal en veoye troys pleurer, 
dys: "vous pourriez jusque au soir demeurer 
en ce plourer que ne povez finer, 
et ne sçauriez me faire deviner 
qui de vous troys seuffre plus de martyre, 
si ne voullez le me dire ou escripre." 

RHYME a a *

Voyant du lict le soleil approcher, 
vint la seconde ma main prendre et toucher 
et me prier ne m'ennuyer d'attendre 
qu'elle me peust au long son compte rendre. 

RHYME a a a *

"Je sens, dist elle, 
cent et cent foys douleur aspre et mortelle 
plus que ne faict, point ne fault que le cele, 

RHYME a a a *

nulle des deux, 
car le cruel, lequel nommer ne veulx 
amy, qui ha d'amour rompu les voeux, 

RHYME a a a *

certes n'est digne 
qu'à luy je parle ou que luy face signe, 
ny de plaisir, ny de colere mine. 

RHYME a a a *

D'en dire mal, 
de l'appeller traistre, faulx, desloyal 
et plus cruel que nul autre animal,

RHYME a a a *

ce seroit peu 
pour amoindrir de mon courroux le feu. 
J'ayme bien mieulx laisser jouer ce jeu 

RHYME a a a *

à la premiere, 
qui de luy dire injure est coustumiere. 
Elle luy est ainsi que une lumiere 

RHYME a a a *

devant ses yeulx.
Son cueur changeant, trop fainct et vicieux, 
elle congnoist et si luy siet bien mieulx 

RHYME a a a *

de le blasmer 
que non à moy, car de desestimer 
celuy que tant l'on a voullu aymer 

RHYME a a a *

n'est pas bien faict. 
S'il est meschant, variable, imparfaict, 
d'elle le voy si tresmal satisfaict, 

RHYME a a a *

si desdaigné, 
si reffuzé, desprisé, esloigné, 
qu'il a tresmal en ce cas besoigné 

RHYME a a a *

d'aller à elle.
Pas ne pensoit la trouver si cruelle: 
elle le hait bien fort et ne luy cele

RHYME a a a *

ses fascheux tours. 
Elle le fuyt en tous lieux et tousjours. 
Or a il bien maintenant le rebours 

RHYME a a a *

de son attente.
Mais de son mal je suis si mal contente 
et en soubstiens douleur si vehemente 

RHYME a a a *

que plus n'en puis.
Je suis quasi dessus le bord de l'huys 
de desespoir et ne crains profond puitz 

RHYME a a a *

ny haulte tour 
où voluntiers, sans espoir de retour, 
ne me jectasse pour deffaire l'amour, 

RHYME a a a *

la paction, 
le souvenir, memoire, affection 
qui de mon mal sont generation 

RHYME a a a *

si importable 
et, qui pis est, si irremediable 
qu'à ma doulleur n'en est nulle semblable. 

RHYME a a a *

Je l'ay aymé 
de si bon cueur, tant creu, tant estimé 
que cueur et corps estoit tout abismé

RHYME a a a *

en l'amytié 
que luy portoys; encor ay je pitié 
d'ainsi le veoir puny et chastyé 

RHYME a a a *

de son peché.
Helas, mon Dieu, comment s'est il fasché 
de mon amour et ainsi detaché? 

RHYME a a a *

Oncques offence 
je ne luy feis, fors que la resistence 
pour quelque temps, où il feist telle instance 

RHYME a a a *

et si honneste, 
qu'avec honneur je pouvoys sa requeste 
bien accorder. Et puis, par longue queste, 

RHYME a a a *

par long service, 
par forte amour qui faisoit son office, 
gaigna mon cueur, voyant le sien sans vice. 

RHYME a a a *

Ô la victoire 
dont le vaincu recevoit telle gloire 
que le vaincueur! Helas, qui eust peu croire 

RHYME a a a *

qu'elle eust duré 
si peu de temps, ny que j'eusse enduré 
si longuement mal si desmesuré

RHYME a a a *

sans souffrir mort? 
Helas, jugez, mesdames, si son tort 
n'est pas egal à l'amour qui trop fort 

RHYME a a a *

mon cueur tormente, 
et si autant ne suis leale amante 
comme il est faulx, dont, si je me lamente, 

RHYME a a a *

j'ay bien raison.
En me cuidant tromper par trahyson, 
luy mesme a beu ceste amere poyson 

RHYME a a a *

qui tant le blesse.
Il est puny par beaulté et rudesse, 
mais son ennuy n'amoindrist ma tristesse, 

RHYME a a a *

car son cueur lasche 
m'ennuye fort et me desplaist qu'il fasche 
à celle là qui ne peult avoir tache 

RHYME a a a *

d'avoir permis 
qu'il la servist: ailleurs son cueur a mis 
lequel ne peult endurer deux amys, 

RHYME a a a *

j'en suis bien seure. 
Son desplaisir avec le mien je pleure, 
en la cherchant il la fasche à toute heure,

RHYME a a a *

mais plus à moy 
en me laissant, dont suis en tel esmoy, 
en tel ennuy, où nulle fin ne voy, 

RHYME a a a *

qu'à bien grant peine 
se peult penser la douleur qui me meine: 
je me contrainctz, et rys, et foys la saine, 

RHYME a a a *

et je me meurs!
Ces dames cy qui congnoissent mes moeurs 
sçaivent quelz maulx, foiblesses et douleurs 

RHYME a a a *

je dissimule!
Dont au dedans le double en accumulle 
par desespoir qui sans fin me stimule 

RHYME a a a *

de me donner 
du tout à luy. Mais peur d'abandonner 
ces deux me vient si treffort estonner 

RHYME a a a *

que mieulx veulx vivre 
en ce tourment, sans en estre delivre, 
que leurs deux cueurs à tel ennuy je livre. 

RHYME a a a *

Pour elles vis, 
et vivre veulx du tout à leur devis, 
et pour moy non; parquoy il m'est advis

RHYME a a a *

que pis que morte 
chascun me peult tenir en ceste sorte, 
puis que la mort, qui seulle me conforte, 

RHYME a a a *

je veulx fouyr.
C'est tout mon bien, mais je n'en veulx joyr 
que leurs deux corps je ne voye enfouyr 

RHYME a a a *

avecques moy en noyre sepulture. 
Noz troys malheurs me feront resjouyr 
d'estre assemblez soubz une couverture." 

TITLE

RHYME a a *

Lors ung despit et courroux nompareil 
feirent soubdain son visaige vermeil 
et la doulleur sa parolle couppa 
tant qu'à peu près elle ne sincopa, 
car par troys foys je la vey deffaillir 
sans que des yeulx il peust larmes saillir.
Le cueur serré jecta si piteux crys 
que à les monstrer deffaillent mes escrips. 
Mais en voyant la tierce que la place 
luy demouroit, me dist de bonne grace: 

RHYME a a *

"Madame, autant que douleur les tormente, 
souffrans l'ennuy de leurs ingratz amys, 
l'amour parfaict qui dans mon cueur s'est mis 
faict qu'i n'ont mal qu'ainsi qu'elles ne sente. 
Car mon voulloir au leur est si uny 
que, si leurs cueurs ont peine pour aymer 
ceulx que l'on peult cruelz amys nommer, 
le mien en est comme les leur puny. 
Comm'elles j'ay creu leurs amys loyaux, 
lesquelz j'aimoys comme le propre mien, 
participant en leur plaisir et bien 
comme je veulx avoir part en leurs maulx. 
Si j'ay eu part en leur felicité, 
où si bien fut nostre union gardée, 
seroit donc bien maintenant retardée 
ceste union pour leur necessité? 
Non! Mais courir veulx aussi vyste qu'elles 
à leur malheur, sans jamais departir,
jusques à ce que l'ame pour partir 
aura repris ses aelles immortelles. 
Peine, torment, voire dix mille mortz, 
ne me feront peur de m'en tenir près. 
Si mort les prend, pourroys je vivre après, 
sentant mourir les deux partz de mon corps? 
Si j'avoye mal et les deux eussent bien, 
il suffiroit pour me reconforter, 
car leur amour pourroit mon mal oster: 
contre une, deux ont grant force et moyen! 
Si mon ennuy perdoye pour leur plaisir, 
pour leur ennuy perdre je doy aussi 
tout mon plaisir, sans point avoir mercy 
de cueur, de corps, d'amour ny de desir. 
Or je le veulx et ainsi le concluz 
puys que je voy leur mal intollerable, 
je veulx le mien faire irremediable 
et que de moy tout plaisir soit forcluz. 
Pleines d'ennuys sont, que porter leur fault, 
non pas pour moy, mais contre leur voulloir: 
moy de plaisir, auquel, pour mon devoir, 
hors de mon cueur je foys faire le sault.

RHYME a b b a *

Madame, helas, pensez l'extremité 
là où je suis! Ayez pitié de moy! 
Voyez mon mal, mon trouble, mon esmoy, 
voyez amour par amour lymité! 
L'amour des deux me dict: "ô meschant cueur, 
vous vouldriez vous tant à plaisir donner 
et ces dames ainsi abandonner 
en leur malheur pour ung seul serviteur? 
Las, rirez vous quant elles ploureront? 
Et à plaisir tiendrez les yeulx ouvers 
quant de douleur verrez les leur couvers 
en regretant leur amour qui se rompt? 
Jouyrez vous du veoir et du parler 
de vostre amy par grant esjoyssance 
quant elles n'ont d'un tel bien joyssance? 
Les laisrez vous? Ne le vueillez celer." 

RHYME a b b a *

D'aultre costé l'amour du plus loyal, 
du plus parfaict qui soit dessus la terre, 
me vient mener une cruelle guerre 
en me disant: "pensez au plus grant mal. 
Vous sçavez bien qu'en laissant vostre amy, 
duquel si bien avez esté servie,
vous luy ostez soubdainement la vie, 
car son cueur est du vostre le demy. 
Que fera il se voyant separé 
de sa moytié? Croyez qu'il ne peult vivre. 
Sera chacun des cueurs d'elles delivre 
de leur ennuy, le voyant esgaré? 
Si vostre mort leur apportoit secours 
droict à la mort il vous fauldroit courir, 
mais ung amy loyal faire mourir 
sans leur servir? C'est estrange discours. 
Las, quel amy est ce que vous laissez? 
Vous n'en sçavez au monde ung plus parfaict! 
Et nul bien n'ont les deux en ce beau faict, 
fors que leur mal par le vostre oppressez." 

TITLE

RHYME a b b a *

Voyla comment les deux amours ensemble 
me combattent en grant confusion, 
si m'y fault il mectre conclusion; 
je la diray bien que le cueur m'en tremble: 

RHYME a b b a *

puis que leur mal est ma mort et leurs vies 
ma vie aussi, si j'ay receu plaisir 
de leurs plaisirs, je n'ay moindre desir 
qu'en leurs malheurs de moy soyent suyvies.

RHYME a b b a *

Or ont perdu, sans sçavoir bien pourquoy, 
leurs deux amys, soit par faulte ou malheur, 
mais moy je perdz, sans raison ny couleur, 
celuy qui n'a jamais faulcé sa foy. 

RHYME a b b a *

Sa loyaulté est vrayement nompareille; 
il n'a rien faict qui jamais me despleust; 
sa grand amour que chacun chercher deust 
je laisse et fuys: n'est ce pas grant merveille? 

RHYME a b b a *

Je le tiens tel, si parfaict et si bon, 
que je vouldroys le mectre en troys parties 
et si serions toutes troys bien parties 
quant des deux pars je leur feroys le don. 

RHYME a b b a *

L'honneste amour de parler et de veoir, 
là où l'honneur trouve contentement, 
se peult partir quant voluntairement 
le bien on laisse où l'on a tout pouvoir. 

RHYME a b b a *

J'ay le pouvoir de bien les contenter: 
de chasque jour les deux pars je leur donne 
et mon plaisir toutesfoys n'abandonne, 
car par le leur il pourra augmenter. 

RHYME a b b a *

Car en sentant de chacune d'eulx l'ayse, 
j'en auray plus que je n'ay de la mienne
et mon amy aussi aura la sienne, 
ne faisant riens qui bien fort ne me plaise. 

RHYME a b b a *

Mon amy seul, qui en vault plus de troys, 
sera des troys amy. Ô quel lien 
qui quatre cueurs unira sans moyen 
en ung voulloir! Helas, je le vouldroys! 

RHYME a b b a *

Mais j'ay grant peur que pour ces deux follastres, 
qui sont payez trop d'une larme d'oeil, 
vueillent plus tost ainsi mourir de dueil 
que d'avoir mieulx. Tant sont opiniastres! 

RHYME a b b a *

Puis qu'elles n'ont cure d'un tel party, 
mon cueur au leur est uny si tresfort 
que, sans avoir regard à peine ou mort, 
de mon amy il sera departy. 

RHYME a b b a *

Las, qu'il est dur ce mot à pronuncer! 
Laisser ainsi mon bien, mon heur, ma vie! 
Helas, amy, à la mort te convie 
lors qu'on t'ira cest adieu annuncer. 

RHYME a b b a *

Que diras tu, amy, de ton amye? 
Ou que l'amour luy a trop cher cousté? 
Ou tu pourras juger d'autre costé 
qu'elle te hayt, la nommant ennemye?

RHYME a b b a *

Amour me mect en ung merveilleux trouble, 
qui d'un costé loue ma fermeté 
et d'autre part deffaict de seureté 
le vray lyen qui rendoit ung ung couble. 

RHYME a b b a *

Ô que la mort viendroit bien à propos! 
Car luy ne moy en ce departement 
n'aurons jamais qu'à son advenement 
contentement, bien, plaisir ne repos. 

RHYME a b b a *

Or venez donc et par compassion 
mectez noz corps uniz en terre obscure 
avant souffrir qu'au departir j'endure 
si tresextreme et dure passion." 

TITLE

RHYME a a *

Ainsi parlant, s'appuyant contre ung arbre, 
en la façon d'une femme de marbre
qui n'a chaleur, vie ne mouvement, 
les yeulx fermez, les dens pareillement, 
à ses souppirs deffailloit son alaine. 
Moy qui la veis en si cruelle peine, 
je pris ses mains à frotter et tenir, 
tant qu'un petit je la feis revenir, 
et, en tournant son oeil triste vers nous, 
nous dist: "helas, que vostre ennuy est doulx 
au pris du mien qui ne peult plus durer! " 
Ce que ne peut la premiere endurer: 

TITLE

RHYME a b a 
RHYME-POEM a b a 

"vous n'avez mal, dist elle, qu'un tout seul 
c'est de laisser pour nous vostre plaisir. 
Mais j'en ay deux qui agravent mon doeul: 

RHYME a b a 
RHYME-POEM b c b

las, je n'ay pas seullement le loysir 
de regreter de mon amy la perte 
que le second ne me vienne saysir. 

RHYME a b a 
RHYME-POEM c d c

Amye, helas, si ma douleur couverte 
sentiez, qui est fondée en ignorance, 
dont ne m'est point la verité aperte, 

RHYME a b a 
RHYME-POEM d e d

vous jugeriez n'avoir pas la puissance 
de la porter, car el'est par trop griefve. 
Or Dieu vous gard de telle congnoissance!

RHYME a b a 
RHYME-POEM e f e

Puis que l'honneur mect en vostre amour trefve, 
plaisir avez, gardant la longue foy 
que nous devez, de la rendre ainsi briefve. 

RHYME a b a 
RHYME-POEM f g f

Si vous sçaviez aussi bien comme moy 
que c'est de vivre en doubte et en suspens, 
peu vostre mal estimeriez, je croy. 

RHYME a b a 
RHYME-POEM g h g

S'il me disoit: "d'aymer je me repens", 
j'en osteroys mon cueur qui de douleur 
perpetuel en payeroit les despens, 

RHYME a b a 
RHYME-POEM h i h

j'estimeroys à grant heur ce malheur, 
bien que ce n'est peu de despit ou honte 
d'estre laissée ainsi d'un serviteur. 

RHYME a b a 
RHYME-POEM i j i

Le deplaisir en est tel et tant monte 
que d'en laisser cent de sa volunté 
ce n'est ennuy dont l'on deust tenir compte. 

RHYME a b a 
RHYME-POEM j k j

Vostre cueur est de desespoir tenté 
pour vostre amy: c'est chose raisonnable, 
aussi est il d'honneur bien contenté. 

RHYME a b a 
RHYME-POEM k l k

Rendant l'amour de l'union louable 
d'entre nous troys, la gloire en recevez, 
qui vostre ennuy doibt rendre tolerable.

RHYME a b a 
RHYME-POEM l m l

Certes le mien, si bien l'appercevez, 
voirrez plus grant que le vostre troys foys, 
si par faveur vous ne vous decevez. 

RHYME a b a 
RHYME-POEM m n m

Le moindre ennuy, de quoy compte ne foys, 
c'est de fuyr le plaisir d'estre aymée 
d'un treshonneste et parfaict toutesfoys. 

RHYME a b a 
RHYME-POEM n o n

L'autre ennuy est que je voy abismée 
en desespoir celle que j'ayme tant 
par celuy seul dont je suis estimée. 

RHYME a b a 
RHYME-POEM o p o

Le tiers ennuy trop cruel qui pretend 
me mectre à mort, c'est la doubte craintifve, 
aymant tresfort, de n'estre aymée autant. 

RHYME a b a 
RHYME-POEM p q p

Que dis je autant? Mais que l'amour naïfve 
soit morte en luy ainsi que je la sens 
dedans mon cueur plus parfaicte et plus vifve. 

RHYME a b a 
RHYME-POEM q r q

Ces troys ennuyz me mectent hors du sens 
et si ne voy moyen de m'en deffaire 
sinon mourir, à quoy je me consens. 

RHYME a b a 
RHYME-POEM r s r

Il n'est ennuy, qui tant de mal sceust faire, 
s'il est congneu, qu'on ne treuve moyen 
pour quelque peu au moins y satisfaire.

Mais mon mal est incapable de bien, 
car je le sens et n'ay nulle asseurance 
si mon amy tient ou rompt ce lyen. 

RHYME a b a 
RHYME-POEM s t s

Si juger veulx par tresseure apparence, 
je dis qu'il est rompu, mais son jurer 
me vient donner du contraire esperance. 

RHYME a b a 
RHYME-POEM t u t

Las, mon ennuy est pour long temps durer, 
car le suspens de la conclusion 
qu'il faict d'aymer me contrainct d'endurer. 

RHYME a b a 
RHYME-POEM u v u

Son doulx parler m'est une illusion 
qui m'aveuglist sens et entendement 
et de l'aymer me donne occasion. 

RHYME a b a 
RHYME-POEM v w v

Helas, ses faictz parlent bien autrement: 
par eulx je voy que de luy suis laissée. 
Il dit que non; vérité dit qu'il ment. 

RHYME a b a 
RHYME-POEM w x w

Par ses effectz ma joye est rabaissée, 
par son parler elle se ressuscite; 
ainsi des deux sans cesser suis pressée. 

RHYME a b a 
RHYME-POEM x y x

Si grand douleur grande pitié incite, 
plus que de vous ayez compassion 
de mon malheur, qui à la mort me cite.

RHYME a b a 
RHYME-POEM y z y

Celle qui n'a riens qu'une passion 
dont la cause est congneue et bien certaine, 
ô qu'el'est près de consolation! 

RHYME a b a b 
RHYME-POEM z A z A

De si et non j'ay la teste si pleine 
que, si le pis des deux povoye sçavoir, 
je le tiendroys à grace souveraine. 
Mais le suspens surmonte mon pouvoir." 

TITLE

RHYME a a a 

"Comment, comment?
Soustenez vous estre plus grant torment 
doubter l'ouy ou non de vostre amant " 

RHYME a a a 

dist la seconde, 
"que de sçavoir par espreuve et par sonde 
que changement au plus parfond abonde 

RHYME a a a 

de son faulx cueur?
Estimez vous souppeçon, doubte et peur 
comme ung sçavoir certain sans nul erreur? 

RHYME a a a 

C'est cas estrange!
Mais moy qui sçay de mon amy le change, 
que je tenoye aussi parfaict qu'un ange, 

RHYME a a a 

que puis je faire?
Il le m'a dit sans point se contrefaire 
qu'il se voulloit de mon amour deffaire

RHYME a a a 

pour la remectre 
du tout en vous, ce que jamais permectre 
n'avez voullu, mais bien vous entremectre, 

RHYME a a a 

par la pityé 
qu'aviez de moy, rabiller l'amytié 
dont je retiens moy seulle la moyctié. 

RHYME a a a 

Si vous avez 
peine à fuyr ce qu'aimer ne devez, 
que doy je avoir sinon les yeulx crevez 

RHYME a a a 

de lamenter 
celuy qui tant me soulloit contenter, 
qui ne me veult plus aymer ny hanter. 

RHYME a a a 

Las, je le perdz 
qui fut tout mien et à beaulx yeulx ouvers 
le voy fouyr, non pas par les desers 

RHYME a a a 

ny lieu sauvage, 
mais droict à vous; et devant mon visage 
il a tourné son sainct pelerinage. 

RHYME a a a 

Il auroit bien 
changé en mieulx, s'il ne sçavoit combien 
nous nous aymons et que ce qui est mien

RHYME a a a 

est vostre aussi. 
Il fuyt de moy, cherchant de vous mercy; 
pour vostre non, il pert de moy le sy. 

RHYME a a a 

Ô cruaulté!
En mon endroit par sa desloyaulté 
et dans son cueur par vostre grant beaulté! 

RHYME a a a 

Car ung seul compte 
vous n'en tenez. Ô mon Dieu! Quelle honte 
il doit avoir et peur que je racompte 

RHYME a a a 

à vous, amye, 
et vous à moy le discours de sa vie. 
Car entre nous sa trop faulce alquemye 

RHYME a a a 

est descouverte, 
dont à moy seulle en demeure la perte. 
Vous ne sçavez si elle est meure ou verte 

RHYME a a a 

ceste douleur.
Plus il vous dit sa peine et son malheur, 
plus vous mocquez de son mal et couleur 

RHYME a a a 

point n'en changez.
Et puis de luy si fort vous estrangez 
que je voy bien que mon tort vous vengez

RHYME a a a 

tout en riant. 
Et je m'en voys à part pleurant, criant, 
et Dieu et sainctz requerant et priant 

RHYME a a a 

pour mon ayde.
Car je n'y voy sans miracle remyde. 
Je l'ay perdu et n'y a croix ne guyde 

RHYME a a a 

qui radresser 
le sceust vers moy. Je ne le veulx presser 
et si ne puis son amour delaisser, 

RHYME a a a 

qui est plantée 
dedans mon cueur et si tresfort entée 
que, bien qu'il m'ait du tout mal contentée, 

RHYME a a a 

je n'ay vigueur, 
force ou povoir de l'oster de mon cueur, 
qui est nourry et plein de sa liqueur 

RHYME a a a 

et transmüé 
en cest amour tant que, s'il n'est tüé, 
il n'en sera separé ne müé. 

RHYME a a a 

Or donc pensez 
quel vostre ennuy est que vous advancez 
plus que le mien: en quoy vous m'offencez.

RHYME a a a 

Le pis de vous 
c'est le doubter. Las, qu'il me seroit doulx! 
Je jugeroys mon amy tous les coups 

RHYME a a a 

avoir le droict.
Ce souppeçon pour ung temps me vauldroit 
et contre non, ouy me soustiendroit. 

RHYME a a a 

Mais de ce non 
certaine suis, non point par faulx renom. 
Car toutes troys pour meschant le tenon, 

RHYME a a a 

pour variable, 
traistre et menteur et moy pour immuable 
en fermeté honorable et louable. 

RHYME a a a 

Qui me contrainct 
qu'autant de temps qu'en amour juste et sainct 
je l'ay porté dedans mon cueur empraint 

RHYME a a a 

par amour forte, 
autant de temps pour meschant je le porte. 
Impossible est que jamais il en sorte. 

RHYME a a a 

Sa lascheté 
donnera foeille à ma grant fermeté. 
Ô que l'honneur sera cher acheté

de ne partir 
hors de l'amour dont le voy departir! 
Où est l'esprit comme le mien martyr? 

RHYME a a a 

Il n'en est point.
Loyaulté l'a si fort en moy conjoinct 
que mon cueur sien n'est plus mien; c'est le poinct. 

RHYME a a a 

Et si mourir 
me fault sans cueur, à la mort puis courir, 
car, arrachant celuy qui peult nourrir 

RHYME a a a 

en luy la vie, 
de luy bien tost elle seroit ravie. 
Las, j'auroys bien de ceste mort envie! 

RHYME a a a 

Mais luy en moy 
vivre me faict en tel dueil et esmoy 
qu'il me faisoit vivre d'amour et foy 

RHYME a a a 

en grant plaisir, 
durant le temps que par heureux loysir 
me racontoit son honneste desir. 

TITLE 

RHYME a a b b c d d e f f e

Or est passé 
tout ce beau temps où je n'ay amassé
riens que regret et espoir que son tort 
m'apportera, bien congneu par ma mort, 
de tous amans: requiescat in pace." 
La tierce, oyant leur gracieux debat, 
plus par ennuy que par plaisant esbat, 
dist: "je vous pri'et requiers toutes deux 
n'estimer tant, l'une sa peur et doubte, 
l'autre son dueil, qu'ung peu l'on ne m'escoute, 
puis que pour vous de bon cueur souffrir veulx. 

TITLE

RHYME a b b a

Voz maulx sont grands, nulle doubte n'en foys, 
vivre en suspens, sans resolution, 
par l'amy plein de toute fiction. 
Mais le mien n'est pas moindre toutesfoys. 

RHYME a b b a

Car mon amy, loyal et veritable, 
où j'ay trouvé tout ce que je desire, 
me fault laisser pour me faire, en martyre 
et en malheur, à vous autres semblable. 

RHYME a b b a

Las, si en luy sçavoye riens d'imparfaict 
ou qu'envers moy en quelque cas eust tort, 
nostre lyen, qui en seroit moins fort, 
sans grant douleur plus tost seroit deffaict.

RHYME a b b a

Mais il n'y a occasion aucune 
entre nous deux, qui double mon torment, 
d'ainsy laisser ung si parfaict amant 
pour recevoir part en vostre infortune. 

RHYME a b b a

S'il ne m'aymoit, il me seroit aisé 
de le laisser, ou bien si en doubtance 
j'estoye de luy par sa grand inconstance, 
mon dueil seroit doulcement appaisé. 

RHYME a b b a

Helas, il n'a riens d'imperfection, 
car son corps est parfaict, son cueur sans vice, 
en tout honneur m'a faict loyal service, 
las, dure en est la separation! 

RHYME a b b a

Laisser celuy de qui ne suis aymée, 
qui ne le vault, qui est fainct ou meschant 
ou qui de nous la honte va cherchant, 
je n'en pourroye estre mal estimée. 

RHYME a b b a

Mais d'ung parfaict qui m'ayme tant, helas, 
le departir m'en est trop importable, 
car son amour demourra pardurable 
dedans mon cueur qui de l'aymer n'est las. 

RHYME a b b a

Je pers de luy la parolle et la veue 
et tout le bien dont je soulloys jouyr,
et ne retiens riens pour me resjouyr 
que son amour, dont je suis bien pourveue. 

RHYME a b b a

C'est bien raison qu'après le congié pris, 
que dis je pris? Mais donné sans sa faulte, 
sa grand amour, tant vertueuse et haulte, 
se mecte ailleurs, ja n'en sera repris. 

RHYME a b b a

Mais ceste là que j'ay par luy conceue 
me demourra pour doulce nourriture; 
dedans mon cueur, de tant ferme nature, 
nulle autre amour ne sera plus receue. 

RHYME a b b a

Vous deux perdez l'amour de voz amys, 
mais d'eulx avez la parolle et la veue, 
moy j'ay l'amour trescertaine et congneue, 
mais tout plaisir pour vous j'ay dehors mis. 

RHYME a b b a

Car le parler et la veue je quitte. 
C'est tout mon bien que pour vous j'abandonne, 
ô quel thresor, amyes, je vous donne! 
Fault il qu'amour ainsi vers vous m'acquitte? 

RHYME a b b a

L'on tient qu'il n'est nul plus cruel martyre 
que pour son Dieu, d'ung propos voluntaire, 
fuyr plaisir et, en lieu solitaire, 
soy separer du bien que l'on desire.

RHYME a b b a

Car le martyr, souffrant cruel torment 
par main d'autruy, mect toute sa science 
de soustenir son mal par patience, 
qui de tous maulx est le soulagement. 

RHYME a b b a

Vous endurez, par le tort et le vice 
de voz amys, en despit de voz cueurs, 
pis que la mort. Ô petites douleurs 
mises auprès de mon grand sacrifice! 

RHYME a b b a

Pour vous aymer, celuy où je me fie 
trop plus qu'à moy, que j'ayme, que j'estime, 
mon bien, mon heur, j'en foys une victime 
et voluntiers pour vous le sacrifie. 

RHYME a b b a

Non pas que mort le vueille presenter, 
mais tout vivant, qui m'est plus grand regret, 
sans retenir ung seul bien en secret, 
ny d'ung seul mal me voulloir exempter. 

RHYME a b b a

Avecques luy tout plaisir je renunce 
de veoir, d'ouyr, de penser, de parler, 
parquoy d'ennuy, point ne le fault celer, 
j'en ay le marcq si vous en avez l'unce. 

RHYME a b b a

Sa grant bonté et sa perfection 
entretiendront en moy ceste amour forte
qui n'aura fin tant que je soye morte, 
en ce poinct seul j'ay consolation. 

RHYME a b b a

Car d'esperer jamais plus le ravoir, 
l'ayant laissé, ce seroit grant follie: 
ou il mourra par grand melancolie, 
ou il fera d'aymer ailleurs devoir. 

RHYME a b b a

Las, s'il en meurt, je pers mon esperance, 
s'il ayme ailleurs, plus à moy ne viendra 
car où l'amour le lyera se tiendra; 
je congnoys bien sa grand perseverance. 

RHYME a b b a

Mort ou aymant je le pers sans espoir 
de le ravoir; ma perte est toute entiere. 
Mais vous avez, dames, d'espoir matiere, 
ce que je veulx bien cler vous faire veoir. 

RHYME a b b a

Si l'une voit les effectz accorder 
de son amy avecques sa parolle, 
je ne la tiens si sotte ne si folle 
qu'elle voullust ses faultes recorder. 

RHYME a b b a

À l'autre aussi l'amy qui s'en viendroit 
luy demander en grande repentence 
pardon, en lieu de dure penitence 
plus de ses maulx il ne luy souviendroit.

RHYME a b b a

Or tous ces biens vous peuvent advenir, 
car vous n'avez pas esleu vostre peine. 
Mais moy je suis de ma perte certaine 
sans nul espoir qu'il puisse revenir. 

RHYME a b b a

Que perdez vous? Ung maulvais et ung fainct, 
et moy ung bon, sans vice ny sans faincte, 
lequel perdant d'aymer je suis contraincte, 
laissant le bien que perdre j'ay tant crainct. 

RHYME a b b a

Fortune ou Dieu ce bien icy ne m'ouste, 
c'est moy sans plus qui de mon cueur l'arrache 
affin que mieulx unie je m'attache 
à voz malheurs. Ô que cher il me couste! 

RHYME a b b a

Brief, voz espoirs et ma desesperance, 
les meschans tours de vos cruelz amys, 
et les vertuz que Dieu au mien a mis 
font de voz maulx au mien la difference." 
TITLE

RHYME a a *

Plus tost le jour nous eust peu deffaillir 
que ces dames de leurs propos saillir,
qui me sembloit estre à recommencer. 
Mais, regardant la nuict trop s'avancer, 
contraincte fuz d'empescher le discours 
de leurs propos, que je trouvoys trop cours, 
car je n'ouy oncques femmes mieulx dire, 
pour sentir tant qu'elles d'ennuy et d'ire. 
Et si le lieu où falloit retourner 
eust esté près, voluntiers sejourner 
l'on nous eust veu jusques au lendemain, 
passant la nuict à ce doulx air serain. 
Celles en qui serain, travail, sommeil 
n'estoit senty, et du trescler soleil 
l'absence estoit de leurs yeulx incongnue 
et de la nuyct la soubdaine venue, 
congnurent bien, escouttans ma raison, 
que du partir estoit heure et saison, 
qui leur despleut, car chacune n'avoit 
de son ennuy dict ce qu'elle sçavoit. 
Parquoy en pleurs voulurent reveler 
ce que le temps les contraignoit celer, 
et de lermes et souspirs feirent langues 
pour achever sans parler leurs harangues. 
Las, ce plourer me monstra le torment 
dont ne sçavoys que le commencement: 
par leur parler les lermes confirmerent
quel fut l'ennuy de celles qui aymerent. 
Je ne croy pas que perdre pere et mere 
sceust engendrer passion plus amere 
que je leur vey porter et soustenir. 
Mais sur le poinct de nous en revenir 
prindrent leurs criz et pleurs à redoubler, 
tant que soubdain feirent le ciel troubler 
qui d'elles print telle compassion 
que sa doulceur par grant mutation 
se convertit en tonnoirre et tempeste, 
en pluye et vent tant qu'aulx champs n'y eut beste 
qui ne cerchast caverne ou couverture 
pour se cacher, voyant telle adventure. 
En essuyant leurs yeulx et leurs visages 
toutes les troys, tant honnestes et sages, 
d'abandonner ce pré furent contrainctes, 
laissans au ciel achever leurs complainctes. 
La pluye en creut, lors chacune descoche 
et nous meismes toutes quatre en la coche 
qui attendoit nostre departement; 
après les autres courusmes vystement.
Mais en allant, pour oster le discord 
de leurs propos et les mectre d'accord, 
je leur requis voulloir ung juge prendre 
qui leurs debatz voullust et peust entendre. 
Car aussi tost que l'une j'escouttoys 
de son costé soubdain je me mectoys; 
et puis, quant l'autre avoit compté son cas, 
à qui ne fault bailler nulz advocatz, 
je me rendoye à son opinion. 
Pour les tenir doncques en union 
ung bon esprit leur estoit necessaire, 
et quant à moy, je m'obligeoye de faire 
tout mon povoir, que je sens trop petit, 
pour reciter, non à mon appetit, 
tous leurs propos, mais au moins ma puissance 
n'espargneray à donner congnoissance 
de leurs ennuyz comme leur ay promis, 
sans qu'un seul mot de leurs dictz soit obmis.

TITLE 

RHYME a b a 
RHYME-POEM a b a

"Nostre debat, ce me dist la premiere, 
mect nostre esprit en tell'obscurité 
qu'il ne nous fault pas petite lumiere. 

RHYME a b a 
RHYME-POEM b c b

Je n'en sçay qu'un qui, à la verité, 
puisse juger qui plus a de doleur 
et plus d'honneur par souffrir merité. 

RHYME a b a 
RHYME-POEM c d c

C'est celuy seul duquel la grant valeur 
n'a son pareil et à tous est exemple 
des grans vertuz par qui s'aquiert honneur. 

RHYME a b a 
RHYME-POEM d e d

C'est luy qui peult triumpher en son temple, 
ayant passé par celuy de vertu. 
C'est luy que ciel, et terre, et mer contemple. 

RHYME a b a 
RHYME-POEM e f e

La terre a joye, le voyant revestu 
d'une beaulté qui n'a point de semblable, 
au prix duquel tous beaulx sont ung festu. 

RHYME a b a 
RHYME-POEM f g f

La mer, devant son povoir redoubtable, 
doulce se rend, congnoissant sa bonté, 
et est pour luy contre tous favorable. 

RHYME a b a 
RHYME-POEM g h g

Le ciel s'abaisse et, par amour dompté, 
vient admirer et veoir le personnage 
dont on luy a tant de vertuz compté.

RHYME a b a 
RHYME-POEM h i h

C'est luy lequel tout le divin lignage 
des dieux treshaulx ont jugé qu'il doit estre 
monarche ou plus si se peult davantage. 

RHYME a b a 
RHYME-POEM i j i

C'est luy qui a grace et parler de maistre 
digne d'avoir sur tous gloire et puissance, 
qui sans nommer assez se peult congnoistre. 

RHYME a b a 
RHYME-POEM j k j

C'est luy qui a de tout la congnoissance 
et ung sçavoir qui n'a point de pareil, 
et n'y a riens dont il ait ignorance. 

RHYME a b a 
RHYME-POEM k l k

De sa beaulté il est blanc et vermeil, 
les cheveulx bruns, de grande et belle taille; 
en terre il est comme au ciel le soleil; 

RHYME a b a 
RHYME-POEM l m l

hardy, vaillant, saige et preux en bataille, 
fort et puissant, qui ne peult avoir peur 
que prince nul, tant soit il grant, l'assaille. 

RHYME a b a 
RHYME-POEM m n m

Il est begnin, doulx, humble en sa grandeur, 
fort et constant et plein de patience, 
soit en prison, en tristesse ou malheur. 

RHYME a b a 
RHYME-POEM n o n

Il a de Dieu la parfaicte science 
que doit avoir ung roy tout plein de foy, 
bon jugement et bonne conscience.

RHYME a b a 
RHYME-POEM o p o

De son Dieu garde et l'honneur et la loy, 
à ses subjectz doulx support et justice. 
Brief luy seul est bien digne d'estre roy. 

RHYME a b a 
RHYME-POEM p q p

Si, pour l'enfant estainct par trop grant vice, 
à Salomon demanderent les femmes 
le jugement, par son royal office, 

RHYME a b a 
RHYME-POEM q r q

nous ne povons encourir aucuns blasmes 
quant à ce roy, plus grant que Salomon, 
presenterons la douleur de noz ames 

RHYME a b a 
RHYME-POEM r s r

et, s'il luy plaist lire ce long sermon, 
il jugera qui soustient la plus grande, 
aussi l'amour dont point ne nous blasmon. 

RHYME a b b a
RHYME-POEM s t t s

Dames, le roy pour juge je demande, 
qui jugera à nostre affection 
l'honneur, aussi à nostre fiction 
punition par honorable amende." 

TITLE

RHYME a a *

Quant je la vey choysir si haultement, 
crainte me print en luy disant: "vrayement, 
si devant l'oeil d'un si parfaict esprit 
falloit monstrer mon trop mal faict escript, 
vous pourriez bien prendre ailleurs secretaire. 
J'aymeroys mieulx me desdire et me taire,
car d'empescher sa veue et son bon sens 
sur mes beaulx faictz, jamais ne m'y consens. 
Les plus parfaictz où n'y a que remordre 
lyment leurs faictz et les mectent en ordre 
premier que ozer, sans bien les acoustrer, 
devant tel roy si sçavant les monstrer, 
en craignant plus de luy le jugement 
que du surplus de tout le firmament. 
Moy donc qui suis des escrivans la moindre 
et moins que rien, ne doy je pas bien craindre 
voz bons propos bien dignes d'estre veuz 
rendre par moy indignes d'estre leuz 
devant le roy, où ne fault presenter 
rien qui son sens ne puisse contenter? 
Plus le louez, plus de crainte me prent. 
Car c'est celuy de qui chacun apprent, 
qui sçait louer le bien en verité 
et rendre au mal ce qu'il a merité. 
Or choysissez ung juge tel que moy, 
car, s'il falloit monstrer devant le roy 
ung si tresbas et mal tyssu ouvrage, 
je n'auroye pas d'escrire le courage."

TITLE

RHYME a a a

"Le roy vrayement, 
dist l'autre après, j'eusse esleu justement, 
car qui est plus que luy parfaict amant? 

RHYME a a a

Ne qui entend 
mieulx qu'il ne faict où vraye amour pretend? 
Il a aymé si fort, si bien et tant 

RHYME a a a

qu'il peult entendre 
ce qui en est et la raison en rendre 
par son bon sens, qui à tous peult apprendre. 

RHYME a a a

L'amour loyal, 
ferme et parfaict dedans son cueur royal 
a faict son throsne et son hault tribunal 

RHYME a a a

pour juger tous 
les vrays amans, saiges, hardiz et doulx, 
et se mocquer des glorieux et foulz 

RHYME a a a

qui font les braves, 
oultrecuydez, pensans faire les graves, 
puis reffusez, bien sotz, font les esclaves. 

RHYME a a a

Car c'est le rolle 
qu'il fault jouer où deffault la parolle 
et le bon sens. Et quelque povre folle

RHYME a a a

ou les craindra 
en bravegeant, ou pour morts les tiendra, 
ne parlant plus, ce que point n'adviendra 

RHYME a a a

à une sage 
qui prend plaisir d'ouyr ung bon langage 
dit d'un bon cueur vertueux, d'un visage 

RHYME a a a

plein d'une audace, 
d'une doulceur et d'une bonne grace 
qui plaist tousjours à chacun quoy qu'il face. 

RHYME a a a

Celuy aura 
du roy l'honneur: bien choysir le sçaura. 
Par luy chacun bien recevoir pourra 

RHYME a a a

juste sentence.
Luy seul congnoist l'estre et la subsistance 
d'amour, le bien, aussi la penitence 

RHYME a a a

qu'il peult donner.
Combien qu'il soit roy et puisse ordonner, 
son cueur humain n'a craint d'habandonner 

RHYME a a a

l'auctorité 
de commander contre la charité: 
il ayme mieulx souffrir l'austerité,

RHYME a a a

la passion 
que donne à tous le dieu d'affection, 
et, comme estant d'autre condition, 

RHYME a a a

veult s'asservir 
par ferme amour, par seur et long servir, 
et par vertuz, des dames desservir 

RHYME a a a

bon traictement, 
en desprisant force et commandement. 
Si luy plaisoit, il feroit autrement. 

RHYME a a a

Mais son hault cueur 
a joinct l'amour, la vertu et l'honneur, 
qui l'a rendu de cruaulté vainqueur. 

RHYME a a a

Parquoy la palme, 
louenge et gloire, et renommée et fame 
luy doit d'amour tout homme et toute femme. 

RHYME a a a

Puis que luy seul 
vous n'acceptez pour juge, dont j'ay dueil, 
vous qui avez faict ce piteux recueil 

RHYME a a b a b

de nostre hystoire, 
vous en avez mieulx qu'un autre memoire
et n'estes pas sans quelque experience 
que c'est d'amour, je vous en veulx bien croyre, 
or jugez nous en bonne conscience." 

TITLE

RHYME a a *

"Je ne veulx point de mon sens abuser, 
Mesdames, dis je, ains tresbien m'excuser 
que je ne suis pour juger suffisante 
et aussi peu à escrire duysante 
vostre debat, mais desir de sçavoir 
tous voz ennuyz, ignorant mon povoir, 
me feist soubdain, sans y penser, promectre 
de les escrire et dans ung livre mectre. 
Ma foy promise, aussi vostre priere 
meirent ma peur et ma raison derriere. 
Ceste premiere et trop folle entreprise 
veulx mectre à fin, mais, si vous plaist, reprise 
je ne seray de la seconde erreur, 
qui doy avoir de la premiere horreur. 
Mes cinquante ans, ma vertu affoyblie, 
le temps passé commandent que j'oublye, 
pour mieulx penser à la prochaine mort, 
sans avoir plus memoire ny remort 
si en amour a douleur ou plaisir. 
Doncques vueillez autre juge choysir
qui justement vous puisse satisfaire. 
Je ne le puis ny ne le sçauroys faire." 

TITLE

RHYME a b b a

La tierce dist: "Dames, voicy pitié 
quant celuy seul nous ne povons avoir 
qui est l'abisme et source de sçavoir 
et qui congnoist la parfaicte amytié. 

RHYME a b b a

Seure je suis que, plus tost presenté 
n'eust à ses yeulx ce livre pour le lire, 
que tout soudain ne nous eust bien sceu dire 
qui a le cueur de douleur plus tenté. 

RHYME a b b a

Son oeil deffaict toute faintise et ruze, 
son sens entend la fin de tous propous, 
et son cueur sent mieulx qu'en touchant le poulx 
qui ayme ou non. Brief, nully ne l'abuse. 

RHYME a b b a

Si nous perdons de luy le jugement 
et de sa seur, qui de luy doit tenir 
et ses propos vertueux retenir, 
ung autre j'ay en mon entendement. 

RHYME a b b a

C'est ceste là qui n'a gloire petite 
de nostre temps, mais la plus estimée 
est et la plus parfaictement aymée, 
ce que tresbien par ses vertuz merite.

RHYME a b b a

Si par beaulté se congnoissent les femmes, 
allez où sont dames et damoyselles, 
comme ung soleil au mylieu des estoilles 
vous la verrez parmy toutes les dames. 

RHYME a b b a

Si par vertu son nom se doit congnoistre, 
voyez ses faictz, qui ne sont point cachez, 
tous pleins d'honneur, de nul vice tachez, 
vous la verrez dessus toutes paroistre. 

RHYME a b b a

De ses bienfaictz chacun luy rend louenge, 
ilz sont congneuz de tous les gens de bien; 
pour ses amys elle n'espargne rien 
et des meschans ennemys ne se venge. 

RHYME a b b a

Si on congnoist le nom par la fortune 
de biens, d'honneur, de richesse et faveur, 
voyez qui ha de son maistre et seigneur 
ce qui luy plaist sans luy estre importune. 

RHYME a b b a

Mais tous les biens qu'elle en peult recevoir 
ne luy sont riens, car seullement heureuse 
se tient de veoir par amour vertueuse 
tenir les cueurs uniz comme on peult veoir 

RHYME a b b a

les cueurs du plus parfaict et plus parfaicte 
que l'on peult veoir, en qui Dieu et nature
n'ont riens obmis de ce que creature, 
pour acquerir perfection, souhaitte. 

RHYME a b b a

Acceptez donc madame la duchesse 
qui en vertuz et honneur passera 
la plus parfaicte qui soit ne qui sera 
ne qui fut onc. À elle je m'adresse. 

RHYME a b b a

Elle congnoist que c'est de bien aymer: 
le vray amant la tient à son escolle, 
on le peult bien congnoistre à sa parolle 
qui tant se doit priser et estimer. 

RHYME a b b a

Quant elle aura veu nostre doulx combat, 
seure je suis que, sans favoriser 
l'une partie et l'autre despriser, 
fera la paix de nostre long debat." 

TITLE

RHYME a a *

Toutes, voyans sa bonne election, 
à la duchesse où gist perfection 
le jugement ont remis de leur faict. 
Et moy, voyant que juge plus parfaict 
l'on ne pourroit en ce monde trouver, 
leur bon advis voullu bien approuver,
en leur disant: "possible n'est de mieulx, 
Dames, choysir pour moy dessoubz les cieulx. 
Par son bon sens de justice usera 
et sa doulceur ma faulte excusera. 
Et s'il advient, et que bon il luy semble 
que le propos et l'escripture ensemble 
devant le roy puisse estre descouvert, 
seure je suis qu'ayant le livre ouvert 
regardera les poinctz où le lecteur 
se doit monstrer advocat de l'acteur 
et, en louant voz entreprinses haultes, 
excusera mes ignorantes faultes 
et servira de doulce couverture 
sa grant bonté à ma povre escripture. 
Et si povez croire que sa sentence 
telle sera comme le roy la pense. 
Ainsi pourrez par ce tresseur refuge 
avoir le roy, que desirez, pour juge, 
qui, sans reffuz, d'un cueur doulx et humain, 
regardera, venant de telle main, 
tout ce discours qui est digne de luy 
et l'escripture aura pour son appuy 
celle qui peult la deffendre de blasme 
et l'excuser comme une oeuvre de femme.
Ainsi pourra couvrir sa charité, 
devant les yeulx de la severité 
du roy, qui faict à tous jugement droit, 
ce que j'ay trop failly en chasque endroit". 

RHYME a a *

Lors d'un accord sur le poinct nous trouvasmes 
que dans la coche au logeis arrivasmes. 
La nuict me feist aux troys donner l'adieu, 
non pour dormir, mais pour trouver ung lieu 
où, sans avoir de nul empeschement, 
peusse acquitter ma promesse et serment. 
Mais, en voyant du propos la grandeur, 
de mon langage et termes la laydeur, 
honte me faict finer ma mauvaise oeuvre. 
Mais verité veult que je la descoeuvre 
à celle là que je prens pour ayde, 
pour mon secours et souverain remyde
c'est donc à vous, ma cousine et maistresse, 
que mon labeur et mon honneur j'adresse, 
vous requerant, comme amye parfaicte, 
que vous teniez ceste oeuvre par moy faicte 
ainsi que vostre et ainsi en usez 
et la monstrez, celez ou excusez. 
Faictes au roy entendre la substance 
pour à ces troys donner juste sentence. 
Vostre parler luy fera mieulx sçavoir 
tout le discours que de luy faire veoir 
ce livre auquel mon escripture efface 
tout le plus beau et la meilleure grace 
de leurs propos, desquelz j'ay bien suyvie 
la verité, mais la grace et la vie 
qui est dedans, je l'ay toute souillée 
de fascheux motz, empeschée et brouillée 
tant que je doy, en lieu d'augmenter, craindre 
la grant valeur du propos faire moindre.
Quant est de vous, honteuse je ne suis 
de vous monstrer le mieulx que faire puis. 
S'il y a riens digne de mocquerie, 
mocquez vous en, point n'en seray marrye, 
car seure suis qu'à ung second ne tiers 
ne monstrerez ma faulte voluntiers 
fors à celuy qui sur tous a povoir, 
envers lequel vous ferez tout devoir 
de m'excuser, j'en suis bien asseurée. 
Car ceste amour, en noz cueurs emmurée, 
soit de monstrer ce livre ou le cacher 
fera si bien qu'on ne pourra toucher 
à mon honneur qu'entre voz mains je mectz, 
comme à la dame en qui, je vous promectz, 
j'ay mis cueur, corps, amour, entendement 
où ne verrez jamais nul changement. 
Parlant de moy, oublier je ne doy 
celles de qui la douleur, je le croy, 
merite bien que vous vueillez entendre 
leurs passions, car elles veullent tendre 
à qui aura de bien aymer l'honneur 
et d'avoir plus dans le cueur de douleur. 
Ou ceste là qui en suspens demeure 
pour ung amy, chassant l'autre à toute heure;
ou ceste là de l'amy delaissée 
qui de regret importable est pressée; 
ou l'autre qui laisse ung amy parfaict 
pour ressembler, et en dict et en faict, 
aux autres deux et l'union tenir 
où ferme amour leurs troys cueurs faict unir. 
Et ceste là se tiendra bien heureuse 
que vous direz des troys plus douloureuse, 
et son malheur à tresgrant bien tiendra, 
quant sur les deux vostre arrest obtiendra 
de plus avoir qu'elles d'aspre douleur, 
ennuy, tourment, desespoir et malheur. 
Les deux aussi, quant jugées seront 
de vostre main, bien s'en contenteront. 
Et je seray trop plus qu'elles contente 
si mon labeur, lequel je vous presente, 
vous donne autant, en lysant, de plaisir 
qu'en l'escrivant j'en ay eu de desir. 

RHYME a a b b c c d d e e f f f

Or le prenez et pensez qu'il procede 
de qui le lieu à nulle autre ne cede 
de vous aymer et, actendant le bien 
que Dieu ung jour me donne le moyen 
de vous monstrer par effect ma pensée, 
je luy requiers qu'ainsi que commencée
il a en vous fortune si tresbonne, 
que maintenant et pour jamais vous donne 
autant de bien, d'honneur et de santé 
comme il en fault, pour estre contenté, 
à vostre cueur plein d'amour et de foy, 
et tout autant que j'en desire au roy. 
Plus vous que moy

